Archives Conférences de Carême

 

Conférences de Carême 2017
Centenaire des Apparitions de Notre-Dame de Fatima 1917-2017
La Vierge MARIE dans le Mystère du Salut

Dimanche des Rameaux 9 avril 2017 : Père Jean-Christophe de NADAÏ, op
La compassion de Notre-Dame

Conférence de carême 9 avril 2017 par le père de Nadaï La compassion de Notre-Dame

La compassion de Notre-Dame

Conférence de carême donnée le dimanche des Rameaux, 9 avril 2017

en la Paroisse St Eugène-Ste Cécile de Paris

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit

Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? Ce sont là les propres paroles de Notre Seigneur à la Vierge Marie sa mère, au cours des noces de Cana, comme elle venait de lui représenter que les convives allaient manquer de vin. Ces paroles, mes frères, n’est-ce pas que nous ne pouvons les entendre sans incompréhension ni douleur ? Et sans doute cette douleur présente-t-elle quelque chose de conforme à celle que la tradition de l’Eglise répute pour la 3e des 7 douleurs de la Vierge Marie, c’est-à-dire, la séparation d’avec son Fils, au début de sa vie publique.

Il est vrai qu’aux noces de Cana, expose saint Augustin, on n’en était encore qu’aux prémices de cette vie publique de Jésus-Christ, où il devait répandre sur toute l’étendue de la Terre Sainte la prédication du Règne de Dieu. Alors il refusera, et de manière publique, que sa condition de Mère du Fils Unique de Dieu pût donner comme telle à la Vierge Marie un rang suréminent parmi le peuple des vrais fidèles. A la femme dont la voix s’élevait du milieu de la foule et lui disait : « Heureux le ventre qui vous a porté, et les mamelles que vous avez sucées », le Seigneur Jésus déclara : « Mais heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la pratiquent. » Aussi bien fut-ce sa foi suréminente, distinguée de toute éternité, qui valut à la Vierge Marie le privilège insigne de devenir la mère du Sauveur, tellement que sa cousine Elisabeth lui dira selon la vérité de l’Esprit Saint dont elle fut alors entièrement remplie : Que vous êtes heureuse d’avoir cru, parce que les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur s’accompliront.

C’est ainsi que la Vierge Marie fut Mère de Jésus selon la chair, parce qu’elle fut d’abord, et de manière unique et singulière, Mère de Jésus selon l’esprit. Car il faut le croire, Seigneur Jésus, sur votre assurance : croire en vous, c’est vous enfanter au monde. Lorsque Jésus parlait encore au peuple, sa mère et ses frères, qui étaient dehors, demandèrent à lui parler. Et quelqu’un dit : « Voilà votre mère et vos frères dehors, qui vous demandent. » Mais Jésus s’adressant à celui qui lui parlait, lui dit : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Et étendant la main vers ses disciples : « Voici, dit-il, ma mère et mes frères. Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère. »

Mais il est vrai que de ces paroles, qui fondent en vérité et formellement le privilège de la Sainte Vierge : mère du Christ de manière unique, parce que disciple d’une manière unique ; il est vrai que ces paroles, dis-je, ont pu fournir matière à ceux qui ont tenté de ravilir ce privilège, en le donnant pour commun à tous les disciples. La véritable Eglise se remarque à la lumière qu’elle reçoit pour en distinguer le vrai sens : que si les disciples que nous sommes peuvent assumer en effet une maternité à l’égard du Christ, roi de l’univers, en contribuant par leurs œuvres à étendre et comme enfanter son règne dans le monde ; oui, si notre Seigneur veut ainsi nous décorer du titre de mère à son égard ; c’est dans la mesure où nous participons de la figure du Disciple bien aimé à qui Jésus-Christ, du sommet de la croix, désigna la Vierge Marie pour mère.

On peut donc dire de ce trait d’Evangile ce que Blaise Pascal disait de la sainte Ecriture en général, qu’« il y a <ici> assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire. » Mais il faut confesser que l’obscurité, ici, est certes bien épaisse. Et ce n’est pas sans douleur, encore une fois, que l’on comprend que la mère de Jésus-Christ, qui le faisait demander du dehors, fut contrainte à rester au dehors, ne pouvant l’aborder à cause de la foule du peuple : et c’est saint Luc qui, seul des évangélistes, livre le détail de cette circonstance ; saint Luc, dis-je, qu’une sainte tradition donne pour le confident de Notre-Dame, qui peut-être alors ressentait encore auprès de lui toute la poignante douleur de ce moment.

Encore l’éloignement de corps n’est-il pas si affreux, quand tout est commun entre deux êtres. Mais ici : Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ?

La 1ère des 7 douleurs de la Vierge Marie, consista dans la promesse des douleurs qui allaient suivre ; promesse mise dans la bouche du vieillard Siméon par ce Dieu que Notre-Dame, quelques mois plus tôt, proclamait devant sa cousine avoir fait pour elle des merveilles : Et votre âme même, lui dit-il, sera percée d’un glaive, afin que soient découvertes les pensées de plusieurs, cachées au fond de leur cœur : c’est, selon la tradition de l’Eglise, que le même glaive qui perça le cœur de Jésus en croix atteignit non moins profondément l’âme et le cœur de Marie à ce spectacle.

Promesse terrible, donc, que le prophète fit éclater d’un coup comme l’éclair et le tonnerre dans un ciel lumineux et serein. Siméon désignait l’enfant de Joseph et Marie comme la lumière qui éclairerait les nations, et comme la gloire d’Israël : le père et la mère de Jésus étaient dans l’admiration des choses que l’on disait de lui. Siméon, alors, de les bénir ; et c’est là qu’il fit aussitôt succéder à cette bénédiction cette annonce si redoutable.

Mais il est sans doute que Marie se trouvait de force à la recevoir sans trembler. Si elle a pu trembler dans la fleur de ses ans, disent certains Pères, c’est dans sa pudeur de vierge, à la vue du messager céleste qui avait pris visage d’homme pour lui porter cette illustre nouvelle, et qui se voit forcé de lui dire : Ne craignez point Marie, car vous avez trouvé grâce auprès de Dieu. Et l’ange de lui annoncer que son Fils Jésus serait grand, qu’il serait appelé le Fils du Très-Haut, que le Seigneur Dieu lui donnerait le trône de David son père ; qu’il règnerait éternellement sur la maison d’Israël. Qui n’aurait eu l’esprit troublé de tant de grandeurs promises, destinées à rejaillir du Fils sur la Mère, de qui lui venait l’illustre sang de David ?

Mais Marie : Je suis, dit-elle, la servante du Seigneur. Ô divine Marie ! Est-ce là le langage à tenir, devant ce messager des cieux qui vient de vous proclamer pour l’élue du Très-Haut, et la reine du ciel ? – Je suis la servante du Seigneur. Ah ! Ne serez-vous touchée de la sublime majesté où il vous élève jusqu’auprès de Lui ? Mais, je m’égare : ô Marie, vous la goûtez tout entière, vous dont le saint évangéliste dit que vous méditiez toutes ces choses dans votre cœur, à l’heure où les bergers, venus jusqu’à la crèche, reconnurent la vérité de tout ce que les anges leur avait dit touchant cet enfant, et qu’il était le Sauveur qui leur était né dans la ville de David. Vous glorifiez Dieu, non vous : Mon âme exalte le Seigneur, chantiez-vous devant Elisabeth. C’est là, pour la créature, le principe du vrai bonheur, sur la terre, comme au ciel : se regarder, non soi d’abord, mais Lui mon Créateur ; être ravi à soi-même et se perdre en Lui d’émerveillement et, sans qu’on se soit cherché en lui, se trouver en Lui. Car, ô Marie, vous ajoutiez l’instant d’après, J’exulte de joie en Dieu mon Sauveur. Dès lors tout faire ici bas pour l’amour, non de soi d’abord, non des hommes d’abord, non pas même du bien en général, ni du bien commun des familles, des cités et des royaumes, qui sont, dit saint Thomas d’Aquin, des images du bien universel et souverain qu’est Dieu ; mais d’abord pour l’amour du Seigneur lui-même, qui m’a créé d’un amour tout gratuit, et me sauve par sa grâce en qui tous mes mérites trouvent leur fondement. C’est le propre du serviteur et de la servante que d’agir, non pour soi-même, mais pour qui est élevé au-dessus de soi. Mais autant cette condition de serviteur ou de servante nous fait baisser le front devant les maîtres et seigneurs que Dieu nous donne sur cette terre, autant le serviteur et la servante du Seigneur du ciel et de la terre tient son âme élevée jusqu’en Dieu : dans l’ordre du temps, de l’opération et de l’agir visible, on sert aujourd’hui, on régnera demain ; dans l’ordre de la grâce et du mystère éternel, on est fait roi dès le commencement, à la parole de l’ange pour Marie, au baptême pour les fidèles. Il n’est que selon la grâce de l’Incarnation, qui n’appartient donc qu’au Christ seul, que la condition de serviteur doive être regardée comme un abaissement, à quoi Dieu consentit par amour pour les humains, d’après cette parole de l’Apôtre : le Christ Jésus, ayant la forme et la nature de Dieu, ne s’arrogea pas d’être traité comme Dieu, mais s’anéantit lui-même en prenant la forme et la nature de serviteur. Encore cet abaissement ne regarde-t-il que Dieu le Fils Unique ; quant à la nature humaine, elle est bien plutôt promue en Jésus-Christ par cette union, jusqu’à cette royauté que Notre-Seigneur publie devant Pilate, comme n’ayant pas son principe en ce monde. Et sous ce rapport, Jésus n’est pas serviteur en dépit qu’il est roi : il est serviteur parce qu’il est roi. Lui-même regarde si peu ce service comme un abaissement qu’il déclare à ses disciples en saint Jean : Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. Je suis la servante du Seigneur. Marie parlait lors selon le mystère même de Jésus à naître : et tant s’en faut que sa parole contrevienne à ce comble de grâce où l’archange Gabriel la proclame établie, qu’elle la manifeste et la vérifie entièrement.

Voilà Marie faite reine du ciel selon un droit fondé sur la grâce. La voilà qui dès lors embrasse entièrement les intérêts de son Royaume, dont l’empire sur terre a été usurpé par celui que l’Ecriture appelle le Prince de ce monde, et par l’armée de ses satellites, à laquelle les cœurs des humains n’offrent que trop d’ouverture. On ne parlemente pas avec de tels adversaires. Le Royaume de Jésus et de Marie ne peut rentrer dans ses bornes légitimes que par droit de conquête. Il ne peut, selon la prophétie de Siméon, qu’apporter la contradiction à la tyrannie de Satan. Il revient d’abord au Roi d’apporter cette contradiction, non par des manœuvres sourdes et souterraines, mais par des entreprises hautement signalées, tellement que Siméon l’appelle un signe de contradiction, environné par les étendards du Royaume, vers lequel l’Ennemi veut darder tous ses traits. Dès qu’il sortit des eaux du Jourdain, l’Esprit le conduit au désert, pour y être tenté par le diable. Eh ! le diable put-il jamais se flatter d’amener le Fils de Dieu à renier Dieu, même dans une chair alanguie par le jeûne ? Mais il réservait ses coups les plus cruels et les plus sensibles aux jours de la Passion, parce qu’il les ferait alors porter par ces humains que Jésus aime et parmi lesquels il était passé en faisant le bien, selon le mot de l’apôtre saint Pierre : en quoi éclate la tyrannie du démon, de nous enrôler à sa besogne contre nos intérêts. Tous les coups, donc, se portent vers le roi, vers le signe de contradiction. Mais telle est la liaison de la reine et du roi, qu’il n’en est aucun qui, porté au roi, n’atteigne aussi la reine, et d’une même force, comme nous l’expliquerons bientôt.

C’est ce que l’Eglise veut dire quand elle parle de la Compassion de Notre-Dame, qui est à entendre, non bien sûr selon l’usage ordinaire de ce terme, comme quand on parle d’un cœur compatissant ; mais d’après le mystère de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Chaque chrétien sans doute est appelé au salut par la participation à ce mystère de Jésus-Christ : Moi, Paul, écrit l’Apôtre aux Colossiens, je me réjouis maintenant dans les maux que je souffre pour vous, et j’accomplis dans ma chair ce qui reste à souffrir à Jésus-Christ, en souffrant moi-même pour son corps qui est l’Eglise. Mais c’est là comme un rejaillissement du mystère de la Passion ; au lieu que Marie ne fait qu’un avec cette source, en vertu, nous le verrons, du privilège de son Immaculée Conception ; si bien que ce terme de Compassion déclare un rapport unique et singulier, qui n’eut pas d’exemple et n’aura pas d’imitation, entre la destinée de la Mère et celle du Fils en sa Passion.

Et votre âme même sera percée d’un glaive. Indemne des douleurs de l’enfantement qui suivent, pour les autres femmes, le péché des origines, Marie, cette mère très pure, était réservée pour d’autres douleurs, en suite de tous les péchés du monde, qui avaient abondé en suite du péché des origines ; de sorte que toute sa vie était promise à un long et douloureux enfantement, puisque c’est Jésus, son enfant, qui devait en être l’occasion. Quand Dieu fit naître son Fils Unique d’une femme, il accompagna cette naissance d’un miracle, et préserva l’intégrité de cette mère. Il voulait ainsi démontrer le prix où la virginité est mise en la Nouvelle Alliance, qui devait être scellée dans le sang de son Fils Jésus-Christ. Mais, comme ce sang de Jésus était destiné pour racheter tous les péchés du monde, il convenait aussi que Jésus lui-même ne fût cause d’aucune effusion de sang pour quiconque, pas même pour sa mère à sa naissance. Aussi ce glaive à elle promis par Siméon serait-il un glaive non sanglant. Mais elle devine que, transperçant l’âme et non le corps, ce glaive, tout moral et spirituel, donc, ne serait point cause de douleurs moins tuantes et mortelles, parce que souffertes à cause de Jésus.

C’est ce qu’elle ne devait pas tarder à éprouver en la 2e des 7 douleurs : Marie avec Joseph, à cause de Jésus, dut fuir sa patrie pour l’Egypte, et connaître l’inconfort de l’exil. Elle souffrait donc, mais elle avait Jésus tout près de soi, qu’elle pouvait serrer à loisir tout contre le sein dont il était issu, les peintres excellant en général à faire sentir la consolation propre à ce mystère. Et certes, on peut bien croire qu’il y a quelque chose d’aisé à souffrir à cause de Jésus, quand la présence de Jésus se marque auprès de nous par des consolations sensibles et évidentes, telles que celles qu’il marque pour ceux qui commencent de le suivre, et qu’il semble encourager par ces caresses aussi douces que celles d’un enfant.

Mais à la 3e douleur, Marie souffre non plus seulement à cause de Jésus, mais par Jésus, alors âgé de 12 ans. Elle et Joseph son époux furent alors pour la première fois séparés de leur enfant ; toutefois retrouvé au troisième jour de leur recherche angoissée, il devait demeurer de longues années près d’eux, et soumis en tout. Mais la séparation qui marqua la 4e douleur, quand commence la vie publique de Jésus-Christ, ne prendra fin qu’au terme de trois ans, et où ? nous le savons : à la croix de Jésus, et pour d’autres douleurs.

Il est écrit dans la Lettre aux Hébreux : La parole de Dieu perce plus qu’un glaive à deux tranchants : elle entre et pénètre jusque dans les replis de l’âme et de l’esprit, jusque dans les jointures et les moelles, et elle démêle les pensées et les mouvements du cœur. Or, quand Jésus déclare à Marie, aux noces de Cana : Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? Jésus, explique saint Augustin cité par saint Thomas d’Aquin ; Jésus, dis-je, parle non en homme, mais en Dieu, dans ce mot qui signale tout l’esprit de cette séparation de Marie et de Jésus, sujet des 3e et 4e douleurs. Et votre âme même, avait dit Siméon, sera percée d’un glaive, afin que soient découvertes les pensées de plusieurs, cachées au fond de leur cœur. Ô divine Marie ! Vous consentiez d’avance à ce glaive. Mais vous attendiez-vous à ce qu’il fût brandi par le Fruit béni de votre saint ? Non, sans doute. Mais que faites-vous quand la Providence vous déconcerte par ses traits, soit pour vous faire exulter de joie, soit pour vous accabler comme ici de douleur ? Marie, dit l’Evangéliste confident de la Vierge ; Marie conservait toutes ces choses, les repassant dans son cœur. C’est sa conduite à la crèche, quand les bergers viennent adorer son Fils comme le Messie d’Israël ; c’est sa conduite au terme de la 3e douleur, à quoi mit fin le recouvrement de Jésus au temple. Afin que soient découvertes les pensées de plusieurs, cachées au fond de leur cœur. Ainsi Marie fut-elle la première de ces humains dont le glaive divin devait percer le cœur ; et le cœur de Marie étant vide de pensées de soi, il se trouva incontinent rempli de la pensée des choses de Dieu et de sa Providence.

Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? Le Christ avait alors en vue le ministère public qu’il allait embrasser quelque temps plus tard. Il allait y produire, dit saint Augustin, des œuvres divines, propres à publier, auprès des cœurs qui aiment Dieu, qu’il est vraiment le Fils unique du Père éternel : Quand vous ne voudriez pas me croire, dit-il aux Juifs, croyez à mes œuvres, afin que vous connaissiez, et que vous croyiez que le Père est en moi, et moi dans le Père. Et c’est pourquoi, écrit saint Augustin, sur le point de manifester sur terre et dans le temps son être céleste et éternel, « il repoussa Marie comme une inconnue, parce qu’elle était la mère, non de sa divinité, mais de sa fragilité ».

Pour nous faire goûter tout le prix de ce titre d’amis et d’intimes, dont le Seigneur se plaît, dans l’Evangile de saint Jean, à décorer ses disciples, il veut nous faire sentir, mes frères, tout l’abîme qu’il y a de nous Ses créatures, à Lui, notre Créateur : abîme que nos péchés n’ont fait que creuser davantage sans doute, mais qui, même en Marie conçue sans péché, n’a pu être comblé par l’intimité singulière et ineffable où l’établit la condition de Mère de Dieu, dans le mystère de l’Incarnation.

Il ne put être comblé, cet abîme, que dans le mystère de la Passion de Notre-Seigneur, et de la Compassion de Notre-Dame. Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi. Mais Jésus d’ajouter : Mon heure n’est pas encore venue. Cette heure, que Jésus donc appelait son heure, est celle de sa Passion qu’il avait lors en vue, et dont il lui tardait tant de voir l’événement. Ses soins alors n’iront plus à signaler sa divinité en accomplissant les œuvres du Père. Ce sera l’heure de souffrir pour le salut des humains : ce sera l’heure de vivre et de mourir uniquement selon ce que j’ai reçu de vous, ô ma mère : une chair passible et mortelle. Alors vraiment je serai votre enfant ; alors vraiment vous serez ma mère. Alors mon heure sera la vôtre ; et c’est pour cela aussi qu’elle m’est bien chère.

La 1ère douleur est l’annonce des douleurs. A la 2e, Marie souffre à cause de Jésus. Aux 3e et 4e, elle souffre par Jésus ; mais aux dernières des 7 douleurs, elle souffre les souffrances de Jésus. Nous voyons, d’après la suite des mystères de Marie, que la Providence ne nous éprouve pas au-delà de nos forces. Car Marie aurait-elle eu la force de se recueillir, et de méditer dans son cœur l’annonce des douleurs, si la mère de Jésus s’était sue destinée pour ce glaive-là ? Il fallait qu’elle fût déjà bien familière de la douleur, pour affronter celles qui seules méritent proprement le nom de compassions par leur liaison directe avec la Passion de son Fils.

La tradition de la 5e douleur de la Vierge Marie ne se tire pas directement de la Sainte Ecriture, mais elle fut recueillie dans la dévotion du chemin de croix, dont la 4e station fait contempler Jésus rencontrant sa mère. Le voilà si proche d’elle ; le voilà qui s’éloigne, et passe son chemin. Voilà que se renouvelle, ce semble, la séparation qui donnait l’occasion des douleurs précédentes. Mais voilà surtout qu’à ce spectacle, on croit entendre Jésus prononcer les paroles qu’à tant de siècles de distance, le prophète Jérémie prépara pour la bouche du Messie : Ô vous tous qui passez sur le chemin, considérez, et voyez s’il est une douleur pareille à ma douleur. Et le Seigneur, sur son chemin de croix, n’a trouvé que sa mère pour recevoir en soi toute sa douleur. Et c’est aussi pourquoi il lui déclare, par cette autre parole du prophète Jérémie, au même livre des Lamentations : A qui vous comparerai-je pour vous consoler, ô Vierge ? car votre douleur est grande comme la mer.

6e douleur : La mère de Jésus était debout près de la croix. Et la tradition de l’Eglise, en la fête de Notre-Dame des douleurs, ajoute, à la séquence de la messe, que cette mère était en pleurs. Ô vous tous qui passez sur le chemin, voyez s’il est une douleur semblable à sa douleur ! Car celui qui meurt ainsi près d’elle n’est pas seulement son Fils, il est aussi son Dieu et notre Dieu, périssant sous les coups du péché, du Satan, armant contre lui la haine et les bras des humains. A quoi comparerai-je en ces instants les larmes de la Vierge, sinon à cette sueur de Jésus au Jardin des Oliviers, à cette sueur qui, nous dit saint Luc, devenait comme de grosses gouttes de sang tombant à terre, à mesure qu’il considérait mieux l’horreur de l’Ennemi qu’il lui fallait combattre. A la croix, c’est un trait de fer qui perça le cœur de Jésus. Au jardin, ç’avait été un glaive spirituel qui lui traversa l’âme, je veux dire, la considération de tout ce que le péché a d’affreux. Et c’est ce même glaive que la providence destinait pour Marie près de la croix de Jésus.

