Les Homélies de l’abbé Eric Iborra

S. EUGENE 2018 (11h)

Après l’armistice, nous célébrons la fête de notre saint patron, Eugène. Et plutôt que de revenir sur les tribulations du martyr de Deuil-la-Barre, célébré comme évêque, en lien avec le fondateur du siège primatial de Tolède, en Espagne, je m’attacherai au trait d’union qui relie Saint à Eugène. Autrement dit à la paroisse dont il est le patron. Ce qui revient à parler d’un territoire, d’une église et d’un peuple.

Un territoire tout d’abord. C’était, au milieu du 19e siècle, un quartier populeux dont les paroisses alors existantes – Notre-Dame de Bonne-Nouvelle et S. Vincent de Paul – suffisaient à peine à la desserte. En ces temps, même grevés par les folies révolutionnaires, le taux de pratique était encore élevé, plus que les quelques pour cent dont nous devons nous contenter aujourd’hui à Paris, pour ne pas parler des campagnes, revenues presque au paganisme qui précéda l’œuvre évangélisatrice d’un S. Martin par exemple. A S. Eugène, il n’y avait pas loin de 2000 chaises dans l’église au tournant du siècle précédent ! Mais revenons à notre histoire. L’archevêque d’alors, Mgr Sibour, qui succéda en 1848 à Mgr Affre, tué lors des affrontements, avait un grand souci d’évangéliser ces populations nouvelles et au cours de son épiscopat, tragiquement interrompu en 1857 par l’attentat dont il fut la victime, il ne créa pas moins de huit nouvelles paroisses. Dont S. Eugène, au faubourg Poissonnière. Il s’était adressé en 1853 à l’Empereur pour obtenir la concession d’un terrain afin d’y faire construire une église. « Cette église porterait le vocable de S. Eugénie ou celui de S. Louis-Napoléon, selon votre désir » écrivait le prélat, recourant ainsi à la captatio benevolentiae. Le désir impérial nous fit heureusement échapper à S. Louis-Napoléon et commua S. Eugénie en S. Eugène. La nouvelle paroisse évolua donc dans un quartier contrasté dont la population ne tarderait pas à changer, jusqu’au demi pour cent de pratique dont nous devons nous contenter aujourd’hui.

Mais jetons un coup d’œil sur le bâtiment qui nous fait face. C’était jusqu’en 1911 le Conservatoire national de musique. Sa présence, prophétisait Mgr Sibour, allait marquer durablement la paroisse : « Le voisinage du Conservatoire permettrait d’exécuter dans cette église, au moins les jours de fête solennelle, les chefs d’œuvre de la musique religieuse qu’on a peut-être trop oubliés – celle d’un Campra par exemple – et dont l’étude serait reprise avec une nouvelle ardeur ». « L’art et la religion gagneraient à cette alliance » concluait-il. Idée qui, semble-t-il, n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Tradition qui a peut-être encouragé l’abbé Maréchal, au lendemain de la réforme liturgique, en 1970, à demander à ce qu’une messe en latin du nouvel ordo puisse y être chantée tous les dimanches, messe qui devait devenir, 15 ans plus tard, celle que nous connaissons aujourd’hui.

Du territoire de la paroisse, portons-nous maintenant à ce qui en est le cœur : l’église. Et commençons par dissiper une confusion qui guette les touristes : non, S. Eugène n’est pas cet édifice surmonté d’un clocher que l’on trouve au bout de la rue Rougemont, en face du bistrot de la Banque. Ça, c’est le temple de Mammon, le bâtiment de la BNP spécialisé dans la gestion des gros portefeuilles. Les nôtres sont moins épais, malgré les multiples appels des curés pour le denier du culte et l’étrange machine installée auprès du baptistère… Notre église, à l’apparence plus discrète et même un peu délabrée, a cependant quelque chose d’exceptionnel. Vous le savez, due à l’architecte Boileau, ce fut la première église de France à posséder une armature en fonte et en acier. De forme néogothique, rappelant la S. Chapelle, elle allie donc la modernité et la tradition, la première étant d’ailleurs au service étroit de la seconde, ce qui représente tout un programme. On peut relever que si la forme architecturale est bien d’inspiration gothique, l’espace liturgique rappelle plutôt, lui, la réforme tridentine par le peu de profondeur du chœur, par la visibilité de l’autel, par la largeur de la nef centrale. Cette disposition, typique des églises de la Contre-Réforme, facilite ainsi la participation des fidèles à l’eucharistie. Quant aux peintures murales, elles aussi d’inspiration médiévale, elles contribuent à donner à cet espace quelque chose de l’exubérance qu’à sa manière l’art baroque avait su retrouver.

Il est donc plaisant de relever que c’est une église de style composite, novatrice par sa structure, que le cardinal Lustiger a choisie pour réintroduire en 1985 la messe selon l’ancien ordo, signe peut-être que la tradition est une réalité toujours vivante, susceptible d’évolution dans la continuité.

Et j’en arrive à mon troisième point : la communauté que nous formons. Comme on l’aura compris – et à la différence du temple païen, demeure de la seule divinité –, l’église est la maison du peuple de Dieu. C’est d’ailleurs pour cela qu’aussitôt la paix constantinienne assurée, les premiers architectes chrétiens adoptèrent l’ample forme basilicale de préférence à l’étroite cella des temples païens. Car l’église de pierres (et chez nous de fonte et d‘acier) a pour but de rendre visible la communauté de foi que forment les chrétiens. L’Église du Christ ne se rend visible que dans des assemblées concrètes que délimite un édifice précis. Parler d’une paroisse, c’est donc parler non seulement d’un territoire et d’une église, mais aussi de ceux qui les peuplent, même s’ils en débordent les limites, celles du territoire s’entend, pas celles des murs, hélas : nous sommes loin des 1700 ou 2000 chaises d’autrefois ! L’assemblée que nous formons ce matin, avec celle de la messe précédente et celle qui viendra ce soir, n’est que la partie la plus visible de ce peuple. Car en marge de la liturgie dominicale et des messes quotidiennes, il y a d’autres activités qui, plus ou moins liées à la liturgie, nourrissent l’âme des fidèles : formation de la foi, par le catéchisme, les cours, les conférences, les préparations aux sacrements, mais aussi par les processions, adorations et autres exercices de piété. Activités qui nous réunissent par-delà les formes liturgiques d’ailleurs. Foi qui, devant être vivifiée par la charité, implique que chacun se mette au service de tous en assumant des tâches variées qui vont du service de la liturgie, ou en ces jours-ci des Journées d’amitié, à celui, moins reluisant, des bâtiments en passant par toutes les instances que peut connaître une communauté vivante, sans oublier bien évidemment ce sans quoi rien ne serait possible : votre participation joyeuse et généreuse au denier et à la quête ! Une paroisse, cela ne marche pas tout seul, finalement, et cela ne repose pas que sur les prêtres…

