Les Homélies de l’abbé Eric Iborra

7e DIMANCHE APRES LA PENTECOTE 2017
Dimanche 23 juillet 2017

Dans l’évangile de ce jour, Jésus, me semble-t-il, nous dit trois choses. La première revêt la forme d’un avertissement : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces ». Bref, méfiez-vous de tous ceux dont le paraître ne correspond pas à l’être car en vous trompant ils menacent votre âme. On peut distinguer plusieurs catégories de gens dont il faut prendre garde. La première qui nous vient peut-être à l’esprit est celle des hypocrites dont le Tartufe de Molière pourrait être la figure emblématique : ceux qui dissimulent leurs desseins pervers sous des apparences de vertu. On pourrait en rire mais c’est exactement la critique que Nietzsche adresse aux chrétiens quand il décrit ce qu’il appelle « l’homme du ressentiment », celui qui va jusqu’à inverser les valeurs pour se dédouaner de sa misère congénitale. Les chrétiens, selon Nietzsche, parce qu’ils ont renoncé à toute grandeur vont faire de l’humilité ou de la douceur des vertus. Alors que ces prétendues vertus ne font que dissimuler leurs carences, leur infériorité de caractère. Ce à quoi on a rétorqué qu’il ne faut pas identifier la force à la brutalité, l’élan vital à l’assouvissement dionysiaque des passions. Si la critique de Nietzsche peut toucher juste, c’est qu’elle débusque des cas pathologiques, c’est-à-dire des comportements de pécheurs. Un chrétien conséquent n’est certainement pas quelqu’un qui dissimule ses tares en les transfigurant artificiellement en vertu. Il est celui qui d’abord a le courage de les reconnaître, la force de les supporter et la volonté de les combattre en les sublimant. L’élan vital, quand il vise le souverain bien, nous conduit à la difficile réforme de nos passions comme le rappelle l’épître de ce jour, ca r notre être est marqué par le péché. Il y a peut-être plus de force intérieure à subir le martyre qu’à combattre pour défendre sa vie…

Je parlais tout à l’heure de Tartufe. On pourrait actualiser en ajoutant tous les charlatans qui abusent le sens religieux de leurs contemporains comme aujourd’hui les multiples sectes et gourous qui s’en prennent aux catholiques superstitieux d’Amérique latine en leur promettant succès, richesse et santé. S. Augustin dénonçait déjà les pasteurs qui s’engraissent aux dépens du troupeau et qui se paissent au lieu des brebis.

Il arrive, seconde catégorie, que certains s’abusent de bonne foi, comme les hérésiarques qui s’enferment dans une vérité au point de méconnaître les autres et ainsi de déséquilibrer l’édifice de la foi et ainsi d’aboutir à l’erreur. Ces faux prophètes ont été dénoncés dès les temps apostoliques aussi bien dans les épîtres du Nouveau Testament que par les premiers auteurs chrétiens. Souvenons-nous des 5 livres écrits par S. Irénée contre la multiplicité des erreurs de son temps et qu’il résumait sous le titre de « gnose au nom menteur », autrement dit de faux savoir délivré par de faux maîtres. Ce faux savoir, il existe aujourd’hui dans tous les domaines, aussi bien dans celui de la doctrine avec les religions qui falsifient le nom de Dieu en Orient que dans celui de la morale avec cette anthropologie hédoniste et libertaire qui a saisi l’Occident. Ces faux prophètes n’ont cessé de prospérer à travers l’histoire. Et l’Église nous met en garde, dans le Catéchisme, quand elle dit que se « dévoilera le mystère d’iniquité sous la forme d’une imposture religieuse apportant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse suprême celle de l’Anti-Christ, c’est-à-dire celle d’un pseudo-messianisme où l’homme se glorifie lui-même à la place de Dieu et de son Messie venu dans la chair » (CEC 675). Imposture religieuse de l’islam ou politique du communisme, par exemple.

La deuxième chose que nous livre cet évangile est un critère de discernement : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits ». Le faux prophète finit par se trahir, grossièrement comme le Tartufe de Molière, plus subtilement comme ce démon transfiguré en ange de lumière au bord de la rivière, près de Manresa, et que l’ascète Ignace de Loyola, en analysant ses pensées intérieures, finit par confondre. Il y a en effet une logique entre l’être et l’agir. Même l’âme la plus contemplative finit par se reconnaître à la justesse de son agir, aurait-elle atteint les profondeurs de l’humilité. Inversement les vrais spirituels débusquent avec aisance ceux qui, parfois sans malice, s’illusionnent sur leur degré de sainteté. Le missel du Barroux dans sa dernière édition illustre cette illusion avec un texte bien senti de S. Vincent de Paul : « Il y en a plusieurs qui, pour avoir l’extérieur bien composé et l’intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s’arrêtent à cela ; et quand ils en viennent au fait et qu’ils se trouvent dans les occasions d’agir, ils demeurent courts. Ils se flattent de leur imagination échauffée ; ils se contentent des doux entretiens qu’ils ont avec Dieu dans l’oraison ; ils en parlent même comme des anges ; mais, au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d’instruire les pauvres, d’aller chercher la brebis égarée, d’aimer qu’il leur manque quelque chose, d’agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas, il n’y a plus personne, le courage leur manque ». Un siècle plus tôt S. Thérèse de Jésus à qui on vantait une béate que tout le monde admirait pour ses extases lui mit un balai dans les mains et à sa réaction comprit tout de suite l’imperfection de la soi-disant sainte !

Cette logique de l’être et de l’agir a été admirablement décrite par S. Paul quand il énumère aux Galates les fruits de l’Esprit : « charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi ». Tels sont les fruits de la proximité avec Dieu dans l’oraison et la liturgie.

La troisième chose quannonce Jésus dans cet évangile est l’éventualité du jugement : « Tout arbre qui ne donne pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu ». Cela pourrait nous accabler nous qui, comme S. Paul aux Romains, constatons l’écart abyssal entre nos désirs et nos réalisations : « Malheureux homme que je suis. Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas ». Nous n’avons pas même la possibilité d’adapter l’objectif à nos capacités car le Christ nous enjoint d’être parfaits comme son Père céleste est parfait. Comment adapter nos moyens si pauvres à cet objectif si grand ? C’est là qu’intervient la grâce, qui suppose d’abord la reconnaissance de notre faiblesse comme le dit encore S. Paul aux Corinthiens : « C’est dans la faiblesse de l’homme que se manifeste la force de Dieu ». Car Dieu est patient, comme le vigneron de l’évangile de S. Luc qui obtient de son maître un sursis pour le figuier stérile.

Mais c’est un sursis, en vue d’une conversion : « Peut-être donnera-t-il des fruits à l’avenir ; sinon tu le couperas ». Dieu est patient, mais sa miséricorde exige de nous au moins un commencement de retour à lui dans la pénitence.

Ainsi, à la clairvoyance dans la défense de la foi nous devons ajouter la cohérence de notre comportement afin de porter du fruit, en premier lieu pour la réévangélisation de notre pays et de notre continent.

14e DIMANCHE ORDINAIRE A 2017

L’évangile de ce dimanche est une sorte d’invitation aux vacances : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos ». Après une année de travail, d’agitation en tous sens, nous aspirons à prendre du repos. Nous aspirons à nous dégager du tourbillon incessant de ces affaires quotidiennes qui s’enfilent les unes après les autres, du matin au soir, du lundi au dimanche, de septembre à juin. Nous aspirons en un mot à maîtriser les événements, à devenir « maîtres des horloges ». Mais de quel repos parlons-nous ? Prendre de la distance vis-à-vis de Paris, de son agitation, de sa poussière, c’est bien. Mais pour quoi faire ? Précisément, pour se reposer, allez-vous me dire. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Nos vacances ne seraient-elles qu’un bref moment de répit avant de replonger la tête dans le cycle infernal de nos occupations habituelles ? Réparer les forces physiques et psychiques, quitte à s’étourdir en faisant ce que l’on aime et que l’on ne peut pas faire le reste de l’année. Là aussi, attention ! Nous ne vivons pas un mois par an : nous devons aussi trouver du sens dans ce que nous faisons le reste de l’année.