Ce n’est point cependant que Jésus ni Marie aient jamais pu douter de la victoire, puisque Jésus était Dieu, et que sa conception immaculée avait porté Marie à ce comble de la grâce divine, qui la mettait avec Jésus au-dessus des atteintes du péché. Mais précisément : comme leur cœur et leur âme étaient tout en Dieu, ils ressentaient plus vivement l’un et l’autre combien Dieu a d’amour pour leurs frères humains, et plus douloureusement aussi combien le péché lui déplaît, qui les tient éloignés de lui, et les dérobe à cet amour et à ce bonheur pour quoi Dieu nous a créés. Et c’est cela qui serre jusqu’aux larmes en Marie et jusqu’au sang en Jésus les deux cœurs de la Mère et du Fils.

Les larmes de Marie, la douleur de Marie, ne sont donc pas l’effet de sa faiblesse. Car Marie n’est pas abattue : elle est debout, près de la croix, quand tous les disciples, hormis saint Jean, ont fui la croix de Jésus-Christ. Vos larmes, ô Comblée de grâce, vous sont encore une grâce nouvelle, tant il est vrai que les spirituels regardent ce don des larmes comme une des plus grandes faveurs que Dieu leur puisse faire. Heureux ceux qui pleurent, disait Jésus sur la montagne. Heureux, en effet, ceux qui vivent dans une telle amitié avec Dieu, que leur délicatesse s’émeut de ce qu’il soit si indignement traité dans le monde. La foi en Dieu est ici bas notre plus grand bien et notre plus grand bonheur. Mais, chose étrange, l’exemple de Marie nous enseigne que ce grand bonheur n’est pas exempt de douleurs, et ne peut l’être. Car l’amour de Jésus-Christ notre Sauveur vous attire alors jusqu’au pied de sa croix, en plein cœur du combat qu’il y livre contre notre Ennemi. Comment n’en pas ressentir alors la violence, et quelque chose des coups dont l’aimable Jésus est frappé ? Et cependant, cet amour à transpercer l’âme, selon les mots du vieillard Siméon à Marie au jour de la présentation au Temple, est le même qui nous fait tenir, solides et forts, avec Marie, près de la croix.

Il est vrai que même à la croix, Jésus n’avoua point publiquement Marie pour sa Mère, mais il lui donne encore le titre de Femme : Femme, voici ton fils. C’est, vous l’avez entendu, pour mieux nous la donner pour mère, en la personne du Disciple qu’il aimait ; et cela, à la croix. Car c’est à la croix ; c’est au plus haut d’une douleur soufferte selon l’amour de Dieu, que Marie devient véritablement la mère des disciples de Jésus. Ah ! mes frères, laissons-nous donc nourrir par cette mère, au lait de son amour de Dieu. Que celle qui n’a jamais connu le péché nous prête ses larmes pour pleurer nos péchés, larmes de douleur et de joie tout ensemble, car c’est à la croix que Jésus a vaincu la mort et le péché, et nous a donné son pardon. Prenons chez nous notre mère, afin de mériter nous-mêmes le titre de disciples bien-aimés.

Femme, voici ton Fils. « Quelle chute ! écrit saint Bernard. A Marie, Jean est donné au lieu de Jésus : le disciple au lieu du maître ; un homme ordinaire au lieu du Seigneur Dieu. » Et pourtant : Bienheureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. Quand les affections humaines les plus naturelles sont à ce point contredites par la destinée, il faut que le bonheur de Marie soit plus qu’humain, et conforme, par là, à celui de son divin Fils. Mais Marie, dans le disciple bien aimé, nous aime comme ses enfants. Elle aurait tant sujet de nous haïr, car n’est-ce pas en raison du péché des hommes qu’elle et son Fils souffrent cette douleur ? Mais non : pour l’amour de lui, elle l’aime en nous, elle nous aime en lui, et trouve de la douceur en cette charité qui, née dans la douleur, se porte plus loin que la douleur.

La dernière des 7 douleurs nous ramène à leur commencement : Marie reçut son fils inanimé sur ce même sein où, enfant, il avait si souvent adouci les déplaisirs de l’exil en Egypte. Mes frères ! que de cruauté dans ce rapport ! Mais que l’œil de la foi pénètre jusqu’au divin mystère qui se fait jour à travers tant de douleur. Vous verrez Marie assise au pied de l’arbre de la croix, comme les maîtres en Israël étaient accoutumés d’instruire leurs disciples au pied du figuier qui, dans l’Evangile, est devenu la figure de leur enseignement, désormais desséché. De l’arbre de la croix, sec en apparence aussi, vient de tomber un fruit de vie. Et comme les mêmes maîtres en Israël portaient sur leurs genoux un livre de la Loi, Marie porte sur les siens le Législateur même, et la Sagesse éternelle. Aussi bien, de même que le Saint-Esprit qui les a animés pendant leurs jours sur la terre s’attache après leur mort aux reliques des saints ; de même, la divinité du Fils demeure unie à la dépouille inanimée que Marie a recueilli sur son sein, pour avertir ceux qui se sont mis à son école que de la mort en Dieu jaillit la vie de Dieu.

Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit

Dimanche de la Passion 2 avril 2017 : Abbé Éric IBORRA
Marie, Mère de Dieu, Mère de l’Eglise, Mère des chrétiens
Texte :
La Vierge Marie conférence carême 2 avril 2017 père Eric Iborra
Audio :

5ème Conférence de Carême 2 avril 2017 Marie Mère de l’Eglise abbé Iborra

La Vierge Marie

Mère du Christ, Mère de l’Eglise, Mère des chrétiens

Le centenaire des apparitions de Fatima oriente cette année notre regard vers la Vierge Marie. Il y a deux ans, nous célébrions le 50e anniversaire de la conclusion du 2nd concile du Vatican. Dans la constitution Lumen gentium, sur l’Église, le chapitre VIII est consacré à « la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le mystère du Christ et de l’Église ». La figure de Marie, dans la foi catholique, est ainsi tout entière rapportée à ce double mystère, celui du Christ et celui de l’Église, double mystère qui est celui de la rédemption. Marie, Mère de Dieu, nous est présentée comme Mère de l’Église et Mère des chrétiens. C’est donc à partir de l’affirmation de la maternité divine que je voudrais ressaisir, ce soir, la dogmatique catholique sur la Vierge Marie.

C’est en effet par sa maternité que Marie accomplit la mission qui la définit théologiquement. En étant mère du Christ, à Noël, Marie se révèle être « Mère de Dieu » et « Mère de l’Église ». C’est ce qu’avait souligné le B. Paul VI, un an plus tôt, dans son discours du 21 novembre 1964 qui clôturait la 3e session du concile. Discours qui s’achevait par une proclamation solennelle : « C’est donc à la gloire de la bienheureuse Vierge et à notre réconfort que Nous proclamons Marie très sainte, Mère de l’Église, c’est-à-dire de tout le peuple de Dieu, aussi bien des fidèles que des pasteurs, qui l’appellent Mère très aimante, et Nous voulons que, dorénavant, avec un tel titre très doux la Vierge soit encore plus honorée et invoquée par tout le peuple chrétien. » Le Pape explicitait ainsi la raison de ce nouveau titre solennel : « Comme en fait la maternité divine est le fondement de la relation spéciale avec le Christ et de sa présence dans l’économie du salut opéré par le Christ Jésus, cette maternité constitue le fondement principal des rapports entre Marie et l’Église, car elle est Mère de Celui qui, depuis le premier instant de l’Incarnation dans son sein virginal, s’est uni comme chef son Corps mystique, qui est l’Église. Marie, donc, en tant que Mère du Christ, est Mère aussi de tous les pasteurs et fidèles, c’est-à-dire de l’Église. »

Relisons donc à cette lumière ce que l’Église enseigne de celle qui lui est donnée pour Mère. Parce qu’elle est Mère de Dieu – 1re partie –, Marie est aussi Mère de l’Église, et donc des chrétiens que nous sommes – 2e partie.

1 – Marie, Mère de Dieu

La figure de la bienheureuse Vierge Marie apparaît avec l’Annonciation. L’Archange lui communique le désir qu’a Dieu d’en faire la mère du Messie. Par son consentement, elle conçoit en son sein le Fils de Dieu par l’action du Saint-Esprit, et sans le concours de celui à qui elle était promise, Joseph, un homme juste. « L’Esprit Saint viendra sur toi et la Puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre » (Lc 1, 35). C’est le mystère de la conception virginale de Jésus dont le père véritable est Celui du ciel. L’évangile le rappellera lors de l’épisode du recouvrement de Jésus au Temple : « Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » (Lc 2, 49). Le Père dont il parle, c’est évidemment son Père du ciel, Dieu lui-même.

Le premier mystère de Marie, c’est donc celui de sa maternité divine. Elle est vraiment Mère de Dieu parce qu’elle est la mère de Jésus et que Jésus est Dieu. C’est simple, mais pourtant cela n’a pas toujours été très bien compris. Des pasteurs de l’Église primitive se sont offusqués du titre de « Mère de Dieu ». Et d’une certaine manière, on les comprend : comment peut-on dire que Dieu – l’absolu, le transcendant – ait une mère, et qui plus est, une mère humaine ? Autrement dit, qu’une créature puisse être dite mère du Créateur !

Essayons de comprendre, et pour cela revenons sur le développement du dogme. L’Église, dans ses premiers conciles, a affirmé la divinité du Christ. Au 1er concile de Nicée, en 325, puis au 1er concile de Constantinople, en 381, elle affirme que Jésus est d’essence divine. Elle reconnaîtra plus tard qu’il n’y a pas deux personnes en lui, l’une divine et l’autre humaine (contre les nestoriens), ni une seule personne divine qui ne serait revêtue que d’une apparence d’humanité (contre les monophysites), mais bien une seule hypostase, c’est-à-dire une seule personne, sous-jacente à une individualité humaine complète, c’est-à-dire douée d’âme et de corps. Les nestoriens, en effet, juxtaposaient en Jésus une personne divine, le Verbe, et une personne humaine, le Christ ; tandis que les monophysites absorbaient l’humain dans le divin, comme la goutte d’eau dans l’océan, faisant de l’humanité du Christ une sorte d’apparence, comme le corps que les anges prennent pour apparaître aux hommes.

En reconnaissant que Marie est bien la mère de cette individualité humaine qui ne subsiste que de la subsistence de la personne divine qui la sous-tend, l’Église affirme donc qu‘elle est aussi mère du Verbe incarné, du Dieu fait homme. C’est ce que proclama très logiquement le concile d’Ephèse, en 431, et que précisa peu après le grand concile christologique de Chalcédoine, en 451. Marie n’est Mère de Dieu qu’en tant qu’elle est Mère du Christ, c’est-à-dire Mère du Fils de Dieu venu dans la chair. Elle n’est évidemment pas Mère de la divinité. Si le Verbe ne s’était pas incarné, il n’ y aurait jamais eu de Mère de Dieu.

Une telle mission supposait – par raison de convenance – une sainteté à la mesure de celle du « Saint » par excellence, le Christ, lui que personne n’a pu convaincre de péché comme le dit S. Jean (cf. Jn 8, 46). C’est le mystère de l’Immaculée Conception, connexe, donc, à celui de la maternité divine. « De toute éternité et de façon toute gratuite, Dieu a choisi Marie pour être la mère de son Fils. Pour accomplir cette mission, elle a été immaculée dès sa conception. Cela signifie que, par la grâce de Dieu et en vue des mérites de Jésus-Christ, Marie a été préservée du péché originel dès sa conception » C’est ce qu’affirme l’Abrégé du Catéchisme, publié par Benoît XVI en 2005, au n° 96. Ainsi est-il rendu justice à l’affirmation de S. Luc la déclarant comblée de grâce au moment de l’Annonciation (Lc 1, 28). Il est intéressant de noter que Marie, en étant ainsi préservée, n’échappe cependant pas à la loi universelle de la rédemption : c’est bien par les mérites de son Fils, quoique pas encore lui-même conçu en elle, qu’elle est sauvée. Vous allez me dire : mais comment est-ce possible ? Eh bien à cause de la réversibilité du temps de la rédemption. Cette réversibilité est possible parce que ce qui sous-tend l’humanité du Christ à venir, pas encore conçu, évidemment, au moment de la conception de sa mère selon la chair, est la personne divine qui, étant éternelle, est contemporaine à tous les instants du temps. Un peu comme le moyeu de la roue correspond à chaque point de sa circonférence. Ce que cette personne divine accomplit dans son incarnation à un moment donné du temps, celui de la Passion, vaut pour la totalité des temps, et donc aussi au moment de la conception de celle qui va devenir sa mère selon l’humanité.

En vertu de son Immaculée Conception – dogme qui sera proclamé par le B. Pie IX en 1854 après une longue enquête auprès des évêques et avec leur assentiment –, Marie reste préservée de tout péché personnel. Non sans mérite de sa part. Elle adhérera parfaitement à la volonté du Père, à l’instar de son Fils, dont elle est la plus parfaite image, la disciple (cf. Lc 8, 21) et l’imitatrice (cf. Lc 2, 35). Jésus ne fait-il pas l’éloge de Marie comme disciple lorsqu’il dit : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique » ? Et la prophétie de Syméon ne la désigne-t-elle pas comme imitatrice de son Fils dans la Passion lorsqu’il lui est dit : « Toi-même, une épée te transpercera l’âme afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs » ?

La singularité de la mission de Marie exigeait aussi – là encore par raison de convenance – qu’elle demeurât toute consacrée au Seigneur. C’est le sens de sa virginité perpétuelle, confessée dès l’origine par l’Église. La mention dans l’évangile de frères et de sœurs du Seigneur – par exemple en Lc 8, 19 – doit donc être comprise comme désignant des parents proches. La critique littéraire elle-même ne s’oppose pas à cette solution, voire y incline, comme par exemple la « parole de la croix » confiant la Mère au disciple bien-aimé : si Jésus avait eu des frères et des sœurs, c’est à eux, juridiquement, et non au disciple bien-aimé qu’il aurait confié sa mère.

Marie nous est présentée dans l’évangile comme accompagnant la vie publique de son Fils, de son commencement à Cana, où son attention et sa charité le poussent à accomplir son premier miracle (cf. Jn 2, 1-12), jusqu’à la croix et la mise au tombeau, où elle persévère dans l’espérance, entourée de seulement quelques disciples. C’est ce qu’a voulu illustrer S. Jean-Paul II en ajoutant au rosaire les mystères lumineux qui tous renvoient à l’agir salvifique du Fils. Mentionnons-les, car ils ne sont pas encore très connus : le baptême au Jourdain, les noces de Cana, la prédication sur la montagne, la Transfiguration et l’institution de l’Eucharistie.

Après la Passion, nous retrouvons Marie à l’orée du temps de l’Église, encore sous la plume de S. Luc, cette fois dans les Actes des Apôtres (Ac 1, 14), au moment où le Saint-Esprit fond sur les apôtres rassemblés en prière au cénacle, à la Pentecôte.

2 – Marie, Mère de l’Église

C’est que Marie a une relation particulière avec l’Église dont les disciples de la Pentecôte forment la première communauté. Elle qui a conçu le Fils unique au jour de l’Annonciation conçoit, d’une certaine manière, l’Église au jour de la Pentecôte, toujours sous l’action du Saint-Esprit. Elle avait donné naissance à la Tête du Corps, elle donne maintenant naissance aux membres de ce Corps. Car le Christ est la Tête de cette Église dont les baptisés sont les membres, nous dit S. Paul. De même que le premier Adam et la première Eve avaient précipité leur descendance, par le péché originel, dans une nature blessée et dans la séparation d’avec Dieu, de même le nouvel (ou dernier) Adam et la nouvelle Eve constituent les prémices de la nouvelle Alliance, engendrant un peuple nouveau, racheté, réconcilié avec Dieu, dans l’attente de sa restauration eschatologique, à la fin des temps, réconciliation qui touchera aussi la nature et qui se traduira pour nous par la résurrection des corps. « La bienheureuse Vierge Marie est mère de l’Église dans l’ordre de la grâce parce qu’elle a donné naissance à Jésus, le Fils de Dieu, Tête de son Corps qui est l’Église. En mourant sur la croix, Jésus l’a donnée comme mère à son disciple par ces mots : Voici ta mère ! (Jn 19, 27) » C’est ce qu’affirme encore l’Abrégé du Catéchisme, au n° 196.

Cette maternité, consacrée, comme on l’a vu, par le B. Paul VI au 2nd concile du Vatican, s’exerce depuis le ciel, que Marie a gagné au jour de son Assomption – dogme proclamé par Pie XII en 1950 –, par une inlassable intercession qui parfois, en « ces temps qui sont les derniers », s’accompagne d’apparitions où, comme les prophètes de jadis, elle exhorte à la fidèle observance de l’Evangile de son Fils. Marie est ainsi la « nouvelle Eve », mère des vivants, une maternité fondée sur l’obéissance et non sur la désobéissance, comme celle de l’ancienne Eve.

Le dogme de l’Assomption signifie que Marie, immaculée, n’a pas connu le hiatus douloureux qu’est pour nous la mort corporelle, « entrée dans le monde par la jalousie du démon », comme le rappelle le livre de la Sagesse (Sg 2, 24), à cause du péché originel, précise S. Paul dans sa lettre aux Romains (Rm 5, 12-21). Son transitus, son élévation au ciel en son corps et en son âme, a été le passage d’un bien vers un mieux. C’est pourquoi on désigne aussi le mystère de l’Assomption par l’image de la Dormition : Marie, seule de toute l’humanité, en vertu du privilège de son Immaculée Conception, s’est endormie dans la mort pour aussitôt ressusciter. Ou bien est passée directement de ce monde transitoire et voué à la corruption au monde nouveau, incorruptible, inauguré par le corps ressuscité de son Fils et qu’elle a rejoint.

Depuis, Marie veille sur tous les hommes dont le Père veut faire ses fils adoptifs dans le Christ, son Fils unique. A Marie convient le culte d’hyperdulie, comme à la première de tous les saints et à celle qui les récapitule tous dans son mystère unique. Culte à distinguer de celui de dulie, qui s’adresse aux saints canonisés. Culte à distinguer, surtout, de celui de latrie qui ne convient qu’à Dieu seul que nous adorons dans l’unité de sa substance et la trinité de ses Personnes. A cet égard les mahométans errent complètement en affirmant que Marie est une personne de notre Trinité !

« En regardant Marie, toute sainte et déjà glorifiée en son corps et en son âme, l’Église contemple en elle ce qu’elle-même est appelée à être sur la terre et ce qu’elle sera dans la patrie céleste » commente l’Abrégé du Catéchisme au n° 199. L’état présent de la Vierge Marie, siégeant dans la gloire de son Fils, anticipe le nôtre lorsque Dieu, ayant « fait toutes choses nouvelles », comme le dit S. Jean dans son Apocalypse (Ap 21, 5), transfigurera nos pauvres corps de chair à l’image de celui de son Fils (cf. 1 Cor 15), au Jugement dernier, c’est-à-dire à la résurrection générale.

Mais Marie n’est pas qu’icône eschatologique, celle qui, au ciel, nous attend, alors que nous, nous cheminons sur terre, nous purifions au purgatoire ou nous contemplons Dieu bien qu’encore dépourvus de notre corps de gloire. Elle est aussi un modèle pour notre vie d’ici-bas, dans le clair-obscur de ce pèlerinage terrestre vers la Jérusalem céleste. S. Jean-Paul II y a particulièrement insisté dans sa grande encyclique mariale Redemptoris Mater, de 1987, 70e anniversaire des apparitions de Fatima. N’oublions pas, en passant, qu’il avait attribué sa survie miraculeuse lors de l’attentat qui avait failli lui coûter la vie, à Notre-Dame de Fatima : « Une main a tenu l’arme, une autre a détourné la balle ».

Tout au long de cette encyclique, le pape polonais revient, comme en un leitmotiv, sur le « pèlerinage de foi » que la mère du Seigneur a accompli, sans faille, de l’Annonciation à la Résurrection, en passant par la Passion : « Bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ! » Cette exclamation d’Elisabeth (Lc 1, 45), rapportée par S. Luc, rythme la progression de toute l’encyclique. Marie, relève Jean-Paul II, a marché dans l’obéissance de la foi, manière par laquelle elle a fidèlement imité l’obéissance du Fils au Père.

Marie nous rejoint ainsi dans ce qu’il y a d’essentiel, nous qui « cheminons dans la foi, non dans la claire vision » pour reprendre une parole de S. Paul dans sa 2e lettre aux Corinthiens (2 Cor 5, 7). C’est ce qui avait aussi frappé S. Thérèse de l’Enfant-Jésus, docteur de l’Église, qui plutôt que contempler ces privilèges de Marie qui, en la rendant singulière, semblent l’éloigner de nous, préférait voir ce qui la rapprochait de notre condition et en faisait une véritable mère pour ses enfants de la terre : « Si je te contemplais dans ta sublime gloire / et surpassant l’éclat de tous les bienheureux / que je suis ton enfant je ne pourrais le croire / ô Marie, devant toi, je baisserais les yeux… [Mais] J’ose te regarder et m’approcher de toi / me croire ton enfant n’est pas difficile / car je te vois mortelle et souffrant comme moi » (Pourquoi je t’aime, ô Marie).

Marie, ainsi, nous est proche par la foi, comme Dieu nous est proche en Jésus. D’innombrables saints l’ont reconnu : Bernard de Clairvaux, Louis-Marie Grignion de Montfort, Jean-Paul II, et tant d’autres ; des ordres, tant masculins que féminins, se sont voués à elle ou se sont mis sous sa protection : les cisterciens, les servites de Marie, les carmes, les annonciades par exemple.

Conclusion

Concluons. Marie nous laisse un itinéraire de sainteté qui, confronté à la volonté divine, pourrait tenir en ces trois paroles : disponibilité, acquiescement, obéissance. Pour pouvoir dire « oui », comme à l’Annonciation, il faut s’être rendu disponible à Dieu par une vie de prière et de méditation des Ecritures, une vie réglée sur une ouverture fondamentale au Créateur. Ce fut le cas de la « vie cachée » de Marie, consacrée dès son plus jeune âge à Dieu au Temple.

