Les Homélies de l’abbé Eric Iborra


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Homélie d’adieu : Saints Pierre et Paul

http://saint-eugene.net/ss-pierre-paul-2019-adieux/ Homélie d’adieu – Saints Pierre et Paul

Isaïe 49, 1-7 ; Luc 1, 57-68

Nativité de St Jean Baptiste Lundi 24 juin

Il y a exactement 30 ans, le cardinal Lustiger m’ordonnait prêtre avec six autres diacres. C’était un 24 juin, fête de la Nativité de S. Jean-Baptiste, mais ce samedi-là, en raison de l’ordination, la messe choisie était celle les SS. Apôtres Pierre & Paul. Je m’apprêtais célébrer cet anniversaire dimanche prochain avec toute la paroisse lorsque l’annonce de ma nomination à S. Roch m’a incité à en faire plutôt une messe d’adieux, autour des figures de S. Pierre et S. Paul que nous retrouverons alors.

C’est donc encore une fois la figure de S. Jean-Baptiste qui va inspirer mes réflexions sur la route qui m’a conduit au sacerdoce et sur les années où je l’ai exercé. A vrai dire, j’ai toujours été frappé par la figure du Précurseur, qui se décentre de soi, lui vers qui tout le monde vient, pour montrer le Christ, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », le Chemin qui conduit au Père des miséricordes. « Il faut qu’il croisse et que moi je diminue » (Jn 3, 30), dit-il à ses disciples, tentés de voir en lui le Messie. Jean-Baptiste est ainsi, par le témoignage de sa vie, le modèle de tout apôtre : faire grandir le Christ dans le cœur de ses disciples tout en s’effaçant lui-même. Cette attitude trouve dans le sacerdoce sa plénitude puisque le prêtre, surtout dans la liturgie, prête toute sa personne au Christ, au point même de coïncider avec lui dans l’acte sacramentel. Le prêtre doit être transparent, devenir une anima ecclesiastica, selon la belle expression des Pères, un être qui ne fait plus qu’un avec l’Église. Le prêtre doit mettre sa subjectivité au service de l’objectivité du ministère qu’il accomplit. Ce ne sont pas ses vues personnelles, aussi intéressantes soient-elles, qui importent, c’est la foi de l’Église qu’il est chargé d’exposer et de célébrer, comme n’a cessé de le répéter le théologien et pape Joseph Ratzinger.

La figure de Jean-Baptiste rappelle d’abord que le prêtre est un appelé, quelqu’un qui a été mis à part. L’introït de la messe renvoie à la vocation du prophète Isaïe : « Dès le sein de ma mère, le Seigneur m’a appelé par mon nom ». Les matines évoquent la mise à part similaire du prophète Jérémie. Mais être appelé, c’est une chose ; répondre à l’appel, c’en est une autre. Et, en ce qui me concerne, ce n’était pas gagné d’avance. Car je n’avais pas vraiment grandi dans une atmosphère de foi. Rassurez-vous, je ne vais pas vous raconter toute ma vie. Juste quelques jalons, qui m’ont conduit jusqu’ici. Et d’abord ces messes obligatoires de collège où j’ai découvert l’Eucharistie dans l’action de grâces, elle aussi obligatoire, qui suivait la communion. C’était au début des années 70, qui allaient tout emporter. Tout n’était pas gagné car mon intelligence était encore loin d’adhérer pleinement à la foi. C’est là que la rencontre inopinée de Voltaire, au lycée, produisit un effet que le vieux cynique de Ferney n’aurait probablement pas imaginé. Le cynisme de l’anthropologie des Lumières me poussa en effet à chercher ailleurs des raisons de vivre et d’espérer, et me souvenant tout à coup que j’étais baptisé, je me dis que si je voulais apprendre quelque chose sur la conception chrétienne de l’homme et de Dieu, le plus simple était sûrement d’aller à la messe le dimanche et d’écouter ce que l’Église avait à en dire. Raisonnement un peu audacieux au milieu des années 70, vous en conviendrez, mais l’architecture et les chœurs de S. Eustache, ma paroisse d’alors, firent le reste. Mon année de terminale m’apporta donc le bac et la foi. Une fois qu’instruisit davantage par la suite ma fréquentation de l’Opus Dei que celle de ma paroisse… Trois ans plus tard, une dissertation d’économie que je préparais chez moi me procura la plus vive des surprises : alors que je cherchais l’inspiration entre Keynes et Friedmann, entre le multiplicateur budgétaire et le monétarisme, il me vint soudain l’idée que je devais me consacrer tout entier à Dieu. Je me mis à tourner en rond dans l’appartement le reste de la journée et le soir venu je me rendis à l’évidence : je serai consacré au Seigneur. Premier mode d’élection, eut dit probablement S. Ignace dans ses Exercices. Je mis sagement mon projet à l’épreuve en intégrant Sciences-Po et, le service militaire accompli, trois ans plus tard, je me présentai au séminaire de Paris, me disant – entre autres choses – que j’allais devoir renoncer désormais aux voyages à l’étranger. Mais Dieu comble celui qui fait un pas vers lui au centuple, et ce dès cette vie-ci. A ma grande surprise je fus envoyé trois ans étudier la philosophie à Louvain-la-Neuve, en Belgique, auprès d’un maître exceptionnel, l’abbé André Léonard, aujourd’hui archevêque émérite de Malines-Bruxelles. Puis ce furent cinq ans de théologie à Rome, auprès de jésuites dont certains étaient remarquables tant par leur savoir que par leur exemple. Je n’en citerai que trois, devenus cardinaux : Karl Josef Becker, Albert Vanhoye et Luis Ladaria Ferrer, l’actuel préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

A mon retour de Rome, un an après l’ordination, je fus nommé vicaire dans une paroisse du 15e où, entre autres choses, je découvris le scoutisme en fondant un groupe de SUF. Période aussi où l’on me demanda d’enseigner à l’École cathédrale et au Séminaire, ce qui me valut d’avoir pour étudiants l’actuel archevêque et mon futur vicaire général. Mais pendant ce temps avait grandi en moi le désir du Carmel. Je fis un essai qui se révéla infructueux, ce qui n’alla pas sans me secouer un peu. Comme Jean-Baptiste quand, du fond de sa prison, il s’interrogea sur sa mission. Je repensai alors à la parole de Jésus à Pierre : « Quand tu seras devenu vieux – j’avais alors 40 ans – un autre te ceindra et te conduira là où tu ne voudrais aller ». Je me suis rendu compte en effet que la volonté de Dieu n’était pas celle que j’avais cru discerner. Cette parole de Jésus à Pierre ne m’a pas fait désirer alors le suprême pontificat, rassurez-vous : elle m’a simplement appris l’obéissance spirituelle. Qui se traduit souvent par l’obéissance tout court puisque je me suis retrouvé, pour une dizaine d’années, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Un ministère marqué, pour ainsi dire, par l’expérience de l’impuissance : quand Jésus guérissait les malades et ressuscitait les morts, d’un simple geste ou d’une simple parole, l’aumônier ne peut guère, désarmé, qu’accompagner les patients et consoler les familles. Un ministère aussi où l’on est témoin de l’œuvre de la grâce dans les âmes, au point même parfois que les rôles semblent renversés : il y a des patients qui nous apprennent en effet à mourir, à se déprendre de ce monde, à envisager le passage, aussi pénible soit-il, non comme une simple libération mais comme un accomplissement. Grâces soient rendues à ces âmes qui nous aident à comprendre qu’ici-bas nous sommes des étrangers et des voyageurs, à la recherche d’une patrie meilleure, celle des cieux, la Jérusalem céleste.

Avant d’aller explorer de plus près ces cieux, la Providence m’a offert une nouvelle étape dans ce pèlerinage en me conduisant ici, auprès de vous. Après l’hôpital, en effet, je me voyais mal dans une paroisse quelconque. Je fus donc comblé en arrivant à S. Eugène, paroisse atypique s’il en est, qui fut l’occasion de découvrir une terra incognita, le continent encore caché pour moi de la Tradition. Jamais je n’aurais imaginé le jour de mon ordination devoir réapprendre à célébrer la messe 18 ans plus tard ! Jamais non plus je n’aurais imaginé célébrer la messe d’envoi du pèlerinage de Chartres à l’endroit même où j’avais été ordonné 25 ans plus tôt ! Cette étape, longue de 12 ans, s’achève. J’en dirai davantage dimanche prochain lors de ma messe d’adieux.

Aujourd’hui, je repense aux paroles de Mgr Léonard lors de la messe de clôture du pèlerinage de chrétienté, il y a juste deux semaines : « Nous vivons actuellement une grande confusion en Europe sur le plan politique. Il y a aussi beaucoup de confusion dans l’Église catholique, sur des points importants, relevant de la morale et du dogme ». Lorsqu’il nous accueillit il y a presque 40 ans en Belgique, nous espérions bien sortir, jeunes séminaristes d’alors, de cette confusion qui avait fait des années 70 les « années folles » de l’Église. Lui s’y employait par son enseignement philosophique à l’Université et par son enseignement spirituel au séminaire. Le cardinal Lustiger y travaillait, en remettant de l’ordre dans le diocèse, quitte à bousculer les circuits habituels de formation. Nous espérions, avec l’enseignement ferme de Jean-Paul II en morale, secondé par le cardinal Ratzinger à la Doctrine de la foi, surmonter ces décennies de troubles.