Alors y a-t-il une manière chrétienne de prendre des vacances ? Oui. Jésus veut nous conduire au repos. Quel repos ? Certes, un repos qui suppose une rupture avec le temps habituel. « Venez à moi » dit-il. C’est-à-dire, « quittez ce que vous faites ». Ce n’est pas toujours si facile, surtout si l’on a des responsabilités. « Venez à moi », mais pour quoi faire ? « Pour prendre sur vous mon joug et mon fardeau ». Jésus nous inviterait-il à faire des devoirs de vacances harassants ? Non. Il nous dit que « son joug est facile à porter » et « son fardeau léger ». De quoi parle-t-il ? Il parle de son enseignement. Dans la langue des rabbins le joug ou le fardeau désignait l’apprentissage par le disciple de l’enseignement du maître. Jésus nous invite donc à nous distancer de nos activités habituelles non pas pour faire n’importe quoi mais pour prendre du temps avec lui et pour lui, c’est-à-dire en fin de compte, aussi pour nous. En quelque sorte, il nous invite à un temps de retraite, à un temps de désert. Puisque dans le cours de l’année nous avons peu de temps et peu de disponibilité d’esprit pour prier, pour nous imprégner de la Bible, pour fréquenter l’enseignement de l’Église, profitons donc de l’été.

Profitons de l’été pour lire. Pas seulement des choses divertissantes, pour nous détendre, mais des textes nourrissants. Doctrinaux, comme le Catéchisme ou telle ou telle encyclique, mais aussi des vies de chrétiens qui peuvent toucher notre cœur, et même de la littérature : il y a des auteurs, il y a des histoires qui dilatent l’âme et font grandir, à tout âge.

Profitons de l’été pour prier. Pour renouveler notre manière de prier peut-être. Pourquoi ne pas ouvrir chaque jour le missel et méditer sur l’évangile, ou le psaume. Nous pourrons retrouver la fraîcheur de la parole de Dieu, pourquoi pas dans l’écrin que nous offre la nature. Une Parole qui toujours déconcerte pour toujours mieux orienter notre route. Comme par exemple dans les textes d’aujourd’hui : le Roi victorieux est humblement monté sur un âne dit le prophète Zacharie. Et le Fils de Dieu en personne proclame qu’il est doux et humble de cœur. Quel contraste quand on sait à quel point l’homme est prêt à s’enorgueillir de la moindre parcelle de pouvoir qui lui est donnée !

Profitons aussi de l’été pour parler, pour communiquer. En famille, mais aussi en couple. Vous participerez peut-être à des mariages. Vous le savez, le mariage chrétien est une vocation. Une vocation ecclésiale. Cela veut dire qu’il ne peut marcher que si les époux font appel à la grâce, c’est-à-dire s’ils se laissent transformer par Dieu. Aux prêtres, il est demandé chaque année de prendre 8 jours de retraite. Huit jours pour nous replacer, nous aussi, devant les exigences de notre vocation, pour voir si et comment nous sommes fidèles à nos engagements. Il n’est donc pas superflu pour des couples chrétiens de prendre au moins un week-end par an de réflexion dans un lieu de prière pour faire le point. Et si l’on n’est pas marié, ou bien pour une autre raison, pourquoi ne pas prendre carrément une semaine de temps pour Dieu ? Une semaine de retraite prêchée ou en silence. Pour redécouvrir le regard aimant de Dieu sur chacun de nous, pour découvrir – pourquoi pas – sa vocation dans l’Église, pour essayer d’analyser tel ou tel appel perçu trop distraitement jusqu’à présent. Si Dieu donne sens à l’existence humaine, mettons-nous sous son regard.

Profitons encore de l’été pour ouvrir les yeux. Pour découvrir des réalités qui nous sont insolites. Pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour être dépaysé. Il y a souvent à deux pas de chez nous tout un peuple que nous ignorons : les malades dans les hôpitaux, les pauvres de toutes sortes qui campent dans nos murs. Il n’est pas si facile de les rencontrer vraiment nous qui passons souvent devant eux sans vouloir vraiment les voir.

Oui, profitons des vacances pour commencer à entrer dans le repos de Dieu. Profitons des vacances pour nous dégager davantage de l’éphémère et nous enraciner toujours plus dans l’éternel : c’est là qu’est notre véritable patrie. A mesure que nous donnerons du temps à Dieu l’été, seul ou en famille, dans le silence d’un prieuré ou dans la joie d’une session charismatique ou des JMJ, dans cette mesure même nous transfigurerons nos temps de travail et de vie stressée durant l’année. Apprenons avec Dieu à redécouvrir la vraie notion du temps : pour lui, mille ans sont comme un jour. Nous vivrons alors dans le monde sans être du monde, capables de voir l’invisible.

Messse de prémices de l’abbé Timothée du Moulin de Labarthète
1er juillet 2017, solennité du Très Précieux Sang

Cher Timothée,

C’est à l’occasion d’un buffet, qui n’était pas d’orgue, après une ordination diaconale en septembre dernier, que tu me fis part de ton désir d’apprendre l’ancienne messe. La Providence et un peu de persévérance t’auront conduit aujourd’hui à célébrer l’une de tes premières messes en cette église où ton grand-oncle Xavier fut curé de 1955 à 1959. Et en un jour redoutable, celui où l’antique calendrier fête la solennité du Très Précieux Sang de notre Seigneur. C’est mettre d’emblée ton sacerdoce sous un tour exigeant. Dans la Bible, le sang est le symbole de la vie : verser le sang d’une victime, c’est offrir sa vie à Dieu. C’est ce qu’a fait le Christ sur la croix, inversant ainsi le sens de la malédiction, comme tu le chanteras tout à l’heure dans la préface : « ut unde mors oriebatur, inde vita resurgeret ; et qui in ligno vincebat, in ligno quoque vinceretur ». Offrir sa vie à Dieu, au besoin par le sang. C’est ce que le Christ, là encore, nous demande, à nous ses prêtres, lorsqu’il nous configure à lui par l’ordination. Ordination que tu as reçue en la fête de la Nativité de S. Jean-Baptiste, le témoin par excellence de l’Agneau immolé. « Témoin de l’Agneau » : c’est le titre d’un beau livre du cardinal Daniélou SJ, par ailleurs compagnon d’études et ami de ton grand-oncle. Configuré au Christ grand prêtre de l’Alliance nouvelle consommée en son sang, tu es désormais appelé à l’imiter dans le don radical de sa vie. Un don qui va jusqu’au bout, et même plus loin encore. Peut-être as-tu remarqué que notre évangile est celui-là même de la solennité du Sacré Cœur. La transfixion du Cœur de Jésus sur la croix est le signe de la surabondance de son amour pour les pécheurs. Tout était achevé – consummatum est – , pouvait-on penser, lorsqu’il avait incliné la tête et remis l’Esprit. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jn 15, 13) : Jésus venait de donner sa vie en sacrifice pour les péchés de la multitude. Tout était donc achevé. Et pourtant la Providence divine, se servant de la cruauté des hommes, montra que Dieu allait encore plus loin que la mort – jusqu’à la descente aux enfers – dans la livraison de son Fils entre les mains des pécheurs : il permit que fût ouvert ce Cœur, symbole de son amour pour le monde, pour que fût manifestée la surabondance de son amour de Père ; symbole aussi de son intimité avec le Fils, pour que cette intimité fût donnée en partage à tous ceux qui contempleraient ce Cœur. La transfixion du Cœur de Jésus révèle les flots de miséricorde qui jaillissent des entrailles de Dieu pour ses enfants égarés, et en même temps, elle indique la voie pour accéder à l’intimité trinitaire. Le Christ, dans son sacrifice, apparaît bien comme le médiateur entre Dieu et les hommes. En lui Dieu s’est fait proche, et il est la voie qui mène au Père. C’est ce que soulignait l’auteur de l’épître aux Hébreux : « Combien plus le sang du Christ, qui s’est offert lui-même à Dieu par l’Esprit Saint comme une victime sans tache, purifiera-t-il nos consciences des œuvres mortes pour nous permettre de servir le Dieu vivant ! Voilà pourquoi il est le médiateur de la nouvelle Alliance » (Hb 9, 14-15). Il l’est « pretio magno » (1 Cor 6, 20), commente S. Paul, par le sang versé.