Et c’est ensuite ce « oui » qu’il faut décliner patiemment par l’obéissance dans tous les épisodes, mêmes les plus tragiques, de l’existence : le « oui » de l’Annonciation résonne dans les Sept-Douleurs qui transpercent le Cœur immaculé de la Vierge, traçant ainsi un chemin d’obéissance qui mène de la Crèche à la Croix, mais aussi de la petitesse de « l’humble servante » à la gloire de la « Femme, foulant la lune de ses pieds, drapée du soleil et couronnée d’étoiles » de l’Apocalypse.

Marie, Mère de Dieu en étant la Mère du Christ, est ainsi la Mère de ceux qui sont appelés à devenir les frères et sœurs adoptifs de son Fils. Elle est la Mère des chrétiens. Elle ne cesse de les enfanter, avec l’aide du Saint-Esprit, par la grâce, à la vie du ciel. Comme une mère, elle les éduque, leur apprenant la disponibilité à Dieu, l’acquiescement à sa Parole, l’obéissance à sa volonté. Elle rumine la foi, « gardant toutes ces choses dans son cœur » ; elle grandit dans l’espérance que « se réalisent les paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur » ; elle vit de la charité, étant tout entière relative à son Fils. Marie nous apprend ainsi la vie théologale. Elle nous enseigne son regard qui décèle les moindres misères des hommes, comme à Cana : « ils n’ont plus de vin ». Elle livre sa confiance en son Fils : « Faites tout ce qu’il vous dira ». Oui, comme l’Église, et parce qu’elle en est en même temps la première et la plus haute réalisation, la bienheureuse Vierge Marie est « Mater et Magistra ».

Mettons-nous donc à son école. Au cœur des vêpres, cette louange rendue à Dieu par son Église, nous chanterons le Magnificat. Que les paroles de Marie puissent devenir les nôtres, qu’elles s’élèvent vers le ciel comme l’encens qui brûlera tout à l’heure à l’autel. Devenons à l’image de Marie pour devenir à l’image du Christ et donc à l’image de Dieu, cette image aujourd’hui altérée par le péché et qui nous fut pourtant offerte aux origines pour notre joie et pour la joie de Dieu

Abbé Eric Iborra, vicaire, le 2 avril 2017

IVème Dimanche de Carême 26 mars 2017 : Chanoine Marc GUELFUCCI
Pourquoi les Apparitions de Notre-Dame : La Salette , Lourdes et Fatima
Texte :
Conférence de Carême abbé Guelfucci Apparitions de la Vierge Marie
Audio :

4ème Conférence de Carême 26 mars 2017 Les Apparitions mariales abbé Marc Guelfucci 1 sur 2
4ème Conférence de Carême 26 mars 2017 Les Apparitions mariales abbé Marc Guelfucci 2 sur 2

 

IIIème Dimanche de Carême 19 mars 2017 : Abbé Luc de BELLESCIZE
La Vierge Marie était elle libre ?
Texte :
La Vierge Marie était-elle libre- .pdf conference de carême 2017
Audio :
3ème Conférence de Carême 19 mars 2017 La Liberté de Marie abbé Luc de bellescize

 

IIème Dimanche de Carême 12 mars 2017 : Père Louis-Marie de BLIGNIERES messe de 11h00,

IIème Dimanche de Carême 12 mars 2017 11h00 Père de Blignière

Père RIVOIRE, fsvf,
Le Rosaire, source de force pour les combats spirituels et temporels

2ème Conférence de Carême 12 mars 2017 Le Rosaire Père Aubry dominicain de Chéméré

 

Ier Dimanche de Carême 5 mars 2017 : Chanoine Guillaume de MENTHIÈRE
La Vierge digne associée du Rédempteur, Marie corédemptrice

1ère Conférence de Carême 5 mars 2017 Marie médiatrice chanoine Guillaume de Menthière 1 sur 2
1ère Conférence de Carême 5 mars 2017 Marie médiatrice chanoine Guillaume de Menthière 2 sur 2

Dimanche des Rameaux, 20 mars 2016 :
6. Le sacerdoce des fidèles chrétiens et celui des prêtres de la Loi nouvelle

Conférence de Carême P. de Nadaï Dimanche des Rameaux 20 mars 2016

 

Le sacrifice de Jésus-Christ et de l’Eglise
Carême 2016 ; Paris, paroisse St-Eugène
5. Le sacrifice de la messe (dimanche de la Passion, 5e de carême, 13 mars)

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit

M. le curé, M. le vicaire, mes biens chers frères, dans une collecte de la messe que nous avons entendue cette 4e semaine de carême, l’Eglise s’adressait au Seigneur en ces termes par la voix de ses ministres : « Dieu qui renouvelles le monde par la merveille de tes sacrements, fais que ton Eglise progresse par ces biens du ciel et ne manque jamais de tes secours ici bas. » Ainsi donc, comme autrefois, par l’incarnation du Verbe de Dieu dans le sein de la Vierge Marie, Dieu franchissait et comblait l’abîme qui s’étend de son ciel jusqu’à notre terre, de sa condition éternelle à celle de ses créatures, de même, c’est aujourd’hui par ses sacrements que la miséricorde céleste se déclare auprès de notre terre, par la vertu de la sainte humanité de ce même Fils et Verbe de Dieu, qu’il lui a plu d’étendre à son Eglise et aux actes de son ministère.

Ce n’est point d’ailleurs que ses grâces se trouveraient comme assujetties à ces sortes d’ouvrages, et que l’Esprit-Saint ne puisse sans eux se frayer un chemin jusqu’au cœur d’un humain. S’agissant du baptême d’ailleurs, qui est la porte de tous les sacrements, il faut bien que la conversion le précède chez l’adulte. Tant s’en faut cependant que sa foi le sauve hors du baptême, qu’elle porte avec soi le désir du baptême. C’est ce que l’Eglise a défini au Concile de Trente : « Si quelqu’un dit que sans les sacrements ou sans le désir de ceux-ci, les hommes obtiennent de Dieu la grâce d’être rendus justes, qu’il soit anathème. » Comme la grâce privilégiée donnant à Notre-Dame un cœur immaculé dès sa conception venait de la Passion de son Fils bien avant que l’événement en fût accompli ; de même, la foi du catéchumène a non seulement pour objet, mais encore a pour source, avant même qu’il ne soit célébré, le baptême qu’il désire que l’Eglise lui confère. Quand même le Seigneur le rappellerait à soi sans que la cérémonie en fût célébrée, il serait considéré comme mort dans la foi de ce baptême qu’il n’aura reçu qu’en espérance. Il en va de même pour l’autre sacrement nécessaire au salut du fidèle, celui de la pénitence. Le pécheur est rendu juste en un instant par le repentir que l’Esprit lui inspire devant son Père du ciel, mais cette justice se vérifie par l’empressement qu’il met à aller recevoir le pardon du Père de la bouche d’un ministre de l’Eglise.

C’est ainsi qu’en cette rencontre, Dieu déclare la Seigneurie que son éternité possède sur l’univers visible : il soustrait l’ordre des causes à l’ordre des temps, et c’est ainsi qu’il assied la dignité de l’Eglise comme médiatrice de ses grâces, puisqu’aussi bien Jésus-Christ, l’unique Médiateur entre Dieu et les hommes, s’est plu à l’élire pour son épouse, de sorte qu’elle n’est qu’une seule et même chair avec son divin Epoux.

Les sacrements de l’Eglise sont ainsi les œuvres de la miséricorde divine et, pour les fidèles, la source de cette miséricorde qui les pardonne eux-mêmes, et les rend miséricordieux à l’égard du prochain. Cependant, indique saint Thomas d’Aquin [IIIa, q. 60, a. 5], leur usage que nous voyons engager deux termes, à savoir, Dieu et l’homme, conjoint deux opérations : l’une est donc cette œuvre de grâce et, dit-il, de « sanctification », qui a Dieu pour origine et l’homme pour objet ; mais aussi, un culte, public de par sa nature propre, que l’homme élève en hommage à Dieu, et qui est une œuvre de religion, je veux dire, de cette vertu par quoi l’homme rend à Dieu ce qu’il lui doit.

Parmi les actes en dépendance de la vertu de religion, saint Thomas cite les offrandes que les fidèles présentent à l’occasion de la célébration des sacrements, mais aussi les dîmes, qui toutes se rapportent à ce culte public, puisqu’elles sont pour l’entretien de ses ministres. Mais, s’agissant du culte lui-même, il consiste essentiellement dans les prières que ces mêmes ministres adressent à Dieu au nom non seulement de l’assemblée actuellement réunie, mais de tout le peuple chrétien. Entre les prières et les sacrements de l’Eglise s’observe en effet un lien nécessaire et cela, alors même que ceux-ci, étant efficaces par la vertu divine qui s’y trouve attachée, sembleraient révoquer celles-ci comme inutiles. Mais c’est que, comme Jésus nous engage, dans l’oraison dominicale, à conspirer de tout notre cœur à la volonté de Dieu, et à demander qu’elle s’étende du ciel jusqu’à la terre ; ainsi l’Eglise est-elle tout entière intéressée à implorer du Seigneur la grâce des sacrements au moment qu’ils sont célébrés, en même temps que le soin qu’elle met à susciter de son sein de nouveaux ministres pour les dispenser manifeste qu’elle y reconnaît les voies que le Seigneur lui-même a choisies pour ménager son salut aux humains. Aussi bien ne saurait-on se dispenser en ces matières d’invoquer la miséricorde du Seigneur et sa puissance, à moins que les événements parfois n’imposent, en faveur du salut, de se passer de tout culte extérieur, et de s’en tenir au seul sacrement et à son rite essentiel, comme il arrive parfois s’agissant du baptême.

Nous avons eu lieu de distinguer dans la prière une des principales conduites que nous dicte la vertu de religion, c’est-à-dire, de justice envers Dieu, devant qui l’homme publie de la sorte et son indigence et son impuissance à rien faire, si notre Créateur et Sauveur ne vient lui-même le prendre en pitié et le tirer de sa misère. Mais comme la grâce et miséricorde de Dieu nous admet à son service, en nous confirmant dans cette qualité de fils qui seule nous tire de cette indigence, nous nous trouvons fondés à user pour lui de cette richesse dont il nous fait Lui-même disposer, et où notre piété de fils est bien aise de trouver matière à exercer au-dehors le sacerdoce intérieur dont notre cœur fut revêtu par le baptême. Or, la célébration des sacrements donne lieu à des œuvres qui ressortissent à la raison de sacrifice : ce sont le zèle et l’exactitude qui se remarquent en faveur du bon ordre des cérémonies ; c’est le soin que l’on prend de rendre net et d’orner le temple de Dieu ; c’est l’usage enfin de la louange vocale : saint Thomas la donne comme propre à animer la dévotion des fidèles à l’égard de notre Père céleste ; mais dans la mesure précisément où elle est louange, et comme un hommage rendu à Dieu, elle n’est certes pas étrangère à l’essence du sacrifice qui, avec la prière publique, compose tout le culte divin qui se manifeste à l’occasion des sacrements de l’Eglise.

L’office divin consiste tout entier dans le culte, comme il paraît, par exemple, dans les vêpres du dimanche, qui joignent la prière à la louange ; quand l’Eglise en revanche célèbre les sacrements, le culte leur est tout relatif. Les sacrements sont, si vous voulez, l’âme de ces cérémonies et ce qui les justifie ; tandis que la prière publique d’une part, et tout ce par quoi d’autre part l’Eglise marque publiquement sa dévotion envers le Seigneur en sont pour ainsi dire le corps. Aussi saint Thomas les désigne comme des « sacramentaux », terme dont l’extension est plus grande que dans l’usage actuel de ce terme, et qui, chez ce docteur, signale de manière très générale tout ce à quoi donne lieu d’ordinaire la célébration des sacrements. Le déploiement plus ou moins considérable de ces sacramentaux se règle sur le caractère et les circonstances propres à chaque sacrement. On a dit que la nécessité peut recommander que la célébration du baptême soit réduite au rite essentiel, et se passe de culte extérieur. La pénitence, comme sacrement de l’Eglise, est publique de par sa nature même. Mais cette publicité tient à la seule présence du ministre, s’agissant d’une œuvre exigeant le secret. Les circonstances qui commandent l’extrême-onction, dont l’administration peut aussi se réduire au rite essentiel, excluent aussi les cérémonies, et le culte se borne alors à la prière.

Il est vrai que l’Eglise prévoit désormais de rassembler les pénitents pour une liturgie préparatoire au sacrement proprement dit, qui manifeste que celui-ci n’est pas qu’une affaire particulière entre le fidèle et Dieu, mais que le péché frappe la communauté tout entière, qui attend de Dieu son relèvement. Il en va de même pour le sacrement des malades qui n’est plus seulement donné désormais en extrême-onction, et dont l’administration peut donner lieu à des cérémonies qui publient la dignité singulière que l’Eglise reconnaît à ceux de ses fidèles qui, avec des croix pesantes, combattent au premier rang pour l’espérance chrétienne.

L’introduction récente de ces usages démontre l’autorité ou, pour parler comme saint Thomas, la puissance que l’Eglise possède sur le culte chrétien, et qu’elle s’avise d’exercer quand elle veut relever auprès de ses enfants telle ou telle vérité relative aux sacrements. Le culte est proprement une liturgie, c’est-à-dire, à la lettre, l’œuvre du peuple, l’acte de sa religion, dont ceux qui le gouvernent ont réglé les cérémonies dans les livres. Mais, s’agissant des sacrements eux-mêmes, l’Eglise n’en peut disposer de la sorte, et doit déférer à la seule autorité et puissance du Seigneur Jésus-Christ lui-même qui, seul Médiateur des grâces divines, est pour cela l’unique instituteur des moyens de les dispenser.

Ce préambule sur les sacrements m’a paru nécessaire, mes bien chers frères, pour relever désormais à vos yeux ce qu’a de singulier celui de l’eucharistie, que nous allons considérer désormais. Les sacrements sont donc à regarder en soi-même comme autant de manifestations de la grâce et de la miséricorde de Dieu en faveur des hommes à quoi répondent, de la part de ceux-ci, des œuvres de culte et de religion, désignés du terme général de liturgie. Du reste, quand le pain et le vin déposés sur l’autel sont changés au Corps et au Sang de Jésus-Christ, la miséricorde du Fils Unique de Dieu ne se déclare pas auprès de nous par des opérations ni des actions, comme la foi les distingue dans les autres sacrements, mais par l’avènement de sa présence réelle et substantielle à son Eglise : mystère assez relevé par lui-même pour que la religion de l’Eglise réponde en hommage à son Dieu par tout ce que la liturgie comporte de pompe et d’éclat.

Mais il faut ici s’aviser que c’est ici dans le sacrement même de l’autel que s’engage une œuvre qui relève de la vertu de religion, et que cette vertu est celle de Jésus-Christ d’abord plutôt que de son Eglise ; de sorte que si, comme nous avons dit, il n’est pas ici, hormis la seule présence du Verbe et Fils Unique, d’opération divine accomplie dans l’humanité de Jésus à l’égard de ses frères, la foi y distingue en revanche une œuvre humaine accomplie par Jésus pour son Père et notre Père, son Dieu et notre Dieu (Jn 20, 17), et qui est son sacrifice.

Que le sacrement même qui est l’âme de la messe soit un sacrifice, cela se marque dans les paroles que le ministre prononce sur le calice : « Ceci est le calice de mon sang, qui sera versé pour vous et pour une multitude en rémission des péchés. » Saint Augustin observe en son ouvrage sur la Trinité [livre IV, c. 14] : « Quatre traits sont à considérer dans le sacrifice : à qui il est offert, et par qui ; ce qui est offert, pour qui il est offert. » Les deux premiers sont génériques : je veux dire qu’il suffit, pour qu’une œuvre soit constituée en sacrifice, qu’elle vienne d’une volonté d’homme, et soit offerte à Dieu, par la main d’un prêtre.

Les deux autres traits distinguent les sacrifices en diverses espèces, dont le détail est proposé aux sept premiers chapitres du livre du Lévitique qui, troisième des cinq livres de la Loi de Moïse, en forme en quelque sorte le cœur. Il en est que l’homme offre à Dieu pour l’homme, en faveur de ses rapports avec Dieu. Nous voulons dire que par eux, l’homme déclare entendre le dessein bienveillant que le Seigneur a sur l’homme, et publie le désir qu’il a d’accueillir son salut. Ce sont d’une part, le sacrifice d’expiation des péchés et d’autre part, les sacrifices de paix ou de communion. Ils répondent aux deux parts d’un unique salut : celle, d’abord, que saint Thomas désigne comme privative, et qui consiste à lever, du côté de l’homme, l’obstacle qui s’oppose à ce qu’il s’unisse parfaitement à Dieu, de sorte que l’homme est ici sauvé du péché. Mais cette part est relative à la seconde, à laquelle elle s’ordonne, où l’homme est établi dans la communion avec Dieu : c’est là, pour l’homme, la paix véritable, donnée en grâce dès ce monde, avant que Dieu ne lui donne d’en jouir en gloire dans l’éternité, sans crainte d’en jamais tomber. C’est là proprement le salut, qui est la vie même de Dieu, que Dieu lui-même donne à l’homme en partage et pour son héritage. L’usage qui lui correspond du verbe « sauver » est alors absolu. Dieu sauve l’homme, c’est-à-dire qu’il lui confère le salut. Et comme toute réalité doit être considérée d’après sa fin et selon la perfection qui en indique le sens, il était naturel que le livre du Lévitique exposât d’abord, au chapitre 3e, ce qui regarde les sacrifices de paix ou de communion, avant que de considérer, aux chapitres 4e et 5e, ceux qui sont offerts pour le péché.

Ce rapport se vérifie dans l’eucharistie. Le Seigneur Jésus-Christ l’établit nettement comme un sacrifice expiatoire, en rémission des péchés, dit-il. Mais il déclare aussi : Prenez, et mangez-en tous [Mt 26, 26], ce qui le désigne comme un sacrifice de paix et de communion. Car si le prêtre seul était admis à consommer une part des viandes offertes en sacrifice pour le péché [Lv 6, 19] ; la victime du sacrifice de communion, bête de gros bétail offerte par tout un clan ou par toute une famille, servait de mets à tous ses membres au cours d’un festin joyeux. Ils pouvaient alors se regarder comme les hôtes du Seigneur lui-même, jusqu’auprès de qui les prêtres avaient fait fumer la graisse, après lui avoir fait l’hommage du sang comme à l’auteur de la vie, prélevant ensuite pour eux-mêmes la part que la Loi leur prévoit.

Dans un sacrifice, il importe aussi, d’après saint Augustin, de considérer la victime qui s’y trouve offerte. Jésus livré pour ses disciples et pour une multitude a été désigné par le saint Précurseur Jean-Baptiste comme l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde [Jn 1, 29], et c’est sous l’aspect d’un agneau immolé que saint Jean, à qui il est ainsi apparu, le représente au livre de l’Apocalypse ; comme c’est en l’honneur de l’Agneau que le disciple bien-aimé représente debout, c’est-à-dire, ressuscité [Ap 5, 6] que les chrétiens sont accoutumés de manger de cette viande à la fête de Pâques. Contrairement à ce que l’on entend parfois sur ces matières, c’est la coïncidence de la Passion de Jésus avec la Pâque des juifs dont la mort du Seigneur sonna l’heure selon saint Jean [19, 14] ; c’est cette coïncidence, dis-je, qui la fait distinguer par la foi comme un sacrifice pascal : comme cette cérémonie, observée dans chaque famille, rappelait le jour où les maisons des Hébreux, ointes du sang de la victime, furent épargnées des coups dont l’ange exterminateur frappait le pays de l’Egypte ; de même, l’amour de Dieu pour les humains, dont le sang versé par Jésus-Christ en sa passion est tout ensemble et l’effet et le signe, et la foi aussi que tant d’amour fait naître dans leur cœur, les fait échapper aux coups de la colère à quoi tous se trouvaient autrement destinés du fait de leur péché. Or, la figure de l’agneau n’est pas seule qui soit propre à ce mystère, puisqu’il est dit au livre de l’, que pour la Pâque, la victime, âgée d’un an, est à choisir parmi les moutons ou les chèvres [12, 5].

Que donc Jésus soit désigné par saint Jean-Baptiste comme l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, cela signale la nouveauté singulière de son sacrifice, qui récapitule de manière admirable les divers sacrifices de l’ancienne Loi, dont la Passion et la Résurrection du Seigneur révèlent l’économie demeurée cachée jusqu’alors. Car ce qui est en vérité fort surprenant, c’est qu’en aucun des rituels des sacrifices qui se rencontrent dans la Loi de Moïse, principalement, avons-nous dit, au Lévitique, mais également aux livres de l’Exode et des Nombres, l’agneau ne soit indiqué comme la victime convenable au sacrifice pour le péché. Celui-ci exige une bête différente, selon d’une part qu’un individu ou le peuple tout entier porte le poids de la faute ; selon d’autre part l’ordre ou la fortune du coupable [Lv 4 et 5] : un taureau quand il s’agit d’un prêtre ou du peuple ; un bélier s’il s’agit d’un prince. Quand c’est un simple particulier qui a commis le péché, il est bien prescrit qu’il présente un agneau mais, précise l’Ecriture, un agneau femelle [Lv 4, 32], qu’on ne saurait pour cela regarder comme l’exacte figure de Jésus-Christ.