Ceci dit, nous ne travaillons pas que pour nous-mêmes : nous sommes au service de l’évangélisation, comme le rappellent souvent le pape et l’archevêque. L’église, par la communauté qu’elle abrite, doit fonctionner comme une pompe aspirante et refoulante, un peu comme un cœur. Église est d’ailleurs la translittération d’un terme grec enraciné dans l’Ancien Testament qui signifie convocation. Nous affluons à l’église-édifice pour rendre visible l’Église-Corps du Christ, pour rendre un culte à ce Dieu qui nous sauve par le sang de son Fils, être nourris de sa présence réelle, transformés en un seul Corps par notre communion et être ensuite envoyés comme témoins – martyrs parfois – de cette grâce qui nous est faite. C’était le thème de la 1re thèse de doctorat de celui qui allait devenir Benoît XVI : l’église locale comme lieu d’exercice de la charité. Ce rayonnement paroissial – liturgique en particulier – est réel puisque parmi les nouveaux visages que nous voyons apparaître année après année, il y a des jeunes qui demandent le baptême ou la confirmation, qui y découvrent ou y affermissent une vocation au point de rejoindre ensuite séminaire ou noviciat. Ce dynamisme, qui est ce qu’il est à notre échelle, celui d’une petite paroisse, vise aussi, à travers l’édification de la Cité céleste – l’Église universelle qui a vocation à passer dans l’éternité –, au soutien de la Cité terrestre. Car nos temps postmodernes montrent assez que l’on ne saurait se passer durablement des valeurs anthropologiques, morales, raisonnables, culturelles, que le christianisme est presque le seul à défendre en ce monde relativiste et par là-même hédoniste et dépressif. Nos paroisses catholiques luttent contre l’entropie du subjectivisme : elles sont des nœuds concrets où l’autre et soi-même sont considérés dans leur vérité ultime, non comme objets à exploiter, mais comme enfants de Dieu à servir et à aimer. En vivant cela, nous honorerons notre saint patron, lui qui a donné sa vie pour la vérité du Christ et la libération spirituelle des païens à qui il avait été envoyé.

 

5e DIMANCHE APRES L’EPIPHANIE 2018 (11 novembre, 19h)

Nous venons d’entendre la 2e des 7 paraboles du royaume de S. Matthieu. Une parabole dont Jésus lui-même a donné l’explication à ses disciples un peu plus loin : Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l’ivraie, ce sont les sujets du Mauvais ; l’ennemi qui la sème, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; et les moissonneurs, ce sont les anges. Et il poursuit : De même donc qu’on enlève l’ivraie et qu’on la consume au feu, de même en sera-t-il à la fin du monde : le Fils de l’homme enverra ses anges, qui ramasseront dans son Royaume tous les scandales et tous les fauteurs d’iniquité, et les jetteront dans la fournaise ardente : là seront les pleurs et les grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Et il termine en disant : qui a des oreilles entende ! Je pourrais donc m’arrêter ici puisque le Verbe en personne nous livre l’explication de la parabole. Risquons-nous cependant à un commentaire du commentaire. D’autres, et des plus grands, s’y sont essayés : Perplexae sunt duae civitates, disait S. Augustin au commencement de sa Cité de Dieu, et le rappel des terribles massacres de la Première Guerre mondiale, en ce jour qui marque le centenaire de l’armistice, n’est pas là pour dire le contraire…

Le commentaire que Jésus donne à ses disciples accentue la dimension eschatologique qu’on devinait dans la parabole : c’est un regard qui résume la totalité de l’histoire de l’Alliance de Dieu avec les hommes, un regard qui, en en dévoilant le dénouement, en dévoile aussi la portée à l’intérieur de l’histoire. Au 1er abord nous pouvons être décontenancés par l’attitude du maître lorsqu’il apprend que sa récolte est menacée. La parabole précédente, l’autre parabole du semeur, n’a-t-elle pas mis en garde contre ces ronces qui poussent plus vite que le bon grain et qui l’étouffent ? Ne nous a-t-elle pas incité à nous en défier ? On comprend l’attitude des serviteurs, qui se proposent d’arracher au plus tôt l’ivraie. C’est une attitude symptomatique. Nous sommes vite gagnés par l’inquiétude lorsque les choses ne tournent pas selon nos prévisions, y compris pour les choses de la foi. Alors nous sommes vite enclins à prendre des mesures conservatoires, prophylactiques, éventuellement à trancher dans le vif, à faire la part du feu. Parfois, nous pensons mieux savoir que Dieu ce qu’il convient de faire et nous prenons des initiatives précipitées : nous condamnons un peu comme les accusateurs de la femme adultère. Notre tentation est alors d’user des moyens du monde – la raison sans la foi, la violence au lieu de la patience, enfin l’argent, les moyens lourds comme disait Maritain – pour nous défendre du monde ou pour propager notre foi dans un monde qui résiste. Cette tentation est celle de toute communauté qui porte un message fort. Y céder cependant, c’est faire de la foi une idéologie, quelque chose de purement humain, qui nie la grâce. Interrogeons-nous : l’Église est-elle réductible à une telle communauté, arc-boutée sur une doctrine, sur une stratégie de domination du monde ? Non : ce sont bien plutôt ces communautés, religieuses ou politiques, qui sont des caricatures de l’Église, des imitations d’en bas, humaines, trop humaines, et qui en manquent la singularité, humano-divine.

La réponse du maître, le Fils de l’homme, ne l’oublions pas, nous oblige à une conversion de l’intelligence et du cœur: il exhorte ses serviteurs à la patience, sûr que Dieu, son Père donc, gouverne toutes choses avec sagesse, y compris les volontés rebelles. L’attitude du maître est une attitude de foi. Ayant fait ce qui était de son ressort, les semailles et ce qui les accompagne, il s’en remet à Dieu quant à la fécondité de son travail. C’est une attitude de décentrement, d’abandon spirituel, d’humilité. C’est une attitude qui exige une grande force intérieure : maîtriser son désir d’intervenir, d’interférer avec la providence. Attitude qui rappelle celle des missionnaires d’Afrique ou d’Orient, allant souvent au devant de l’échec, humainement parlant, et cependant assurés de la mystérieuse fécondité de leur sacrifice. Attitude du Fils de l’homme lui-même, ressuscité et donc vainqueur, mais qui laisse résonner comme un point d’orgue le coup de cymbale initial des temps nouveaux, sa propre glorification, à la mesure même de la dilatation du temps intermédiaire qui est celui de l’Église et dans lequel nous nous débattons. Temps marqué par l’antagonisme du péché et de la grâce, Paul allant jusqu’à dire que tout concourt au bien de ceux que Dieu aime, etiam peccata ajoute Claudel au début du Soulier de satin, enseignement qui est aussi celui de S. Thérèse de l’E-J. Car il n’en va pas du mal comme du bien. Le combat chrétien n’est pas celui du dualisme manichéen, qui avait tant séduit le jeune Augustin. Le mal, en effet, n’est pas à mettre sur le même plan que le bien. Le bien est absolu, le mal est relatif. Relatif au bien qu’il parasite. Le mal est un accident, il n’est pas substantiel, il n’est pas la réalité première. Il parasite le bien comme le néant parasite l’être. C’est pourquoi Dieu ne s’arrête pas au mal : il sait que, sous-jacent, il y a le bien. C’est d’ailleurs ce que notre texte suggère : le maître a semé en plein jour, le diable de nuit, à la dérobée, pendant que les gens dormaient, profitant de leur inattention. Le mal ne vient pas de Dieu, il n’a pas les promesses de l’éternité. C’est pourquoi le maître reste confiant, certain de la victoire finale.