Une photo reçue il y a quelques jours, celle de l’autel de Notre-Dame, écrasé par l’effondrement de la voûte de la cathédrale, m’a fait réfléchir. Cet autel, c’était justement celui de mon ordination. Et je me suis dis que, finalement, notre génération est tout aussi fragile que les autres, même si aucun de mes confrères ordonnés ce jour-là n’a offensé le sacerdoce. Oui, la confusion règne toujours dans l’Église, aussi bien à droite qu’à gauche, en bas qu’en haut. Serait-ce alors que la confusion est un état endémique de l’Église ? Peut-être bien, serait tenté de répondre le professeur d’histoire de l’Église que je suis à mes heures perdues. La figure de Jean-Baptiste encore une fois nous le rappelle. Au moment où le Précurseur paraît sur les bords du Jourdain la confusion règne en matière politique, avec l’occupation étrangère et les divisions qui fracturent le peuple confronté à cet état d’abaissement profond : mouvements qui vont de la résignation à la révolte, en passant par le millénarisme messianique. Au moment où Jean-Baptiste fait retentir sa parole acérée comme une épée la confusion règne en matière sociale, avec l’accroissement des injustices, où s’illustrent notamment les publicains, mais tous les puissants en général : comme bien des évêques de l’Église plus tard, il en paiera le prix – sa tête – en reprochant au roi son adultère. Au moment où Jean-Baptiste annonce le royaume de Dieu la confusion règne en matière religieuse, avec la multiplication des opinions théologiques contradictoires, sur la résurrection, le canon des Écritures ou encore les observances de la Loi. Et c’est précisément ce moment de trouble que le Verbe choisit pour inaugurer son ministère public, pour faire son entrée dans le monde. Étonnant n’est-ce pas ? Il fait de ce temps de confusion son kairos, son « moment favorable ». Moment favorable qui ne pouvait que le mener à « l’heure » annoncée à Cana : l’heure de la croix et du sépulcre.

Que le temps favorable où s’accomplit la rédemption soit concomitant à un temps de confusion, n’est-ce pas symbolique ? N’est-ce pas un enseignement laissé aux disciples, à l’Église ? N’avons-nous pas à vivre, jusqu’à la récapitulation finale, la dilatation de ce point d’orgue qu’est le Mystère pascal, où tout est accompli, dans la persistance du temps de la confusion qui caractérise le monde au pouvoir du Mauvais ? N’avons-nous pas, nous les prêtres, à faire resplendir la gloire du Ressuscité au milieu des ténèbres qui nous enserrent par les gestes sacramentels qui actualisent, dans la trame de ces temps, la victoire du Crucifié ? Intérieurement « sauvés en espérance », nous vivons de la paix du royaume inauguré dans la personne du Christ ressuscité, Tête du Corps que nous formons, l’Église ; extérieurement nous restons solidaires des convulsions de ce monde de péché dont l’agonie se fait toujours plus intense. S. Augustin (De civ. Dei 18, 51), repris par Vatican II (LG 8), disait que « l’Église avance dans son pèlerinage à travers les persécutions du monde et les consolations de Dieu »…

Telle n’est pas aussi la condition du prêtre ? Il m’est arrivé parfois d’être découragé, de pester contre le siècle et ceux qui le peuplent. Cependant, je n’ai jamais regretté mon choix initial. Je me suis même aperçu que sans lui j’aurais été probablement moins heureux. Je bénis le Seigneur de m’avoir appelé, je bénis ceux qui m’ont prédisposé, par éducation interposée, à avoir su dire oui à cet appel. Il y a un véritable bonheur à abdiquer le gouvernement de sa vie pour le remettre entre les mains du Seigneur, lui le Roi du Ciel, le Maître des rois de la terre. Et puis on espère quand même être utile, en « humble ouvrier de la vigne du Seigneur », pour reprendre une expression du cher Benoît XVI. Si on préfère une comparaison plus relevée de S. Paul, c’est « être en ambassade pour le Christ » (2 Cor 5, 20). Cela permet de tout recentrer, de tout ramener au Christ : les honneurs reçus comme les opprobres endurés. Comme l’ambassadeur, le prêtre n’est qu’un représentant, qu’un instrument. Ce que je demande, pour les années qui viennent, c’est de l’être de la manière la plus transparente possible, encore une fois en coïncidant avec l’Église, en m’effaçant en elle, même si cela signifie aussi ne rien céder sur la vérité dont elle est la dépositaire et qui est la condition du vrai bonheur des hommes. On peut parfois blesser, on peut parfois décevoir. Je sais malheureusement qu’à bien des reprises je n’ai pas été à la hauteur, et pas seulement au niveau du chant, obligeant notre organiste à faire quelques acrobaties ! Je sais aussi que le péché a obscurci le témoignage que je suis tenu de rendre. J’en demande maintenant pardon à Dieu et à ceux que j’ai offensés ici. Et pour ne pas ajouter à leurs critiques justifiées, je conclus là cette homélie déjà vraiment trop longue, retournant à ce missel vert qui vit mes premiers pas à S. Eugène. Pour terminer, je vous remercie d’être venus nombreux et parfois de fort loin pour cette messe d’action de grâce, et je me confie bien sûr à votre prière pour les années qui s’ouvrent devant moi à S. Roch !

Saint Sacrement C 2019

« Le voici le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu. D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères ». Ces deux strophes de la séquence Lauda Sion éclairent les textes de notre solennité. Nous avons d’abord entendu le livre de la Genèse nous relater l’hommage d’Abraham à ce mystérieux roi de Salem, Melchisédech, qui offre pain et vin au Dieu très haut. Pour l’auteur de l’épître aux Hébreux, la soumission du Patriarche à ce roi-prêtre sans généalogie est une figure de la supériorité du sacerdoce nouveau sur le sacerdoce ancien, puisque Aaron, descendant d’Abraham, s’incline avec son ancêtre devant celui qui annonce le Christ prêtre et roi. La liturgie ne s’y est pas trompée qui mentionne Melchisédech dans le canon (romain) de la messe. Le sacrifice offert par Melchisédech est ainsi une anticipation de l’eucharistie, par la nature de ce qui est offert (le pain et le vin) et par la personnalité de celui qui offre (le roi de paix, prêtre, sans généalogie). L’évangile de la multiplication des pains rappelle quant à lui la manne au désert et se présente encore comme une figure, comme figure de la vraie nourriture qui sauve : le corps et le sang de Jésus, nourriture partagée à la Cène, qui tire sa vertu du sacrifice offert le lendemain sur la croix. L’Eglise naissante ne s’y est pas trompée non plus qui a pris au pied de la lettre le mandat du Christ au soir du jeudi saint : « Frères, écrit S. Paul aux Corinthiens, je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur. Ainsi donc chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne ». Cette proclamation, réalisée dans un acte liturgique qui actualise le « sacrifice de communion » juif, est un acte de foi, de cette foi qui procure le salut. Le geste de communier est une proclamation muette de l’élément central du christianisme, à savoir du mystère pascal de mort et de résurrection du Seigneur. Alors, en quoi notre eucharistie, qui s’enracine dans l’antique sacrifice agraire (pain et vin offerts par Melchisédech) et pastoral (agneau immolé), l’un et l’autre convergeant dans le sacrifice du Christ – sacrifice de l’Agneau de Dieu se donnant en nourriture de salut sous les espèces du pain et du vin – peut-il constituer un viatique, être « le pain de la route » ? Les textes nous le suggèrent. Ils se caractérisent par le mouvement. Abraham s’en revient d’une campagne, d’un acte où il y a un avant et un après. Il rencontre donc Melchisédech à un moment important de son existence. De même pour la multiplication des pains : la foule s’est mise en route, elle s’est risquée en un lieu désert, lieu de toutes les pauvretés. Même chose encore pour le texte de Paul : cette fois ce n’est plus le mouvement local mais le mouvement temporel. Paul s’inscrit comme témoin en même temps que comme fondateur (par ses écrits, intégrés au canon des Ecritures) d’une tradition, c’est-à-dire d’un mouvement qui traverse l’histoire. L’eucharistie apparaît ainsi, dans ses préfigurations comme dans sa réalité, comme le sacrifice offert et la nourriture reçue d’un peuple en marche, et d’un peuple organisé. Prenons-en pour seul témoin le texte de la multiplication des pains. Jésus divise les assistants en groupes (ce qui n’est pas sans rappeler l’organisation que Moïse donne au peuple pendant l’exode). Il fait ensuite distribuer les pains par ses disciples, signifiant ainsi la médiation que les successeurs des apôtres allaient avoir à assumer dans la célébration de l’eucharistie.