S’il est donc vrai que le sacrifice de Notre-Seigneur, que lui-même nous engage à distinguer derrière l’offrande du pain et du vin, est bien, quant à son propos, un sacrifice pour le péché des humains, en vue de les établir dans la paix de Dieu et dans sa communion, qui est cette « sainte société où consiste notre bonheur », selon les expressions que je tirais naguère de la Cité de Dieu d’Augustin ; il nous faut cependant remonter plus haut, jusqu’au principe de ce sacrifice ; et nous saurons le reconnaître alors, d’après les figures qui l’annoncent, comme un sacrifice holocauste, où la substance de la victime se subtilise pour être reçue tout entière de Dieu, en un hommage que la terre des humains fait monter jusqu’au ciel du Seigneur sans s’en rien réserver pour soi-même.
Sur ce que l’Epître aux Hébreux déclare Jésus prêtre selon l’ordre de Melchisédech, puisqu’il n’appartenait pas à la race issue d’Aaron frère de Moïse, que le Seigneur avait choisie pour la revêtir du sacerdoce, la tradition chrétienne put distinguer avec raison dans les offrandes de pain et de vin que ce prêtre du Très-Haut apportait avec soi au moment de bénir Abraham [Gn 14, 18], des préfigurations de la sainte eucharistie comme sacrifice de Notre-Seigneur. Thomas d’Aquin observe cependant [IIIa, q. 61, a. 3, ad. IIIum] que la conformité ne s’étend qu’à la matière sacramentelle, c’est-à-dire, ici, aux espèces visibles. Mais pour ce qui est du mystère que ces espèces signifient, ce docteur tient que les sacrifices sanglants de la Loi de Moïse en sont des figures bien plus manifestes ; de sorte qu’il n’en va pas exactement du sacrifice comme du sacrificateur et du prêtre.

Il nous semble que, de toutes ces figures, la plus éloquente à certains égards se rencontre au chapitre 28e du livre des Nombres [v. 4-13], où il est prescrit que chaque matin et chaque soir dans le temple de Dieu, en parfum d’apaisement comme au Sinaï, lui seront offert un agneau, précisément, en holocauste, à quoi l’on aura soin d’associer une offrande de fleur farine ainsi qu’une libation de vin, à répandre dans le sanctuaire. L’eucharistie n’associe-t-elle pas cette offrande et ce que Jésus-Christ a voulu signifier : son holocauste, dont nous avons vu que l’âme était dans l’application de la volonté de son cœur d’homme à l’accomplissement de la volonté de Dieu ? On voit en effet que les paroles de l’institution rapportent ce mystère du jeudi saint à celui du vendredi saint, par l’usage du futur : qui sera versé pour vous. De sorte que nous avons là un unique et même mystère, dont nous avons reconnu le principe dans le mouvement de l’âme du Christ qui, dès son entrée dans le monde, dit la Lettre aux Hébreux, déclare : Je viens, ô Dieu, pour faire ta volonté.
Ce sacrifice holocauste du cœur d’un homme à son Dieu, qui est d’abord adressé à Dieu, et à Dieu seul, est la condition pour qu’il soit, conséquemment, un sacrifice pour le péché et un sacrifice de communion en faveur des humains. En outre, c’est parce que ce sacrifice a une âme, et que cette âme est un mouvement tout spirituel ayant pour siège le cœur de Jésus-Christ, qu’il est susceptible de se produire en diverses manifestations sans préjudice contre son unité ni son unicité. Luther et les Réformateurs ont cru devoir faire fond sur ce mot de la Lettre aux Hébreux [10, 12], que le Christ a offert pour les péchés un unique sacrifice, pour révoquer comme vain l’usage de l’Eglise romaine d’offrir la messe comme un sacrifice pour les vivants et pour les morts. A quoi le Concile de Trente fit cette réponse admirable [XXIIe session, 17 septembre 1562] : « C’est une seule et même victime, c’est le même qui, s’offrant maintenant par le ministère des prêtres, s’est offert alors lui-même sur la croix, la manière de s’offrir étant seule différente. »
Et ce saint Concile d’ajouter : « Les fruits de cette oblation – celle qui est sanglante – sont reçus abondamment par le moyen de cette oblation non sanglante ; tant il s’en faut donc que celle-ci fasse en aucune façon tort à celle-là. » C’est véritablement par ce rapport en effet, mes bien chers frères, entre le sacrifice de la croix et celui de la messe, que le premier non seulement récapitule et accomplit, avons-nous dit, ceux prescrits par la Loi de Moïse, mais encore les dépasse par la nouveauté singulière qu’il introduit dans l’ordre de la signification. Aussi bien, le sacrifice de la croix avait ceci de conforme à ceux d’autrefois, que Dieu permit que le sang de Jésus coulât sur terre et cela, de manière miraculeuse, puisque alors que tout se fige dans un corps après la mort, le Disciple bien-aimé assure avoir vu ce sang qui jaillissait du côté de Jésus transpercé, alors que Notre-Seigneur déjà était expiré [Jn 19, 34].

Pour les grecs, le siège de la vie était l’âme, principe de l’unité et de la permanence des corps dont la matière pourtant change sans cesse, et qui fait que les plantes sont à regarder comme des êtres vivants. Mais selon les Hébreux et le langage de la sainte Ecriture, la vie réside dans le sang et se manifeste par le souffle de vie qui, sur terre, n’appartient qu’aux bêtes et aux humains. Or, cette vie, toute commune qu’elle soit, s’agissant d’un animal, est néanmoins une réalité sainte, par le rapport mystérieux qu’elle présente avec la Vie et l’Esprit divin, qu’à tout le moins elle signifie. [Ô Dieu], est-il dit dans un psaume [103(104), 29-30] Tu reprends leur souffle, ils expirent et retournent à la poussière ; tu envoies ton souffle, ils sont créés : tu renouvelles la face de la terre. C’est pourquoi, pour nourrir les humains dans le respect de son Nom, le Seigneur les avertit dès le commencement des égards à garder pour toute vie. C’est ainsi, dit le livre de la Genèse, qu’Il ne donna d’abord pour nourriture à nos premiers parents que les herbes portant semence ainsi que les fruits des arbres [1, 29], puisque ce n’étaient point là, on l’a dit, des êtres vivants. Quand, au lendemain du déluge, les humains reçurent licence du Seigneur de consommer la viande des bêtes, il prit soin de les avertir ainsi : seulement, dit-Il, vous ne mangerez pas la chair avec son âme, c’est-à-dire, le sang.

Telle est l’origine des viandes cashers, de cet usage que les Juifs, même de médiocre pratique, observent encore aujourd’hui. Touchant le rituel des sacrifices qu’expose plus loin la Loi de Moïse, et si l’on excepte les holocaustes où toute la chair de la victime est pour Dieu, c’est comme si le Seigneur y disait : Prenez et mangez à ses prêtres, s’agissant du sacrifice pour le péché, et à ses fidèles, s’agissant du sacrifice de paix ou de communion. Mais il se garde certes de leur dire : Prenez et buvez à l’égard du sang, qu’il prescrit au contraire de verser à l’entour de l’autel [Lv 3, 2]. Séjour de la vie qui est de Dieu, il appartient au Seigneur.

Plus tard, quand Jésus se donne pour le pain vivant, et enseigne que le pain que lui donnera, c’est sa chair pour la vie du monde [Jn 6, 51], les Juifs déjà se montrent perplexes : Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? se disent-ils [v. 52]. Mais quand, l’instant d’après, il ajoute qu’il faut en outre boire son sang, ce ne sont plus seulement perplexité ni murmure, mais un cri ; et cela, non seulement chez les Juifs malveillants, mais chez les disciples, dont certains dirent alors : Ce langage est trop fort : qui le peut écouter ? [v. 60]. Car ils étaient moins saisis de dégoût sensible à la pensée d’un tel breuvage, qu’épouvantés du sacrilège qu’il les engageait à commettre, contrevenant à l’ordre exprès marqué par Dieu.
Dès lors, dit l’Evangile, beaucoup de ses disciples se retirèrent et cessèrent de l’accompagner [v. 66]. Mais Lui devait renouveler ce langage trop fort : ce fut auprès de ses disciples qui avaient répondu ce jour-là avec Pierre, quand Il leur avait demandé s’ils voulaient partir eux aussi : Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Ce fut en ce soir du jeudi saint quand il leur dit : Prenez et buvez, ceci est mon sang.

Parole de vie éternelle, qui éclaire l’interdit que Dieu avait marqué touchant le sang des animaux : siège de la vie, mais de la vie créée ; au lieu que l’homme est destinée pour la vie même de son Créateur, reposant tout entière dans le sang du Fils unique. Le sang n’a coulé qu’à la croix, pour manifester l’amour ; mais il ne convenait pas qu’un sang si précieux se perdît jamais ; il fallait au contraire que la Vie qu’il contient s’étendît jusqu’aux disciples. Mes frères, nous n’avons reçu la vie qu’afin de recevoir sa Vie. Méditons donc sans cesse la portée de cette parole de vie éternelle : Prenez et buvez, ceci est mon sang, qui fit regarder à Notre-Seigneur l’institution du sacrifice de la messe comme convenable à l’accomplir. C’est en vue de cela qu’il nous constitue en sacerdoce saint : c’est le mystère que nous envisagerons dimanche prochain s’il plaît à Dieu.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

 

Le sacrifice de Jésus-Christ et de l’Eglise
Carême 2016 ; Paris, paroisse St-Eugène
4. Le sacrifice qui sauve le monde (4e dimanche, 6 mars)

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit

M. le curé, M. le vicaire, mes biens chers frères, tout sacrifice veut un feu pour brûler sur l’autel. Le feu du sacrifice chrétien, c’est l’amour de Dieu, c’est la charité. Comme Jésus-Christ nous le rappelle dans ses paroles à Marie-Madeleine au jour de sa résurrection, notre Dieu est aussi notre Père [Jn 20, 17] : c’est pourquoi la charité, quand elle a Dieu pour objet, se colore de cette piété filiale ; ou, pour parler comme l’Ecriture, de cette crainte du Seigneur, où la reconnaissance pour ce Dieu qui nous a donné la vie en nous créant, et qui nous donne sa vie en nous sauvant ; cette reconnaissance, dis-je, pour tant de bienfaits qui nous rendent ses éternels débiteurs, appelle de la part des enfants que nous sommes une vénération et une obéissance également filiales.

Au scribe demandant quel était à son sentiment le plus grand de tous les commandements, le Christ en indiqua deux, mais en donnant le second, touchant l’amour du prochain, comme semblable au premier, qui est d’aimer Dieu. Fort bien, maître, reprit le scribe : aimer le Seigneur notre Dieu, de tout son cœur, de toute son intelligence et de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que tous les holocaustes et tous les sacrifices [Mc 12, 33]. Et le Christ d’approuver hautement : Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu.

L’apôtre saint Jean, dans sa première lettre, indique comme il faut entendre que le précepte que Dieu nous fait d’aimer notre prochain est semblable à celui de L’aimer, lui Dieu : Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu » et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas [1 Jn 4, 20]. Comme le déclare Clitandre dans Les Femmes savantes : « J’aime avec tout moi-même ». Chez l’homme, qui est corps et âme, le véritable amour ne saurait être une chose seulement mentale, dont l’être fût tout imaginaire. Non, mais, Petits enfants, écrit encore saint Jean, n’aimons ni de mots ni de langue – ni même, ajouterai-je, de ces discours dont on s’entretient soi-même, et où l’on se flatte de ses bons sentiments – ; mais aimons en actes et en vérité [1 Jn 3, 18].

Or, ces actes, ce sont précisément ces œuvres de miséricorde, par où c’est l’être même du Dieu de Miséricorde qui se déclare en ceux qu’il adopte pour ses enfants. Elles sont exercées en faveur du prochain, qui n’est pas seulement celui que le sort ou le hasard nous adresse – ce hasard qui n’est autre, ici, que le manteau dont se couvre la providence de Dieu. La correspondance entre les versets cités de l’Evangile, et ceux de la première lettre de saint Jean est assez éloquente à nous démontrer que le prochain est à aimer par des actes au titre qu’il est notre frère : c’est-à-dire que quel que soit ce qui incline à nous séparer, je veux dire, le peu d’accord des fortunes, des goûts, des humeurs, et même la méchanceté ; il faut s’aviser que ce qui est commun entre nous : l’humanité et, plus encore, la foi ; l’emporte aux yeux de Dieu, comme aux yeux de ceux qui veulent se conduire comme ses enfants véritables.

Ceux qui font profession aujourd’hui de chérir la République, non pas comme un régime politique propre à notre pays, mais comme le plus haut degré de la civilisation universelle ; ceux-là, dis-je, pour peu qu’ils soient honnêtes, reconnaissent volontiers tout ce que l’invention des principes et des fins qu’elle se propose, de liberté, d’égalité et de fraternité, doit à l’œuvre civilisatrice du christianisme et de l’Eglise. Car enfin, seul un Dieu unique, assez puissant et assez grand pour se passer des sacrifices et des hommages dont les païens s’acquittaient auprès de leurs dieux pour s’assurer le droit de vivre sur une portion de cette terre : seul un tel Dieu pouvait ainsi créer l’homme pour l’homme, plutôt que de le modeler pour en faire un esclave, selon les vues contre quoi s’éleva la révélation biblique. Seul un Dieu qui domine de si haut tous les dieux, comme il est dit au psaume 96(97)e, pouvait avertir les humains que les différences que la naissance et le mérite établissent entre eux ne sont rien devant lui ; qu’elles ne réduisent pas, chez les princes et ceux qui remplissent les grands emplois de la nation, la distance qu’il y a entre le Seigneur entre eux, et que tout doit s’effacer et céder devant cette dignité d’enfants de Dieu, où il a plu au Seigneur de les établir également tous et chacun. Seul un Dieu, enfin, qui met sa gloire à se dire le Père des humains, pouvait leur enseigner à se regarder entre eux comme autant de frères, et représenter à ceux qui parmi eux sont les forts, comme dit l’apôtre saint Paul, le devoir qu’ils ont de porter l’infirmité des faibles [Rm 15, 1], que cette infirmité vienne de la nature et des maux de ce temps, ou bien de leur péché, qui peut les rendre incommodes entre eux et même ennemis.

Quand ces principes de liberté, d’égalité et de fraternité, dont la foi révélée permit seule la découverte, auront assez pénétré les esprits et les cœurs, et qu’ils seront devenus les fondements de la constitution des Etats ; alors la cité et les citoyens ayant reçu du christianisme tout ce qu’ils en pouvaient attendre, pourront sans dommage lui donner son congé, comme à un bon pédagogue ayant rempli son office auprès de ses maîtres. Il est vrai que la République, revenue des violences révolutionnaires et des soubresauts qu’elles ont connus par la suite, a résolu d’user à son égard de ménagements dans son renvoi, et de lui octroyer, par la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, des conditions propres à éviter à l’avenir toute discorde civile sur des motifs de religion : conditions qu’elle juge avantageuses pour l’Eglise, et qui le sont en vérité. Un frère qui vient d’être naturalisé français, me disait que dans l’instruction civique que l’administration fait donner aux candidats, la laïcité est désormais présentée sur le même pied que les autres principes républicains de liberté, d’égalité, et de fraternité. Il est vrai que la liberté de culte qu’elle garantit se tire du premier de ces principes, celui de la liberté, auquel des mesures trop ouvertement contraires à l’Eglise eussent paru contrevenir. Mais il est vrai aussi, que si l’Eglise affecte d’applaudir à la laïcité, elle ne saurait oublier que ceux qui, du côté de l’Etat, s’en sont fait les fauteurs, n’avaient rien moins en vue que l’avantage de l’Eglise, et qu’ils avaient au contraire l’esprit tout prévenu contre le christianisme. Me préserve le ciel de vouloir ranimer ici une querelle dont les feux toujours furent trop mal éteints. Mais enfin, il est bien vraisemblable que si l’on put montrer quelque facilité à l’égard des dévots, c’est que l’on se flattait que leur race un jour s’éteindrait d’elle-même, si l’on n’avait garde du moins de réchauffer leur zèle par des attentats trop directs, et qu’on prît soin au contraire de l’endormir en les payant d’égards et d’avantages. Car le règne de la foi, se dit-on, est bien près de tomber. Les générations passant, on ne pourra longtemps se dérober au mouvement général des esprits. Et comme la foi au Dieu des juifs et des chrétiens délivra l’homme de l’épouvante que lui causa d’abord la pensée des puissances de ce monde, au point que l’homme a pu devenir aujourd’hui « comme maître et possesseur de la nature », selon le mot de Descartes ; il reste enfin que l’homme achève de s’émanciper et que, régnant seul à présent sur la terre, il s’épargne le soin de songer au ciel, et d’avoir égard à ce Dieu qui l’avait lui-même averti n’être point si redoutable, puisqu’il n’entendait pas menacer son domaine.

C’est ainsi que M. Marcel Gauchet, dans un ouvrage célèbre ayant pour titre : Le désenchantement du monde, soutient que le christianisme serait, dit-il, « la religion de la sortie de la religion », puisque sans ses enseignements sur la nature divine, l’humanité n’eût pas songé à vivre pour elle-même ; ce n’est pas à dire, ici, dans l’égoïsme et le dérèglement des passions, mais au contraire, vous l’avez entendu, selon ces beaux principes et fins de liberté, d’égalité et de fraternité : cette dernière répondant assez semble-t-il à cette miséricorde que le christianisme nous recommande d’observer à l’égard du prochain qu’il nous désigne comme notre frère.

Ecoutons cependant l’Apôtre écrivant aux Romains [14, 7-8] : nul d’entre nous ne vit pour soi-même, comme nul ne meurt pour soi-même ; cela laisse entendre sans doute que nous ne pouvons vivre, et bien vivre, que si l’amour, cet élan sans quoi toute vie tombe, ne se resserre pas en soi-même, mais se porte au-dehors, jusqu’à nos frères. Mais saint Paul dirige cet élan encore plus haut : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Prétendre vivre en frères dans l’oubli du Père qui fait de nous ses fils, c’est donc se flatter étrangement.

On voit par là en quoi, encore, le second commandement est semblable au premier : c’est que l’amour du prochain ne peut véritablement être honoré que dans l’amour de Dieu. Qui veut faire le bien du prochain par pur amour de l’humanité s’épuisera bientôt dans ce dessein, s’il se heurte à l’ingratitude, voire à la haine de celui que le bienfait oblige, et qui peut s’estimer humilié de la sorte. Qui veut faire le bonheur de l’homme ne tardera pas à le tyranniser, comme le démontre la destinée des diverses utopies communistes. L’histoire ancienne et contemporaine compte des héros riches en vertu, qui consentent volontiers de mourir pour leur patrie ou pour leur famille, mais précisément parce qu’elle est leur patrie et leur famille, dont ils n’éprouvent que des douceurs. Il y en a même qui meurent pour des inconnus, pour des enfants par exemple : du moins n’en avaient-ils pas reçu de dégoûts, comme nous voyons Jésus mourir pour ses ennemis qui achèvent sur lui leur vengeance, pour ce qu’il est passé parmi eux en faisant le bien. Pour un homme de bien, écrit saint Paul aux Romains [5, 4], oui, peut-être osera-t-on mourir ; mais la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous.

Mais, cette œuvre de Jésus, la plus parfaite en miséricorde qu’un homme ait jamais accomplie pour des hommes, n’aurait pas trouvé dans le seul amour des humains un motif suffisant ; mais il fallait que l’amour miséricordieux pour ses frères fût soutenu par sa piété filiale, et comme enveloppé de l’amour pour son Père.

Oh ! il ne serait point mort pour cette humanité des doctrinaires, qui ne paraît aimable que parce qu’elle est abstraite et générale, et qu’elle se plaît à taire toute l’ordure qui gît au fond d’un cœur humain ! Mais l’humanité ne venait-elle pas d’être établie en Jésus même dans une bonté souveraine, quand elle fut assumée dans le sein de Marie par le Verbe et Fils unique de Dieu ? Et ne devait-elle pas s’étendre un jour jusqu’à cette plénitude de la stature du Christ dont parle saint Paul aux Ephésiens [4, 13], cette Eglise des élus dont la promesse devait encourager le Christ à donner ainsi sa vie pour elle ?
Et cependant, c’est à son Père qu’il s’adresse à l’heure du sacrifice du soir, tandis qu’au temple de Jérusalem, on allait immoler l’agneau pascal qui est la figure de Jésus-Christ en son sacrifice. Quand je serai élevé de terre, avait-il annoncé à ses disciples [Jn 12, 32]. La croix, en effet, l’élève de terre ; elle le suspend entre la terre et le ciel, comme la fumée qui s’élève de l’autel des sacrifices : tant qu’à la fin, le sacrifice est consommé auprès du Père du ciel : Père, entre tes mains, je remets mon esprit.

C’était l’heure où la joie spirituelle qui remplissait son âme unie à Dieu en unité de personne rejaillissait si peu jusqu’à ses sentiments, que le Christ se voyant destitué de toute consolation venant de son Père, n’ose même plus, dit Bossuet au carême des Minimes (1661), l’appeler son Père, mais son Dieu, en cette parole si étrange, quand on la rapporte à la vérité de sa nature : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? [Mt 27, 46]. Cet entier délaissement qu’il éprouve pour lors ne le détourne pas cependant de la confiance qu’il a toujours marquée dans la bonté du Père, par le constant recours à la prière à quoi il engageait lui-même ses disciples. Seulement cette prière vers Celui qui pouvait le sauver de la mort ne se déclara point par des paroles articulées, mais par des cris et des larmes, remarque l’Epître aux Hébreux, au passage que nous citions dimanche dernier [5, 7].

Surtout, l’excès de sa détresse ne put interrompre dans le cœur de Jésus le cours de son sacrifice. On ne voit même pas qu’il fut un seul instant suspendu comme au soir des Rameaux quand il dit : Père, sauve-moi de cette heure [Jn 12, 27] ; ou comme au Jardin des oliviers disant : Père, tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe [Mc 14, 36] ; et comme il avertissait Pierre de rengainer l’épée dont le disciple prétendait le défendre contre les soldats venus pour l’arrêter, sur ce qu’il pourrait faire appel à son Père pour en obtenir sur le champ plus de douze légions d’ange [Mt 26, 53] ; de même ce ne fut pas cette sorte d’appui qu’il attendit de son Père à la croix ; car, avait-il dit, comment s’accompliraient les Ecritures d’après lesquelles il doit en être ainsi ? [Mt 26, 54] – et par où se marque la volonté du Père.
Le paradoxe sans doute est fort, mes frères ; mais il ne laisse pas d’être très véritable : contre les vues ordinaires dont le monde tâche à nous prévenir, c’est lorsque nous résolvons d’en faire un sacrifice à notre Père du ciel, et des œuvres de religion, que nous devenons prompts à accomplir ces œuvres de miséricorde envers le prochain que le Père nous commande par Jésus-Christ.