Le mal perdure cependant en ce monde abîmé, en cet entre-temps qui est celui de l’Église, accompagnant la croissance de celle-ci de son inversion démoniaque. Si le temps appartient à Dieu, nous savons, depuis la Passion, qu’il ne s’écoule pas comme un long fleuve tranquille, qu’il connaît des rapides, et que ces rapides, c’est la croix plantée dans notre chair et dans celle de l’Église. Bien qu’il ne puisse ultimement l’emporter, le mal ne peut être en effet être extirpé de cette figure du monde, comme le voudraient les serviteurs bien intentionnés que nous sommes. Le CEC nous met en garde contre l’illusion d’un progrès moral immanent au monde. C’est bien plutôt le contraire qu’il faut craindre. Pour le CEC, avant l’avènement du Christ, l’Église doit passer par une épreuve finale qui ébranlera la foi de nombreux croyants. La persécution qui accompagne son pèlerinage sur la terre dévoilera le mystère d’iniquité sous la forme d’une imposture religieuse apportant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse suprême est celle de l’Antichrist, c’est-à-dire d’un pseudo-messianisme où l’homme se glorifie lui-même à la place de Dieu et de son Messie venu dans la chair. Cette imposture antichristique se dessine déjà dans le monde chaque fois que l’on prétend accomplir dans l’histoire l’espérance messianique qui ne peut s’achever qu’au-delà d’elle à travers le jugement eschatologique: même sous sa forme mitigée, l’Église a rejetée cette falsification du Royaume à venir sous le nom de millénarisme, surtout sous sa forme politique d’un messianisme sécularisé, intrinsèquement perverse. Et le CEC continue en disant: L’Église n’entrera dans la gloire du Royaume qu’à travers cette ultime Pâques où elle suivra son Seigneur dans sa mort et dans sa résurrection. Le Royaume ne s’accomplira donc pas par un triomphe historique de l’Église selon un progrès ascendant, mais par une victoire de Dieu sur le déchaînement ultime du mal. Le triomphe de Dieu sur la révolte du mal prendra la forme du Jugement dernier après l’ultime ébranlement cosmique de ce monde qui passe. Vision terrible qu’avait anticipée au tournant du 19e siècle Mgr Benson, anglican converti, dans son roman hallucinant Le Maître du Monde.

Concluons. Pour reprendre l’expression de S. Pierre, le temps de l’Église, c’est le temps de la patience de Dieu pour les hommes. La considération de la situation à ce point contrastée du monde, envisagée dans la foi, est un appel à l’espérance. Il s’agit de combattre, certes, mais avec des armes spirituelles, ces armes que Paul décrit dans sa lettre aux Ephésiens : le bouclier de la foi, le casque du salut, le glaive de l’Esprit, car ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter mais contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes. Ainsi, que l’on soit vainqueur ou vaincu aux yeux du monde, on est toujours vainqueur si l’on a combattu avec les armes de l’Esprit. Un combat donc qui ne peut être gagné que si l’on utilise les armes mêmes de Jésus, l’amour sacrificiel qui va jusqu’au bout. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père nous assure-t-il. Une parabole donc pour nous inviter à régler notre pas sur l’éternité, pour changer de regard en adoptant celui de Dieu sur le monde, en un mot pour vivre en ce monde dans la véritable espérance théologale.

4e DIMANCHE APRES L’EPIPHANIE 2018 (4 novembre, 11h)

La question de Jésus à la fin de l’évangile, eu égard à la situation, a de quoi surprendre : « Pourquoi avoir peur, hommes de peu de foi ? » Elle s’éclaire cependant si on se souvient que, dans le livre de Job, Dieu est présenté comme le maître des flots. Si les disciples avaient eu foi en Jésus, alors ils auraient su qu’il était le Fils de Dieu, Dieu en personne. Et donc qu’il est le maître des flots, capable de mettre un terme aux assauts impétueux de la mer, « à leur poser une limite à ne pas franchir », comme dit le psalmiste. Bref, qu’il était capable d’apaiser la tempête.

Mais la question redouble. Si Dieu est maître des flots, pourquoi les laisser se déchaîner au point de devenir dangereux ? Un psaume le dit presque avec humour : « ils étaient malades à rendre l’âme ». Si Dieu est le créateur de la nature et l’auteur de ses lois, pourquoi l’harmonie est-elle constamment troublée ? Non seulement dans la vaste nature et ses phénomènes. Mais aussi dans la nature humaine. Bien des choses dont nous souffrons ne viennent pas en effet de la nature et de ses dérèglements, mais des hommes. Alors la question se pose : pourquoi Dieu semble-t-il dormir alors que le frêle esquif de nos vies et de nos nations est ballotté par tant d’événements contraires. Pensons aux menaces de guerre qui couvent aujourd’hui sur tous les continents, y compris le nôtre. Pensons à la banalisation en Occident de tant d’attitudes contraires à la loi naturelle. Les questions de bioéthique qui font la une ces temps-ci.

La réponse se trouve peut-être dans la parabole du bon grain et de l’ivraie, que l’on trouve au 5e dimanche après l’Epiphanie. Si les lois de la nature et celles du cœur humain sont déréglées, c’est parce que l’Ennemi est survenu et qu’il a semé l’ivraie au milieu du bon grain. Et si Dieu, le maître de la moisson, laisse l’un et l’autre croître, c’est – nous dit-on – parce qu’il ne veut pas qu’en arrachant l’ivraie nous arrachions aussi le bon grain. Autrement dit, les épreuves que nous avons à supporter en ce monde se trouvent mises au service de notre croissance spirituelle. En secouant notre foi, elles affermissent, paradoxalement notre espérance.

A cause du péché, en effet, l’homme a tendance à se satisfaire des dons qu’il a reçus, à organiser son existence sans Dieu. Les œuvres qu’il produit peuvent devenir des idoles qui captivent son cœur. C’est le mythe de Pygmalion, du sculpteur qui tombe amoureux de la statue qu’il a faite. C’est le mythe de Babel, avec l’orgueilleuse tour qui se dresse vers les cieux. Regardons notre société technicienne : tout nous parle de la maîtrise de l’homme sur les choses. Lorsque soudain les choses se rebiffent, l’homme prend conscience de sa petitesse, de sa vulnérabilité. Nous qui nous sentons si en sécurité dans nos villes modernes, imaginons que nous soyons projetés soudain dans le désert, ou même la nuit au fond d’un bois. Oui, nous nous sentirions bien fragiles, bien pauvres. Prêts à crier à l’aide : « Seigneur, au secours ! Nous périssons » ou comme dans S. Marc : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? »

Eh bien si, cela lui fait beaucoup. C’est même pour cette raison qu’il a envoyé son Fils. Jésus nous est donné pour nous arracher à cet environnement hostile. Si nous nous décentrons de nous-mêmes, et si nous nous centrons sur lui, nous découvrirons l’amour qui préside à cette opération de sauvetage en mer démontée. Mais nous découvrirons aussi que celui qui vient nous arracher à cette mer symbole de mort – il n’y aura plus de mer dans le monde recréé à neuf de l’Apocalypse, tant pis pour les Bretons – laisse aussi les éléments se déchaîner contre lui, l’engloutir même. Il demeure le Maître jusqu’à ce point là. « Ma vie, personne ne me la prend, c’est moi qui la dépose » dit-il en S. Jean. Jusque dans sa passion, Jésus reste le Maître. Jusque dans la mort de son Fils fait homme, Dieu reste le maître de la Vie. A preuve, il la lui rend le troisième jour, au matin de Pâques, par la puissance de l’Esprit Saint qui n’a jamais cessé d’unir le Père et le Fils, même au tombeau.