Une image parfois vaut mieux qu’un long discours. Alors, sans plus de détour, transportons-nous en esprit à Rome, au jeudi qui suit la Trinité. En cette fin d’après-midi l’ombre de la basilique Saint Jean de Latran, cathédrale de l’Eglise de Rome, s’étire sur l’esplanade où sont massés les fidèles : Romains, étrangers résidant à Rome, pèlerins. Le Saint Père, seul à l’autel dressé en plein air, préside la messe du Corpus Domini. Autour de lui, des évêques, des prêtres, des fidèles du monde entier. Prise de conscience de l’unité de l’Eglise et de la place centrale qu’y occupe l’eucharistie. L’Eglise trouve son unité dans l’unique corps de Jésus mort et ressuscité et la contemple dans la personne de l’évêque de Rome, chargé de rendre visible la communion de toutes les Eglises particulières. L’Eglise n’est pas en effet une fédération d’Eglises particulières. C’est une entité unique que construit l’unique sacrifice du Christ, accompli pour la multitude. Mais comment ? C’est la suite de la célébration qui va nous le montrer. Jusqu’ici il n’était point besoin d’aller à Rome pour saisir la centralité de l’eucharistie dans l’Eglise, ni pour les Romains de participer au Corpus Domini pour se convaincre de l’unité de cette même Eglise à travers la personne de leur pontife. Ce que notre célébration montre en plus, c’est le dynamisme de l’Eglise. L’Eglise n’est pas quelque chose de statique. C’est un organisme vivant que l’eucharistie met en mouvement. Après la célébration de la messe commence en effet la procession. Où il apparaît clairement que l’Eglise n’est pas une foule désordonnée, même en Italie, mais un peuple, c’est-à-dire un ensemble structuré. L’Eglise n’est pas un rassemblement amorphe. Elle a une forme : c’est « une armée rangée en bataille » comme dit le Cantique des Cantiques. Cette forme, c’est la hiérarchie qui la lui donne. La hiérarchie est comme le squelette du corps, l’ossature sur laquelle se greffent les muscles. Là encore c’est clair. La foule se met en marche alors que décline le jour. Elle entoure le clergé. Au centre, sous le dais que portent douze diacres, au milieu d’évêques et de cardinaux, le Pape. Le Pape qui s’efface devant le Christ : le Pape qui porte l’ostensoir au centre duquel trône l’humble blancheur de l’eucharistie. Le Pape se tient sous le Christ. Il lui prête ses bras, son corps. Il n’est que le Vicaire, le serviteur du Christ. L’Eglise a un centre, un chef, une origine : le Christ. Jésus qui se fait « viatique » pour accompagner son peuple en marche. Car cette assemblée en fête marche. Elle marche en chantant, dans l’allégresse. Ainsi l’Eglise traverse les siècles, subissant les contradictions de ce monde sans que sa joie puisse lui être retirée puisque son Epoux ne la quitte jamais. L’Eglise marche parce qu’elle n’a pas « ici-bas de demeure fixe ». Mais cette marche n’est pas une errance comme jadis celle d’Israël au désert. Elle est finalisée. L’Eglise avance en montant. Car la procession emprunte la Via Merulana qui aborde bientôt l’Esquilin et en gravit les pentes. La marche de l’Eglise dans l’histoire est une ascension, une ascension qui a un but. Au sommet de la colline s’élève, majestueuse, la basilique Sainte Marie Majeure, le sanctuaire marial par excellence de Rome. La mosaïque absidiale montre la Dormition et le Couronnement de la Vierge dans les cieux. La procession eucharistique s’approche de Sainte Marie Majeure et les vieux cantiques populaires dédiés à la Vierge se mêlent aux chants eucharistiques. Marie est au terme du pèlerinage de l’Eglise comme nous le rappelle l’Assomption : elle est la première créature à être entrée, avec son âme et son corps, dans la gloire du royaume de celui dont elle est la mère selon la chair. Marie nous y attend. Plus, par son intercession maternelle, elle nous y attire. Ainsi notre existence humaine, à l’image de celle de l’Eglise en ce monde, est un pèlerinage. Un pèlerinage vers le royaume de Dieu où Marie déjà nous attend, un pèlerinage où le Christ-eucharistie, le Saint Sacrement, nous est donné comme aliment pour le voyage, un pèlerinage où nous guide le Vicaire du Christ avec les évêques et les prêtres qui sont chargés de nous distribuer le pain de la vie et la coupe du salut. Trois blancheurs (l’Eucharistie, Marie, le pape) qui sont autant de points de repère en cette vie divine que le baptême a inaugurée en nous.

Trinité 2019

Ce matin Mgr de Germiny conférait la confirmation à 43 personnes, de 10 à 90 ans, en ce jour où l’Église fête le propre du christianisme : la Trinité de Dieu. La confession du mystère de la Trinité prolonge et renouvelle la singularité de la foi biblique en même temps qu’elle sauve, au tribunal de la raison, l’affirmation du monothéisme. Pour finir elle donne une profondeur inégalée à notre vision de l’être humain.

La singularité de la foi biblique tout d’abord. Si nous relisons à grands traits l’histoire de la Révélation, qu’y voyons-nous ? l’insistance obstinée d’Israël à proclamer l’unicité de Dieu, en même temps que sa difficulté à y croire vraiment. A l’origine, les peuples de l’Antiquité croient à une pluralité de divinités. Si d’aventure un clan ou une tribu met sa foi en une divinité unique, tutélaire – comme ce sera le cas d’Abraham et de sa descendance –, cela ne l’empêche pas le plus souvent de croire que son dieu protecteur entre en concurrence avec les dieux des autres peuples et doive faire ses preuves face à eux. La Bible est remplie de ces rivalités où la foi du peuple oscille entre son Dieu et les dieux des voisins. Car il n’y a pas que les oignons, en Egypte, pour séduire le cœur des Hébreux : le culte magnifique de cette civilisation supérieure ne pouvait que les fasciner. Il faudra que Moïse leur fasse comprendre que leur évasion à travers le désert et leur installation en Canaan sont une preuve à la fois de l’amour et de la puissance du Dieu qui s’était révélé à lui sous le nom déconcertant de Je-suis au Buisson Ardent. Mais la remarque de l’évangéliste au moment de l’Ascension du Seigneur, qui introduit notre passage d’aujourd’hui – certains eurent des doutes – ne cessera retentir tout au long de l’Histoire Sainte. Doutes que ne cessèrent de combattre les prophètes. Souvenons-nous, par exemple, de la résistance acharnée d’Elie à la diffusion des cultes païens, lorsqu’il mit en demeure le peuple de choisir entre Yahvé et Baal sur le Mont Carmel. C’est dans le 1er Livre des Rois, un véritable morceau d’anthologie. Isaïe stigmatisera, lui aussi avec ironie, ces faux dieux qui ne sauvent pas, les néants des nations païennes. Les prophètes du temps de l’exil à Babylone vont faire comprendre au peuple que les épreuves, individuelles ou collectives, ne sont pas des signes de la faiblesse de Dieu mais les conséquences de l’infidélité du peuple. Ainsi, progressivement, la foi d’Israël va s’épurer pour finir par reconnaître, à l’époque de Jésus, et notamment dans le pieux milieu des pharisiens, la seigneurie absolue du Seigneur sur tout l’univers. Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton cœur : le Seigneur est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre, et il n’y en a pas d’autre (Dt 4, 35).

Mais voici donc qu’au moment précis où Israël a péniblement fini par reconnaître l’unicité de Dieu, Jésus lui annonce que ce Dieu unique est trois. Jésus se présente en effet comme le Fils bien-aimé d’un Dieu qu’il nomme son Père – au bord du Jourdain, sur la montagne de la Transfiguration –, il se dit envoyé par lui avec tout pouvoir. Il s’affirme donc comme Fils, possédant par génération la nature même de Dieu, ne faisant qu’un avec lui. Plus encore, il promet que lui et son Père enverront un Esprit Saint (donc divin), issu d’eux, destiné à conférer aux croyants l’adoption filiale. On comprend la réaction des pharisiens : l’enseignement de Jésus sur Dieu leur semble retourner à ce polythéisme qui a toujours constitué la tentation d’Israël. Et pourtant, comme disent les critiques littéraires : lectio difficilior, lectio potior : la meilleure lecture est souvent la plus difficile. C’est parce qu’il tient simultanément l’affirmation de l’altérité en Dieu et celle de son unicité que le christianisme peut prétendre à la vérité. La contradiction apparente de la tri-unité de Dieu est le signe de son authenticité. Au premier abord, en effet, elle rend les choses plus difficiles à croire. C’est ce que juifs et musulmans ne cessent de nous reprocher. Pour ces derniers, nous sommes des « associationnistes » : nous associons au Dieu unique deux créatures, des faux dieux, Jésus et Marie. C’est ce que les unitariens, nés du protestantisme anglican et héritiers de l’arianisme, vont diffuser en occident, aujourd’hui encore avec les prétendus « Témoins de Jéhovah », qui, en niant la divinité et du Fils et de l’Esprit, nient finalement la trinité divine.

En fait, l’affirmation de la tri-unité de Dieu, et j’y insiste, est la seule manière de sauver le monothéisme, de lui rendre vraiment honneur, devant le tribunal de la raison. Si Dieu en effet est unique, et solitaire dans son unicité, on ne voit absolument pas pourquoi il y aurait une Création, un cosmos, c’est-à-dire autre chose que lui. L’autre, comme catégorie, n’a aucune valeur. Et pourtant nous constatons que le monde existe, distinct de Dieu, contre ce qu’affirme le panthéisme. Pourquoi ? Serait-ce que Dieu s’ennuie dans le ciel, qu’il ait besoin des hommes ou du cosmos pour être heureux ? Non, bien sûr. Si Dieu a besoin d’autre chose que lui, c’est qu’il n’est pas Dieu. Ou alors serait-ce que Dieu crée par pur caprice, en vertu de son prétendu arbitraire ? Le monde serait alors absurde, dénué de toute raison. C’est l’erreur où sont tombés tant de nihilistes.

Alors pourquoi Dieu cherche-t-il quand même à poser le monde dans l’existence et à entrer en relation avec lui ? Ne serait-ce pas justement parce qu’il possède en lui un penchant pour l’altérité ? Et que l’altérité qui est en lui est la raison de l’altérité qui existe entre lui et ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire le monde, et nous les hommes en particulier ? Le monde a désormais une raison d’être, le monde n’est plus absurde, il devient une réplique, créée, du Verbe engendré de toute éternité. Et cette raison d’être, vous l’aurez compris, c’est l’amour insondable du Père et du Fils, ce que Racine appelle joliment leur nœud divin qui, sous le nom de grâce, devient le nœud qui unit le monde à Dieu.

C’est bien ce que suggère le dogme de la Trinité. Dieu est une communion de Personnes à ce point unies dans l’amour qu’elles ne font qu’un. C’est parce qu’il est communion d’amour que Dieu veut entrer en relation avec nous : pour établir avec nous ce qui existe déjà en lui. Ainsi sans cesser d’être le Dieu saint, transcendant, absolu, Dieu devient pour nous un proche, notre Père. Et cela par Celui qui s’est rapproché de nous au point de revêtir notre nature : le Fils qui s’est fait homme. C’est bien ce qu’exprime la dernière ligne de notre évangile : Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Nous retrouvons l’expression Je-suis qui désigne Dieu dans sa transcendance : Jésus est réellement ce Dieu-là. Mais il est aussi Dieu avec nous, l’Emmanuel de la prophétie de l’Incarnation. Le texte original, grec, nous permet même d’aller plus loin puisque l’ordre des mots est le suivant : je-avec-vous-suis. Nous sommes donc inclus dans l’être même de Dieu. Telle est la magnifique destinée qui s’offre à nous par la révélation du mystère de la Trinité : parce que Dieu est Trinité, chacun de nous est appelé à entrer dans cette communion d’amour et à y occuper la place du Fils pour vivre du Père par l’action de l’Esprit Saint. Oui, nous pouvons vraiment nous écrier avec S. Paul : Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables !

La tri-unité de Dieu nous concerne donc au premier chef. Cessons de dire que ce dogme est compliqué et inutile comme on l’entend souvent dire. Bien au contraire, ce dogme nous explique le pourquoi de notre existence : nous existons comme êtres uniques, substantiels, différenciés, comme vis-à-vis de Dieu, et en même temps comme êtres sociaux, désireux de communion, appelés à l’unité, parce que Dieu intègre en lui l’altérité et qu’il la ressaisit dans l’unité de sa nature. Le dogme de la Très Sainte Trinité est la lumière la plus éclairante sur le mystère de l’être humain. C’est parce que nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de la Trinité que nous sommes appelés à l’amour, cet amour qui a été versé dans nos cœurs par la grâce du Saint-Esprit pour reprendre les paroles de S. Paul dans l’épître d’hier.

Pentecôte C 2019

Avec la solennité de la Pentecôte s’achève le temps de Pâques. Et la couleur verte du temps ordinaire va faire cette semaine sa réapparition. Réfléchissons encore un instant à la signification de ce temps privilégié de 50 jours qui court du matin de Pâques au matin de la Pentecôte. Qu’est-ce qui en fait l’unité ? Les textes de ce jour nous mettent sur la voie : c’est le don de l’Esprit Saint. Dans l’évangile, Jésus annonce son départ et promet à ses disciples un autre « Défenseur » : l’Esprit Saint, qui sera envoyé par le Père sur la demande du Fils. Qui dit Esprit Saint, c’est-à-dire Esprit du Père et du Fils, dit par là même présence de la Trinité tout entière. Ces temps nouveaux qu’inaugure la résurrection du Christ sont placés sous le signe de la Trinité. C’est ce que dit aujourd’hui Paul aux Romains : « L’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts… ». Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts est évidemment le Père. Toute la Trinité est donc engagée dans la résurrection

Pourquoi ai-je parlé de temps nouveaux ? Parce que ces 50 jours constituent comme le temps de gestation de l’Église dans le sein de la Trinité. Jésus ressuscité prépare ses disciples à son départ en les fortifiant dans la foi, don de l’Esprit. Jésus enracine, plante l’Église sur terre. Avec l’apparition de l’Église commence une période radicalement nouvelle qui ne prendra fin qu’avec la récapitulation de toutes choses dans le Christ. Le Christ est ainsi l’Alpha et l’Oméga de l’Église, son commencement et sa fin, son principe et son terme. Mais dans l’intervalle, c’est l’Esprit Saint qui est à l’œuvre. Cet Esprit qui ne cesse de rassembler l’Église en un seul Corps, à travers les âges, comme le dit la 2e prière eucharistique. Ce rôle privilégié de l’Esprit dans la constitution de l’Église apparaît particulièrement dans le temps pascal. Peut-être avez-vous remarqué que le Saint Esprit est donné à deux reprises. La première fois au soir de Pâques. Jean rapporte que Jésus étant apparu à ses disciples, il souffla sur eux et dit : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ». La seconde fois, c’est cinquante jours après : c’est le texte de saint Luc que nous venons de lire. Quel est le sens de ce double don ? Au soir de Pâques, l’Esprit est donné pour la rémission des péchés. Or qu’est-ce qui remet les péchés dans l’Église ? C’est bien évidemment le sacrement du baptême, auquel s’ajoute celui de la réconciliation en cas de rechute. Au matin de la Pentecôte, l’Esprit est donné pour annoncer la résurrection du Christ. Or qu’est-ce qui dans l’Église permet l’annonce courageuse de la foi ? C’est bien évidemment le sacrement de la confirmation. Ces deux sacrements – baptême et confirmation – constituent le point de départ de la vie chrétienne. Ils sont les sacrements qui, avec l’eucharistie, donnent la vie du Christ et la font croître. Car l’Esprit donne la vie. Paul y insiste assez : c’est l’Esprit du Christ ressuscité qui habite en nous depuis le baptême et opère par la confirmation. C’est cet Esprit dont Jésus nous dit en saint Jean qu’il nous enseignera toutes choses et nous fera souvenir de tout ce qu’il a dit.

Il est donc capital de prendre conscience de la présence en nous de l’Esprit. Il est certes discret comme un souffle. Nous avons donc à cultiver un peu d’intériorité pour redécouvrir sa présence et nous mettre à son écoute. C’est lui le Maître intérieur qui nous explique tout. Certains diront que le christianisme est compliqué, son vocabulaire hermétique et sa morale invivable. Je dirais tout d’abord que le vocabulaire de l’Église est moins compliqué que celui du golf ou de l’informatique, qui eux utilisent une langue étrangère, qu’en plus ils malmènent. Mais je dirais surtout que nous avons, si besoin était, un Traducteur, un Interprète : précisément l’Esprit Saint. C’est lui qui enseigne les « tout-petits » et leur révèle les choses cachées « aux sages et aux savants », eux qui ne se mettent pas à son écoute. C’est parce que depuis toujours Marie s’est laissée conduire par l’Esprit qu’elle est l’archétype de la sainteté chrétienne. D’ailleurs Marie attire l’Esprit Saint comme le miel attire les abeilles. L’Esprit la prend sous son ombre au jour de l’Annonciation et lui donne d’enfanter le Christ. A la Pentecôte, on nous dit que Marie était en prière au cénacle avec les disciples lorsque l’Esprit fit irruption. Marie enfante alors l’Église. Sous l’action de l’Esprit Saint, Marie a enfanté d’abord le Christ, Tête de l’Église, puis son Corps ecclésial. C’est pourquoi nous pouvons l’appeler notre Mère. Marie est Mère du Christ et Mère de l’Église. « Il me semble que du Christ et de l’Église c’est tout un » disait Jeanne d’Arc. Ce qui complique un peu les choses, c’est notre péché : il ternit le visage de l’Église. Mais pourquoi y a-t-il péché dans nos vies ? Parce que nous ne cherchons pas à écouter l’Esprit Saint et à vivre selon ce qu’il nous enseigne. « Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » dit Paul. Et il ajoute qu’il ne s’agit pas d’un esprit de servitude mais d’un esprit de liberté qui fait de nous des fils. C’est l’Esprit Saint qui suscite en nous la prière. « Poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant ‘Abba’, Père ». Puissions-nous entrer tous dans cette familiarité qui règne entre le Père et le Fils grâce au don de l’Esprit !

Dimanche après l’Ascension 2019

Ce dimanche, qui nous achemine vers la fin du temps pascal, est un écho de l’Ascension et une préparation à la Pentecôte. Jeudi dernier, nous célébrions l’Ascension du Seigneur, son départ définitif vers le Père avant sa grande manifestation dans la gloire à la fin des temps. Et comme la liturgie joint le geste à la parole, nous avons éteint le cierge qui depuis Pâques symbolisait la présence du Christ ressuscité au milieu des siens. Au soir de l’Ascension, les disciples se retrouvent, si l’on peut dire, entre eux. Pendant quarante jours, le Seigneur s’était manifesté à eux, dissipant leurs doutes, enracinant leur foi, les préparant à la mission pour laquelle il les avait appelés à lui avant de souffrir sa passion, mission qui nous était rappelée par le choix de l’évangile de S. Marc : aller parmi toutes les nations pour prêcher la Bonne Nouvelle et pour baptiser, autrement dit pour actualiser la mission de Jésus, médiateur de la révélation et de la rédemption. Pendant ces quarante jours, la liturgie des heures a répété à l’envie ce beau verset tiré de S. Jean (20, 20) : Gavisi sunt discipuli viso Domino, alleluia.

Quel peut bien être maintenant leur sentiment alors que Jésus les a quittés en leur confiant cette mission qui dépasse l’entendement ? La tristesse ? Tristesse à cause de la disparition de celui dont ils pensaient encore qu’il allait rétablir la royauté en Israël. L’abattement ? Abattement devant l’énormité de la tâche qui les attend. La crainte ? Crainte face à ceux qui détiennent toujours le double pouvoir qui a conduit leur Maître au supplice. Non. S. Luc, étonnamment, et c’est le dernier verset de son évangile, premier volet de son œuvre, nous dit que s’étant prosternés devant Jésus, ils retournèrent à Jérusalem en grande joie, et ils étaient constamment dans le Temple à louer Dieu. C’est la joie qui habite les disciples. Le départ de Jésus ne leur a pas ôté cette joie qui les avait inondés lorsque le Ressuscité leur apparut le soir de Pâques. Etonnant. A moins que, pour reprendre les paroles de S. Paul aux Colossiens, ils aient compris que leur citoyenneté était désormais dans les cieux : Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d’en haut, non à celles de la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu.

Le symbole de cette vie désormais cachée avec le Christ en Dieu, S. Luc nous la dévoile juste au début du second volet de son œuvre, les Actes des Apôtres, puisque l’Ascension constitue la charnière de l’ensemble. Cette scène inaugurale se situe au Cénacle que les disciples regagnent en revenant de Béthanie : Alors, du mont des Oliviers, ils s’en retournèrent à Jérusalem (…) Rentrés en ville, ils montèrent à la chambre haute où ils se tenaient habituellement. C’étaient Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Mathieu, Jacques fils d’Alphée et Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie, Mère de Jésus. Quelle pouvait bien être leur prière ? La liturgie nous le suggère en cette fin de temps pascal par le choix de ses évangiles, tirés du discours de Jésus après la Cène. Discours où il parle de son départ, de sa mission et – c’est ce qui nous intéresse aujourd’hui – du don qu’il promet aux siens. Ce don, c’est le Saint Esprit, que lui, le Fils, enverra d’auprès du Père, de qui il procède, pour qu’il lui rende témoignage.