Mais comment s’avancer sur cette voie, la voie du salut ? Dans quelques instants, à la fin de l’offertoire, tu diras tout bas cette prière : « Puissions-nous, par ces divins mystères, approcher de Jésus, le médiateur de la nouvelle Alliance, et renouveler sur vos autels, ô Dieu des armées, l’effusion de ce sang plus éloquent que celui d’Abel ». C’est l’eucharistie qui réalise ce grand mystère. Ton grand-oncle Xavier, au séminaire d’Issy – il avait alors 18 ans – écrivait : « Je crois de plus en plus que le plus grand don que Dieu puisse faire au monde, c’est un bon prêtre ». Pas seulement un prêtre, mais un bon prêtre. Ce don sans réserve de Dieu dans le Christ à l’homme, perdu, désorienté, pécheur, tu vas en effet en devenir l’administrateur à travers les sacrements. Non en te tenant à l’extérieur, mais en pénétrant dans la Tente du sacrifice, en t’y associant intimement, en ne faisant plus qu’un avec celui qui s’offre en participant existentiellement à l’offrande qu’il a faite une fois pour toutes de lui-même. Tu as reçu par la grâce de l’ordination la sainteté du Christ, qui t’a hissé bien au-dessus de toi-même. Dans les sacrements, tu agis in persona Christi capitis. Désormais tu dois correspondre, subjectivement et en tout, à cette sainteté objective reçue ontologiquement par l’ordination. Te hisser au niveau de ce que tu as reçu par grâce !

Je te propose ce matin de te mettre à l’école de celui dont la pale porte les armes : Benoît XVI. « Célébrer l’eucharistie veut dire prier » disait-il. Je conçois qu’aujourd’hui, en particulier ici pour ta première messe traditionnelle, célébrer l’eucharistie veut dire aussi : trembler, transpirer, trébucher. Mais ça passera ! Benoît XVI continuait : « Nous célébrons l’eucharistie de manière juste si, en pensée et par tout notre être, nous entrons dans les paroles que l’Église nous propose. En elles se trouve la prière de toutes les générations qui nous entraînent avec elles sur le chemin vers le Seigneur ». Le prêtre devient alors, pour reprendre la parole du P. Hugo Rahner SJ s’inspirant des Pères, une « anima ecclesiastica », une âme qui coïncide avec l’Église. Prenant devant des prêtres romains l’exemple de S. Augustin, Benoît XVI disait encore qu’il faut que le je meure et « renaisse dans le grand je du Christ qui est le je commun de nous tous, notre nous. Mais je dirais que nous-mêmes devons, notamment dans la célébration de l’eucharistie – qui est cette grande et profonde rencontre avec le Seigneur où l’on s’abandonne entre ses mains – nous exercer à ce grand pas ». L’eucharistie est ainsi – dans sa vérité – au fondement de notre conversion en même temps elle en est l’expression. « En d’autres termes, disait-il à des prêtres d’Albano, l’ars celebrandi n’entend pas inviter à une sorte de théâtre, ni de spectacle, mais à l’intériorité qui se fait sentir. Ce n’est que si les gens voient qu’il ne s’agit pas d’un ars extérieur, spectaculaire – nous ne sommes pas des acteurs ! – mais qu’il s’agit de l’expression du chemin de notre cœur, qui attire également le leur, que la liturgie devient alors belle, qu’elle devient une communion de toutes les personnes présentes avec le Seigneur ». Car dans l’eucharistie on apprend à donner sa vie jour après jour, et pas seulement au moment de sa mort. C’est ce qu’il disait au clergé parisien le 12 septembre 2008 lors des vêpres à Notre-Dame : « Chers frères prêtres, n’ayez pas peur de consacrer beaucoup de temps à la lecture, à la méditation de l’Ecriture et à la prière de l’office divin ! Presqu’à votre insu la Parole lue et méditée en Église agit sur vous et vous transforme. Comme manifestation de la sagesse de Dieu si elle devient « compagne de votre vie », elle sera votre « conseillère pour le bien », votre « réconfort dans les soucis et la tristesse » (Sg 8, 9) ». « Le temps que nous réservons à la prière n’est pas un temps soustrait à notre responsabilité pastorale », c’en est la condition. L’eucharistie, la prière, nous apprennent à nous déposséder de nous-mêmes, à coïncider pleinement avec le je de l’Église. « Le Seigneur nous a consacré les mains et veut qu’elles ne soient plus des instruments pour accaparer les choses, les hommes, le monde, pour en faire notre possession, mais qu’au contraire, elles transmettent son action divine, se mettant au service de son amour ».

Ainsi transformés, nous pourrons persévérer dans la tâche qui nous est confiée. Parcourant l’hymne des matines du carême, Benoît XVI s’arrête alors sur ce vers : « arctius perstemus in custodia : veillons de manière plus intense ». Et il commente : « Dans ce qui était ici considéré comme le devoir des moines, nous pouvons voir également l’expression de la mission sacerdotale : le prêtre doit être un veilleur. Il doit être vigilant face aux pouvoirs menaçants du mal. Il doit garder le monde en éveil pour Dieu. Il doit être quelqu’un qui reste debout : droit face aux courants du temps ; droit dans la vérité ; droit dans l’engagement au service du bien ». Cette tâche, Benoît XVI la résumait ainsi : « Dieux existe et Dieu est proche en Jésus-Christ. Le royaume de Dieu est arrivé, il est ici. C’est ce que nous annonçons, une chose simple au fond ». Il ne faut pas alors laisser notre cœur « s’engourdir », comme disait le curé d’Ars, face aux difficultés du ministère. Car notre joie, c’est de savoir que Dieu s’est fait proche, qu’en Jésus il est là, au milieu de nous, à travers ses sacrements, et par-dessus tout, encore une fois, dans l’eucharistie. Ton grand-oncle Xavier s’en faisait l’écho, lui qui d’un autre côté organisait des réunions dans les cafés du quartier pour causer familièrement de Dieu avec les gens qui avaient perdu le chemin de l’église. Son but, c’était, en bon pasteur, de les ramener auprès du « Grand Berger des brebis », le Christ prêt à se donner à eux dans l’eucharistie. Il se désolait aussi que tant de chrétiens restent éloignés de la messe quotidienne : « Serait-il donc si difficile à un pratiquant qui vient à la messe le dimanche « par devoir » d’y venir également une fois dans la semaine « par dévotion » ? quel profit ce serait à tous ! »

Voici, cher Timothée – au terme d’une homélie dont je t’invite à ne pas reproduire trop souvent la longueur – qu’en montant dans un instant à l’autel, tu vas mettre tes pas dans ceux de celui qui fut le curé de notre paroisse. A sa suite, tu vas passer par le voile, l’iconostase figurée chez nous par le silence du canon par-delà le chant de la schola, tu vas pénétrer dans la Tente pour y offrir en sacrifice, avec le pain et le vin, toi-même, ne faisant plus qu’un avec l’offrande du Christ à son père. En « entrant dans le canon », tu entendras sûrement cette parole de Xavier, retrouvée sur un carnet de retraite : « Aujourd’hui, j’ai demandé à Dieu la vocation d’être prêtre ». Il avait 12 ans…

13ème dimanche ordinaire A 2017

« Qu’ils ne préfèrent absolument rien à Jésus-Christ, lequel daigne nous conduire tous ensemble à la vie éternelle ». Cette phrase de saint Benoît à ses moines est une bonne illustration de l’évangile de ce dimanche en même temps qu’un bon commentaire de l’engagement des 14 prêtres qui ont été ordonnés il y a 8 jours pour le diocèse. Pour tenir dans les épreuves de l’évangélisation, il faut être fermement attaché à la personne de Jésus et même le préférer à quiconque. A l’autre bout de l’évangile on entendra la question de Jésus ressuscité à Pierre : « Pierre, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Jésus vient bouleverser la gradation de nos attachements affectifs en revendiquant la première place dans notre cœur. Exigence qui paraît insupportable à nos consciences modernes, comme elle l’était tout autant à celle de ses contemporains. Comment cet homme-là peut-il nous commander de le préférer à ceux qui occupent une place de choix dans nos affections légitimes, qu’elles soient familiales ou électives ? « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ». Comment peut-il même nous commander de relativiser notre vie à l’aune de la sienne ? « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera ».