Le message de l’évangile de ce jour est peut-être celui-ci : Dieu permet nos épreuves afin qu’elles nous empêchent de nous enfermer dans une fausse sécurité. Afin que nous puissions nous décentrer de nous-mêmes. Le psalmiste ne dit-il pas : « Dans leur angoisse, ils ont crié vers le Seigneur, et lui les a tirés de la détresse, réduisant la tempête au silence, faisant taire les vagues ». Notre pèlerinage terrestre, c’est aussi cette traversée parfois mouvementée qui nous incite à crier vers le Seigneur pour qu’au moment décisif, il apaise nos terreurs, même face à la mort. Alors nous pourrons aborder au port, celui de l’éternité, et dire avec le psalmiste : « Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour, de ses merveilles pour les hommes ».

 

TOUSSAINT 2018

La fête de la Toussaint oriente notre regard vers la gloire de tant d’hommes et de femmes parvenus à la sainteté à cause du royaume des cieux. Elle dévoile le sort final de tous ceux qui sont encore en chemin vers leur accomplissement en Jésus-Christ. Cette célébration solennelle et joyeuse ne nous fait pas oublier cependant que si toute l’Église est sainte, comme l’affirme le Credo, elle est aussi marquée par bien des zones d’ombre, celles que crée notre propre péché. La sainteté des membres les plus éminents de l’Église appelle donc la sainteté de tous les baptisés, et donc aussi notre propre sainteté.

Mais est-ce que l’Église ne va pas trop loin quand elle déclare saint un être humain ? C’est ce que nous reprochent les protestants. Saint, en effet, est le premier nom de Dieu, son mystère, le noyau de sa vie intérieure, inaccessible aux hommes. C’est l’expérience d’Isaïe, saisi d’effroi dans le Temple lorsque Dieu lui apparaît et dont l’écho résonne dans notre liturgie au moment du Canon avec le chant du Sanctus. C’est encore l’expérience de Pierre juste après la pêche miraculeuse : « Retire-toi d’ici, Seigneur, car je suis un homme pécheur ». C’est aussi celle du centurion, dont la réponse est pourtant donnée en exemple par Jésus lui-même, et qui est elle aussi reprise dans la liturgie : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ». Dieu seul est saint et d’une sainteté telle qu’elle fait pâlir toute sainteté humaine. Et cependant l’Ecriture nous dit que le peuple d’Israël, malgré ses innombrables péchés, devient saint à son tour grâce à sa consécration à Dieu : « Tu es un peuple consacré au Seigneur ton Dieu. C’est toi que Dieu a choisi pour être son peuple à lui parmi toutes les nations qui sont sur la terre » (Lv 19). Le peuple est saint parce qu’il est constitué par Dieu pour rendre un culte à Dieu. L’Église hérite de la sainteté de ce peuple de Dieu : elle est, dit S. Paul, « le nouvel Israël de Dieu ». Sa loi de sainteté n’est plus écrite, elle est intérieure : c’est l’Esprit du Christ qui habite le cœur des baptisés et leur permet d’imiter, mieux d’être transformés, en celui qui est le Saint par excellence et qui, par son incarnation, s’est rendu justement imitable et participable : le Christ. Par notre incorporation baptismale au Christ nous devenons saints de sa propre sainteté. Voilà qui est impressionnant !

Cette sainteté en forme de don, de la part de Dieu, appelle alors une sainteté en forme de réponse, de notre part. C’est ce que disait déjà l’Ancien Testament : « Soyez saints car moi, je suis saint » (Lv 19). C’est ce que reprend Jésus : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mc 5,48). Nous devons correspondre par notre conduite aux dons que Dieu nous a fait par sa parole, ses sacrements, par dessus tout par son Fils bien-aimé. Et pourtant, en ce jour de la Toussaint, nous savons bien que nous sommes imparfaits, nous qui sommes encore en chemin. Déjà S. Paul, ce géant de la foi, reconnaissait ne pas avoir encore pleinement saisi le Christ. Mais « oubliant le passé », disait-il, il se tendait de toutes ses forces pour le saisir et entrer en pleine communion avec lui. Il s’agissait bien d’une sainteté en forme de réponse. Car jamais Paul n’aurait déployé tous ces efforts s’il n’avait pas d’abord été saisi lui-même par le Christ sur le chemin de Damas. En effet, à la question angoissée des apôtres : « Qui donc peut être sauvé ? » Jésus avait répondu déjà très clairement : « pour les hommes, c’est impossible ». Cependant il avait aussitôt ajouté : « mais pour Dieu, tout est possible ». La voici donc, la catapulte qui seule est capable de nous propulser dans ce ciel inaccessible à nos pauvres forces : c’est la volonté même qu’a Dieu de nous sauver. Ce que le Seigneur veut, même si cela paraît impossible, il est capable de le réaliser : c’est là qu’il manifeste sa plus grande gloire. Introduire une créature pauvre, et de surcroît abîmée par le péché, jusque dans son intimité est proprement l’œuvre la plus inattendue, voire la plus folle dira S. Paul. D’où, aussi, la surprise du visionnaire de Patmos : « Mais qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » Autrement dit : mais qui est assez pur pour être introduit jusque dans l’intimité du Dieu trois fois saint ? La réponse tombe, toute claire : ce sont des hommes comme toi et moi, ni surhommes, ni extraterrestres. Ils se sont simplement « purifiés dans le sang de l’Agneau ». Oui, il a suffi au fils prodigue de se laisser étreindre dans les bras de son père, il lui a suffi de se laisser revêtir de gloire pour entrer dans la joie de son Père, comme il a suffi au bon larron, sans doute un grand criminel, de demander le ciel à Jésus en croix pour y être admis « le jour même ». Sauf refus obstiné de notre part, nous serons un jour dans cette foule immense dont parle l’Apocalypse. Ce jour-là nous serons devenus semblables au Fils de Dieu car nous le verrons tel qu’il est. Et nous entendrons retentir les béatitudes de notre évangile de ce jour, non plus comme un programme énoncé au futur, mais comme la description présente de notre bonheur. Heureux les miséricordieux, car ils ont obtenu miséricorde ! Heureux les cœurs purs car ils voient Dieu !