Pleins de confiance, les disciples se serrent autour des apôtres et attendent le don promis par celui qui leur a dit, avant son départ, qu’il ne les laisserait pas orphelins (Jn 14, 18). S. Luc note qu’au milieu d’eux tous se tenait Marie, la mère de Jésus. Ce n’est pas anodin. Marie a en effet une affinité avec le Saint Esprit : elle l’attire ! Marie attire le feu de l’Esprit comme un paratonnerre attire la foudre. La Pentecôte sera en effet comme une nouvelle Annonciation. Le jour de l’Annonciation, par le don du Saint Esprit qui la prenait sous son ombre, Marie concevait la Tête du Corps mystique, le Christ. Au jour de la Pentecôte, on pourrait dire qu’à sa prière, par une semblable obombration de l’Esprit, sont conçus les membres de ce même Corps mystique. Marie est dans un sens Mère de l’Église comme elle a été Mère de Jésus. C’est ce que j’avais développé dans ma conférence de carême il y a quelques semaines.
C’est cet Esprit qui va ensuite mettre les apôtres à la porte du Cénacle et les jeter sur les routes du monde, avec une assurance tranquille, eux qui ne sont ni des génies (pour la plupart ce sont de pauvres pêcheurs de Galilée) ni des héros (que l’on pense à Pierre et à ses compagnons le soir du jeudi saint). Et voici que ce même Pierre, au début des Actes, va s’adresser avec assurance à ceux dont il se cachait encore quelques jours auparavant. L’expérience de l’Esprit Saint qu’ils vont faire affermira la foi pascale encore timide des apôtres en la puissance du Christ ressuscité. Elle leur permettra de surmonter leur crainte face aux inévitables persécutions, rappelées dans notre évangile. Et encore bien vives aujourd’hui comme nous le rappelle le martyre récent de nos frères coptes… Les apôtres ont fini par admettre que Jésus est vivant, qu’il est plus fort que la mort, mais ils hésitaient encore à proclamer cette Bonne Nouvelle. Le Saint Esprit vient les embraser. Il leur donne une foi totale, une foi divine. Désormais ils ne croiront plus à cause de leur propre expérience personnelle, humaine, liée à leurs facultés d’appréhension du réel (voir, toucher, recevoir le témoignage des autres,…), ils croiront en vertu du Saint Esprit qui leur a été donné et qui, sans l’annuler, transfigure leur expérience. Frères, s’écriera S. Paul, sans l’Esprit Saint personne n’est capable de dire : « Jésus-Christ est Seigneur ». Et ils partiront annoncer l’Evangile au milieu des périls à cause du Défenseur, du Paraclet, qui les accompagne invisiblement et leur donne, effectivement, de rendre témoignage jusqu’au martyre.

Le rôle de l’Esprit Saint, on le voit à travers l’expérience des apôtres, c’est de nous ouvrir les yeux. Nous ouvrir les yeux de la foi. L’Esprit Saint passe pour un inconnu, un absent. C’est normal : l’Esprit ne se met pas en avant : Il vous fera ressouvenir tout ce qui vient de moi dit Jésus (Jn 14, 26). Le Saint Esprit est moins un quelque chose qui nous serait donné à voir qu’un ce par quoi on peut voir. Un peu comme la lumière : on ne voit pas la lumière, mais on voit ce que la lumière éclaire. On entre dans le mystère de l’Esprit Saint quand on saisit qu’il est insaisissable, et plus encore quand on saisit qu’il est celui par qui on est saisi, et cela sans jeu de mot. L’Ecriture témoigne de ce caractère insaisissable de l’Esprit quand elle le compare à une colombe (Mc 1), à un souffle (Jn 3), à de l’eau vive (Jn 4 ou 9), à des langues de feu (Ac 1), etc. L’Esprit nous pénètre, il est destiné à nous prendre sous son emprise, à nous transformer de l’intérieur, à nous habiliter à reconnaître Dieu sous un jour nouveau, adapté à ce qu’il est réellement, à nous rendre forts pour à notre tour lui rendre témoignage. Il est Celui par qui nous pouvons proclamer que Jésus est Seigneur (1 Cor 12, 1 Jn 4). Il est Celui par qui le Père a ressuscité Jésus d’entre les morts (Rm 8). Il est Celui par qui nous pouvons nous écrier Abba, Père (Rm 8). Il est celui par qui nous pouvons apprendre à demander pour prier comme il faut (Rm 8). Il est Celui par qui nous sommes amenés à la vérité tout entière (Jn 16). Le Saint Esprit nous introduit dans un dynamisme. Car cette Vérité est une Personne, le Christ, qui est aussi le Chemin et la Vie. L’Esprit nous contraint à un exode perpétuel : nous dépouiller de l’homme ancien et de ses convoitises pour revêtir l’homme nouveau et entrer dans la souveraine liberté des enfants de Dieu. L’Esprit est présent partout, mais discrètement. Car si sa mission est de montrer, lui ne se montre pas. C’est par lui que nous reconnaissons Jésus comme notre Sauveur. Il est cet Amour du Père et du Fils qui devient le moteur de notre existence. L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné dit S. Paul aux Romains (Rm 5,5). Qu’il nous garde pour toujours dans la joie du Christ ressuscité. Qu’il nous donne la force de confesser notre foi avec intrépidité, à l’instar des martyrs d’Egypte.

Ascension 2019

Essayons d’entrer dans le mystère de l’Ascension, celui de l’assomption de notre nature dans le monde nouveau de la Résurrection, anticipation de la citoyenneté céleste dont parle S. Paul, à partir des textes que nous propose la liturgie de ce jour et qui, chacun à leur manière, relatent l’événement. L’un et l’autre ont, en tout cas, un point commun : celui de lier étroitement l’Ascension à la mission de l’Église naissante.

Jésus n’abandonne pas ses disciples, il ne déserte pas le monde. Au contraire, il les associe à sa mission pour qu’ils en monnayent l’universalité. En effet, d’un côté, tout est achevé au matin de Pâques : par son mystère pascal, Jésus a accompli l’acte rédempteur par excellence. Il a sauvé le monde, racheté ceux qui y ont vécu, qui y vivent et qui y vivront. En un sens donc tout est achevé sur la croix – consummatum est – et cet achèvement est transfiguré dans la résurrection le troisième jour. Mais d’un autre côté, tout reste à faire. Car Dieu ne veut pas nous sauver sans que nous participions à notre propre salut. S. Thomas d’Aquin a écrit qu’en nous créant, Dieu a voulu nous communiquer la dignité de cause. Ce qui est vrai de la création l’est aussi de la rédemption. Il faut donc non seulement que nous soyons plongés dans la mort et la résurrection du Christ, que nous devenions participants de son mystère et que nous soyons donc incorporés à sa personne, mais il faut en outre que nous fassions nôtres, du coup, librement, les mœurs du Christ Jésus. Mœurs que S. Paul résume bien dans ses lettres, par exemple dans celle aux Ephésiens : « Ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour, ayez à cœur de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix ». Il faut, en somme, que nous soit communiquées et la grâce de la rédemption et la charte de la vie nouvelle.

C’est pourquoi Jésus confie une mission à ses disciples, une mission qui consiste à communiquer le salut et à annoncer la loi nouvelle. Elle tient en deux mots qui résonnent au début du passage de S. Marc que nous avons lu : « Allez dans le monde entier. Proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ». Prédication et baptême. L’un et l’autre permettent d’actualiser l’unique parole et geste rédempteurs du Christ. Et pour souligner qu’il ne s’agit pas d’une mission à accomplir de manière facultative, S. Marc ajoute : « Celui qui refuse de croire sera condamné ». La propagation du salut ne se réalise donc pas de manière automatique, en court-circuitant les médiations humaines. Pour être sauvé, c’est-à-dire pour être désormais revêtu de la vie indestructible du Christ ressuscité, il faut le vouloir, il faut s’engager personnellement par un acte de liberté – croire –, acte de liberté qui en appelle d’ailleurs beaucoup d’autres tout au long de l’existence. Et pour croire, il faut que quelqu’un accepte de proclamer : fides ex auditu dit ailleurs S. Paul. Autrement dit, Dieu, dans le Christ, ne nous sauve pas sans nous et mais pas davantage sans l’Église. Nous avons besoin et de notre engagement personnel et de l’engagement missionnaire de l’Église.

Ce qui fait l’unité des deux, c’est le don de l’Esprit. De l’Esprit qui viendra sur les apôtres – au soir de Pâques, au matin de la Pentecôte – pour enraciner en eux la foi, pour les pousser à proclamer la Bonne Nouvelle, pour sanctifier les gestes de salut – les sacrements – qu’ils poseront. De l’Esprit qui alors se manifestera en ceux qui ouvriront leur cœur à cette prédication et qui recevront avec foi la grâce communiquée invisiblement par les gestes sacramentels. C’est l’unique Esprit qui agit par l’Église – « peuple saint organisé pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ » – et qui agrège des individus singuliers. Comme le dit encore S. Paul aux Ephésiens : « Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même, il n’y a qu’un seul Corps et un seul Esprit. Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous ». Oui, le don que « Dieu a fait aux hommes » dans le Christ, c’est l’Église qui est à la fois le résultat et le moyen de son action : le résultat, puisque quiconque croit et conforme sa vie au Christ est agrégé à l’Église ; le moyen, puisque c’est par elle précisément, à travers la prédication et les sacrements, que l’on peut accéder à la foi et que s’actualise pour chacun l’unique geste de salut du Christ sur la croix.