Nous ne pouvons manquer d’être frappés par la rudesse de l’expression et nous aurions même tendance à l’interpréter en terme d’exclusive. Peut-être pour en tirer la conclusion qu’il s’agit manifestement d’expressions outrées, à ne pas prendre à la lettre. Or Jésus ne procède pas ainsi. Il n’a pas recours à l’exclusif mais au comparatif. Jésus ne nous demande pas de haïr ceux que nous aimions auparavant mais de le préférer lui. Il le rappelle d’ailleurs aux pharisiens en dénonçant la pratique qui consiste à ne plus subvenir aux nécessités de ses parents dès lors que l’on a consacré les moyens dont on disposait pour eux au culte de Dieu (Mt 15,1-6). Travers que l’on retrouvera dans le monde chrétien lorsque, par exemple, la profession religieuse équivalait à l’abandon aussi bien affectif que matériel de ses parents.

Ce que propose Jésus n’est pas un amour exclusif, c’est un amour ordonné. Et un amour ordonné, c’est un amour qui comporte des degrés. Jésus ne nie pas la valeur, la justesse, de nos affections. L’amour des enfants pour les parents fait l’objet d’un commandement, « le premier assorti d’une promesse ». Et qu’y a-t-il de plus précieux que des enfants ? La première lecture nous rappelle qu’aussi riche que l’on soit, notre cœur aspire à une descendance. L’amour de soi, lui aussi, est juste : celui qui ne s’aime pas a bien de la peine à aimer authentiquement les autres. Et préférer le Christ ne signifierait pas grand-chose s’il n’y avait pas de terme de comparaison, si nous étions des misanthropes ou des masochistes, si nous le faisions que par dépit, par « haine du monde ». Ce serait peut-être même impossible : comment aimer Dieu que l’on ne voit pas si l’on s’aime pas soi-même, si on n’aime pas les autres, si on n’a pas une certaine précompréhension de ce que c’est qu’aimer.

Mais voilà : Jésus revendique quand même pour lui la préférence. Il utilise un comparatif, et un comparatif de supériorité. Une préférence qui doit, en cas de conflit, jouer en sa faveur. Nous connaissons certainement des vocations contrecarrées par des proches. La plus emblématique est peut-être celle de François d’Assise.

Une préférence aussi qui peut aller jusqu’à renoncer à sa propre vie. C’est, à l’extrême, le martyre, toujours d’actualité dans certaines parties du monde, ou parfois plus discrètement chez nous. Pensons par exemple à Jeanne Beretta Molla, récemment béatifiée, qui a préféré ne pas recevoir de soins curatifs afin que l’enfant qu’elle portait puisse vivre. C’est ce que la parole sur la croix nous rappelle. La croix, ne l’oublions pas, est un supplice non seulement cruel mais aussi infamant. Cela signifie que, plus communément, notre préférence pour le Christ doit aller jusqu’au sacrifice de notre réputation, du « qu’en dira-t-on », du conformisme. Et Dieu sait si celui-ci aujourd’hui joue peu en faveur des chrétiens, des hommes aux convictions fortes ! Braver, à l’école, à l’université, au bureau ou ailleurs le regard ironique de ceux de notre milieu, de ceux qui font partie, d’une certaine manière, de notre être peut correspondre à une véritable « amputation ». C’est une mort à soi-même. En nous demandant de le préférer jusque là, Jésus ne diminue en rien l’amour que nous nous devons. On peut même dire qu’il le sauve. En effet, préférer le Christ n’est en rien une attitude suicidaire. C’est bien plutôt une illustration de ce qu’est le véritable amour de soi. Celui-ci ne se réalise pleinement que dans la relation à autrui. Là encore, il faut se garder de procéder par exclusive, à la manière de la morale kantienne. Au contraire, en m’oubliant par amour pour celui qui a ravi mon cœur, je reçois la plus belle des récompenses : la joie d’aimer, et normalement aussi la joie d’être aimé. C’est pourquoi Jésus n’hésite pas à parler de « gagner » sa vie. Celui qui mise sa vie sur autrui, sur Dieu, réalise un investissement. Il se prive momentanément d’un bien. Mais il récolte le centuple. Avec cette différence qu’en finance il n’y a aucune joie à se priver de la somme épargnée sinon en espérance tandis que dans les relations humaines « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » comme dit Jésus ailleurs.

De nouveau la question de Jésus à Pierre retentit : « M’aimes-tu ? M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » M’aimes-tu plus que ceux-ci ne m’aiment ? M’aimes-tu plus que tu ne les aimes ? C’est à l’oreille, au cœur de chacun que résonne cette question. Elle fait écho à cette parole de la croix qui avait si vivement impressionné sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus : « J’ai soif », soif de ton amour.

Sacré Coeur 2017

La fête du S. Cœur de Jésus vient clore la suite de ces belles solennités qui prolongent le temps pascal. Elle est pour ainsi dire le dernier resplendissement de cette queue de comète qui accompagne de sa clarté le noyau éblouissant de notre foi : la mort et la résurrection du Seigneur, célébrées à Pâques. Si la Fête-Dieu renvoie en effet au Jeudi Saint avec le rappel de l’institution de l’Eucharistie, c’est au pied de la croix, au Vendredi Saint, que nous convoque le culte du Sacré-Cœur. Loin d’être des cordicoles, des idolâtres d’une théologie du muscle cardiaque, comme les en raillaient leurs adversaires jansénistes, encyclopédistes et rationalistes, les jésuites – qui en avaient été les propagateurs au 17e siècle – avaient su exprimer – sans jeu de mots – le cœur de la spiritualité chrétienne en un symbole universellement parlant : siège de la force, de la constance et de l’amour, signe d’une foi pénétrée de charité, ce Cœur qui, précisément note S. Jean, a été transpercé et duquel ont coulé l’eau et le sang, exprime, sans mièvrerie ni sensiblerie, tout le pathétique du drame divin du salut. Symbole éloquent de l’amour qui va jusqu’au bout et même au-delà, puisqu’il est déchiré alors que Jésus est déjà mort, il est le signe de la fidélité absolue de Dieu à son Alliance, du rachat par l’Epoux immaculé de l’épouse souillée par le péché comme tant de mystiques médiévaux l’avaient pressenti : S. Bernard, S. Gertrude, S. Mechtilde, S. Catherine de Sienne pour n’en citer que quelques uns. Symbole qui aussi va à la rencontre des vues pénétrantes des Pères des premiers siècles qui contemplaient dans cette eau et ce sang la source jaillissante de la grâce, et en particulier de la grâce sacramentelle, grâce du baptême et grâce de l’eucharistie. Ezéchiel l’avait prophétisé : du côté du Temple jaillira une source qui, devenue torrent, s’en ira assainir les eaux stériles de la Mer Morte et donnera à la vie de foisonner à nouveau.