La vie sur la terre nous est donnée comme le temps où se prépare cette éternité. D’où le prix infini de chaque instant qui nous est offert. Et c’est là que les béatitudes, que nous avons entendues, reprennent toute leur importance. Comme le disait le pape au printemps dernier, « Bien que les paroles de Jésus puissent nous sembler poétiques, elles vont toutefois vraiment à contre-courant de ce qui est habituel, de ce qui se fait dans la société ; et, bien que ce message de Jésus nous attire, en réalité le monde nous mène vers un autre style de vie. Les béatitudes ne sont nullement quelque chose de léger ou de superficiel, bien au contraire ; car nous ne pouvons les vivre que si l’Esprit Saint nous envahit avec toute sa puissance et nous libère de la faiblesse de l’égoïsme, du confort, de l’orgueil. Écoutons donc Jésus, avec tout l’amour et le respect que mérite le Maître. Permettons-lui de nous choquer par ses paroles, de nous provoquer, de nous interpeller en vue d’un changement réel de vie. Autrement, la sainteté ne sera qu’un mot ». Et le pape précise comment le Nouveau Testament renouvelle la sainteté de l’Ancien : « dans l’épaisse forêt de préceptes et de prescriptions, Jésus ouvre une brèche qui permet de distinguer deux visages : celui du Père et celui du frère. Il ne nous offre pas deux formules ou deux préceptes de plus. Il nous offre deux visages, ou mieux, un seul, celui de Dieu qui se reflète dans beaucoup d’autres. Car en chaque frère, spécialement le plus petit, fragile, sans défense et en celui qui est dans le besoin, se trouve présente l’image même de Dieu. En effet, avec cette humanité vulnérable considérée comme déchet, à la fin des temps, le Seigneur façonnera sa dernière œuvre d’art ». Les saints canonisés que nous fêtons tout au long du cycle liturgique sont ceux qui, parfois après des années d’errance, comme S. Augustin, ont pris cet appel au sérieux et se sont ainsi laissés sanctifier par l’amour de Dieu dès cette vie et ils lui ont répondu sous cette double forme. Ils ont livré bataille avec décision contre les tentations et les faiblesses. Ils ont résisté aux persécutions. Ils ont recouru à la prière et aux sacrements. Ils ont couru plus vite que nous, mais nous sommes appelés à les rejoindre, au gré de notre ferveur, nous qui sommes réellement branchés par notre baptême sur le Saint par excellence. Et le pape conclut : « Finalement, même si cela semble évident, souvenons-nous que la sainteté est faite d’une ouverture habituelle à la transcendance, qui s’exprime dans la prière et dans l’adoration. Le saint est une personne dotée d’un esprit de prière, qui a besoin de communiquer avec Dieu. C’est quelqu’un qui ne supporte pas d’être asphyxié dans l’immanence close de ce monde, et au milieu de ses efforts et de ses engagements, il soupire vers Dieu, il sort de lui-même dans la louange et élargit ses limites dans la contemplation du Seigneur. Je ne crois pas dans la sainteté sans prière, bien qu’il ne s’agisse pas nécessairement de longs moments ou de sentiments intenses ». De notre sainteté dépend aussi l’avenir de l’Église.

CHRIST ROI 2018 (28 octobre, 19h)

Adveniat regnum tuum : telle est la prière que nous adressons chaque jour au Père. Mais comment le royaume de Dieu peut-il venir à nous ? Le verset suivant nous en instruit : fiat voluntas tua sicut in caelo et in terra : que la volonté du Père soit accomplie sur la terre comme elle l’est dans le ciel. C’est en accomplissant la volonté du Père que le royaume de Dieu prend forme, qu’il s’étend sur la terre à la manière dont il existe dans le ciel. Au ciel, la volonté du Père est adorée et faite par les anges, rejoints par les âmes des élus, qui forment l’Église triomphante. Elle l’est au plus haut point par le Christ ressuscité. Par nature, parce qu’il est le Fils qui se reçoit tout entier du Père et se donne tout entier à lui, le Christ est l’expression la plus parfaite du règne de Dieu dans les âmes. Si bien qu’au commencement de son évangile, S. Marc peut écrire : Les temps sont accomplis, le royaume de Dieu s’est fait proche (Mc 1, 14). Ce royaume de Dieu qui s’est approché, qu’est-ce donc sinon le Fils de Dieu lui-même, venu dans la chair ? Dans notre monde qui gît à l’ombre de la mort, qui gémit sous le pouvoir du Mauvais, voici que soudain un point lumineux apparaît. Un point lumineux, reflet du ciel, au milieu d’un océan de ténèbres. Cette tête de pont du ciel sur la terre, l’humanité de notre Seigneur, devient le point d’appui de la reconquête de ce monde, de l’expulsion du Prince qui en est l’usurpateur. Le royaume de Dieu est inauguré dans la personne du Christ. Dans ce royaume en germe, le règne de Dieu est pleinement réalisé : le Père règne sans partage dans l’âme du Christ et aussi dans celle de Marie. Ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père (Jn 10), écho temporel, mais cause éternelle, du fiat de Marie à la volonté de Dieu transmise par l’Archange.

Le Père confie au Christ l’extension sur terre de son royaume. Et le Christ, après l’avoir implanté sur la terre par l’arme de la croix, en confie l’administration à celle qui jaillit de son cœur transpercé, l’Église. Et l’Église, pour l’administrer n’a nul besoin de gouvernement, de ministères, de cours de justice, d’impôts, d’armées. Ces regalia, elle les laisse aux royaumes de la terre qui en usent et parfois en abusent. L’administration du royaume de Dieu consiste simplement en l’emprise toujours plus grande du règne du Père dans les âmes. Pour qu’advienne son royaume sur la terre, que vienne le règne de sa volonté en nos âmes. C’est ce quen 1925 Pie XI disait au moment d’instituer cette nouvelle fête : « Il faut qu’il règne sur nos intelligences : nous devons croire, avec une complète soumission, d’une adhésion ferme et constante, les vérités révélées et les enseignements du Christ. Il faut qu’il règne sur nos volontés : nous devons observer les lois et les commandements de Dieu. Il faut qu’il règne sur nos cœurs : nous devons sacrifier nos affections naturelles et aimer Dieu par-dessus toutes choses et nous attacher à lui seul. Il faut qu’il règne sur nos corps et sur nos membres : nous devons les faire servir d’instruments ou, pour emprunter le langage de l’Apôtre S. Paul, d’armes de justice offertes à Dieu pour entretenir la sainteté intérieure de nos âmes ».

Le royaume du Père, devenu royaume du Christ pendant cet entre-deux qu’est le temps de l’Église, s’étend d’une double manière : en extension et en profondeur. En extension, lorsque de nouvelles âmes se convertissent au Christ, en profondeur lorsque le règne de la volonté de Dieu s’intensifie dans les âmes déjà gagnées au Christ au point de coïncider parfaitement avec lui. Le règne de Dieu est parfait dans une âme lorsqu’elle ne fait plus qu’un avec l’âme du Christ, lorsqu’elle sent avec l’Église selon la belle expression de S. Ignace de Loyola. N’est-ce pas d’ailleurs la définition de la sainteté ? Ce n’est donc pas pour rien que Pie XI a voulu placer cette fête juste avant la Toussaint, si près de la fin de l’année liturgique où nous contemplons comme en un miroir la gloire eschatologique de l’Église, la récapitulation de toutes choses dans le Christ.