Jésus ne laisse donc pas seuls ses disciples lorsqu’il retourne corporellement vers le Père. En leur communiquant l’Esprit Saint, qui est son propre Esprit en même temps que celui du Père, il fait de la communauté de ses disciples son Église, le sacrement par excellence de sa présence. Jésus est désormais invisiblement présent et agissant dans la visibilité de son Corps ecclésial. Et de ce Corps nous sommes chacun les membres. Prenons bien conscience que nous sommes donc à la fois les bénéficiaires de notre salut et les artisans du salut des autres par notre unique appartenance à l’Église. Nous sommes donc en même temps ceux qui reçoivent le témoignage et ceux qui le rendent. A cause de notre incorporation au Christ dans l’Église – par notre foi et par notre baptême – nous sommes automatiquement appelés à partager la mission confiée au premier noyau des disciples, « chacun de nous ayant la grâce comme le Christ nous l’a partagée », c’est-à-dire chacun à sa place dans l’acies ordinata, l’armée en ordre de bataille qu’est l’Église, expression tirée du Cantique des cantiques. Chacun à sa place, puisque les fonctions sont variées, comme le rappelle encore S. Paul : apôtres, prophètes, missionnaires de l’évangile, pasteurs et enseignants.

Prenons donc conscience qu’il incombe à chacun de nous d’apporter sa pierre à l’œuvre de salut que le Christ veut réaliser pour le monde à travers la médiation de son Église. Même si tout a été accompli éminemment dans la Pâques du Christ, il n’en reste pas moins que notre contribution personnelle est irremplaçable dans la réalisation du dessein de salut de Dieu. Dieu compte sur moi, sur ma foi et sur le témoignage que je dois rendre par la sainteté de ma vie. Dieu compte sur moi, sur vous, toute proportion gardée, comme il a jadis compté sur Pierre, Paul, Jacques ou Jean. Ce témoignage n’est pas tant une affirmation de soi ou la défense de valeurs propres menacées mais un acte de charité, dans la ligne de ce que disait S. Thomas d’Aquin : le témoignage rendu à la Vérité est un acte de charité à l’endroit de ceux qui en sont éloignés, car la vérité est le roc sur lequel se construit le bien, condition de la béatitude du salut. Et comme nous avons besoin de l’Esprit Saint pour actualiser la mission de Jésus, faisons nôtre la dernière strophe de la prose de ce jour (à l’ancien propre de Paris) : « Que votre Esprit entre en nos âmes, qu’il y porte la vérité, qu’il y vienne allumer les flammes d’une parfaite charité. Amen. Alléluia ».

5ème Dimanche de Pâques

Les textes que la liturgie nous proposent aujourd’hui ont un point commun. Lequel ? Dans l’évangile Jésus, au moment de quitter les siens, leur donne un « commandement nouveau » : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Jean voit « un ciel nouveau et une terre nouvelle », une « Jérusalem nouvelle », et il entend Celui qui siège sur le Trône divin dire : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ». Quant à Paul et à Barnabé, voici qu’ils instituent des responsables pour les communautés qu’ils viennent de fonder et l’Église naissante constate que Dieu vient d’ouvrir aux nations païennes la porte de la foi. Vous l’avez deviné : ce qui unit tous ces récits, c’est l’idée de nouveauté. Quoi d’étonnant après tout : ne sont-ils pas tous tirés du Nouveau Testament ?

Oui, Dieu aime faire des « choses nouvelles ». Deux mille ans après Pâques, nous risquons de ne plus tellement nous en apercevoir. Pour nous, souvent – imprégnés par l’image qu’en donnent les médias – la religion, c’est statique. Dieu est immobile et ceux qui mettent leur foi en lui sont nécessairement des tenants de l’immobilisme. Les croyants sont forcément des conservateurs, contraints bon gré mal gré de s’adapter au vent de l’histoire, éternels protagonistes de combats d’arrière-garde perdus d’avance comme nous avons pu nous en apercevoir ces dernières années. Bref, la religion, crispée sur ses traditions, est le repoussoir dérisoire des forces de progrès…

Mais réfléchissons un instant. Tout d’abord le vent de l’histoire n’a-t-il pas justement commencé à souffler sur ces rives peuplées de nations marquées par l’étonnant dynamisme du Dieu d’Israël révélé en Jésus-Christ ? N’est-ce pas cette civilisation qui a fait souffler sur l’immobilisme des nations païennes un vent nouveau, celui de la liberté, inspiré par la notion de personne, créée « à l’image et à la ressemblance de Dieu » ? Ce monde moderne n’est-il pas le fruit, parfois gâté certes, de l’élan judéo-chrétien ? Une civilisation qui exalte la personne comme image de Dieu ne peut qu’encourager la liberté, et il arrive parfois que la liberté défaille, surtout que l’homme est blessé dans son être profond. Mais cette dernière remarque justifie-t-elle qu’on mette l’homme en tutelle, qu’on brime sa liberté, qu’on le réduise à son animalité ? On doit bien plutôt éduquer la liberté pour la libérer de la fascination de ces mirages qui sont autant de pièges dans lesquels elle s’empêtre et se nie.

Une civilisation marquée par le christianisme ne peut pas ne pas être à l’image du Dieu qui l’inspire. Et parce que Dieu est Vie, il est Mouvement : il aime les choses nouvelles. La première d’entre elles, c’est la Création : quelle nouveauté ! De rien du tout à tout l’univers dans toute sa mouvante complexité ! C’est aussi la première alliance proposée à l’homme : veux-tu entrer en communion avec moi qui t’ai créé pour cela ? On connaît la suite. Comme le dit la quatrième prière eucharistique, Dieu ne s’est pas résigné à nos multiples ruptures d’alliance. Il n’a cessé d’inventer de nouveaux moyens pour entrer en contact avec l’homme victime de sa propre liberté, le moyen le plus extraordinaire étant l’Incarnation de son Fils. Oui, Dieu a fait des « choses nouvelles » en son Fils : par son enseignement, sa Passion et sa Résurrection, le Christ fait émerger « un monde nouveau » dont nous sommes les héritiers. Un monde nouveau où coexistent encore bien des choses caduques, mais un monde nouveau quand même puisque Dieu nous révèle le secret de cette perpétuelle tension qui consiste à se dépasser : l’amour.

Une civilisation marquée par le christianisme ne peut pas ne pas être à l’image du Dieu qui l’inspire. Et parce que Dieu est Vie, il est Mouvement : il aime les choses nouvelles. La première d’entre elles, c’est la Création : quelle nouveauté ! De rien du tout à tout l’univers dans toute sa mouvante complexité ! C’est aussi la première alliance proposée à l’homme : veux-tu entrer en communion avec moi qui t’ai créé pour cela ? On connaît la suite. Comme le dit la quatrième prière eucharistique, Dieu ne s’est pas résigné à nos multiples ruptures d’alliance. Il n’a cessé d’inventer de nouveaux moyens pour entrer en contact avec l’homme victime de sa propre liberté, le moyen le plus extraordinaire étant l’Incarnation de son Fils. Oui, Dieu a fait des « choses nouvelles » en son Fils : par son enseignement, sa Passion et sa Résurrection, le Christ fait émerger « un monde nouveau » dont nous sommes les héritiers. Un monde nouveau où coexistent encore bien des choses caduques, mais un monde nouveau quand même puisque Dieu nous révèle le secret de cette perpétuelle tension qui consiste à se dépasser : l’amour.
Celui qui aime ne se satisfait jamais de l’immobilisme. Il cherche toujours à devancer les désirs de l’aimé, à inventer de nouveaux moyens de le rendre heureux. Aimer, c’est toujours surprendre celui que l’on aime par de nouvelles attentions. L’amour conduit à ne jamais se satisfaire d’un état acquis. Sur le plan ecclésial nous avons un bel exemple de ce dynamisme de l’amour en celui qui s’effondrait, il y a presque une quarantaine d’années, sous les balles de ceux qui avaient intérêt à figer le monde dans la partition bipolaire de la haine : Jean-Paul II. Lui et ses successeurs n’ont cessé d’ouvrir de nouveaux chemins pour que les hommes se rencontrent et qu’ils s’ouvrent au Dieu dont l’être est d’aimer. Tâche immense qui se heurte à l’inertie des uns et aux mouvements désordonnés des autres. Notons bien que ces deux dangers coexistent dans tout cœur humain. Dieu le sait, il n’a pas encore dit son dernier mot. Notre monde est à l’image du temps au printemps : une alternance d’éclaircies et d’averses. La dernière invention de Dieu, ce sera ce « ciel nouveau » et cette « terre nouvelle », où il n’y aura plus ni larmes, ni deuil, ni rien de mal.

La victoire définitive sur le mal coïnciderait-elle alors avec le début d’un manque d’imagination de Dieu, d’une fixation ennuyeuse dans le bien ? Car « l’éternité, c’est long, surtout vers la fin », disait un humoriste. Ce serait oublier que l’éternité, c’est la plénitude de l’amour : l’Époux, le Christ, ne cessera d’enchanter l’Épouse, l’Église, cette « Jérusalem nouvelle parée comme une fiancée pour son Époux ». Stimulée par l’exemple même de Dieu, la vie humaine, dès ici-bas, ne consiste-t-elle pas alors, comme l’affirme S. Grégoire de Nysse, à aller « de commencement en commencement par des commencements qui n’ont jamais de fin » ? Dieu nous invite à l’inventivité de l’amour, de la charité surnaturelle. Et depuis deux mille ans bien des chrétiens y ont répondu pour leur plus grand bonheur et pour le nôtre.