La transfixion du Cœur du Christ sur la croix est le signe de la surabondance de l’amour de Dieu pour les pécheurs. Tout était achevé, pouvait-on penser, lorsque Jésus avait incliné la tête et remis l’Esprit. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis : Jésus venait de donner sa vie en sacrifice pour les péchés de la multitude. Tout était donc achevé. Et pourtant la Providence divine, se servant de la cruauté des hommes, montra que Dieu allait encore plus loin que la mort dans la livraison de son Fils entre les mains des pécheurs : il permit que fût ouvert ce Cœur, symbole de son amour pour le monde, pour que soit manifestée la surabondance de son amour de Père ; symbole aussi de son intimité avec le Fils, pour que cette intimité fût donnée en partage à tous ceux qui contempleraient un jour ce Cœur.

La transfixion du Cœur de Jésus révèle les flots de miséricorde qui jaillissent des entrailles de Dieu pour ses enfants égarés, et en même temps, elle indique la voie pour accéder à cette intimité trinitaire. L’ouverture du Cœur du Christ est d’abord le signe que le salut se communique à celui qui s’approche de lui dans l’amour, et qu’il se communique par l’Esprit Saint qui infuse en nos cœurs la grâce sanctifiante. Nous lisons en effet en S. Jean : Jésus, debout, s’écria : “Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi !” Comme dit l’Écriture : Des fleuves d’eau vive jailliront de son cœur. Il disait cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui (Jn 7, 37-38). Mais si le Christ déverse à pleins flots la miséricorde divine sur ceux qui le contemplent transpercé, il invite les mêmes à entrer dans son Cœur, comme la colombe du Cantique qui vient se blottir dans les fissures du rocher. Car ce rocher, c’était déjà le Christ dira S. Paul (1 Cor 10, 4). Ce rocher fendu, qui rappelle celui que frappa Moïse au désert et qui laissa s’écouler l’eau qui allait étancher la soif du peuple et le sauver ainsi de la mort. La blessure du Cœur est la porte d’entrée dans le mystère de l’amour de Dieu pour les pécheurs auquel le Christ veut nous faire participer et dont S. Paul a exploré la longueur et la largeur, la hauteur et la profondeur comme l’épître nous le rappelle. Et à cet égard le culte du S. Cœur trouve son prolongement et son couronnement dans l’institution de la fête de la Divine Miséricorde, sur les instances de S. Faustine Kowalska. Il est la visibilité, dans la chair du Fils, du dessein rédempteur qui anime la Trinité tout entière. Dessein auquel nous sommes invités à prendre part : en entrant dans le Cœur transpercé, nous sommes appelés à coopérer au salut de nos frères, pas seulement à nous reposer en lui. C’est ce que Jésus fait comprendre à S. Marguerite-Marie : Donne-moi ce plaisir de suppléer aux ingratitudes des hommes autant que tu pourras en être capable. Le regard de l’homme qui se tourne vers Dieu dans l’adoration rencontre celui de Dieu qui, riche de miséricorde, se penche vers nos frères prostrés, gisant à l’ombre de la mort. Pie XII, dans l’encyclique qu’il a consacré à ce mystère, Haurietis aquas, commente : Le culte du Sacré-Cœur de Jésus, dans sa nature intime, est le culte de l’amour dont Dieu nous a aimés par Jésus, en même temps qu’il est l’exercice de l’amour que nous portons nous-mêmes à Dieu et aux autres hommes (HA 70).

Le culte du Sacré-Cœur est ainsi un résumé saisissant du double commandement de l’amour dont l’Eucharistie est sacramentellement le signe le plus éloquent. C’est pourquoi, Jésus demanda à S. Marguerite-Marie de faire célébrer une fête particulière le vendredi dans l’octave du S. Sacrement pour honorer son Cœur, en communiant ce jour-là, et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable. La participation à l’œuvre du salut, accomplie une fois pour toutes par le Christ Tête au Calvaire, mais continuée dans l’histoire par son Corps ecclésial, s’exprime par l’esprit de réparation attaché au culte du Sacré-Cœur, esprit qui a présidé à l’érection de la basilique du Vœu national à Montmartre, comme vous le savez tous. Voici le Cœur qui a tant aimé les hommes et qui n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes. La Passion du Christ se poursuit dans son Corps total qu’est l’Eglise, et cela durera jusqu’à la fin des temps comme l’a expressément rappelé le Catéchisme de l’Eglise Catholique. Réparer, cependant, c’est faire siens les sentiments qui furent ceux du Christ Jésus, c’est s’unir à la Miséricorde, en ne faisant plus qu’un avec Celui qui en est la source et l’instrument, le Christ lui-même. C’est, comme le dit S. Thérèse de l’Enfant-Jésus, se tenir en esprit au pied de la Croix.

L’image du Cœur transpercé en lequel l’âme vient se réfugier pour y être transformée exprime la vitalité et la fécondité de cet amour partagé, de ces épousailles de l’âme avec le Verbe, comme disait S. Bernard, où se réalise l’union des volontés, et qui s’opère dans l’eucharistie et dans son prolongement qu’est l’adoration. Eucharistie et charité, S. Sacrement et S. Cœur : le lien, finalement, c’est le prêtre. Le sacerdoce, en effet, disait le S. Curé d’Ars, c’est l’amour du Cœur de Jésus. Que le prêtre, en contemplant le S. Cœur et en tenant dans ses mains le S. Sacrement, se souvienne, dans son désir de répandre la Bonne Nouvelle, que seul l’amour est digne de foi. A un monde qui doute de pouvoir aimer en vérité, à un monde calculateur et égocentré, le Christ, dans ses mystères que célèbre l’Église, vient rappeler la vocation qui est adressée à tout homme : image d’un Dieu trinitaire, communion d’amour, l’homme ne trouvera le bonheur que s’il accepte de se risquer et de se perdre, à l’image du Fils de Dieu qui se livre pour nous. L’image symbolique du Cœur de Jésus nous indique la voie du bonheur, aussi bien en ce monde que dans l’autre. Elle l’indique à chaque homme en particulier, elle l’indique aussi aux sociétés et c’est pourquoi frapper notre drapeau du S. Cœur, c’est rappeler que le christianisme est la seule voie par laquelle une société politique peut s’accomplir avec bonheur, c’est rappeler aussi que ce que l’on demande à une société politique, ici-bas, c’est de s’effacer en servant la destinée surnaturelle, transcendante, de chacun de ses membres. On en profitera pour se rappeler, au lendemain de ces élections, que ministre signifie d’ailleurs serviteur. Et du coup on priera, sans non plus se faire trop d’illusions….

Trinité  A 2017   

La fête de la Trinité, c’est un peu pour nous, les chrétiens, la fête de la différence. Et pour commencer, la fête de notre différence : c’est par l’affirmation que Dieu est Trinité que nous nous différencions des autres croyants, des juifs et des musulmans en particulier. La spécificité chrétienne, c’est que le Dieu unique est en même temps communion de trois Personnes, « égales en majesté » comme le soulignera la préface. Sommes-nous vraiment conscients de cela ? Ne gardons-nous pas une mentalité de païens ? Où Dieu demeure un être mystérieux et lointain, parfois menaçant, bref un mot de quatre lettres qui nous intimide ? Ne tendons-nous pas à nous aligner sur les religions inventées par les hommes, tout simplement parce que nous ne faisons pas vraiment d’effort pour entrer dans l’intimité de Celui qui est venu jusqu’à nous pour nous révéler son identité et nous inviter à la partager ?

La liturgie pourtant nous y introduit. Nous entrons dans la prière par le signe de la croix : nous ne nommons même pas le nom de Dieu mais celui des Personnes qui le constituent. Juste après, à la messe, le prêtre accueille les fidèles en reprenant ces paroles de S. Paul que nous venons de lire : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion du Saint-Esprit soient toujours avec vous ». Chacune des oraisons de la messe se termine par une formule trinitaire. Chacun des psaumes de la Liturgie des heures s’achève par une louange à la Trinité. La Trinité n’est donc pas quelque chose de secondaire dans notre foi. Le Credo que nous allons réciter a lui-même une structure trinitaire car ce qui concerne l’Eglise se rattache aux trois Personnes prises ensemble. Nous devons être fiers de cette spécificité de la foi chrétienne, nous devons être fiers de notre différence. Nous devons la poser comme pierre angulaire de tout l’édifice de notre vie chrétienne.