On n’est accoutumé de n’entendre, à la seule ouïe de ce mot de « sacrifice », que les privations à quoi il nous engage. Qui niera que c’en soit la matière ? Le Seigneur Jésus souvent nous le déclare ; et même, il nous porte à des renoncements de bien plus d’étendue que ceux auxquels consentaient les païens pour acheter la paix avec leurs dieux. A ceux qu’il appelle à le suivre par la pratique des conseils évangéliques : quiconque parmi vous, leur dit-il, ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple [Lc 14, 33]. Au reste, ce n’est pas seulement ceux qu’il destine aux vœux de religion, mais c’est tout chrétien qui se trouve averti par Jésus-Christ de ne pas rechercher d’abord sa volonté propre ni ce qui lui plaît : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive [Mt 16, 24].

Et le Seigneur d’ajouter l’instant d’après : Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. Notre cœur, n’est-ce pas, s’effarouche à l’idée que le baptême engagerait à perdre ainsi sa vie, même sur la promesse de gagner une autre vie, qu’on nous assure être tout heureuse et n’ayant pas de fin.

On sait tout l’essor que cette maxime de Notre Seigneur a trouvé dans l’œuvre de Blaise Pascal, avec le fameux argument du pari. Pascal s’y adresse à un homme qui ne croit pas en Dieu, attaché qu’il est à l’existence visible et présente, afin qu’il se mette à pratiquer les commandements de la religion, renonce à ses plaisirs frivoles, pour gagner, justement, la vie et le salut éternels. Il affecte d’entrer dans les vues de l’incroyant, je veux dire, son amour de la vie, qui lui est comme une proie qu’il craint de hasarder pour l’ombre. Or, le libertin – ainsi désignait-on alors les athées et les agnostiques – le libertin, dis-je, est un homme du grand monde, où l’on jouait beaucoup, et des fortunes parfois considérables. Et c’est dans le grand monde qu’il avait lui-même hanté que Pascal donna carrière à son génie des mathématiques, et qu’il devint ainsi, par ce que l’on appelle la règle des partis, le premier auteur pour ainsi dire de la théorie des jeux. C’est ainsi qu’il engage l’homme à regarder sa propre vie à l’instar d’une fortune qui, si élevée qu’elle soit, n’est pas infinie, puisque la mort y doit mettre un terme. Or, selon la règle des partis, il est très raisonnable et judicieux de mettre en jeu le fini, que, de toute façon, il faudra rendre un jour, s’il est question de gagner l’infini.

Le libertin en convient : « Je le confesse, je l’avoue, dit-il » [Pensées, Br. 233, Laf. 418]. Et cependant, quoique son esprit se soit rendu à ces raisons, son cœur se refuse à croire. Aussi bien, contrairement à la manière dont on entend d’ordinaire cette page célèbre, Pascal ici ne se flatte pas de convaincre quiconque par l’argument du pari, ni d’amener quiconque à la foi, mais de nous démontrer que « [n]otre impuissance à croire vient de [n]os passions. » « Puisque la raison vous y porte, poursuit-il, et que néanmoins vous ne le pouvez, travaillez donc non pas à vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. »
Je trouve à la vérité, mes bien chers frères, quand je considère le libertin de Pascal, qu’il est à la gloire et à la grandeur de l’homme, que le seul intérêt de son salut particulier ne suffise pas pour lui faire embrasser la vraie religion et les renoncements où elle l’engage par la pratique des commandements et des œuvres de miséricorde. Il est certain que nous trouverons la vie, à la perdre ainsi. Et cependant, ce n’est pas à ce motif que se porte directement notre cœur. Agir ici pour soi-même lui est un trop faible ressort. Il lui faut agir pour Dieu, et donc faire de ses mouvements et actions un sacrifice en hommage au Seigneur. Dans la maxime que Jésus-Christ prononce, c’est donc surtout le « à cause de moi » qu’il importe de relever, par quoi Notre-Seigneur se désigne à nous comme le motif que nous devons nous proposer pour tous nos actes.

Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé [Jn 4, 34], disait Jésus à ses disciples. On voit par là que si le sacrifice est bien une œuvre accomplie pour l’amour de Dieu, ce n’est que matériellement qu’il consiste en des renoncements et en des privations. Ce ne sont là que les dehors du sacrifice chrétien, dont le principe et l’âme sont tout intérieurs, comme nous l’avons démontré dimanche dernier. Si l’on prend soin justement de le considérer en son principe, notre cœur y trouve une nourriture et comme une dilatation de son être.

Ce sacrifice que Jésus offrit immédiatement au Père qui l’a envoyé, il nous faut l’offrir au même Dieu et Père, mais médiatement par Jésus-Christ et à cause de Jésus-Christ.
A cause de Jésus-Christ. Il nous le déclare lui-même : qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. A cause de moi comme étant Dieu : par où s’accomplit la raison de sacrifice. A cause de moi comme homme, ce qui nous rend prompts pour offrir le sacrifice. Car si Dieu, dit saint Jean, nul ne l’a jamais vu, le Fils Unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui nous l’a fait connaître [1, 18]. Dans les mystères de la vie de Jésus se donne à contempler avec évidence la bonté du Seigneur qui dans le Christ, m’a aimé, dit saint Paul, et s’est livré pour moi. C’est ainsi que, parfaite Image du Père selon son éternité de Fils Unique, il l’est encore selon le temps, et l’humanité du Fils de la Vierge Marie, Frère aîné des enfants d’adoption.

Notre sacrifice, nous l’offrons encore par Jésus-Christ : c’est-à-dire, selon le même Esprit qui remplissant le cœur sacré du Christ, lui fit dire dès son entrée dans le monde, d’après l’Epître aux Hébreux : Je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté [10, 9] : ce que nous avons distingué comme étant l’âme du véritable sacrifice, dont les actions que Jésus fit voir aux jours de sa chair sont comme le corps qu’anime cette âme : c’est l’Esprit, dit l’Ecriture, qui le conduisit au désert [Mt 4, 1], jusqu’à lui faire donner sa vie sur la croix.
Il faut le croire, chrétiens : depuis le jour de notre baptême, chacun nous pouvons dire, avec notre frère aîné : L’esprit de Dieu repose sur moi [Lc 4, 18] : le même Esprit qu’il remit à son Père, lui fut rendu par son Père, afin qu’il en dispose, au jour de Pentecôte, en faveur de l’Eglise, et des enfants de l’Eglise. Ainsi peuvent-ils offrir un sacrifice conforme à celui de Jésus, sinon quant au corps, du moins quant à l’âme. Car pour ce qui est du corps, je veux dire, des actes qui sont la part matérielle de ce sacrifice, tous ne sont pas appelés par le Maître à souffrir un martyre semblable au sien. Mais ne nous excusons pas sur le défaut de nos forces, pour nous déclarer incapables de l’imiter en son sacrifice, pour ce que, les années passant, nous ne saurions nous flatter d’imiter le zèle et l’activité d’un homme de trente ans. Il suffit, pour être fidèle à l’esprit du sacrifice, d’être toujours prompt à faire pour Dieu, sans récrimination ni murmure, ce que Dieu nous désigne à accomplir à la faveur des « événements » qui, selon Pascal, « sont les maîtres qu’Il nous donne de sa main » [Pensées Br. 791 Laf. 919].

Oui : vivre ici bas et donc, souffrir et mourir ici bas pour l’amour de Dieu, telle est la condition commune des baptisés, par où ils imitent le sacrifice de Jésus-Christ, parce que l’Esprit-Saint, auquel ils ont part, imprime en leur cœur les mouvements mêmes de son Cœur Sacré. Cette part, mes frères, est entière : car l’Esprit infini ne se divise pas, mêmes si ses faveurs sont diverses, qu’il fait paraître davantage chez les uns ou les autres. De sorte que cette imitation du Christ Jésus peut être parfaite chez ceux que Dieu adopte en lui pour ses enfants, comme il parut dans la Vierge Marie. Et s’il est vrai qu’elle est imparfaite, cela ne vient pas de ce que les faveurs que Dieu répand dans un cœur au baptême y soient moindres, mais de ce qu’elles y rencontrent l’obstacle du péché, de l’attachement à soi et aux créatures.
Et cependant, demeure dans le sacrifice de Jésus-Christ un trait par où il nous est inimitable : c’est qu’il n’est pas seulement le modèle ou le principe, mais aussi l’origine du nôtre, et même, de celui de la Sainte Vierge. Et le propre de la véritable origine, c’est qu’elle est au-delà de toute prise. Le cœur de Marie est immaculé : nulle ombre de péché qui l’engourdisse : les mouvements du Cœur sacré de Jésus y sont reçus dans toute leur force. Mais le dogme de l’Immaculée Conception donne cela pour un effet anticipé de la Passion du Christ : tant il est vrai que l’Eternel étant maître du temps, même lorsqu’il s’incarne et vient dans le temps, il ne saurait s’assujettir au temps. Aussi distribue-t-il comme il l’entend les fruits du sacrifice de son Christ, s’ils servent son dessein bienveillant.
Qu’a donc d’unique ce sacrifice de Jésus-Christ, si le sacrifice de Notre-Dame en est la parfaite imitation ? C’est qu’il est non seulement un sacrifice holocauste, d’un homme prompt à une offrande sans réserve de sa volonté à la volonté de Dieu ; mais encore un sacrifice pour le péché, qui ne pouvait qu’être celui du Fils Unique assumant notre chair. Seul un cœur humain que la divinité unit à soi en unité de personne put recueillir en soi tout le poids de bonté qui est en Dieu, de manière à produire devant Dieu, au nom de l’humanité, une œuvre dont la justice l’emporte infiniment dans la balance sur tout le poids de malice que portent avec soi tous les péchés du monde, qu’ils soient passés, présents ou à venir. Car le bien seul est susceptible d’infini. Le mal, n’étant que la corruption d’un bien, est fini, qui voit son cours borné par la Providence, comme cela paraîtra en pleine lumière au dernier Jour.

C’est ici que la justice divine se déclare accordée de manière admirable à sa miséricorde. Car si l’humanité d’Adam n’eut aucun titre à la grâce que Dieu aima répandre sur elle en paradis ; c’est au contraire sur les mérites de son Fils Jésus-Christ qu’il accorde aujourd’hui à notre humanité la grâce de l’Esprit-Saint, que le Christ ménage à son Eglise par ses sacrements, fruits du sacrifice par quoi il a sauvé le monde.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

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Le sacrifice de Jésus-Christ et de l’Eglise

Carême 2016 ; Paris, paroisse St-Eugène
3.  Le sacrifice du Cœur Sacré de Jésus-Christ (3e dimanche, 27 février)

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit

M. le curé, M. le vicaire, mes biens chers frères, dimanche dernier, je vous avais laissés sur cette pensée, que si la miséricorde était l’âme de la vie chrétienne, le sacrifice en était le corps. Comme c’est l’union de son âme à son corps qui fait que l’homme est homme et qui fait de son corps un corps humain plutôt qu’un simple amas de chair, de même, c’est la miséricorde qui rend la vie d’un chrétien digne de ce beau nom que lui conféra le baptême, et fait que son sacrifice respire la vie chrétienne, lui qui ne serait autrement qu’une œuvre morte pareille à celle des païens. Ce qui dicte aux païens d’offrir à leurs divinités des sacrifices, c’est la peur, que dis-je, l’épouvante qu’elles leur inspirent, et qu’ils tentent justement de conjurer par des cérémonies qu’ils pensent capable de leur plaire par l’hommage ainsi rendu à leur puissance. Toutefois, comme les païens sont hommes, créatures du Dieu unique et véritable, on peut reconnaître, jusque dans leur conduite idolâtre, quelque ombre de cette vertu par où l’homme s’accomplit, et que le christianisme établit dans tout son lustre, en la dégageant de cette concupiscence et de cet amour propre, qui font qu’en présence de cet être divin qui vous domine tellement, on redoute pour soi et pour ses biens. Or, l’hommage est juste, quand on le rend à un être dont le rang ou dont, ici, la nature vous dépasse. S’il s’agit de le rendre à Dieu, il est un acte de la vertu de religion que l’on appelle sacrifice. Et s’il est un dieu à qui le sacrifice est dû, c’est bien le Seigneur que nous révèle la foi d’Israël ; et cela, non seulement au titre de sa souveraine existence, lui qui dit par la voix de son prophète Isaïe : Je suis Dieu, et il n’en est pas d’autre [45, 18], car ceux que les païens révèrent sous ce nom ne sont que des anges ou que des démons ; mais le sacrifice lui est dû encore au titre de sa souveraine puissance, comme au Créateur du ciel et de la terre, qui l’a modelée et qui l’a fondée, dit-il au même endroit d’Isaïe.

Il nous dit encore au livre des Psaumes [33(34), 11-12] : Venez mes fils écoutez-moi : que je vous enseigne la crainte du Seigneur. Qui d’entre vous aime la vie, et désire les jours où il verra le bonheur ? Ô homme, tu n’as rien à craindre de moi quant à tes biens : Je ne prendrai pas un taureau de ton domaine [Ps 49(50), 9] ; tu n’a rien de craindre de moi pour toi-même. Tu n’es pas simplement issu de moi, comme certaines doctrines de l’orient enseignent que l’esprit de l’homme serait une parcelle jaillie de l’esprit divin. Non. Mais je t’ai créé, c’est-à-dire que je t’ai voulu, comme le père autrefois déclarait vouloir pour sien l’enfant qu’on lui présentait, qu’il fut de son sang ou d’un autre : Tu es mon Fils, disait-il ; Aujourd’hui je t’ai engendré. Cela t’enseigne que je suis toute plénitude : je ne saurais rien désirer qui me manque. Ce qu’on appelle désir en Dieu n’est donc ni défaut, ni manque, mais puissance et libéralité : c’est le désir d’étendre jusqu’à ses enfants son bonheur souverain, en un appel qu’il fait retentir auprès de chacun : Qui d’entre vous aime la vie, et désire les jours où il verra le bonheur ?
La miséricorde est le nom que ce désir de Dieu reçoit dans la Sainte Ecriture, depuis que la misère du péché et de ses suites donne plus de lustre à sa puissance, qui désormais se joue des obstacles que les démons mutinés tentent vainement d’opposer au dessein bienveillant conçu pour les élus. Ceux-là auront écouté l’appel du Seigneur : Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux [Lc 6, 32]. Montrez-vous bienfaisants malgré l’adversité qui vous frappe ; aimez jusqu’à vos ennemis. N’êtes-vous point mes fils par le baptême ? par la confirmation, n’avez-vous pas reçu mon Esprit Saint de force ? Devant lui, laissez leur haine s’épuiser, et ma gloire éternelle rejaillira sur vous dès ce temps et pour l’éternité.

Il faut le croire, nous sommes ses enfants. Il nous a adoptés pour tels. Or, il est universel que les adoptés jouissent des mêmes droits, et ont même part à l’héritage que les enfants de la chair. Car ce n’est pas la chair et le sang qui fondent ultimement la filiation, mais la volonté du père qui, chez les peuples de l’Orient ancien, se marquait solennellement par ces paroles que nous avons rappelées du code d’Hammourabi : Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.

Au principe de l’adoption gît, de la part du père, une amitié gratuite et sans condition, puisque l’adoption est irrévocable. Quoi que l’enfant puisse faire, il demeurera son enfant. Le voilà donc établi dans une amitié qui, par le fait même qu’elle est une amitié, veut être réciproque. Est-ce à dire que les enfants devraient user, dans leurs rapports avec leur père, de la même familiarité qui sied entre amis, ou bien entre frères et sœurs quand l’amitié préside à leur société ? On le prétend parfois. Sur ce que, d’après saint Thomas, la charité est véritablement une amitié, on soutient que la pierre de touche de toute vie chrétienne serait dans le tour familier que le fidèle devrait se proposer de lui donner, un peu comme une conversation, qui n’admet rien de guindé, et bannit toute cérémonie comme une hypocrisie qui, voulant tenir l’ami comme à distance, manque au caractère de la véritable amitié.

Mais c’est là vouloir prendre pour règle ultime de l’amitié celle qui unit les amis qui se sont choisis l’un l’autre, tellement, dit Montaigne, que leurs âmes « ne retrouvent plus la couture qui les a jointes » [Essais, I, XVIII]. Mais dans l’amitié qui lie un père et son enfant, cette couture sera toujours visible, car l’enfant n’est l’enfant de son père que parce que son père l’a reconnu pour sien, et qu’il se trouve ainsi enveloppé par le vouloir et par l’amour du père, qui précède toujours celui qu’il peut lui vouer en retour. Nous, dit l’apôtre saint Jean dans sa première Lettre, nous aimons Dieu parce qu’il nous a aimés le premier [4, 19]. Il nous a aimés le premier comme notre Créateur, et il a ratifié ce choix comme notre Sauveur, dans le sacrement du baptême. Ainsi deux titres se confirment l’un l’autre pour nous recommander de le saluer du nom de père. Ce nom de père a, tout ensemble, quelque chose de tendre, assurément, mais aussi, de majestueux, en raison justement de la priorité de son vouloir en fait d’amitié. Et cette majesté, en Dieu, est souveraine au-delà de tout degré, s’agissant de l’être subsistant par lui-même, et du père par excellence, puisque tout être trouve en lui son origine.

La majesté d’un père serait propre à intimider, si nous ne trouvions à nous assurer sur sa tendresse ; et les deux recommandent de la part des enfants cette vertu que les anciens nommaient piété, qui joint à la vénération une affection également tendre, faisant qu’on s’abandonne volontiers aux embrassements de son père, comme le prodigue de la parabole. Cette piété à l’égard de nos parents de la terre, que le droit naturel et le droit divin nous font précepte d’honorer, nous offre quelque image de la piété qu’il nous faut cultiver à l’égard de notre Père du Ciel, et de cette charité parfaite dont parle saint Jean toujours au même endroit de sa première lettre [v. 18], et qu’il dit chasser la peur, celle-là même dont nous voyons les païens saisis à la seule pensée de leurs dieux. Mais il est vrai d’ailleurs qu’à considérer la chose abstraitement, il paraît difficile de rendre ce que l’on doit à la miséricorde divine, où l’amitié la plus tendre se déclare dans la plus haute majesté. Et nous ne saurions par nous-mêmes régler notre conduite, si la Sagesse éternelle, qui prit chair en Jésus-Christ, ne nous disait elle-même : Venez, mes fils écoutez-moi : que je vous enseigne la crainte du Seigneur : car c’est ainsi que le langage de l’Ecriture désigne la piété à l’égard de Dieu notre Père, et dont le prophète Isaïe [11, 2] voit la source dans l’esprit reposant sur le Messie qu’il annonce.

Le roi David, le saint ancêtre du Messie, donne à cette piété ou, si vous voulez, à cette crainte du Seigneur, des accents éloquents au chant des psaumes quand il s’écrie, s’adressant à son Dieu : Qu’est-ce qu’un homme, pour que tu penses à lui ? Le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur [Ps 8, 5-6] ; comme il dit dans un autre psaume : Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis [Ps 138(139), 14]. L’esprit des lumières fit-il rien prononcer d’aussi fort touchant la grandeur de l’homme ? Mais l’émerveillement où David est plongé quand il se considère soi-même ne saurait éblouir ce prince au point qu’il se méconnût soi-même, et ne vît pas que toute cette merveille est empruntée, et tient uniquement à ce rang de fils aimé de Dieu où le Seigneur a voulu l’établir devant soi. Aussi ne tient-il pas à l’homme que soit ainsi réduite la distance entre Dieu et l’homme, devenu juste un peu moindre qu’un dieu. C’est là l’œuvre du Seigneur, de son amour et de son bon plaisir, qui s’est plu à passer l’abîme qui s’étend de sa miséricorde jusqu’à la misère foncière de l’homme ; et c’est dans ce franchissement qu’il faut que l’homme distingue la principale merveille, et la source de la merveille que je suis.

Mais pour régler véritablement notre conduite envers Dieu, consultons à présent, mes bien chers frères, non plus seulement les chants de David, mais la vie même du Messie issu de la race de David. Mgr l’archevêque de Lyon étant venu présider la messe du chapitre de notre province réuni dans un couvent de son diocèse, il y a prononcé, considérant notre titre de frères prêcheurs, des paroles frappantes qu’il disait tenir du pape Benoît XVI : l’office du prédicateur était analogue à celui du ministre de l’eucharistie à la sainte communion ; il lui faut présenter aux fidèles Jésus-Christ lui-même, de telle manière que l’Esprit-Saint, que la tradition de l’Eglise appelle le Prédicateur intérieur, se serve d’un discours ayant pour matière les paroles et les traits de la vie de Jésus, pour imprimer dans leurs âmes quelque chose des mouvements et des volontés qui animaient Jésus. C’est donc ici, surtout, mes bien chers frères, qu’il vous faut me prêter le secours de votre prière, afin que je remplisse dignement cet emploi, que ce grand et beau mystère s’accomplisse en nous-mêmes, et que le corps que nous formons soit uni par des connexions toujours plus étroites à notre Tête, en tâchant de pénétrer par la foi jusqu’où l’œil n’atteint pas, jusqu’au mouvements de son cœur sacré : c’est là qu’il nous faut appliquer notre écoute, à la place que nous désigna le Disciple bien aimé, penché vers l’endroit d’où devaient couler le lendemain le sang et l’eau, source des sacrements de la foi et de la charité.
Si donc nous considérons la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous la verrons qui unit deux mystères, qui sont les principes de ces deux vertus que je vous ai montrées devoir s’unir dans la vie chrétienne, je veux dire la miséricorde et la religion : par la première, l’homme agit comme Dieu, qui le remplit de son amour et de sa vie, et se fait bienfaisant envers son semblable ; par la seconde, l’homme agit pour Dieu, ce qui se remarque de manière évidente dans le sacrifice.