S. Jeanne d’Arc 2019

Si nous fêtons aujourd’hui Jeanne d’Arc, c’est grâce à une loi proposée par le député et écrivain Maurice Barrès, en 1920, au lendemain de la canonisation de Jeanne par Benoît XV. Loi qui fixa au 2e dimanche de mai la date d’une fête nationale destinée à honorer celle qui, en levant le siège d’Orléans, entamait la marche sinueuse qui verrait bientôt la libération intégrale du royaume de France et la fin de la terrible et fratricide Guerre de Cent Ans qui, avec la Peste Noire, précipita la décadence de la chrétienté médiévale. Le 2e dimanche a été choisi, en effet, en raison de sa proximité avec le 8 mai 1429 où tout commença. Fait d’armes qui, par la déconfiture des Anglais, vit l’espérance renaître au cœur des Français. La liturgie a donc délaissé le dies natalis de Jeanne, le 30 mai 1431, date de son supplice, par la main d’ailleurs d’hommes d’Église aux ordres du pouvoir politique, pour se conformer à l’usage public qui, en fêtant la geste de Jeanne, montre que la Providence peut veiller à la restauration des vieilles nations qui, non sans fautes de leur part, sont humiliées par l’occupation étrangère. Mutatis mutandis, la situation que nous connaissons depuis quelques décennies, voire plus, me paraît d’une terrible actualité…

Mais revenons à notre sainte. Si elle a été canonisée, au lendemain de la Grande Guerre, ce n’est pas pour nous offrir un double religieux du traité de Versailles… Elle a été élevée sur les autels, comme tous les saints, pour nous servir de modèle. Mais, allez-vous me dire, en quoi est-elle imitable ? Sa mission n’est-elle pas unique en son genre, non reproductible ? Il suffit de méditer sur l’épître pour nous en rendre compte (Sg 8, 9-15) : on dirait que le texte prophétise pas à pas ce que sera la vie extraordinaire de Jeanne : « Grâce à la sagesse, j’aurai la gloire auprès des foules, et l’honneur auprès des anciens, malgré ma jeunesse. Au tribunal, on reconnaîtra ma perspicacité ; devant moi les puissants seront dans l’admiration. Si je me tais, ils attendront ; si je parle, ils prêteront l’oreille ; si je prolonge mon discours, ils se garderont de m’interrompre. Grâce à elle, j’aurai l’immortalité, je laisserai à la postérité un souvenir éternel. Je dirigerai des peuples, et des nations me seront soumises. S’ils entendent parler de moi, des souverains redoutables prendront peur. Je montrerai ma valeur dans l’assemblée du peuple, et ma bravoure à la guerre ».

Si nous pouvons cependant nous interroger légitimement sur la mission à imiter, c’est avant tout parce que la sainte de la patrie est, humainement, quelqu’un d’éminemment imitable : une jeune chrétienne mêlant l’extraordinaire des voix qu’elle entend à l’ordinaire de sa vie de jeune fille. Jeanne est ainsi pour nous un exemple et un modèle : modèle de détermination, de courage et de vaillance ; mais aussi de foi, d’espérance et de charité. Souvenons-nous, et comparons son époque à la nôtre : les parallèles ne manquent pas. La bannière de Jeanne d’Arc flotte alors sur une France dépossédée de sa grandeur, une France qui souffre, une France divisée, une France occupée, une France désabusée, une France fiscalement exsangue. Conflits et violence se déchaînent, l’insécurité est le lot quotidien de populations livrées sans défense aux bandes de soudards. La situation semble désespérée et pourtant, aux confins de la France et de l’Empire, une jeune bergère va se lever, guidée par Dieu. En quelques mois, dépourvue de communicants, d’internet et i-phones, elle va redonner confiance au peuple, conduire les hommes à la bataille et redresser le royaume de France en faisant sacrer son roi.

Jeanne n’existe plus pour elle-même : elle est entièrement décentrée d’elle-même, dévouée à sa mission. Jeanne, belle image du disciple bien-aimé dont elle porte le nom, lui aussi totalement décentré sur le Maître. Cependant elle doute, elle souffre, elle s’interroge dans les geôles où elle a été jetée. Mais elle ne renonce jamais. Jusqu’à son procès inique, elle reste digne, forçant l’admiration même de ses geôliers. Jeanne illustre à elle seule l’extraordinaire capacité de la France à se tirer des situations les plus difficiles. Elle nous apprend que lorsqu’il n’y a plus d’espoir, il reste l’espérance. Jeanne d’Arc est l’un des plus beaux liens unissant les patries charnelles aux demeures célestes, la terre de France au royaume du Ciel. L’anneau de Jeanne en est le signe merveilleux en sa grande simplicité. Noces mystiques d’une patrie terrestre avec la patrie céleste : chacun participant des deux puisque pèlerinant ici-bas dans la double appartenance à une nation particulière et à l’Église universelle, nous sommes déjà, comme le rappelle si souvent S. Paul, des caelites, des citoyens du Ciel.

Ce que nous montre Jeanne, c’est de ne pas se résigner à une sorte de quiétisme temporel qui verrait les chrétiens se désintéresser de leurs patries terrestres dans ce grand intervalle d’histoire qui court de la Résurrection à la Parousie. Assurés de la victoire eschatologique, remportée inchoativement par le Christ à Pâques et étendue aux limites du cosmos à la Parousie, nous devons la monnayer chaque jour par notre engagement au service de la nation dont nous avons reçu, avec la culture profane, le lait de l’Évangile.

L’épopée de Jeanne se teinte alors de nuances plus actuelles, et c’est en cela que nous pouvons tous l’imiter. C’est en cela que la mission de Jeanne d’Arc demeure toujours d’actualité, car le royaume des lys est aujourd’hui comme hier en grand péril : péril de perdre sa souveraineté politique par la mondialisation et l’impérialisme de certaines puissances, plus ou moins occultes, péril surtout de perdre son unité culturelle et religieuse sous les coups du relativisme éthique et de l’islamisme militant. Mission actualisée qui requiert un engagement profane. Mais mission profane qui restera stérile si elle ne reconnaît d’emblée, à l’instar de Jeanne, la primauté de la grâce. Car la racine de tous nos maux n’est pas à chercher seulement ici-bas. S. Paul nous rappelle aussi que nous luttons contre les « esprits qui empestent les airs », ces puissances préternaturelles qui cherchent à entraîner la Création dans leur tragique crépuscule. C’est dans le refus de servir et d’aimer du démon que croissent les plantes vénéneuses qui prolifèrent ensuite sur les terres où l’on a baissé la garde, et dont les fruits empoisonnent les âmes et les cœurs. Par-delà tous les nécessaires sursauts éthiques et politiques à l’invasion de l’hédonisme dans les cœurs et à l’extension des périls intérieurs et extérieurs dans les nations, il est une décision à prendre. Celle que prit Jeanne et dont l’une de ses grandes admiratrices, canonisée quasiment en même temps qu’elle, Thérèse de l’Enfant-Jésus, nous donne le secret : s’adressant à Jésus elle lui dit : « Mon glaive à moi, c’est l’amour. Avec lui, je chasserai l’étranger du Royaume ; je vous ferai sacrer Roi des âmes ».

Il y a trois ans l’anneau de Jeanne d’Arc, symbole de l’espérance, accompagnait les pèlerins de Chartres. Face aux menaces multiformes qui se répandent sur toutes nos nations, il importe d’en revenir à la radicalité des commencements et ainsi démasquer, par la foi et par l’espérance, « l’ennemi du genre humain », lui qui cherche à éteindre en nos cœurs la flamme de la charité….

Octave de Pâques 2019

Il y a huit jours, nos catéchumènes recevaient le baptême et devenaient néophytes. En repensant au cheminement qui a amené chacun de ces jeunes adultes à demander le baptême, nous sommes confrontés à ce qui est au centre de l’évangile de ce dimanche : le rapport entre la foi et les signes qui y conduisent. L’épreuve de Marie de Magdala, de Pierre et du disciple bien-aimé, des disciples d’Emmaüs, se pose maintenant à Thomas, et à travers Thomas, notre jumeau – c’est le sens de son nom – à nous tous.

Thomas exprime à haute voix ce qui avait été au cœur de l’hésitation à croire de tous les autres : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je n’y croirai pas. En effet, il n’est pas possible de croire sans qu’il y ait des signes qui y incitent. Sinon la foi ne serait que crédulité et naïveté, objet de mépris pour les esprits forts. Croire sans que des signes nous incitent à croire, c’est méconnaître la rationalité que comporte l’acte de foi et, au mieux, le ramener à l’ordre du mythe. Il n’est pas possible de croire sans signes. Jean l’a écrit en conclusion de chacune des deux grandes parties de son évangile : Ces signes ont été mis par écrit pour que vous croyiez, et qu’en croyant, vous ayez la vie en son Nom. Mais encore faut-il que ces signes ne contraignent pas, à l’instar de ce que la Révélation nous apprend du geste de Dieu envers nous, qui emprunte le voile de l’Incarnation. C’est bien ce que semble suggérer la formule employée par l’évangéliste : il livre les signes, mais la foi ne suit pas de manière automatique : ils sont donnés pour que vous croyiez, souligne-t-il. Autrement dit, il y a un acte à poser, qui n’est pas à mettre sur le même plan que les signes. Nous ne croyons pas les signes, nous croyons ce à quoi les signes renvoient. La scène du matin de Pâques, lue hier, est à cet égard instructive. Pierre et le disciple bien-aimé courent au tombeau. Ils voient la même chose : la pierre roulée, les linges affaissés. L’un reste hésitant, l’autre croit.