Je parlais tout à l’heure de fête de la différence. Faisons un pas de plus. Le dogme de la Trinité nous montre que la différence existe même en Dieu. Le Dieu unique est un, certes, mais il n’est pas monolithique pour autant. Ce n’est pas un être solitaire. Ce n’est pas comme l’homme lorsqu’il veut s’égaler à Dieu. L’homme qui se prend pour Dieu, l’homme qui récuse toute dépendance vis-à-vis de Dieu, sombre vite dans la solitude. Car l’orgueil éloigne les autres de soi. Le péché conduit à la solitude un être qui est fait pour la communion, et par là il le conduit à la mort. Mort de l’âme, mort du corps : il suffit d’avoir fréquenté l’hôpital pour s’en rendre compte. Le péché originel est suicidaire. Dieu, lui, est à la fois un et plusieurs. Il ne s’ennuie donc jamais dans son éternité. La différence existe en lui : le Père engendre le Fils. Mais cette différence n’est pas conflit, elle est harmonie. Le Fils est la « parfaite expression du Père, l’effigie de sa substance » (Hb 1). Le Fils se reçoit du Père et lui renvoie son image. Cette harmonie a un nom : c’est le Saint-Esprit. Qu’est-ce que la Trinité ? L’Un (le Père), l’Autre (le Fils), et l’Unité de l’Un et de l’Autre (le S. Esprit). Ce qui caractérise le Dieu des chrétiens, c’est que la différence est ressaisie dans l’unité sans être supprimée. Ce qui caractérise donc la Trinité, c’est la communion. Cette harmonie dans la différence a un autre nom : c’est l’Amour. C’est pourquoi saint Jean dit que Dieu est Amour.

Peut-être certains pensent-ils que tout ceci est coupé de la vie, abstrait. Qu’ils se détrompent ! C’est une question qui revient souvent, et pas seulement par pure curiosité, mais pour résoudre des difficultés concrètes. Dans la prière par exemple. Qui faut-il prier ? Dieu, ou chacune des Personnes, ou les trois ensemble ? La question de la Trinité surgit dès qu’on essaie de vivre un tant soit peu sa foi. Revenons à la prière. Le prière est une aventure, c’est aussi un cheminement, une quête. Au début, normalement, c’est la personne de Jésus qui retiendra notre attention : on voit Jésus vivre sous nos yeux dans les évangiles. Peu à peu on entre dans le mystère de sa personne, on découvre son identité réelle : le Fils de Dieu venu dans le monde pour donner accès au Père. On s’aperçoit alors qu’il y a un Père, un Père devant qui Jésus s’efface. Notre prière, tout en ne cessant d’emprunter le chemin qu’est Jésus, trouvera son terme dans le Père. Et enfin on comprend qu’on n’aurait jamais pu dire que Jésus est Seigneur sans l’action du Saint-Esprit. On comprend alors que Jésus s’étant fait notre frère nous devenons par adoption fils de son Père. Relisez le chapitre 8 de l’épître aux Romains : c’est le manuel de la prière du Nouveau Testament. C’est l’Esprit Saint qui « nous apprend à prier comme il faut », c’est l’Esprit Saint qui « nous pousse à dire : Abba, Père ! ». Bref, c’est lui qui nous fait prier. Je m’arrête là. Ce n’était qu’un exemple pour montrer à quel point ce dogme apparemment si éloigné de nos préoccupations est finalement capital dès qu’on commence à se comporter comme chrétien.

J’esquisserai cependant un autre exemple. Je disais tout à l’heure que ce qui caractérisait le Dieu des chrétiens, c’est que la différence interne est ressaisie dans l’unité sans être supprimée. Tiens donc ! Ne serait-ce pas une clef pour comprendre la structure de notre monde créé ? Pour comprendre par exemple l’irréductible altérité de l’homme et de la femme et leur complémentarité, pour comprendre la diversité des Eglises locales et pourtant leur unité autour de celle de Pierre, et donc de Rome, bref pour comprendre la diversité partout à l’œuvre dans la création et pourtant compatible avec l’unité, ce qui fait sa beauté.
Concluons. Que dire de plus sinon ceci : la Trinité, c’est notre chez-nous, c’est le milieu dans lequel nous vivons. Nous sommes tombés dedans le jour de notre baptême. Ce jour-là, nous avons été accueillis une fois pour toutes dans la communion d’amour infini qu’est la Trinité. Depuis ce jour-là notre vie trinitaire se confond avec notre vie tout court. Quoi de plus naturel que d’en parler de temps à autre…

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Trinité 2017

 La confession du mystère de la Trinité prolonge et renouvelle la singularité de la foi biblique en même temps qu’elle sauve, au tribunal de la raison, l’affirmation du monothéisme. Pour finir elle donne une profondeur inégalée à notre vision de l’être humain.

La singularité de la foi biblique tout d’abord. Si nous relisons à grands traits l’histoire de la Révélation, qu’y voyons-nous ? l’insistance obstinée d’Israël à proclamer l’unicité de Dieu, en même temps que sa difficulté à y croire vraiment. A l’origine, les peuples de l’Antiquité croient à une pluralité de divinités. Si d’aventure un clan ou une tribu met sa foi en une divinité unique, tutélaire – comme ce sera le cas d’Abraham et de sa descendance –, cela ne l’empêche pas le plus souvent de croire que son dieu protecteur entre en concurrence avec les dieux des autres peuples et doive faire ses preuves face à eux. La Bible est remplie de ces rivalités où la foi du peuple oscille entre son Dieu et les dieux des voisins. Car il n’y a pas que les oignons, en Egypte, pour séduire le cœur des Hébreux : le culte magnifique de cette civilisation supérieure ne pouvait que les fasciner. Il faudra que Moïse leur fasse comprendre que leur évasion à travers le désert et leur installation en Canaan sont une preuve à la fois de l’amour et de la puissance du Dieu qui s’était révélé à lui sous le nom déconcertant de Je-suis au Buisson Ardent. Mais la remarque de l’évangéliste au moment de l’Ascension du Seigneur, qui introduit notre passage d’aujourd’hui – certains eurent des doutes – ne cessera retentir tout au long de l’Histoire Sainte. Doutes que ne cessèrent de combattre les prophètes. Souvenons-nous, par exemple, de la résistance acharnée d’Elie à la diffusion des cultes païens, lorsqu’il mit en demeure le peuple de choisir entre Yahvé et Baal sur le Mont Carmel. C’est dans le 1er Livre des Rois, un véritable morceau d’anthologie. Isaïe stigmatisera, lui aussi avec ironie, ces faux dieux qui ne sauvent pas, les néants des nations païennes. Les prophètes du temps de l’exil à Babylone vont faire comprendre au peuple que les épreuves, individuelles ou collectives, ne sont pas des signes de la faiblesse de Dieu mais les conséquences de l’infidélité du peuple. Ainsi, progressivement, la foi d’Israël va s’épurer pour finir par reconnaître, à l’époque de Jésus, et notamment dans le pieux milieu des pharisiens, la seigneurie absolue du Seigneur sur tout l’univers. Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton cœur : le Seigneur est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre, et il n’y en a pas d’autre (Dt 4, 35).