Je ne m’attarderai pas à considérer la vie de Jésus-Christ selon qu’elle est un mystère de miséricorde, tant la chose est évidente par cela même Jésus-Christ n’est autre que le Fils Unique et éternel de Dieu qui a pris chair de la vierge Marie ; de sorte c’est Dieu lui-même qui agit en lui et par lui. C’est pourquoi ce Fils nous déclare hautement en saint Jean : Tout ce que fait le Père, le Fils le fait de même [5, 19], et il marque d’une autre manière cette même pensée cinq chapitres plus loin : Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. Mais si je les fais, quand même vous ne me croyez point, croyez à ces œuvres, afin que vous sachiez et reconnaissiez que le Père est en moi et que je suis dans le Père… Ces œuvres sont précisément des œuvres de miséricorde où l’on voit la puissance de Dieu s’unir à la bienfaisance en faveur des humains. Au tout début de sa vie publique, Jésus-Christ en avait marqué le détail, qu’il empruntait au prophète Isaïe, lu par lui à la synagogue de Capharnaüm : L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur [Lc 4, 18-19].

Selon la grâce, c’est-à-dire, selon ce mouvement qui descend comme une rosée du ciel de Dieu vers la terre des humains, on vit donc Jésus guérir les corps. Mais dès le commencement de son ministère, il avait pris soin de nous avertir de l’exacte portée de ces prodiges. Il était encore à Capharnaüm, quand on lui présenta un paralytique. Or, au lieu d’accomplir sur le champ le miracle visible qu’on attendait de lui : Homme, déclara-t-il, tes péchés te sont remis. Assurément, il l’allait guérir l’instant d’après : mais il voulut enseigner de la sorte tous ces miracles visibles être des signes d’un miracle invisible, je veux dire, celui du pardon de Dieu ménagé à nos âmes. Viendrait un jour où tant de ces guérisons, qui étaient alors l’effet d’un miracle, pourraient être procurées par l’art des médecins ; mais la guérison de nos âmes, purifiées de la lèpre du péché, est tout entière surnaturelle, et pour jamais miraculeuse en quelque sorte. Elle ne peut être accomplie que par Dieu, et pour démontrer ce dessein bienveillant qu’il avait sur notre humanité, il fallait que Dieu se manifestât en personne comme le médecin de nos âmes en rendant aux corps la santé par une parole qu’il démontre aussi puissante que celle qui a créé les mondes.
En Jésus-Christ, c’est Dieu qui agit en faveur des humains ; par là, Dieu se manifeste en lui. Mais ce qu’il y a d’encore plus singulier dans la vie de Jésus, c’est qu’en même temps que Dieu s’y manifeste, Dieu, tout ensemble, s’y cache. Blaise Pascal écrivait à ce propos à Mlle de Roannez : « Quand il a fallu que Dieu ait paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de l’humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible, que non pas quand il s’est rendu visible ». Et de se cacher davantage encore aujourd’hui, poursuit Pascal, sous le voile de l’eucharistie. Ainsi Jésus-Christ fut-il si soigneux de couvrir sa divinité, que cela offrit matière, dès l’antiquité et jusqu’à aujourd’hui, à le nier comme Dieu.

Vous l’avez entendu dans la synagogue de Capharnaüm prononcer : L’Esprit du Seigneur est sur moi. Cela est fort sans doute, mais les baptisés, unis à cette Tête, pourront un jour en dire autant. Cela est faible dans la bouche du Fils Unique égal du Père, et qui spire avec le Père le Saint Esprit du Père et du Fils. Le Saint-Esprit est sur moi, dit-il : n’est-ce pas dire que je lui suis soumis, et que je me laisse conduire par lui, qui me mena jusqu’au désert ? A mon baptême, courbant le front devant mon précurseur, je fus relevé par la voix du Père ; mais je parus déjà soumis à cet Esprit manifesté dans la colombe dont le vol dominait ma tête.

C’est ainsi que Jésus-Christ, le Fils Unique de Dieu, dont la bouche et la main produisirent tant de prodiges fameux, n’a pas voulu se donner soi-même pour l’ultime auteur de ces divins ouvrages : il les rapporte à l’Esprit de Dieu qui le domine entièrement. Même en saint Jean, où il se déclare avec netteté pour le Fils éternel, il défère à son Père en fait d’œuvres : En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, mais seulement ce qu’il voit faire au Père [5, 19]. Mais où le Fils Unique nous stupéfie, c’est quand le trouvons en prière, comme s’il n’était pas lui-même ce Dieu qu’on voit qu’Il prie.
Revenons cependant de notre étonnement. Cette conduite du Fils Unique ressortit encore à cette miséricorde qui lui est propre ; elle est une merveilleuse condescendance du ciel à la misère de notre terre. Il s’abaisse visiblement ; mais invisiblement, il nous enseigne du haut de la chaire de vérité. Il n’a rien de ces chefs de secte, qui prêchent à leur disciples l’abaissement et la pauvreté comme nécessaire à purifier l’esprit de ses passions, et s’exemptent soi-même d’en produire l’exemple. Qui s’abaisse sera élevé, dit-il aux siens [Mt 23, 12]. Or, lui qui est élevé au-dessus de tout, se conduit comme s’il avait à goûter lui-même un jour l’effet de cette promesse. Car qu’eût gagné sa miséricorde à faire rejaillir sur son humanité tout l’éclat de sa divinité, et à se produire transfiguré aux yeux de tous, et non pas à ceux des seuls Pierre, Jacques et Jean ? Il n’eût été reconnu pour Dieu que de ceux qui prêtent à Dieu les traits de leur orgueil, et de leurs ambitions. Il n’eût fait que flatter leurs passions, et les eût conduits à leur perte. Il est venu pour ceux qui sont prêts à reconnaître que notre vie sur la terre comporte une croix qu’il s’agit de porter résolument, parce que c’est là désormais que se manifeste la puissance et le salut de Dieu, plutôt que dans l’immortelle santé d’Adam.

Au reste, il n’importe pas seulement à sa miséricorde de joindre ici l’exemple à la parole, et de conférer à celle-ci une vertu entraînante. Mais on voit y voit Jésus joindre à son office de Maître de sagesse celui d’unique Médiateur entre Dieu et les hommes. Si par la faute d’un seul, écrit saint Paul aux Romains [5, 15], la multitude est morte, combien plus la grâce de Dieu et le don conféré par la grâce d’un seul homme, Jésus Christ, se sont-ils répandus à profusion sur la multitude. Comme Adam est la tête de ce corps de péché qu’est l’humanité à laquelle nous naissons désormais, Jésus-Christ est la tête de ce corps de salut qu’est son Eglise. Adam a péché, tous sont pécheurs, qui ont la nature en commun avec Adam. Mais ceux que la grâce unit à Jésus sont sauvés non seulement par lui, mais avec lui et comme lui. Car Jésus n’est pas l’auteur du salut comme Adam est l’auteur du péché. Le péché de l’homme vient du cœur de l’homme ; mais le salut de l’homme vient de plus loin que le cœur de l’homme : il vient de Dieu, communiquant sa grâce au cœur de l’homme, et d’abord, au Cœur sacré de Jésus-Christ.

Peut-être cette pensée, mes frères, que le Christ, pour être notre sauveur comme homme, doive lui-même être sauvé comme homme, vous semble étrange et nouvelle. Elle se tire de la Sainte Ecriture, où nous lisons, dans l’Epître aux Hébreux, qu’il a présenté, dans un grand cri et avec larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort [5, 7], de sorte qu’il apprit, tout Fils qu’il était, l’obéissance [5, 8].
Jésus, révélant aux hommes la grâce et la miséricorde de Dieu, doit ainsi se tourner lui-même vers cette miséricorde et cette grâce, lui qui, comme Dieu, est le Miséricordieux et l’auteur de la grâce. A l’humanité de Jésus-Christ, Dieu n’a pas simplement demandé une bouche pour faire entendre aux hommes les discours de sa sagesse profonde. Il ne lui a pas simplement demandé un corps pour leur enseigner de manière visible comme il fallait se conduire, eux pécheurs, pour faire leur salut, un salut où, n’ayant pas connu le péché, il ne dût point avoir de part. Jésus se fût alors produit dans notre monde comme un comédien sur un théâtre, donnant à son personnage un mouvement et une âme, à laquelle son âme à lui fût demeurée étrangère. Mais non ! Jésus s’est mis au rang des pécheurs, non seulement quant à son corps, qui connut la fatigue, la soif, et à la fin la souffrance et la mort ; mais également quant à son âme : Mon âme est triste à en mourir, dit-il à ses plus confidents disciples au Jardin des Oliviers [Mt 26, 38]. Et pourtant cette âme se trouvait unie au Verbe divin en une union ineffable qui la mettait continuellement en joie. C’est que pour notre salut, dit saint Thomas, Dieu permit que cette joie ne rejaillît pas des puissances supérieures de l’âme jusqu’à ses puissances inférieures que sont l’imagination et la sensibilité. Mais, hors de cette détresse singulière, si nous considérons la grâce même de l’incarnation, où la Personne du Verbe éternel unit à soi l’humanité par une âme : qu’est-ce à dire qu’il y a union, sinon qu’il n’y a pas confusion, comme il y en a dans le nirvana du bouddhisme ? Jésus est Dieu ; et cependant, à l’âme de Jésus, Dieu est comme un autre que soi. C’est ce qui fait qu’il put dire : Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? [Mt 27, 46]

Il est le Fils Unique, comme le proclame le mystère de sa transfiguration, où le Père le désigne comme tel aux disciples par cette parole : Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le [Mt 17, 5]. Mais comme tête du corps des baptisés, fils adoptés en lui par Dieu, il fallait qu’il vécût lui-même la grâce des fils adoptifs. Et c’est ce qui s’observe dans le mystère de son baptême, où la voix du Père s’était fait entendre par une parole semblable, mais combien différente en vérité : Tu es mon Fils ; aujourd’hui, je t’ai engendré [Lc 3, 22], que nous avons vu être la formule par quoi alors, en Orient, un homme en choisissait un autre pour son fils. Au fond de cette vallée du Jourdain, il n’est pas dit : écoutez-le. Mais c’est Jésus qui écoute : il est le Fils Unique et éternel : mais ce jour-là il naît fils de Dieu, comme les baptisés que nous sommes. Il apprend l’obéissance, pour qu’unis à lui, nous l’apprenions nous-mêmes.

Jésus, qui était de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, écrit saint Paul aux Philippiens [2, 6]. Ce mystère regarde, au sentiment ici de l’apôtre, la destinée publique et extérieure de Jésus-Christ, telle qu’elle parut aux yeux de tout le monde, s’agissant d’un homme qui connut l’échec, l’humiliation et la mort. Mais il appartient aussi à sa vie intérieure ; quoique Homme et Dieu tout ensemble, devant celui qu’il appelle son Père et notre Père, son Dieu et notre Dieu [Jn 20, 17], Jésus tient son cœur sacré dans cette piété religieuse, qui préside à l’offrande du véritable sacrifice.
C’est ce que nous enseigne le chapitre 10e des Hébreux, par le rapport qu’il fait des paroles du psaume 40(41) au mystère de Jésus : En entrant dans le monde, le Christ dit : ‘Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande ; mais tu m’as façonné un corps. […] alors j’ai dit : voici, je viens, pour faire, ô Dieu, ta volonté. Et c’est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés par l’offrande du corps de Jésus Christ, une fois pour toute [10, 5-7.10]. Ce qu’il importe de relever, mes frères, c’est ce terme de volonté, que tout montre être décisif : qu’il désigne d’abord la volonté de Dieu, puis la volonté de l’homme appliquée à celle de Dieu dans une union parfaite, et qui engage à sa suite le corps de l’homme dans l’accomplissement de ce que Dieu veut. Tel est bien le sacrifice véritable, dont le principe est tout intérieur. Les anciens sacrifices d’animaux ne faisaient monter jusqu’à Dieu que des corps, dont le Seigneur a la fin s’est lassé. « Tout ce que tu m’offres ne m’est rien, hormis toi-même », dit-il à l’homme au Ier livre de l’Imitation de Jésus-Christ : et c’est par ton cœur, où ta volonté réside, que tu es toi-même. Remarquez bien ceci : pour l’auteur de l’Epître aux Hébreux, le sacrifice de Jésus-Christ ne se confond pas avec celui de sa croix, que je vous inviterai spécialement à contempler dimanche prochain. Celui-ci n’est que la manifestation la plus haute d’un sacrifice continu, qui marque le cœur de Jésus dès sa conception et son entrée dans le monde. Dès cet instant, son âme est tournée vers Dieu, non seulement dans la prière, pour lui témoigner sa confiance et demander son secours ; mais véritablement dans un sacrifice, qui consiste dans la volonté d’un homme d’être uni à Dieu en son âme et en son corps, passant enfin de ce monde à son Père miséricordieux, à la faveur des œuvres accomplies en ce monde. « Le vrai sacrifice, écrit saint Augustin au 10e livre de la Cité de Dieu, c’est toute œuvre accomplie pour s’unir à Dieu dans une sainte union ; c’est rapporter toute œuvre à cette fin unique où est le bonheur. La miséricorde envers le prochain n’est pas un sacrifice, si on ne l’exerce en vue de Dieu. […] Enfin, c’est l’homme même, consacré et voué à Dieu, qui devient un sacrifice, quand il meurt au monde pour vivre en Dieu. » Rapporter ainsi le terme de sacrifice à celui de bonheur, c’est certes aller contre les vues ordinaires ; mais c’est là, vous le voyez, la pure vérité de la doctrine chrétienne : elle ne devrait pas nous surprendre de la part du Seigneur Dieu qui veut le sacrifice, non pour soi, mais pour le bien de l’homme.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit

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Le sacrifice de Jésus-Christ et de l’Eglise

Carême 2016 ; Paris, paroisse St-Eugène
2. La vertu de religion (2e dimanche de carême, 21 février)

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit

M. le curé, M. le vicaire, mes biens chers frères, dimanche dernier, j’ai paru prêcher contre le propos donné à ces conférences de carême, qui est d’enseigner que le sacrifice peut être regardé comme la forme de la vie chrétienne, selon ce mot que je rappelais de l’Apôtre saint Paul aux Romains : Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre personne tout entière en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la manière de lui rendre un culte [Rm 12, 1].

Or, c’est là une prédication qui semble directement contredire à une parole de Jésus-Christ lui-même, qu’il tirait des anciennes Ecritures d’Israël au chapitre 6e du prophète Osée, et qui se rencontre par deux fois, à trois chapitres de distance, dans l’Evangile selon saint Matthieu : C’est la miséricorde que je désire, et non le sacrifice [Mt 9, 13 ; 12, 7].

C’est la miséricorde que je désire : la miséricorde est aimable et désirable pour Dieu, parce qu’elle ressortit à son être même. Certes, il semblerait d’abord qu’elle y tînt de manière moins essentielle que cette Sagesse, en qui le Père se connaît soi-même et qu’il engendre, et qui est un autre nom du Fils ; ou cet Amour dont s’entraiment le Père et le Fils Unique, et qui est un autre nom du Saint-Esprit. Cette Sagesse et cet Amour, qui sont la Vie de la sainte et bienheureuse Trinité ; cette Sagesse et cet Amour, dis-je, sont de toujours à toujours ; Dieu qui se connaît éternellement : voilà sa Sagesse ; Dieu qui s’aime éternellement : voilà son Esprit-Saint. Mais pour que la divine Miséricorde se déclare, il faut la misère d’un monde : un monde qui, lui, n’est pas de toujours à toujours, mais qui, créé par Dieu, connut un commencement ; un monde qui fut créé non pas misérable, mais dans un ordre et une harmonie qui publiaient hautement qu’il était créé avec sagesse et par amour, afin que parmi les créatures, celles qui se trouvaient capables de connaître et d’aimer y reconnussent leur Créateur comme le seul objet où leur amour pût se reposer et trouver ainsi paix et bonheur.

C’est là une vérité que la nature sublime des anges put distinguer bien mieux encore que la nôtre. Aussi bien l’ont-ils tous distinguée dès l’instant qu’ils furent créés ; mais l’être des anges n’étant qu’un éternel instant, dans ce même et unique instant, certains l’ont voulu pour toujours rejeter de devant leur esprit, parce que voulant n’aimer que soi, leur amour propre est allé, selon le mot de saint Augustin, jusqu’à la haine de Dieu.

C’est là, assurément, la plus grande des misères, que de se dérober ainsi soi-même au seul bonheur qui soit conforme à sa nature. Ces anges apostats se sont-ils figuré alléger le poids cette misère en l’étendant à l’univers visible, en enseignant à l’homme, qui en est le chef, à se méfier de Dieu et de ses ordres ? Voulurent-ils bien plutôt, dans leur rage contre Dieu, soustraire cette province à l’empire de Celui en qui ils ne voulaient point voir un père, mais un souverain despotique et jaloux ?
Nous savons bien, mes frères, que ce sont là les vues dont le monde se trouve dès l’abord prévenu au sujet du Dieu des chrétiens, et dont le prince de ce monde a persuadé le monde. Tel est l’air que nous respirons aujourd’hui, et dont la peste peut-être ne nous laisse pas entièrement indemnes, quelque nourris dans la vérité que nous ayons été parfois dès l’enfance. La Sainte Ecriture nous enseigne à reconnaître dans le Seigneur un Dieu de miséricorde ; mais il nous arrive, avec le monde, d’être moins frappés des marques de sa bonté, que de celles d’une justice que, du haut de ce que Pascal appelle notre « misérable justice », nous ne laissons pas de trouver sévère et sans indulgence. A l’adresse de ce Dieu, avouons que nous reprendrions volontiers les paroles du dernier serviteur de la parabole des talents : Seigneur, j’ai appris à te connaître pour quelqu’un d’âpre au gain : tu moissonnes où tu n’as point semé, et tu ramasses où tu n’as rien répandu. Aussi, j’ai pris peur [Mt 25, 24]. A l’école – ce n’était certes pas une école catholique, mais on nous y donnait néanmoins à étudier certaines pages de la tradition biblique – on nous faisait lire à l’instar d’un conte cruel le récit de la Genèse où le Seigneur chasse Adam et Eve de son paradis. Il est vrai qu’ils lui avaient désobéi. Mais à celui que les ministres de l’Eglise donnent pour un Dieu de miséricorde, qu’aurait-il coûté de leur pardonner ? Manger un fruit, même défendu, n’est-ce pas un mince sujet pour les faire déchoir, et toute la race humaine avec eux, du don merveilleux d’une nature répondant non seulement sans résistance, mais même avec usure aux soins de l’homme pour la cultiver ; d’un corps exempt de toute peine et de toute maladie ; d’une âme entièrement dégagée de ces passions déréglées par quoi la raison est devenue comme l’otage de nos sens ; et d’une immortalité, enfin, d’où nous fussions passés sans peine ni douleur à la vie éternelle, où l’on jouit de Dieu de telle manière que même l’amour de soi ne peut nous détourner d’aimer le Seigneur ?
C’est ainsi qu’aujourd’hui, comme à l’aube des âges, l’esprit du monde, tel un serpent plein de ruse, se sert de la parole même du Seigneur, ici déposée dans la sainte Ecriture, pour élever dans notre cœur des doutes sur la bonté de Dieu pour les hommes. Mais l’Esprit Saint, qui est un prédicateur plus insinuant encore, car il pénètre jusqu’aux jointures de l’âme, dit la Lettre aux Hébreux [4, 12], y parle plus haut que ces doutes. Avec les Pères, avec le grand Augustin surtout, il nous donne à entendre que Dieu n’est pas moins miséricordieux qu’il est juste, quand il poursuit la désobéissance de nos premiers parents, qu’il les chasse sans retour du jardin de délice, et nous prive avec eux de si grands biens.

Voilà Adam, déclarait la Trinité éternelle, voilà Adam devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal. Empêchons donc maintenant qu’il ne porte sa main à l’arbre de vie, et qu’il ne prenne aussi de son fruit, et qu’en mangeant il ne vive éternellement [Gn 3, 22]. N’est-ce pas là, dit le monde, parler en monarque incommode, jaloux de ses prérogatives, qui châtie avec une rage vengeresse le moindre attentat contre sa majesté ? – Vous n’y êtes pas. Un Dieu que la foi enseigne être si fort au-dessus de tout qu’il est hors de toute menace consulte ici moins sa grandeur et sa majesté que sa bonté et le bien des hommes. Qu’est-ce en effet, selon le langage de la sainte Ecriture, que savoir le bien et le mal, sinon résoudre soi-même ce qui est bien et ce qui est mal, c’est-à-dire, ce qui est bonheur ou malheur. En contrevenant à l’ordre de Dieu, l’homme, dans son orgueil, s’est figuré trouver son bonheur en l’homme, alors que le bonheur de l’homme est tout en Dieu. Si donc le Seigneur eût laissé libre pour Adam et sa descendance l’accès au fruit de l’arbre de la vie éternelle, l’homme se fût déterminé à jamais pour cette fin que son orgueil lui désignait, je veux dire : soi-même. Il eût vécu éternellement sans doute, mais il eût éternellement manqué le seul bonheur que réclamait sa nature. Il eût été malheureux pour toujours.