Comment contribuer à l’extension du royaume de Dieu ? De deux manières. Premièrement en modelant de plus en plus notre être sur celui du Christ : intelligence, volonté, cœur et corps selon les paroles de Pie XI. Coïncider avec le Christ, ne plus faire qu’un avec l’Église, c’est accepter la seigneurie de Dieu sur tous les aspects de sa vie. C’est devenir un point lumineux sur la sombre carte de ce monde. Mais voulons-nous vraiment que le Christ, que Dieu son Père, soit le Seigneur de notre vie ou, pour ne pas se payer de mots parce qu’ici il faut parler au singulier : est-ce que je veux vraiment qu’en toutes choses le Christ de Dieu soit le Seigneur de ma vie ? Dans mes affections, dans mes goûts, dans mes préférences, dans mes choix de vie, dans mes décisions, dans mes actions, au travail, à la maison, dans mes loisirs, etc. ? Une question qui nous renvoie à nos résistances plus ou moins conscientes, en un mot à notre péché, aux zones d’ombre où nous trouvons refuge pour fuir la lumière de l’évangile. C’est pourquoi S. Marc, dans le verset qui suit immédiatement celui que j’ai cité, ajoute : Faites pénitence et croyez à l’évangile. L’intrusion de la volonté de Dieu en moi me révèle mon péché, elle le débusque pour que s’intensifie en moi la seigneurie du Christ. Elle m’oblige à la conversion, une conversion jamais achevée, une exigence qui se renouvelle à mesure que la lumière de l’évangile débusque de nouvelles zones d’ombre, à mesure aussi que la nature déviée cherche à reprendre ses prétendus droits. C’est en moi d’abord que le combat pour l’extension du royaume de Dieu se déroule. Afin que je devienne une lumière de plus en plus brillante, de plus en plus brûlante. Afin que, deuxièmement, le feu de l’évangile se répande, s’allume en d’autres âmes, pour faire apparaître des points lumineux de plus en plus nombreux. La charité surnaturelle est de soi contagieuse, car même si l’homme est enténébré par le péché, il garde au fond de lui la nostalgie de la lumière. Cet apostolat se réalise par la parole, par l’agir, par le simple témoignage d’une vie réconciliée en Dieu. Alors, troisièmement, viendra la dimension communautaire : car beaucoup de points lumineux juxtaposés, cela fait une tache. Et une tache où le règne de Dieu s’accomplit, c’est une portion du royaume de Dieu qui devient visible. C’est un embryon de chrétienté, où les règles de vie tendent à passer du niveau strictement individuel ou familial au niveau communautaire et politique, autrement dit à se sédimenter en lois et coutumes valant pour tous. Face à cette perspective qu’il caressait de ses vœux, Pie XI se faisait presque lyrique : « Si les hommes venaient à reconnaître l’autorité royale du Christ dans leur vie privée et dans leur vie publique, des bienfaits incroyables – une juste liberté, l’ordre et la tranquillité, la concorde et la paix – se répandraient infailliblement sur la société tout entière ». Malheureusement – ou plutôt heureusement – on sait que le royaume de Dieu sur la terre ne saurait user de moyens humains pour se maintenir : Mon royaume n’est pas de ce monde dit Jésus à Pilate, et il cherche à se dérober à ses contemporains quand ils veulent le faire roi à leur manière. Dès que le feu de la grâce vient à baisser dans les âmes, le royaume du Christ se défait, se disloque, se désintègre. Cette menace, nous la voyons réalisée aujourd’hui où nous sommes à nouveau comme des petits points lumineux isolés, formant encore, ici et là, des taches claires au milieu d’un univers à nouveau enténébré par le règne du relativisme des uns et du fanatisme des autres. Benoît XVI parlait de décadence de l’homme dont la conséquence, disait-il, « est la réalisation, d’une manière silencieuse et donc plus dangereuse, d’un changement du climat spirituel. L’adoration de l’argent, de l’avoir et du pouvoir, se révèle être une contre-religion, dans laquelle l’homme ne compte plus, mais seulement l’intérêt personnel. Le désir de bonheur dégénère, par exemple, dans une avidité effrénée et inhumaine qui se manifeste dans la domination de la drogue sous ses diverses formes. Il y a les grands, qui avec elle font leurs affaires, et ensuite tous ceux qui sont séduits et abîmés par elle aussi bien dans leur corps que dans leur esprit. La violence devient une chose normale et menace de détruire dans certaines parties du monde notre jeunesse. Puisque la violence devient une chose normale, la paix est détruite et dans ce manque de paix l’homme se détruit lui-même. L’absence de Dieu conduit à la déchéance de l’homme et de l’humanisme ».

Alors que faire ? Recourir à la violence pour répondre à cette violence ? Ce fut une tentation récurrente dans l’histoire de l’Église, mais illusoire. Il faut bien plutôt choisir la sainteté, soumettre sa vie à la seigneurie du Christ, briller dans la nuit de ce monde et communiquer cette lumière. Humanum paucis vivit genus. Lucain ne se doutait pas de la vérité de ce qu’il disait car ce petit nombre qui fait vivre la multitude, ce ne sont pas tant les sénateurs et les centurions de la Rome antique que les saints de la Rome nouvelle, et tous ces saints ne font qu’un dans le Christ, l’unique vrai Saint de Dieu. Il n’y a pas d’avenir possible sans que Dieu retrouve sa place dans la société et cette place est la première. Ce que l’Evangile a produit à l’aube des temps chrétiens, il peut le réaliser à nouveau, car il possède toujours la même nouveauté et la même fraîcheur face à la vétusté du péché qui gangrène notre société. Le christianisme est l’unique réponse adéquate au marasme de l’homme sans Dieu. Collaborons à cette reconquête spirituelle. A Prague, en 2009, Benoît XVI avait appelé les chrétiens à devenir une minorité agissante, à se substituer à l’intelligentsia dévoyée qui fait aujourd’hui encore l’opinion. A un journaliste qui lui demandait ce qu’il fallait réformer pour que les choses aillent mieux, S. Teresa de Calcutta avait répondu : « Vous – et moi ! » En cette fête du Christ-Roi, demandons humblement à Dieu de devenir des saints, demandons vraiment au Christ qu’il devienne le Seigneur de notre vie, demandons-lui de devenir en un mot « le sel de la terre et la lumière du monde ».

30e DIMANCHE ORDINAIRE B 2018 (28 octobre, 9h45)

En guérissant l’aveugle de Jéricho, Jésus ne fait pas que suivre la pente de son cœur : il montre aussi qui il est. En ce temps où l’on attendait avec impatience le Messie, tout le monde connaissait les promesses du livre de Jérémie que nous avons entendues en 1ère lecture : « Je ramènerai par un bon chemin Israël dispersé et il y aura parmi eux même l’aveugle et le boiteux ». Jésus se situe ouvertement dans cette perspective. Il va au-devant de la foi tâtonnante de l’homme qui l’a reconnu comme messie, Fils de Dieu et rabbi, et il la porte à son achèvement. En effet, il ne se contente pas de ramener l’aveugle vers Jérusalem, il le guérit : il fait donc plus qu’accomplir la promesse. Aussitôt l’homme se met à sa suite, et S. Luc de préciser qu’il glorifiait Dieu. Au lendemain de la semaine missionnaire, il nous décrit ce qui est à l’origine de la mission : le dynamisme de la reconnaissance et de la gratitude.