Mais voici donc qu’au moment précis où Israël a péniblement fini par reconnaître l’unicité de Dieu, Jésus lui annonce que ce Dieu unique est trois. Jésus se présente en effet comme le Fils bien-aimé d’un Dieu qu’il nomme son Père – au bord du Jourdain, sur la montagne de la Transfiguration –, il se dit envoyé par lui avec tout pouvoir. Il s’affirme donc comme Fils, possédant par génération la nature même de Dieu, ne faisant qu’un avec lui. Plus encore, il promet que lui et son Père enverront un Esprit Saint (donc divin), issu d’eux, destiné à conférer aux croyants l’adoption filiale. On comprend la réaction des pharisiens : l’enseignement de Jésus sur Dieu leur semble retourner à ce polythéisme qui a toujours constitué la tentation d’Israël. Et pourtant, comme disent les critiques littéraires : lectio difficilior, lectio potior : la meilleure lecture est souvent la plus difficile. C’est parce qu’il tient simultanément l’affirmation de l’altérité en Dieu et celle de son unicité que le christianisme peut prétendre à la vérité. La contradiction apparente de la tri-unité de Dieu est le signe de son authenticité. Au premier abord, en effet, elle rend les choses plus difficiles à croire. C’est ce que juifs et musulmans ne cessent de nous reprocher. Pour ces derniers, nous sommes des « associationnistes » : nous associons au Dieu unique deux créatures, des faux dieux, Jésus et Marie. C’est ce que les unitariens, nés du protestantisme anglican et héritiers de l’arianisme, vont diffuser en occident, aujourd’hui encore avec les prétendus « Témoins de Jéhovah », qui, en niant la divinité et du Fils et de l’Esprit, nient finalement la trinité divine.

En fait, l’affirmation de la tri-unité de Dieu, et j’y insiste, est la seule manière de sauver le monothéisme, de lui rendre vraiment honneur, devant le tribunal de la raison. Si Dieu en effet est unique, et solitaire dans son unicité, on ne voit absolument pas pourquoi il y aurait une Création, un cosmos, c’est-à-dire autre chose que lui. L’autre, comme catégorie, n’a aucune valeur. Et pourtant nous constatons que le monde existe, distinct de Dieu, contre ce qu’affirme le panthéisme. Pourquoi ? Serait-ce que Dieu s’ennuie dans le ciel, qu’il ait besoin des hommes ou du cosmos pour être heureux ? Non, bien sûr. Si Dieu a besoin d’autre chose que lui, c’est qu’il n’est pas Dieu. Ou alors serait-ce que Dieu crée par pur caprice, en vertu de son prétendu arbitraire ?  Le monde serait alors absurde, dénué de toute raison. C’est l’erreur où sont tombés tant de nihilistes.

Alors pourquoi Dieu cherche-t-il quand même à poser le monde dans l’existence et à entrer en relation avec lui ? Ne serait-ce pas justement parce qu’il possède en lui un penchant pour l’altérité ? Et que l’altérité qui est en lui est la raison de l’altérité qui existe entre lui et ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire le monde, et nous les hommes en particulier ? Le monde a désormais une raison d’être, le monde n’est plus absurde, il devient une réplique, créée, du Verbe engendré de toute éternité. Et cette raison d’être, vous l’aurez compris, c’est l’amour insondable du Père et du Fils, ce que Racine appelle joliment leur nœud divin qui, sous le nom de grâce, devient le nœud qui unit le monde à Dieu.

 C’est bien ce que suggère le dogme de la Trinité. Dieu est une communion de Personnes à ce point unies dans l’amour qu’elles ne font qu’un. C’est parce qu’il est communion d’amour que Dieu veut entrer en relation avec nous : pour établir avec nous ce qui existe déjà en lui. Ainsi sans cesser d’être le Dieu saint, transcendant, absolu, Dieu devient pour nous un proche, notre Père. Et cela par Celui qui s’est rapproché de nous au point de revêtir notre nature : le Fils qui s’est fait homme. C’est bien ce qu’exprime la dernière ligne de notre évangile : Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Nous retrouvons l’expression Je-suis qui désigne Dieu dans sa transcendance : Jésus est réellement ce Dieu-là. Mais il est aussi Dieu avec nous, l’Emmanuel de la prophétie de l’Incarnation. Le texte original, grec, nous permet même d’aller plus loin puisque l’ordre des mots est le suivant : je-avec-vous-suis. Nous sommes donc inclus dans l’être même de Dieu. Telle est la magnifique destinée qui s’offre à nous par la révélation du mystère de la Trinité : parce que Dieu est Trinité, chacun de nous est appelé à entrer dans cette communion d’amour et à y occuper la place du Fils pour vivre du Père par l’action de l’Esprit Saint. Oui, nous pouvons vraiment nous écrier avec S. Paul : Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables !

La tri-unité de Dieu nous concerne donc au premier chef. Cessons de dire que ce dogme est compliqué et inutile comme on l’entend souvent dire. Bien au contraire, ce dogme nous explique le pourquoi de notre existence : nous existons comme êtres uniques, substantiels, différenciés, comme vis-à-vis de Dieu, et en même temps comme êtres sociaux, désireux de communion, appelés à l’unité, parce que Dieu intègre en lui l’altérité et qu’il la ressaisit dans l’unité de sa nature. Le dogme de la Très Sainte Trinité est la lumière la plus éclairante sur le mystère de l’être humain. C’est parce que nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de la Trinité que nous sommes appelés à l’amour, cet amour qui a été versé dans nos cœurs par la grâce du Saint-Esprit pour reprendre les paroles de S. Paul dans l’épître d’hier.

Trinite 2017

Pentecôte A 2017   

Dimanche dernier, les Ac nous montraient les disciples priant au Cénacle autour de Marie. Marie a une affinité avec l’Esprit Saint: elle l’attire. La Pentecôte est comme une nouvelle Annon-ciation. Le jour de l’Annonciation, par le don de l’Esprit, Marie concevait la Tête du Corps, le Christ. Aujourd’hui on pourrait dire qu’à sa prière sont conçus les membres de ce même corps. Ma-rie est Mère de l’Eglise comme elle a été Mère du Christ, en un certain sens.

C’est l’Esprit qui met les apôtres à la porte du Cénacle et les jette sur les routes du monde, avec une assurance tranquille, eux qui ne sont ni des génies (pour la plupart de pauvres pêcheurs de Galilée) ni des héros (que l’on pense à Pierre et à ses compagnons le soir du Jeudi saint). Et voici que ce même Pierre, au début des Ac, va s’adresser avec assurance à ceux dont il se cachait encore quelques jours auparavant.

L’expérience de l’Esprit Saint qu’ils font au matin de la Pentecôte affermit la foi pascale ti-mide des apôtres en la puissance du Christ ressuscité. Ils ont fini par admettre que Jésus est vivant, qu’il est plus fort que la mort, mais ils hésitent encore à proclamer cette Bonne Nouvelle. L’Esprit Saint vient les embraser. Il leur donne une foi totale, une foi divine. Désormais ils ne croiront plus à cause de leur propre expérience personnelle, humaine, liée à leurs facultés d’appréhension du réel (voir, toucher, recevoir le témoignage des autres,…), ils croiront en vertu du S. Esprit qui leur a été donné et qui, sans l’annuler, transfigure leur expérience. Frères, s’écriera S. Paul, sans l’Esprit Saint personne n’est capable de dire: ‘Jésus-Christ est Seigneur’ (2e lecture).

 Le rôle de l’Esprit Saint, c’est de nous ouvrir les yeux. Nous ouvrir les yeux de la foi. L’Es-prit Saint passe pour un inconnu, un absent. C’est normal: l’Esprit ne se met pas en avant: Il vous fera ressouvenir tout ce qui vient de moi dit Jésus. L’Esprit Saint, dans sa mission terrestre, est moins un quelque chose qui nous serait donné à voir qu’un ce par quoi s’accomplit quelque chose en nous. On entre dans le mystère de l’Esprit Saint quand on saisit qu’il est insaisissable et plus encore quand on saisit qu’il est Celui par qui on est saisi. L’Ecriture témoigne de ce caractère insai-sissable de l’Esprit quand elle le compare à une colombe (Mc 1), à un souffle (Jn 3), à de l’eau vive (Jn 4 ou 9), à des langues de feu (Ac 1). L’Esprit nous pénètre, il est destiné à nous prendre sous son emprise, à nous transformer de l’intérieur, à nous habiliter à reconnaître Dieu sous un jour nou-veau, adapté à ce qu’il est réellement.