Adam ; innocent, vertueux et immortel ; Adam, dont la raison commandait aux sens et aux créatures ; Adam libre, en un mot, de toute concupiscence ; Adam, dis-je, a donné dans un orgueil qui fait tout son malheur, parce qu’il le fait se préférer soi-même à Dieu. Et c’est pourquoi le Seigneur, en père très avisé et très bon, lui retire tous ses biens, dût-il n’être pas d’abord compris de l’homme, son enfant bien-aimé, qui ne voit ici qu’une odieuse rigueur. Car il fallait que l’homme se sentît misérable d’avoir ainsi quitté Dieu ; qu’il s’avisât que cette immortalité dont il ne rêve si fort aujourd’hui que parce que jadis elle fut sienne ; que de cette immortalité, dis-je, sa nature est incapable, et qu’elle était un don de Dieu surajouté à sa nature ; il fallait qu’il subît l’empire de ses passions, pour qu’il ait chance un jour de se tourner vers Celui qui le pourrait seul tirer de cette honte. Il fallait que le monde visible se rebellât contre lui, et que les événements fussent, dans le cours borné de sa vie, contraires à ses vœux, pour qu’il connût la souffrance et la croix de Jésus-Christ, où la bonté et la puissance du Dieu qui donne sa paix parmi les tourments les plus affreux se déclare avec plus d’évidence – chose étrange, mais très véritable –, que lorsque Dieu comblait l’homme de ses faveurs au milieu d’un jardin de délices.
Car la concupiscence, à quoi Dieu consentit que nous fussions asservis, a du moins ceci d’heureux qu’elle peut affaiblir en l’homme la tentation de l’orgueil. Nous voyons que les impudiques, comme les pécheresses publiques et la femme adultère, reconnaissent en Jésus leur Seigneur ; les riches publicains de même ; les puissants de la terre aussi, car même Hérode le tétrarque n’était pas à ce point ébloui de son pouvoir, qu’il n’aimât écouter, dit saint Marc [6, 20], les sévères enseignement du saint précurseur de Jésus-Christ ; les mages, ces astrologues, gens occupés de matières de science, mais d’une science païenne qui n’a pour objet qu’un monde visible et tout matériel, assez semblable, sous ce rapport, à celle que notre siècle fait vanité de révérer ; ces mages figurent parmi les premiers qui reconnurent la vraie Lumière, le Créateur de la lumière et des luminaires célestes, né au milieu d’une nuit dans le recoin le plus obscur de l’univers.

Les seuls qu’on voit le rejeter seront donc les pharisiens et leur semblables : gens estimables et d’exacte vertu, mais d’une vertu qui, en présence de Jésus-Christ et de sa parole, se découvre n’être qu’humaine, et qu’ambition de se rendre parfait, afin de s’en faire un mérite devant le Seigneur ; s’avançant dans le temple avec assurance et le front levé, tandis que le publicain demeure près du seuil, humblement incliné. A la Vérité éternelle qui promet qu’elle les rendra libres, ils répliquent avec superbe : Nous n’avons été esclaves de personne : comment peux-tu dire : Vous deviendrez libres ? [Jn 8, 32-33].

L’Ecriture nous offre ces peintures de l’orgueil afin d’inspirer à ses fidèles l’horreur de « ce moi humain » dont la nature est de « n’aimer que soi et de ne considérer que soi », dit Pascal. On ne voit pas en effet qu’aucun pharisien se soit converti à la prédication du Christ, dont le progrès n’aboutit qu’à rendre leur cœur chaque fois plus endurci. Toutefois, c’était pour que la miséricorde de Dieu parût avec plus d’éclat au livre des Actes par le brisement de ce cœur chez Saul, le plus zélé des pharisiens. C’était aussi pour qu’on ne pût douter que cette puissance de salut qui se déclarait lors en saint Paul n’eût sa source à la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisque la plus brillante victoire du royaume des cieux sur un orgueil fanatique, était réservée pour les jours qui suivirent son mystère.

C’est à ce coup qu’on vérifie que la miséricorde est désirable à Dieu, parce que Dieu, enfin, se peint là tout entier. Il avait créé le monde avec sagesse et par amour, de sorte que le monde portait dès l’origine les marques du Fils, Sagesse de Dieu, et de l’Esprit, qui est amour. Mais le monde ne pouvait encore reconnaître que Dieu est Père, et Père tout-puissant, comme le proclame la foi de l’Eglise. Pour créer, il n’a qu’à parler ; sa puissance ne rencontrant nul obstacle, elle n’était pas assez déclarée. Mais se faire aimer d’une âme humaine, que l’astuce du démon a rendue à ce point farouche devant son Dieu, c’est là vraiment qu’éclate cette puissance de la divinité. Mais ce n’est rien pour Dieu que de se faire aimer, s’il ne se fait aimer comme Père. Il est, dit l’Eglise, le Père tout-puissant : c’est-à-dire que l’usage de sa puissance sert en lui ses desseins paternels. Or, quels sont les desseins d’un père, que de communiquer à des enfants et son être et sa vie ? Comme tout l’être d’un fils est de recevoir, celui d’un père est de donner et non de recevoir. Aussi les fils de Dieu se déclarent-ils vraiment pour les fils de ce Père dont tout l’être est de donner, quand ils donnent comme Lui, gratuitement [cf. Mt 10, 8] ; Donnez, et vous recevrez [Lc 6, 38] : non pas seulement des biens périssables ; mais vous recevrez au sens fort et absolument : c’est-à-dire que vous vivrez toujours davantage selon votre état de fils où le baptême un jour vous aura établis.
C’est la miséricorde que je désire : je l’aime et la désire en moi, comme étant la vérité de mon être de Père ; je la désire en vous, car vous êtes mes fils, instruits ainsi par mon Fils Unique : Soyez miséricordieux, comme votre Père du ciel est miséricordieux [Lc 6, 36].

Je ne désire pas le sacrifice. Je ne le désire pas car je suis Père, dont l’être est de donner non pas de recevoir. Je ne le désire pas car je suis le Dieu qui vous crée et vous sauve, bien différent en cela de tous les dieux des nations.
J’avais entrepris la dimanche dernier, mes bien chers frères, de vous dépeindre ces dieux tels que l’erreur païenne se les figurait, les donnant en effet, auprès des humains, pour de grands amateurs de sacrifices. Les dieux des païens, ce sont d’abord des êtres qui ont faim et soif : ceux d’en bas ont soif de sang ; ceux d’en haut, de viandes immolées en holocauste, dont le parfum montait jusqu’à leur trône.
Certains demi-savants, ennemis de la foi révélée, se sont naguère avisé d’attaquer cette foi en relevant combien certaines des plus célèbres pages de la sainte Ecriture, et des plus décisives pour notre tradition chrétienne ; combien le récit du jardin d’Eden, par exemple, dépend étroitement des mythes de la Mésopotamie, que les juifs avaient pu connaître pendant leur exil à Babylone, et que réunit la fameuse épopée de Gilgamesh ; de sorte qu’il ne faudrait pas se laisser éblouir par cette véhémence dont usent ordinairement les prophètes d’Israël à l’encontre des princes et des citoyens du peuple saint qu’ils voient donner dans des croyances et des pratiques superstitieuses ; car si de tels mélanges se pouvaient produire, qui sont le propre, nous l’avons vu dimanche dernier, du paganisme, c’est qu’il était, au fond, assez égal dans l’esprit des gens de ce temps de se tourner vers des dieux étrangers ou vers le Seigneur, dont on ne voyait pas bien ce qu’il avait d’unique. Cependant, auprès des esprits honnêtes, tant s’en faut que la comparaison tourne à la confusion de la foi, qu’elle la fait voir tranchant bien fort sur les vues dont les humains étaient jusqu’alors prévenus : et certes, il fallait bien qu’elle vînt de plus loin que de notre seule humanité. Car, au travers même d’une conformité toute matérielle, la nouveauté de la Genèse se fait jour, et contredit singulièrement l’épopée de Gilgamesh. Dans l’un et l’autre récit, il est vrai, l’homme est modelé du sol par une divinité, qui l’établit sur la terre afin qu’elle soit cultivée par lui. Mais, là, il la cultive en esclave, et pour nourrir des dieux, qui condescendent à lui en abandonner le reste ; au lieu que le Seigneur établit Adam sur la terre dont il est issu comme en un jardin dont il est le maître, et maître aussi du fruit de son travail.

Et la raison d’une telle libéralité du Seigneur en faveur de sa créature nous est déclarée au psaume 49e par la voix du Seigneur qui s’y fait lui-même entendre : Ecoute, mon peuple, je parle. […] Tes holocaustes sont toujours devant moi. […] Cependant, je ne prendrai pas un seul taureau de ton domaine, pas un bélier de tes enclos. Car si j’avais faim, venait-il de déclarer, je n’irai pas te le dire : tout le gibier des forêts m’appartient, et le bétail des hauts pâturages. Mes frères, mesurons-nous assez les conséquences pour l’humanité de la révélation d’un Dieu ne mangeant point ? Cela dut engager la ruine de cet esprit qui dicta la pratique des sacrifices aux idoles, et qu’on a vu destinés pour une part du moins à nourrir les dieux de viandes grasses, et à les abreuver de sang.

Je dis : « pour une part ». Car les sacrifices ont une autre portée. Ils sont un hommage que l’homme rend à la divinité, comme un vassal à son suzerain. L’homme publie par eux l’excellence qu’il lui reconnaît, et le degré d’élévation et de gloire qu’elle possède au-dessus de lui. Elle est ainsi son supérieur, et l’on ne se produit jamais devant un supérieur sans quelque espèce de cérémonie. Saint Thomas observe toutefois que s’il est d’usage que nous présentions des présents à nos supérieurs et souverains de cette terre, ces présents ne consistent pas en des sacrifices : cela est réservé, comme le terme l’indique, pour ceux dont l’être est sacré, et d’un autre domaine que le nôtre. Les liturgies de la terre le figurent par des seuils et des frontières que tous ne sauraient franchir indistinctement ni sans accomplir quelques rites.

Le temple de Jérusalem composait ainsi toute une succession de parvis : les païens ou gentils n’avaient accès qu’au plus extérieur ; au-delà, celui des fidèles ; dans le sanctuaire, l’emplacement dédiés aux lévites. Les prêtres seuls approchaient de l’autel des sacrifices ; quant au saint des saints, qui était proprement, derrière un voile, la demeure de Dieu, le grand-prêtre seul était admis à y pénétrer, et cela une fois l’an. L’avènement de l’Israël nouveau qu’est l’Eglise ne mit pas fin à ces dispositions, alors même que le voile du sanctuaire fut pour jamais rompu au moment que Notre-Seigneur remit son esprit à son Père ; il est vrai que le véritable sanctuaire nous fut révélé désormais comme étant ce corps mystique de l’Eglise dont Jésus-Christ est la tête, et dont nous sommes chacun des pierres vivantes [1 P 2, 5] de par cette vie de la foi déposée dans nos âmes. Mais comme un corps sensible est uni à ces âmes en une même chair, il convenait que ces mystères nous fussent vivement représentés sur cette terre par ces temples faits de pierres taillées où les chrétiens se rassemblent. Au sommet des degrés, l’autel figure la Tête du corps, d’où tout l’ensemble s’ordonne. Tous les chrétiens, nous le verrons, sont établis prêtres par le baptême selon un sacerdoce intérieur et mystique, de la même nature que celui de Jésus-Christ, dont le sacerdoce, rappelle l’Epître aux Hébreux, n’avait rien de public, puisqu’il n’était pas de la race des prêtres issus d’Aaron. Il convenait, là aussi, que ce sacrifice spirituel fût publiquement représenté par l’action liturgique de divers ministres, que le concile de Trente appelle les « serviteurs du sacrifice extérieur (c’est-à-dire, public) de Jésus-Christ », et qui est le véritable principe du sacrifice des chrétiens. Si bien que la place qui est devant l’autel, et qui est le lieu propre de ces divers ministres, figure le sanctuaire de nos âmes consacrées par le baptême. De même que dans l’Eglise, dit saint Paul, tous ne sont pas apôtres, tous ne sont pas prophètes [1 Co 12, 29], cette diversité étant le gage de sa vie et de sa puissante harmonie ; de même, la clôture qui s’étend à l’entour du sanctuaire n’attente en rien contre l’unité de l’édifice, qui figure celle du corps ecclésiastique.

Tous ces seuils, donc, que les temples étendent aux yeux de l’homme entre l’homme et la divinité, et les cérémonies, qui leur sont liées, comme de se signer avec l’eau bénite, sont pour imprimer vivement à l’esprit de l’homme les vues conjointes de la majesté de Dieu et de sa petitesse à lui ; ce dont l’avertit plus vivement encore la célébration du sacrifice, et les respects dont les rites prescrits enseignent à l’entourer.

Les païens cependant se persuadaient que l’observance exacte de ces rites, et l’absence de tout défaut chez les victimes, était ce qui plaisait essentiellement au dieu qui, voyant reconnue sa domination sur les humains, leur était ainsi rendus propice, et disposé à les écouter. Mais le Seigneur, qui n’eut qu’un mot à dire pour que le monde fût, et qui n’aurait qu’un mot à dire pour que le monde revînt à son néant, n’a que faire de voir sa puissance reconnue par des hommages et des respects ; et c’est pourquoi il dit, encore un coup : je ne désire pas le sacrifice.

Et cependant, c’est lui-même qui prit soin d’instruire le peuple saint à les lui présenter dans le temple dont il avait fait sa demeure. C’est donc le bien et le bonheur de l’homme qu’il a en vue, quand il détaille aux 7 premiers chapitres du livre du Lévitique les divers sacrifices qu’il veut qu’on lui offre.

C’est que le sacrifice, qu’enseigne ainsi la loi divine et révélée, ressortit aussi, dit saint Thomas, à la loi naturelle : entendez par là que sa pratique se rapporte à la nature humaine elle-même, qui trouve à s’accomplir dans l’exercice des vertus : ici, la vertu de justice, dont la religion forme une part.

Comme la justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû, la religion consiste à rendre à Dieu ce qu’on lui doit. Eh ! quoi ? encore, toujours des devoirs ! Si l’on envisage sérieusement la vie chrétienne, et qu’elle est le partage que Dieu nous fait de sa vie qui est miséricorde ; si l’on considère que la foi s’épanouit en charité, que le même saint Thomas enseigne être une amitié entre l’homme et Dieu ; cette amitié admet-elle d’autres devoirs que tout libres et tout spontanés, loin de ces respects minutieux que prescrivent les rubriques des livres liturgiques ?

Mais c’est là vouloir résoudre l’amitié entre l’homme et Dieu à l’amitié entre les hommes. Et même, touchant celle-ci, Aristote la répute presque impossible entre gens de rangs trop inégaux. Que sera-ce de l’amitié entre une créature et le Dieu de qui il tient la vie, la croissance et l’être, et à la miséricorde de qui elle doit de n’être pas entièrement misérable ? Il est et mon Père et mon Dieu. Honore ton père et ta mère, disent le droit naturel et la sainte Ecriture. Quelque soin que j’ai de suivre ce précepte, je sens bien ne pouvoir remplir entièrement ma dette envers ceux qui m’ont donné la vie et la nourriture du corps et de l’esprit, et que je suis exposé de la sorte à manquer à la justice. Mais prétendre rendre quelque chose à mon Père du ciel, c’est là vraiment une entreprise insensée.

Me voilà voué devant vous, Seigneur, à cet étrange embarras. Je reconnais votre amour et vos bienfaits pour moi : par là je vous aime en vérité. Et cependant, voilà que vos bienfaits m’écrasent, faute que je puisse vous les rendre. Mais j’entends ici David, en qui vous vous plaisez, qui prête à mon trouble les saints accords de son chant, et vous déclare : Comment rendrai-je au Seigneur tous le bien qu’il m’a fait ? Et j’entends votre Esprit lui inspirer cette réponse : J’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur [Ps 115(116) 12-13].

Ce geste d’offrande au Seigneur, conforme, sous ce rapport, au mouvement qui anime les sacrifices, c’est le Seigneur lui-même qui enseigne l’homme à l’accomplir. Aussi fut-ce, dans la sainte Ecriture, le couronnement de ses miséricordes pour l’homme, que de lui marquer des sacrifices et des actes de religion à accomplir, de sorte qu’il puisse exercer la justice envers son Dieu. Entendons-nous bien : on ne peut rendre effectivement au Seigneur tout le bien qu’il nous a fait, de sorte que les sacrifices et tous les actes de la religion ne peuvent avoir d’autre portée que symbolique. Dieu, d’abord, en prescrivit précisément la matière et les rites, car la justice veut de l’exactitude ; mais la matière singulière en est indifférente : ainsi pourra-t-elle consister en des chants et en des louanges : « Tu n’as pas besoin de notre louange, et pourtant c’est toi qui nous inspires de te rendre grâce ; nos chants n’ajoutent rien à ce que tu es, mais ils nous rapprochent de toi », est-il dit dans une préface de la messe, qui en emprunte la pensée à saint Augustin.

C’est ainsi que Dieu voulut mettre sous les yeux de son peuple des sacrifices, afin de le porter, par ces actes extérieurs de la religion, jusqu’à l’esprit de la religion, par quoi l’homme se trouve engagé, non pas seulement à imiter Dieu son Père dans l’exercice de la miséricorde, mais encore à rendre justice et honneur à Dieu, à propos de tout acte de vertu. « Par exemple, dit à ce propos Thomas d’Aquin, on fait aumône de ses biens pour Dieu, ou bien on s’inflige quelque pénitence par révérence pour Dieu » [IIa IIae, q. 85, a. 3]. C’est d’après cet esprit de la religion que, selon la première demande de l’oraison dominicale, l’homme apprend à sanctifier le nom du Dieu Trois fois-Saint. Si donc la miséricorde et la prière sont l’âme de la vie chrétienne, comme je vous le montrais dimanche dernier, le sacrifice en est pour ainsi dire le corps, quand le fidèle accomplit tout pour la gloire de Dieu.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

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Le sacrifice de Jésus-Christ et de l’Eglise

Carême 2016 ; Paris, paroisse St-Eugène
1. Les sacrifices païens et la vraie religion (1er dimanche de carême, 14 février)
P. Jean-Christophe de Nadaï OP

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit

Il vous paraîtra peut-être étrange, M. le curé, M. le vicaire, mes bien chers frères, que j’entreprenne ici de prêcher sur le sujet du sacrifice, dans une année que le Saint-Père a voulu toute consacrée à la Miséricorde. C’est qu’indépendamment de cette circonstance jubilaire, il semble que ce soit mal servir les vœux, je ne dis pas du vicaire de Jésus-Christ, mais de Jésus-Christ même, que de parler du sacrifice autrement que pour en proscrire la pratique, au nom des saints droits de la miséricorde. Voyez comme Notre-Seigneur s’anime contre les pharisiens, grands pratiquants des sacrifices, prescrits par la Loi de Moïse : Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je désire, et non le sacrifice.

D’où vient cette sévérité du Seigneur Jésus ? D’où vient que la miséricorde, qu’il donne ici pour la part essentielle de sa prédication, répugnerait si fort au sacrifice ? Si vous me demandez, mes frères, ce qu’est la miséricorde, je vous répondrai, avec saint Thomas, qu’elle appartient proprement à Dieu, et qu’elle se manifeste dans les rapports de Dieu avec l’homme – non point cependant avec l’homme innocent et immortel, tel que le Seigneur avait créé Adam, mais avec l’homme pécheur et souffrant, que nous sommes tous, en suite du péché de notre premier père. A l’opposé, le sacrifice est un acte de l’homme, que l’homme destine pour Dieu. Ainsi la miséricorde descend-elle du ciel sur la terre, tandis que le sacrifice monte de la terre vers le ciel. Il est, par là même, un acte de culte et de religion.

Le sacrifice toutefois se distingue de cet autre acte de culte et de religion qu’est la prière, en ce que l’homme, par le sacrifice, prétend faire quelque chose pour Dieu, et porter jusqu’au domaine de Dieu quelque chose qui ressortit d’abord au domaine de l’homme et, qui, si l’on veut, est pris sur sa richesse ; au lieu que par la prière, l’homme publie devant Dieu son indigence et sa faiblesse, et demande à Dieu, depuis sa détresse, de le favoriser de ses secours, de ses grâces et de ses bienfaits, c’est-à-dire, en un mot, de sa miséricorde.
Telle est la raison de la réprobation que le christianisme fait paraître pour le sacrifice. Demandez à saint Irénée quel est le cœur de la doctrine chrétienne : « Dieu s’est fait homme, écrit ce docteur, pour que l’homme devienne dieu. » Or, un dieu n’offre pas des sacrifices ; ce serait contraire à sa condition. En revanche, il lui appartient, justement, de faire miséricorde. D’où les propos de Notre-Seigneur, par où il nous engage précisément à nous conduire comme Dieu lui-même : Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux. C’est ce que nous trouvons au chapitre 6e de saint Luc, qui trouve son parallèle en saint Matthieu, au chapitre 5e : Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

C’est qu’ainsi que le relève saint Thomas, la perfection du Créateur éclate dans sa miséricorde [cf. Ia, q. 21, a. 3]. Comme sa toute-puissance s’accorde en lui à la souveraine bonté d’un père, il ne se laisse en rien troubler par le péché. Il sait que sa victoire sur le mal est assurée. Sa justice ne perdant rien à user de délai dans le châtiment, il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes [Mt 5, 45]. La charité prend patience, dit l’apôtre [1 Co 12, 4] : elle attend le retour du pécheur. Si elle interrompt le cours de nos prospérités temporelles, ce n’est que pour élever les bons dans l’ordre de la charité, et donner au méchant l’occasion de rentrer en soi-même et de se convertir.

Vous donc, soyez miséricordieux et parfaits, comme votre Père céleste est miséricordieux et parfait. Mes frères, par l’oraison dominicale, nous nous adressons à lui comme à celui qui est au ciel. Ne regardons pas ce ciel de Dieu comme éloigné dans les nuées du ciel visible, dans un domaine retiré. Notre Dieu s’est fait homme : par là, selon le mot du cardinal de Bérulle, « il a fait de notre terre un ciel ». Il est le Très-Haut ; mais il a fait de nous ses enfants par le baptême. C’est son sang qui coule en nos veines, et ce bon sang ne saurait mentir. Encore un coup, soyez miséricordieux et parfaits, comme votre Père céleste est miséricordieux et parfait. Désirez le bien de votre prochain, se fût-il montré votre ennemi. Que cette bienveillance passe en bienfaisance. Et s’il ne convenait pas que cette bienfaisance se déclarât publiquement, confiez cependant votre frère dans la prière à votre Père commun, comme il nous y engage par la bouche de son Fils Jésus-Christ.