L’amour est en effet la source de la mission. On annonce le Christ parce qu’il a transformé notre vie : c’est quelque chose qui doit monter du plus profond de nous. Quand on est heureux, on a envie de le crier. Quand on aime, on a envie de crier le nom de celui qui nous a aimés le premier et que l’on aime en retour. Quand on aime Dieu et que l’on vit de lui, on aimerait que tous aussi en vivent. C’est l’expérience de S. Paul : « Malheur à moi si je n’évangélise pas, malheur à moi si je n’annonce pas la Bonne Nouvelle ». Mais on peut remonter plus haut, plus profond : c’est l’expérience même de Jésus : vivant de la présence du Père, il n’a de cesse de nous le faire connaître. Jésus nous révèle le Père : c’est le dynamisme même de son être : il est le Verbe, la Parole de Dieu. Le mouvement de l’évangélisation, c’est de faire connaître à chacun de quel amour il est aimé par le Père pour faire naître en chacun le désir d’aimer en retour le Père. L’évangélisation suppose donc l’intériorité. Une Eglise qui ne prierait pas ne pourrait plus évangéliser car serait alors éteint le feu de l’amour qui en est le moteur. C’est ce que dit merveilleusement S. Thérèse de l’Enfant-Jésus : « Je compris que l’Amour seul faisait agir les membres de l’Eglise et que si l’Amour venait à s’éteindre, les apôtres n’annonceraient plus l’Evangile, les martyrs refuseraient de verser leur sang ».

Dans ces conditions, il est clair que la mission ne peut se réduire à l’action humanitaire. Pour beaucoup, le missionnaire modèle, c’est un acteur social (médecin, professeur, etc.). Quelqu’un qui aide les autres à subsister. C’est déjà très bien quand on sait la puissance d’égoïsme qui habite en chacun. Mais c’est insuffisant. Car donner à manger ou soigner, ce n’est pas donner des raisons de vivre. La plus grande des pauvretés, c’est de ne pas se savoir fait pour aimer et être aimé, c’est de ne pas se savoir fait pour la vie éternelle. Ce ne sont pas des milliards de dollars qui sauvent un peuple, ce sont les valeurs spirituelles et morales qui l’habitent. Christianiser un peuple, en christianiser les comportements, c’est l’aider à se développer dans la vérité, c’est lui permettre d’accéder à la véritable indépendance. Celle de l’amour, où chacun accepte de ne plus être un assisté mais de se mettre au service des autres, et ainsi de les aimer en actes, malgré sa pauvreté.

Une telle attitude suppose des purifications. Evangéliser, ce n’est pas exporter sa culture : la mission ne se réduit pas à propager des valeurs. « Ce n’est pas nous que nous prêchons, dit Paul, mais le Christ Jésus, Seigneur ». Il fut un temps où l’on avait tendance à l’oublier, mais aujourd’hui, ce serait plutôt le contraire : on aurait tendance à s’enliser dans le dialogue du fait que nous, Européens, sommes de moins en moins convaincus de nos valeurs, et même du bien-fondé de baptiser les cultures païennes. Pour en revenir au dialogue, il est vrai que pour dire quelque chose à quelqu’un, il faut d’abord apprendre à le connaître. Ce que firent merveilleusement par exemple les Pères Blancs dans les pays musulmans. Mais pour dialoguer en vérité, il faut aussi savoir dépasser le stade de l’écoute. Pour dialoguer, il faut avoir quelque chose à dire. Et pour cela il faut faire l’effort de connaître la foi que nous professons. Et, ce n’est pas notre faute, mais nous, chrétiens, sommes dépositaires d’un message de salut universel, le seul qui valorise la dignité de chaque être humain, un message d’ailleurs qui nous dépasse et que nous enlaidissons par notre péché : nous le portons « comme un trésor dans des vases d’argile » dit encore Paul. Un message qu’il est donc capital de transmettre, et donc capital de connaître à fond. Il n’y a donc vraiment pas quoi en tirer orgueil. Ce n’est pas de l’impérialisme culturel car nous avons abandonné notre culture européenne, païenne, pour devenir comme disait Pie XI des « sémites spirituels ». Le cœur de notre culture, ce n’est plus Rome ni Athènes mais bien Jérusalem. Ce trésor, comme dit S. Paul, nous ne pouvons le garder pour nous-mêmes. Paul ne s’embarrasse pas de dialoguer trop longtemps avec les sages païens ou les docteurs juifs : à chaque fois cela se termine par un échec. « Ce que nous prêchons, c’est un messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens ». Notre dialogue, ce n’est d’ailleurs pas un dialogue, c’est plutôt un trilogue. Il y a un troisième terme qui brise l’horizontalité du dialogue : c’est le Christ et son Esprit. En tout dialogue missionnaire, le Christ est présent. Le modèle du missionnaire, et aussi de l’éducateur chrétien, c’est Jean-Baptiste, « l’ami de l’Epoux » : « il faut qu’il grandisse et que moi je diminue ». Le but du dialogue missionnaire, ce n’est pas d’imposer ses idées mais c’est de s’effacer dans un cœur pour qu’y germe la présence du Christ sous l’action de l’Esprit. C’est à cela que nous sommes appelés, poussés par l’Esprit de notre confirmation.

22e DIMANCHE APRES LA PENTECÔTE 2018 (21 octobre, 11h)

Nous retrouvons encore aujourd’hui nos vieilles connaissances les pharisiens. Ils cherchent à prendre Jésus en faute pour pouvoir l’accuser. Après une captatio benevolentiae élogieuse, ils s’efforcent de l’enfermer dans un dilemme machiavélique à propos de l’impôt à payer à César. Car n’oublions pas que la Palestine est alors occupée par les Romains. Si Jésus dit qu’il ne faut pas payer, il passe pour un zélote, c’est-à-dire pour un séditieux. Or les pharisiens se sont faits accompagner d’hérodiens, partisans de la collaboration avec Rome. Ne pas payer, c’est se faire condamner par la puissance politique romaine. Mais si Jésus dit qu’il faut payer l’impôt, il passe pour un soumis, comme les pharisiens eux-mêmes, mais alors il se disqualifie aux yeux de ses disciples : il ruine sa prétention messianique car tous, y compris les apôtres, voient encore en lui le messie qui libérera le pays du joug païen. En un mot, Jésus semble bien « échec et mat ».

Mais Jésus se montre plus habile que ses adversaires. A leur question, il répond par une autre question. « Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? » « De l’Empereur César » répondent-ils. Question anodine et réponse anodine, pourrions-nous penser. Mais en fait, c’est ici que se joue le coup. Souvenons-nous que les pharisiens cherchent à pratiquer intégralement la Loi, y compris bien évidemment le premier commandement qui bannit l’idolâtrie. Or les monnaies romaines de la période impériale portent l’effigie de l’Empereur et une légende qui s’adresse à lui comme à une divinité. Elles n’avaient d’ailleurs pas cours au Temple, et c’est l’une des raisons pour lesquelles il y avait là des changeurs, car il fallait que rien de souillé ne pénètre dans le Temple. Les pharisiens, dont l’évangile dit par ailleurs « qu’ils aimaient l’argent », n’hésitent pas à utiliser ces monnaies dans la vie courante. Eux donc qui se prétendent purs sont confondus par Jésus qui les convainc ainsi d’idolâtrie. Ils sont divisés en eux-mêmes.