C’est que le signe est toujours ambivalent. Il n’est pas déchiffrable sans une sorte de précompréhension de l’événement, une pente du cœur, un a priori favorable éveillé par une parole, une expérience préalable. Le signe est ici un peu comme un symbole, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un élément qui vient s’emboîter dans un autre qui est déjà en notre possession. Le signe, ainsi complété, devenu symbole, renvoie à cette autre chose qui est vraiment l’objet de la foi et il manifeste alors la rationalité de notre quête. La foi va en effet plus loin que ce qui est vu. Du disciple bien-aimé au matin de Pâques, on nous dit qu’il vit et qu’il crut : il vit les linges affaissés et le tombeau vide, il comprit que le corps n’avait pas été retiré de main d’homme, et au même moment, sous l’effet de la grâce, il crut que celui qui avait été retenu là était vivant, ressuscité, Fils de Dieu. La foi du disciple bien-aimé n’est pas un saut dans l’absurde : elle est d’un côté soutenue par les signes et de l’autre garantie par la promesse que le Christ avait faite aux siens qu’il vaincrait la mort, notamment en s’attribuant les prophéties messianiques.

Voyons maintenant quelle est la situation de Thomas. Lorsque Jésus ressuscité apparaît aux Onze le soir de Pâques et leur communique l’Esprit-Saint, Thomas n’est pas là. Les apôtres lui rapportent l’apparition qu’ils ont eue, mais lui n’y accorde pas foi. Thomas aurait pu être le prototype des membres de l’Église, à l’instar des destinataires de la 1re lettre de Pierre qui leur parle de Celui que vous aimez sans l’avoir vu, en qui vous croyez sans le voir encore. Thomas aurait dû croire sur la parole autorisée des dix autres apôtres. Ne pouvait-il pas leur faire confiance, lui qui avait partagé leurs espoirs et leurs déceptions tout au long des trois ans de ministère de Jésus ? Thomas ne perçoit pas le signe qui lui est donné : le passage des disciples de la peur à la joie, de la crainte au témoignage. Il n’est pas capable de mettre ensemble les promesses de Jésus et le témoignage surprenant qui lui est livré. Il ne reconnaît pas dans ce fait rapporté l’accomplissement des paroles et des gestes antérieurs de Jésus. Il faut donc que Jésus apparaisse à nouveau, le 8e jour. Thomas est mis en présence du signe par excellence : l’humanité transfigurée du Christ, portant en même temps les stigmates de la Passion, nouveauté du monde eschatologique dans la vétusté de notre monde déchu. Cette fois, il perçoit le signe et l’interprète correctement. Notons que comme le disciple bien-aimé, il ne croit pas ce qu’il voit mais il croit au-delà de ce qu’il voit. En voyant l’homme Jésus ressuscité, il confesse aussitôt la divinité de celui-ci : Mon Seigneur et mon Dieu. Thomas, lui aussi sous l’effet de la grâce, pose alors un acte de foi véritable. La foi va toujours au-delà de ce qui est constaté. Elle se nourrit d’abord d’une parole accueillie dans la confiance parce qu’elle rencontre en nous un désir incoercible. Elle passe ensuite par la rencontre de signes qui s’accordent à ce désir et qui autorisent à poser, rationnellement, un acte qui, sous l’effet de la grâce, va au-delà même de ce qui est perçu. Heureux ceux qui croient sans vu dit alors Jésus. Précisons : sans avoir vu sa chair ressuscitée, sachant par ailleurs que ce que l’on croit ce n’est pas ce que l’on voit, mais ce à quoi renvoie ce que l’on voit.

Pour nous, bien sûr, il n’est plus question de voir Jésus ressuscité en tant qu’individu singulier. Mais là encore ne risquerions-nous pas de passer à côté du signe sans le percevoir, à l’instar des disciples d’Emmaüs qui ont cheminé avec lui sans le reconnaître ? Il faut nous habituer à d’autres signes de sa présence. A commencer par celui qu’ont perçu finalement les disciples d’Emmaüs : le corps eucharistique du Seigneur : au moment où les yeux de leur foi s’ouvrent, ils le reconnaissent à la fraction du pain alors qu’il disparaît avec son corps à leurs yeux de chair. Les disciples retournent aussitôt à Jérusalem pour faire part de leur découverte. Ils sont alors confirmés dans leur foi naissante par la foi de l’Église dans la personne des Dix avec Pierre à leur tête : Oui, il est vraiment ressuscité ; il est apparu à Simon-Pierre. Le signe qui nous est donné, c’est celui du Corps eucharistique du Christ, à l’intérieur de son Corps ecclésial. Là encore, nous ne croyons pas en l’Église mais nous croyons l’Église qui nous donne accès au Christ. L’acte de foi a toujours pour objet le Christ, Dieu fait homme et vainqueur pour nous de la mort. C’est de cette foi dont nous devons témoigner, foi qui parle tant au cœur qu’à l’intelligence, foi qui doit allier celle du charbonnier – l’irruption en nous de la grâce qui donne une certitude intérieure – à celle du philosophe, qui est capable de rendre raison, selon l’expression de la Prima Petri, de l’espérance qui est en lui.

Vigile de Pâques 2019

Hier, nous célébrions avec austérité la Passion du Seigneur. Qu’au milieu de cette vigile éclate notre joie, une joie certes encore teintée de tristesse, après l’incendie qui a ravagé la cathédrale. En cette nuit très sainte, nous nous souvenons cependant dans la foi que la lumière l’a emporté définitivement sur les ténèbres et que désormais elle ne cessera plus de briller, malgré toutes ces ombres qui continuent de rôder jusqu’à la régénération finale. Le Christ a achevé ainsi l’espérance d’Israël, la longue histoire du salut que retrace la succession des lectures de notre vigile.

Cette victoire est cosmique et universelle, comme le rappelle la préface de l’Exultet. Le Christ, premier-né d’entre les morts, nous ouvre désormais un passage au travers de la mort. En son corps ressuscité, première étape et germe de la régénération du cosmos, le monde nouveau de la gloire est déjà présent dans le nôtre et cela jusqu’à la fin des temps. Au Samedi Saint, Jésus « est descendu aux enfers », comme nous le proclamons dans le Symbole, pour éveiller les morts à la vie qu’il possède en plénitude. Si Jésus, mort, est ressuscité, nous croyons que nous aussi, une fois morts, nous ressusciterons en lui. Nous avons à reproduire ce passage dans notre existence. Cette vie nouvelle, divine, nos catéchumènes l’ont reçue, de manière bien réelle, dans le baptême, mais c’est sous la forme d’un signe. C’est pourquoi, écrit S. Paul, « notre vie reste cachée avec le Christ en Dieu ». Dans cette vie, en effet, nous restons encore confrontés à l’aiguillon de la mort et du péché. Nous en faisons l’expérience de multiples manières. Par les blessures que nous recevons des autres ou de la maladie ; par celles que nous infligeons aussi, parfois même sans nous en rendre compte, par nos propres fautes. Nous avons en nous la vie du Christ ressuscité, mais nous ne sommes pas encore pleinement dépouillés du vieil homme, nous n’avons pas encore fini de revêtir l’homme nouveau, même si nous avons fixé l’homme ancien avec ses convoitises à la Croix du Sauveur. Nous n’y parviendrons que lorsque nous aborderons la mort corporelle. Là, le signe sacramentel du baptême s’effacera devant la vérité qu’il représentait. Ex umbris et imaginibus in veritatem : l’épitaphe du cardinal Newman, bientôt canonisé, est un résumé saisissant de la trajectoire de notre existence. Là, l’ombre le cédera à la lumière et à la gloire. Nous communierons à la mort bien réelle de Jésus pour communier aussi à sa résurrection, comme dit S. Paul dans l’épître de cette vigile. « Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire ».

Notre vie, depuis le baptême, est cachée avec le Christ en Dieu. Efforçons-nous d’en vivre, « en tendant vers les réalités d’en haut, car c’est là qu’est le Christ ». Décentrons-nous de nous-mêmes pour nous centrer sur le Christ. Laissons là nos médiocrités et laissons-nous éblouir par la beauté toujours nouvelle de Dieu qui resplendit sur le visage du Ressuscité. Laissons-nous appareiller à l’édifice spirituel qu’est l’Église, en véritables pierres vivantes, comme nous y invitent les deux colonnes de cette même Église que sont les apôtres Pierre et Paul. Si aujourd’hui notre cathédrale est en ruine, si notre Église d’ici-bas souffre aussi de bien d’autres malheurs, cette nuit notre Église s’enrichit, ici à S. Eugène, de 8 pierres nouvelles, prêtes à être taillées, épurées, patinées, leur vie durant, pour resplendir ensuite dans le ciel avec le Christ en pleine gloire. C’est ainsi que Dieu nous console de l’épreuve que nous avons connue en ces jours de la Passion. C’est ainsi qu’il nous donne aussi la grâce de régénérer de notre Église d’ici-bas qui en a tant besoin.

Nous aurons tout le temps pascal, cet autre carême, si l’on peut dire, tant il est centré sur la personne du Christ, et même du Christ total, qui est l’Église, pour entrer dans cette contemplation qui s’achève par le renouvellement du don baptismal de l’Esprit à la Pentecôte. Don qui sera prolongé à S. Eugène le 16 juin prochain avec la célébration de la confirmation que recevront nos baptisés de cette nuit avec une trentaine d’autres personnes. Cette contemplation du mystère de notre salut, c’est l’attitude de la foi. La foi qui dissipe la crainte et qui donne naissance à la joie. Le Temple – le corps du Christ, archétype de toutes nos églises de pierres –, détruit sur l’autel de la Croix, a été rebâti au troisième jour par la puissance du Saint-Esprit. Foi de Marie de Magdala et de l’autre Marie qui repartent toutes joyeuses annoncer aux Onze l’incroyable nouvelle du tombeau vide. Foi, au petit matin, du disciple bien-aimé, tellement centré sur le Christ qu’au moindre indice il interprète les signes et reconnaît sa présence vivante. Pâques est une fête de la joie parce que c’est une fête de la foi. Que cette foi en la résurrection soit notre plus profonde raison de vivre : elle est le signe de l’amour infini dont nous sommes aimés. Ce sont là les racines de notre espérance.