Voilà toute la vie chrétienne. Elle ne consisterait rien moins qu’à imiter Dieu, dans des œuvres de miséricorde, et par une bienfaisance que rien ne peut lasser à l’égard du prochain. Elle ne comprendrait d’autre acte de religion que la seule prière, par quoi le chrétien se tourne vers Dieu comme vers le dispensateur de cet Esprit Saint qui le fait se conduire en véritable Fils du Très-Haut. A l’égard de Dieu, écrivait M. de Saint-Ciran, le premier directeur de Port-Royal, « un baptisé n’a rien à faire » : c’est-à-dire, qu’il n’a rien à faire qu’à demander Dieu, et à l’accueillir, puisqu’aussi bien Dieu a promis qu’il ne se déroberait pas à la prière de ses enfants.

A ce propos, certains estiment qu’il vaudrait mieux parler de la foi chrétienne, plutôt que de la religion chrétienne. Car qu’est-ce qu’une religion sinon d’abord une pratique humaine, qui consiste dans le culte que l’on rend à la divinité : culte dont l’hommage le plus haut est précisément le sacrifice. Si l’on suit l’étymologie de ce terme, il est l’acte par quoi l’on fait que quelque chose devient sacré, c’est-à-dire que l’homme s’y dessaisit de quelque chose de son domaine ou de soi-même, en faveur du dieu qu’il veut honorer. Mais le christianisme tient d’abord dans ce mot de Notre-Seigneur à la Samaritaine : Si tu savais le don de Dieu. Ce don de Dieu, c’est la foi, qui est le plus grand bien que nous ayons sur cette terre, ou plutôt en cette terre : car la foi ici bas n’est qu’un germe, mais destiné à se produire dans le ciel en fruit de gloire, après s’être épanoui dans ce monde en fleur de charité. Car aimer de charité les humains, et malgré ce qu’on rencontre en eux de malice, c’est aimer dès ce temps comme le Dieu d’éternelle gloire. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement dit le Christ à ses disciples [Mt 10, 8]. C’est-à-dire qu’on se dessaisit, encore un coup, de quelque chose de son domaine, de son temps, voire de soi-même ; mais ce n’est point là cependant sacrifice, mais bien miséricorde ; ce n’est point donner à Dieu, mais aux hommes que Dieu aime. Et ce n’est point donner comme homme, mais c’est donner comme Dieu : comme Dieu qui, quand il donne, est comme le soleil qui darde ses rayons : c’est-à-dire, qu’il ne retranche rien de sa substance. Eh ! quoi ? me direz-vous. Cet exercice de la charité, n’est-ce pas au contraire ce qui coûte davantage ? Il est bien vrai ; et Jésus-Christ par sa passion, et la Vierge par sa compassion, l’ont su plus qu’aucun homme jamais ne le saura. Et cependant, nous assure l’apôtre, les souffrances du temps présent ne sont pas comparables à la gloire qui doit se révéler en nous [Rm 8, 18]. Il est vrai qu’aux yeux des hommes, on perd sa vie en la donnant de la sorte. Mais en vérité, assure Jésus-Christ, on la sauve : c’est-à-dire que, donnant comme Dieu, on devient Dieu : perdant sur terre une vie qui ne peut que passer, on s’amasse des trésors dans le ciel [Mt 6, 20], que l’on possède déjà dès ici-bas par la vertu d’espérance, qui est elle aussi un don de Dieu.
Quelle part revient-il donc dans la vie chrétienne pour la pratique des sacrifices ? Aucune, certains se hâtent ici de répondre. Si par le baptême, nous sommes adoptés par le Très-Haut pour être ses enfants, de sorte que par ce côté-là, nous sommes, mes frères, véritablement des dieux, comme il nous est déclaré par Jésus-Christ lui-même au chapitre 10e de saint Jean [v. 34], citant le psaume 81 ; certes, encore un coup, il est absurde à des dieux d’offrir des sacrifices à Dieu leur Père.

Eh ! quoi ? s’il en est ainsi, pourquoi Dieu avait-il pris soin d’enseigner à Israël, avec ce luxe d’un détail presque infini que nous trouvons au livre du Lévitique, les sacrifices à lui offrir par la main des prêtres, et la manière exacte dont les prêtres devaient les lui offrir, au désert du Sinaï, d’abord, puis dans le temple de Jérusalem, ensuite ? Dans le Nouveau Testament, l’admirable épître aux Hébreux ne nous représente-t-elle pas la Passion de Jésus, sa résurrection et sa session à la droite du Père sous les couleurs d’un sacrifice qui monte de la terre vers le ciel ? Dans l’Eglise de Jésus-Christ, la source et le sommet de la vie des baptisés n’est-elle pas cette eucharistie que l’Eglise se plaît à appeler le « sacrifice de la messe » ? Enfin, n’enseigne-t-on pas aux chrétiens à « faire des sacrifices » et même, à faire de leur vie entière un sacrifice, d’après ce que déclare l’Apôtre saint Paul aux Romains : Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre personne tout entière en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la manière de lui rendre un culte [Rm 12, 1].

A ces objections, ceux qui voudraient bannir du mystère chrétien la pensée même du sacrifice répondent d’ordinaire, à la suite de Luther, que Dieu prescrivit au peuple élu des sacrifices matériellement conformes à ceux des païens en vue de l’unique sacrifice de la croix, où Jésus-Christ les accomplissant tous, nous aurait par là débarrassés du soin de plaire à Dieu par l’exercice du culte, et par toute œuvre de la Loi en général. Car pensons-nous donc lui plaire autrement que par le seul titre de fils, qu’il nous confère lui-même, et par l’Esprit que lui-même répand sur nous, et qui fait que nous vivons d’une manière digne de ce titre de fils ? Pensons-nous lui plaire autrement que « par la foi seule », pour reprendre le mot du célèbre réformateur ? Aussi bien, relisez la lettre aux Hébreux : le Christ a offert pour les péchés un unique sacrifice ; […] par cette offrande unique, il a rendu parfaits pour toujours ceux qu’il sanctifie [He 10, 12. 14]. C’est donc un abus étrange de la part de l’Eglise romaine que de réputer les messes comme des sacrifices offerts à Dieu pour les vivants et pour les morts. C’est attenter contre l’unicité singulière du sacrifice du Christ qui, dans l’Ancien Testament, n’eut pas d’exemple, mais seulement des figures pour l’annoncer et le représenter ; et qui, dans l’Eglise du Nouveau Testament, ne saurait avoir d’imitation. Aussi faut-il considérer à cette lumière le mot de saint Paul aux Romains, et se garder de lui donner plus de portée qu’une image. Car parler de la vie chrétienne en termes de sacrifice et de culte, c’est lui faire respirer quelque chose encore de l’esprit des païens, et mal entendre la nouveauté de l’Evangile : cette révélation que « Dieu s’est fait homme, pour que l’homme devienne dieu ».

Telle est l’erreur que nous voyons s’être accréditée depuis quelques dizaines d’années jusqu’auprès de chrétiens catholiques, et dont la réfutation justifierait assez le propos de ces conférences, s’il ne nous suffisait pas de démontrer combien la tradition de l’Eglise est profonde et sage quand, depuis saint Augustin, elle envisage la Pâque du Seigneur et la Pâque de l’Eglise comme un unique sacrifice offert à Dieu par Jésus-Christ. Tant s’en faut en effet que cette œuvre du culte chrétien attente contre le mystère de la miséricorde, que l’un et l’autre sont puissamment unis dans la Personne de Notre-Seigneur, et dans celle des disciples unis à leur Maître. Aussi bien, en matière de foi, toujours l’erreur pèche non par ce qu’elle affirme, et qui est très vrai touchant le primat de la miséricorde ; mais par ce qu’elle nie ou du moins minimise, je veux dire, le sacrifice et sa valeur dans la vie chrétienne.
Pour la combattre donc, il est bon de convenir avec elle sur ce qu’elle a de fort et de considérable ; et avant de songer à la repousser par arguments et raisons, de nous examiner d’après ce fort qu’elle relève et qu’elle possède, pour hâter notre conversion, en renversant au-dedans de nos cœurs les autels où nous offrons encore au Seigneur des sacrifices à la manière des païens, et regardons ainsi Notre Père du ciel à la manière d’une idole.

Aussi bien, la fontaine du baptême a fait jaillir en notre âme la vie nouvelle, mais non de telle manière qu’elle y ait éteint la concupiscence, je veux dire, cette inclination à un amour des créatures d’où Dieu se trouve exclu, et l’orgueil, je veux dire, cette inclination à un amour de soi jusqu’à la haine de Dieu, où Adam notre père s’est précipité pour la perte du genre humain. Notre âme a été revêtue par Dieu de l’homme nouveau, mais il lui faut encore dépouiller le vieil homme et ses convoitises, déclare saint Paul aux Ephésiens [Ep 4, 22]

Or, ce vieil homme est typiquement un païen, et cela se remarque dans la manière dont il offre à la divinité ses sacrifices. Si l’on veut voir la vie païenne à nous vivement représentée, il vaut la peine de la considérer dans les anciens Romains ; non pas que leur illustration dans l’histoire dût davantage retenir nos regards, mais parce qu’eux-mêmes attribuaient l’étendue de leur empire, non point tant à leur connaissance des choses de la guerre et du gouvernement, qu’à ce qu’ils étaient le peuple le plus religieux de la terre, nourrissant un clergé expert en l’art d’offrir aux dieux des sacrifices propres à leur plaire, et d’attirer par là sur la cité ces faveurs dont l’éclat a longtemps étonné l’univers.
Ces vues chez les Romains, commandèrent pour une part la vindicte dont ils poursuivirent les chrétiens, persécution dont la violence et la rage surprend encore, et cela d’autant plus, que les Romains se montraient par ailleurs toujours bienveillants à l’égard des religions nouvelles. C’est qu’ils les regardaient comme toutes capables d’accroître encore la prospérité de l’empire, en lui ménageant la faveur de dieux inconnus jusqu’alors, à qui les nouveaux dévots avaient soin d’offrir des sacrifices. Mais l’Eglise offrait à son Seigneur un sacrifice non sanglant qui, à cause de cela, nous le verrons, ne pouvait passer aux yeux des païens pour un véritable sacrifice. Rien à gagner pour la cité de ce côté-là, tout à perdre au contraire, puisque les chrétiens se refusaient à prendre part à un culte que leur foi leur faisait regarder comme idolâtre.

Il allait donc du salut de l’Etat d’étouffer une « superstition détestable », comme l’appelle l’historien romain Tacite. Cependant le sang des martyrs, répandu sur la terre, en fit lever cette moisson de chrétiens dont le prodige dut un jour gagner jusqu’à l’Etat lui-même, qui adopta un jour pour sienne la religion des martyrs. Mais il est bien significatif que, lorsqu’on vit pencher l’empire vers sa ruine inexorable, les auteurs encore nourris dans l’ancienne religion attribuaient cette décadence à la désuétude des sacrifices publics, et au retrait, par là, de la faveur des dieux.

On pouvait distinguer, dans la Rome antique, deux sortes de sacrifices, selon qu’ils étaient offerts aux dieux d’en bas, c’est-à-dire, aux esprits des morts demeurant sous la terre, ou bien aux dieux d’en haut. Cette distinction s’observe encore dans les religions dites primitives qui se pratiquent encore aujourd’hui.

Le propos des sacrifices offerts aux dieux d’en bas était de les satisfaire par des nourritures et par du sang. C’est là, estiment certains savants, l’origine religieuse des jeux de l’amphithéâtre, dont l’arène absorbe en effet le sang qui dégoute des blessures que se portent les combattants. Et encore aujourd’hui, dans certaines parties de l’Italie du sud, la coutume subsiste, christianisée, chez les familles, de prendre à la Toussaint un repas sur les tombes des morts, jadis dans la pensée que la nourriture qui tombait ainsi sur la terre, leur domaine, leur était agréable. A l’origine, ce n’était pas l’affection pour les parents disparus, mais bien plutôt la crainte des morts, qui présidait à cet usage. On redoutait que, faute de les satisfaire par ces offrandes, leurs esprits ne vinssent hanter les maisons des vivants, et ne les rendissent inhabitables.

C’est ainsi que l’homme païen se conçoit comme le possesseur d’un petit domaine, qui est toujours menacé par les puissances divines. Le sacrifice est pour assurer la clôture de ce petit domaine contre les incursions de ces puissances. On se dessaisit d’un bien qu’on fait passer de l’autre côté de la clôture ou de la frontière, et l’on se ménage ainsi ce que les Romains appelaient la pax deorum, « la paix avec les dieux » qui manifeste en réalité le souhait que les dieux nous laissent tranquilles.

Ce soin, qui préside au culte des morts, s’observe aussi dans le culte des dieux d’en haut, également redoutables. Mais il ne s’agit pas seulement de les tenir à distance. Comme ils sont maîtres du monde et de la nature, et qu’ils règlent, par exemple, l’alternance des saisons, de la pluie, du soleil et des vents nécessaires aux récoltes, les humains dépendent de leur puissance quant à la nourriture, et pour tout le cours ordinaire de leur vie. Et c’est ainsi que s’établit un culte spécial, destiné à rendre ces puissances propices et favorables aux cités. Au lieu que les esprits des morts ont au mieux des autels dans les maisons, les dieux d’en haut ont des temples. La consécration d’un temple consiste pour la cité des hommes à se dessaisir d’une portion de son territoire, qu’elle tient dès lors pour la propriété exclusive de la divinité. Devant la partie couverte du sanctuaire, qui figure la demeure du dieu, et la possession qu’on lui a abandonnée sur cette parcelle, on dresse un autel, d’où coulera le sang de la victime immolée, avant que sa chair ne soit brûlée, et qu’ainsi subtilisée, elle monte jusqu’à la divinité et lui serve de nourriture.

Peut-être trouvez-vous, mes frères, ces considérations tout historiques peu convenables à une conférence de carême. Il est vrai que ces pratiques ont matériellement disparu. Mais hélas, leur esprit demeure, dans des conduites que notre siècle avoue non sans quelque honte, et dont la pratique va croissant. Notre siècle, désormais, ignore généralement jusqu’à la notion même de vie éternelle. On se refuse à l’enseigner dans nos écoles autrement que comme une fable chrétienne. Une enseignante d’histoire en collège me montrait récemment un projet de programme où les dogmes du christianisme devaient être abordés au chapitre des mythologies ; où donc le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob n’était pas considéré autrement que comme les dieux des Grecs et des Romains. C’est ainsi que, sous prétexte de laïcité et de tolérance, on a borné l’horizon des hommes de ce siècle à ce qui se voit et au temps qui passe, à ce qui n’est qu’humain et matériellement humain. Voilà notre domaine : et malgré que l’astronomie étend notre connaissance vers un au-delà que l’œil ne peut voir, ni l’imagination même concevoir, et qui par là nous semble infini ; ce domaine ne laisse pas d’être borné, puisqu’on exclut qu’on remonte à l’auteur de ces merveilles, comme dit Pascal ; il est tout comparable, par ce côté, au domaine des anciens païens, que je vous ai décrit. Vous me direz peut être, suivant Descartes, que l’homme est en passe de devenir « comme maître et possesseur de la nature » et qu’il a pu désapprendre, avec les progrès de la science, à redouter les forces réputées autrefois indomptables ? Cependant, c’est là une chimère d’homme, et l’humanité n’est pas tout entière en ses savants. Aux yeux de beaucoup d’autres, la science a le prestige d’un mythe, où nous est promise, si nous nous inclinons devant la raison technicienne, une vie paisible et heureuse, dont nous saurons maîtriser tous les ressorts, et avoir raison, même en nous-mêmes, des obstacles à cette paix et à ce bonheur. Mais, pour beaucoup, que de traverses contredisent ce qu’il est de bon ton encore de publier comme une évidence ! Et s’il est une évidence, c’est l’évidence du contraire. Nous ne sommes pas les maîtres de notre destinée ; et notre empire sur le petit domaine de notre vie n’est pas si bien assuré que cela. Et comme on leur a raccourci la vue, les hommes ne voient pas d’autre royaume que celui-là, depuis le temps qu’on nous assure que le Royaume des cieux n’est qu’une invention des curés. Alors, pour le protéger, ce petit royaume, quand les hommes le voient menacé, ils courent, non plus offrir un sacrifice au grand jour, dans les temples des dieux, ce qui avait au moins quelque beauté ; mais ils se cachent pour aller consulter devins et marabouts, qui auraient, dit-on, l’art de se concilier les obscures puissances qui ont barre sur nos vies.

Chrétiens, je vous estime assez, d’après ce titre, pour vous croire étrangers à toute cette misère, qui se répand de manière paraît-il assez considérable, signalant le mal de ce siècle. Mais de même que la vraie foi s’est répandue par l’évangélisation des pratiques païennes, le culte des idoles cédant le pas à la vénération des saints ; de même il peut se faire que le vieil homme du paganisme qui ne meurt jamais tout à fait en nous parvienne à se faire une demeure jusque dans les gestes et les conduites de notre piété chrétienne. La preuve en est que le Seigneur lui-même n’a pas dédaigné de nous avertir là contre : Quand vous priez, dit-il, ne rabâchez pas comme font les païens : ils s’imaginent que c’est à force de paroles qu’ils se feront exaucer [Mt 6, 7]. C’est en effet un trait du paganisme que de prêter aux paroles répétées de manière incantatoire la puissance comme d’un sortilège pour fléchir la divinité en sa faveur, de sorte que la prière remplit ici un office tout semblable à celui des sacrifices. N’allez pas faire comme eux, poursuit le Christ : car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez. Vous donc priez ainsi : Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié [Mt 6, 8-9]. C’est là qu’il leur enseigne en effet l’oraison dominicale. Le Christ ne défend pas qu’on expose à Dieu ses besoins tout matériels ; il nous y engage au contraire : Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ; délivre-nous du mal : ce qui s’entend certes du péché, mais aussi des peines qui nous accablent. Ainsi pouvons-nous jeter les yeux sur nous-mêmes, et sur ceux que nous aimons, ce que nous avons appelé notre petit domaine et royaume ; mais c’est après seulement qu’il nous a avertis de les considérer comme une province d’un royaume plus vaste, qui est le sien, et celui de son Père du ciel. Au lieu que le païen craint par-dessus pour son domaine la venue des dieux qu’il regarde comme une invasion, s’il ne parvient pas à la maîtriser par des sacrifices ; le chrétien, au contraire, dit d’abord à son Dieu : que ton règne vienne sur la terre, et même sur cette portion de la terre qu’est mon cœur et ma vie.

Ainsi la prière du chapelet, si répétitive qu’elle soit, ne saurait donc être une prière rabâchée, ce qui serait un comble, puisqu’elle comprend l’oraison dominicale. Mais notre âme doit avant tout s’y bercer des doux noms de Jésus et de Marie, dont l’incessant retour sur nos lèvres nous incline à chérir la présence en nous de notre Sauveur, que nous présente sa divine Mère. Ne recherchons pas son intercession auprès du Roi de gloire en faveur d’abord de ce que nous avons appelé notre domaine : ce serait vouloir restaurer la frontière que les païens veulent tenter d’opposer à leurs dieux. Au lieu que le christianisme consiste, comme on voit par le sacrement de l’autel, dans le mystère de cette présence réelle de Dieu à l’homme, par-delà l’abîme qui s’étend entre le Souverain de l’univers et sa créature. Ne nous dérobons pas au mystère de cette présence ; conspirons-y de tout notre cœur, et rendons-nous nous-mêmes présents à celui qui a voulu, par les cérémonies du baptême, se faire l’époux de nos âmes. La crainte de Dieu, que la sagesse enseigne, et qui est un don du Saint-Esprit, est en effet toute différente de cette peur spontanée que les païens éprouvent à la pensée des puissances qui nous entourent et nous menacent. Nous avons reconnu dans celle-ci le ressort du sacrifice païen ; nous aurons lieu de distinguer dans la crainte de Dieu une part de l’esprit qui préside au sacrifice que l’Eglise de Jésus-Christ recommande à ses enfants. En effet, selon le mot de mère Thérésa de Calcuta, « A Noël, Dieu s’est fait enfant pour que personne, en le voyant, n’aie peur de lui. »

En mettant ici, mes frères, un terme à ce discours, je m’avise n’avoir qu’à peine abordé le sujet que je me proposais du sacrifice chrétien, ayant beaucoup accordé en revanche à ceux qui en contestent la pertinence, et voudraient ne connaître du mystère chrétien que la miséricorde divine qui se donne à imiter à l’homme. Je ne saurais pourtant leur laisser devant vous un entier avantage. Car s’il est vrai que les chrétiens ont part à la divinité du Seigneur, en étant miséricordieux comme leur Père est miséricordieux, il est vrai aussi que c’est en ayant part à son humanité, c’est-à-dire, à l’humanité de ce Jésus que l’Ecriture nous dit avoir offert à Dieu un sacrifice, par sa passion, sa mort et sa résurrection d’entre les morts. Il l’a offert, dis-je, ce sacrifice, non seulement de manière singulière, mais aussi comme Tête de tout le corps de l’Eglise dont nous sommes les membres. Comment le corps et les membres pourraient-ils demeurer étrangers à ce mystère ? Aussi bien la contemplation de ses divers aspects nous occupera-t-elle pour tout le reste de ces conférences : puissent-elles n’être pas trop indignes de votre audience, et surtout du Seigneur dont on m’a confié la charge d’annoncer l’Evangile.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

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Conférence de Carême P. de Nadaï Ier dim de Carême 14 fév 2016 Sacrifice païen et vrai sacrifice