Il est celui par qui nous pouvons proclamer que Jésus est Seigneur (1 Cor 12, 1 Jn 4). Il est Celui par qui le Père a ressuscité Jésus d’entre les morts (Rm 8). Il est Celui par qui nous pouvons nous écrier Abba, Père (Rm 8). Il est celui par qui nous pouvons apprendre à prier comme il faut (Rm 8). Il est Celui par qui nous sommes introduits dans la vérité tout entière (Jn 16). L’Esprit Saint nous introduit dans un dynamisme. Car cette Vérité est une Personne, le Christ, qui est aussi le Chemin et la Vie. L’Esprit nous contraint à un exode perpétuel: nous dépouiller de l’homme an-cien et de ses convoitises pour revêtir l’homme nouveau. L’Esprit est présent partout, mais discrète-ment. C’est par lui que nous reconnaissons Jésus comme notre Sauveur. Il est l’Amour du Père et du Fils qui devient le moteur de notre vie. L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Es-prit Saint qui nous fut donné (Rm 5,5). Que ce même Esprit nous garde à jamais dans la joie du Christ ressuscité.

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Pentecôte 2017

Avec la solennité de la Pentecôte, que prolonge son octave, s’achève le temps de l’Ascension qui lui-même prolonge le temps de Pâques. Réfléchissons encore un instant à la signification de ce temps privilégié de 50 jours qui court du matin de Pâques au matin de la Pentecôte, solennité elle-même dotée d’une octave qui nous permet de mieux explorer toute la richesse que l’envoi de l’Esprit Saint recèle pour nous. Qu’est-ce qui fait l’unité de tout ce temps privilégié ? Les textes de ce jour nous mettent sur la voie : c’est le don du Saint-Esprit. Dans l’évangile, Jésus annonce son départ et promet à ses disciples un autre « Défenseur » : l’Esprit Saint, qui sera envoyé par le Père sur la demande du Fils. Qui dit Esprit Saint, c’est-à-dire Esprit du Père et du Fils, dit par là même présence de la Trinité tout entière. Ces temps nouveaux qu’inaugure la résurrection du Christ sont placés sous le signe de la Trinité. C’est ce que dit S. Paul aux Romains, parlant de « l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts ». Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts est évidemment le Père. Il l’a fait par le moyen de l’Esprit. Toute la Trinité est donc engagée dans la résurrection, cette pierre de fondation de notre foi. La liturgie ne s’y est pas trompée qui célèbre la S. Trinité en l’octave de la Pentecôte.

 Pourquoi ai-je parlé de temps nouveaux ? Parce que ces 50 jours constituent comme le temps de gestation de l’Église dans le sein de la Trinité. Jésus ressuscité prépare ses disciples à son départ en les fortifiant dans la foi, don de l’Esprit. Jésus enracine, plante l’Église sur terre. Avec l’apparition de l’Église commence une période radicalement nouvelle qui ne prendra fin qu’avec la récapitulation de toutes choses dans le Christ. Le Christ est ainsi l’Alpha et l’Oméga de l’Église, son commencement et sa fin, son principe et son terme. C’est ce qui est gravé le cierge pascal, désormais éteint. Mais dans l’intervalle, c’est l’Esprit Saint qui est à l’œuvre. Cet Esprit qui ne cesse de rassembler l’Église en un seul Corps, à travers les âges. Ce rôle privilégié de l’Esprit dans la constitution de l’Église apparaît particulièrement dans le temps pascal. Peut-être avez-vous remarqué que le Saint Esprit est donné à deux reprises. La première fois au soir de Pâques. S. Jean rapporte que Jésus étant apparu à ses disciples, il souffla sur eux et dit : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ». La seconde fois, c’est 50 jours après : c’est le texte de S. Luc que nous venons de lire. Quel est le sens de ce double don de l’Esprit ? Au soir de Pâques, l’Esprit est donné pour la rémission des péchés. Or qu’est-ce qui remet les péchés dans l’Église ? C’est bien évidemment le sacrement du baptême, auquel s’ajoute celui de la réconciliation en cas de rechute. Au matin de la Pentecôte, l’Esprit est donné pour annoncer la résurrection du Christ. Or qu’est-ce qui dans l’Église permet l’annonce courageuse de la foi ? C’est bien évidemment le sacrement de la confirmation. Ces deux sacrements – baptême et confirmation – constituent le point de départ de la vie chrétienne. Ils sont les sacrements qui, avec l’eucharistie, donnent la vie du Christ et la font croître. Car l’Esprit donne la vie. S. Paul y insiste assez : c’est l’Esprit du Christ ressuscité qui habite en nous depuis le baptême et opère par la confirmation. C’est cet Esprit dont Jésus nous dit en S. Jean qu’il nous enseignera toutes choses et nous fera souvenir de tout ce qu’il a dit.

Il est donc capital de prendre conscience de la présence en nous de l’Esprit Saint. Il est certes discret comme un souffle. Nous avons donc à cultiver un peu d’intériorité pour redécouvrir sa présence et nous mettre à son écoute. C’est lui le Maître intérieur qui nous explique tout. Certains diront que le christianisme est compliqué, son vocabulaire hermétique et sa morale invivable. Je dirais tout d’abord que le vocabulaire de l’Église est moins compliqué que celui du golf ou de l’informatique, qui eux utilisent une langue étrangère, qu’en plus ils malmènent. Mais je dirais surtout que nous avons, si besoin était, un Traducteur, un Interprète : précisément l’Esprit Saint. C’est lui qui enseigne les « tout-petits » et leur révèle les choses cachées « aux sages et aux savants », eux qui ne se mettent pas à son écoute. C’est parce que depuis toujours la Vierge Marie s’est laissée conduire par l’Esprit qu’elle est l’archétype de la sainteté chrétienne. D’ailleurs Marie attire l’Esprit Saint comme le miel attire les abeilles. L’Esprit la prend sous son ombre au jour de l’Annonciation et lui donne d’enfanter le Christ. A la Pentecôte, on nous dit que Marie était en prière au cénacle avec les disciples lorsque l’Esprit fit irruption. Marie enfante alors l’Église. Sous l’action de l’Esprit Saint, Marie a enfanté d’abord le Christ, Tête de l’Église, puis son Corps ecclésial. C’est pourquoi nous pouvons l’appeler notre Mère. Marie est Mère du Christ et Mère de l’Église. Ce qui complique un peu les choses, c’est notre péché : il ternit le visage de l’Église. Mais pourquoi y a-t-il péché dans nos vies ? Parce que nous ne cherchons pas à écouter l’Esprit Saint et à vivre selon ce qu’il nous enseigne. Nous n’osons pas faire cette espèce de spéléologie spirituelle qui consiste à descendre au plus profond de notre cœur là où le Saint Esprit réside, là où toute la Trinité réside par le Saint Esprit. « Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » dit S. Paul. Et il ajoute qu’il ne s’agit pas d’un esprit de servitude mais d’un esprit de liberté qui fait de nous des fils. C’est l’Esprit Saint qui suscite en nous la prière. Benoît XVI, dans l’un de ses textes, nous disait que par la liturgie, qui est l’œuvre du Saint Esprit dans l’Église, nous participons au dialogue intime de la Trinité avec elle-même. « Poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant ‘Abba’, Père ». Puissions-nous, en ces jours de pèlerinage, nous gorger de sa présence, pour livrer, avec le discernement qui s’impose et qu’il aiguise en nous, les combats nécessaires, y compris ceux qui regardent la société tout entière et finalement entrer tous dans cette familiarité qui règne entre le Père et le Fils grâce au don de l’Esprit !

ei pentecote 2017