Et c’est bien le sens de la sentence de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Spontanément, ou à la suite des controverses médiévales entre la Papauté et l’Empire, nous interprétons cela comme la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. On rend à Dieu nos devoirs religieux dans le sanctuaire intérieur de notre conscience, voire dans le sanctuaire extérieur des églises affectées au culte. Et on rend à César nos devoirs civiques partout ailleurs, en respectant la sacro-sainte laïcité. Le sens de l’affirmation de Jésus est différent. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est lui rendre tout, puisque tout vient de lui. Dieu a droit non seulement à l’hommage de notre esprit, dans le secret de notre conscience, mais aussi à celui de notre corps, avec toute la visibilité que cela signifie. Notre culte ne doit pas être seulement privé, mais aussi public, communautaire, visible donc. C’est le sens de la solennité de dimanche prochain, le règne social du Christ Roi, solennité instaurée par Pie XI, le pape qui avait bien compris qu’une société qui bannit Dieu de son univers sombre un jour ou l’autre dans la barbarie, hard comme dans les années trente, ou soft comme aujourd’hui partout en Occident.

Alors que rendre à César ? Rien, sinon notre péché. Car il n’y a pas de partage style Conférence de Yalta entre Dieu et César, avec rideau de fer étanche à l’appui. En tout, nous et nos œuvres (société comprise), nous appartenons à Dieu. César, dans le meilleur des cas, ne peut être que le lieutenant de Dieu, il doit concevoir sa mission comme une suppléance, et doit se faire suffisamment transparent pour ne pas rendre sa mission inopérante en opacifiant la médiation qu’il est censé incarner. La Bible, qui n’est pas naïve, n’est d’ailleurs pas tendre pour le pouvoir politique, continuellement dénoncé comme injuste par les prophètes. Elle est trop réaliste pour ne pas percevoir la connexion mortelle du pouvoir et de l’argent. César, le César des Romains, n’est qu’un avatar de plus dans la série des totalitarismes païens qui se sont succédé (pensez aux visions du livre de Daniel) : pharaons, rois d’Assyrie et de Babylone, des Perses et des Macédoniens. Elle renâcle lorsque les juifs demandent un roi à l’exemple des païens (livre de Josué). Elle est sans concession sur leur règne. Même David et Salomon sont jugés sans complaisance. Et l’éloge de Cyrus dans le livre d’Isaïe ne doit pas nous égarer : il n’est qu’un instrument aveugle de la Providence. Un peu comme Bonaparte signant le Concordat en 1801. Il est très difficile d’être César aux yeux des chrétiens : la barre est placée très haut.

En conclusion, nous devons nous défier de toute espérance en un sauveur politique. Il nous incombe de servir avec abnégation la société humaine, mais sans trop d’illusions. S. Augustin n’en nourrissait pas beaucoup plus à l’époque de l’empire devenu nominalement chrétien, mais peinant à l’être en vérité, parce que toujours alourdi par le péché de ses membres. Cela nous rappelle que la société politique n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen. Et un moyen périssable. Ce qui a valeur d’éternité, ce sont les hommes qui la composent. Ce sont eux que nous devons servir, au moyen de la société certes. Car la société reste un moyen nécessaire. Et comme toutes les formes d’organisation sociale ne se valent pas, nous sommes fondés à défendre celles qui sont le plus imprégnées d’esprit évangélique et à combattre celles qui s’y opposent. C’est pourquoi, en fin de compte, nous devons payer l’impôt, et parfois même l’impôt du sang… Mais tout notre être, lui, doit appartenir à Dieu. Car Dieu seul est notre véritable avenir.

S. DENIS ET SES COMPAGNONS 2018 (14 octobre 2018, 19h)

Nous célébrons ce soir le dies natalis du 1er évêque de Paris, Denis. Ce qui a d’ailleurs valu à notre martyr d’être confondu, attraction onomastique aidant, avec Denis l’Aréopagite, disciple de S. Paul au 1er siècle, en qui on a vu aussi Denis le Mystique, moine théologien du 6e siècle. Il semblerait plus simplement que cet évêque missionnaire ait vécu au 3e siècle et soit effectivement venu de Grèce, ce qui correspond à ce que nous savons de la première évangélisation de la Gaule, accomplie par des chrétiens venus d’Orient. Si aucun texte antique donne de détails sur l’évêque Denis et sur la première communauté chrétienne de Paris, installée sur l’île de la Cité, le patronyme des clercs que nous honorons aujourd’hui atteste l’origine étrangère de ces missionnaires de l’Evangile : à Dionusios, nom typiquement grec, s’ajoutent ceux du diacre Eleutheros, lui aussi grec, Liber en latin, libre ou affranchi en français, et du prêtre Rusticus, nom lui typiquement latin.

Nous retrouvons ici une caractéristique de la civilisation chrétienne : elle n’a pas son centre en elle-même, elle est foncièrement décentrée de soi, elle fait droit à une altérité fondatrice. Car, culturellement, Rome trouve son centre et sa source en Athènes et, spirituellement, en Jérusalem. L’Europe, romaine d’abord, chrétienne ensuite, s’est construite dans une sorte de secondarité. A la différence de civilisations comme celle de l’Egypte ou de la Chine, pour ne citer qu’elles, elle n’a pas son centre en elle-même, elle n’est donc pas statique, repliée sur elle-même. Au contraire, du fait qu’elle a son centre ailleurs, elle est ouverte à l’altérité. Cette altérité est le fondement de sa dimension missionnaire.

La culture chrétienne, engendrée par l’Église, repose donc sur le dialogue et le dialogue fondateur entre Dieu et l’homme. Ce dialogue n’est pas une aimable conversation de salon, un échange de vues poli entre gens bien élevés. Il est dissymétrique et revêt souvent un caractère rugueux. Car Dieu est Dieu et nous, nous ne sommes que des créatures. L’archétype de ce dialogue, nous le trouvons dans la Bible. Dans l’Ancien Testament d’abord. A un Abraham tranquillement installé, le Seigneur dit : « Va, quitte ton pays » ; à un Moïse interrogateur face au buisson ardent, il coupe court et ordonne : « Fais sortir d’Egypte mon peuple ». Dans le Nouveau Testament, on ne cesse de relever l’ascendant de Jésus sur ses interlocuteurs jusques et y compris au moment de son arrestation lorsque la cohorte s’effondre sur elle-même lorsqu’il prononce le Nom divin : ego eimi, je suis. Et le mot Église lui-même, qui désigne les interlocuteurs de Dieu devenus ses enfants, signifie convocation. S’entendre dire que l’on est convoqué, c’est découvrir que l’on est le destinataire d’un bien curieux dialogue ! Et n’objectons pas à cette asymétrie les doux colloques de l’oraison : on sait bien que le Seigneur nous arrache à nous-mêmes pour nous provoquer à la conversion. S. Thérèse d’Avila et S. Ignace de Loyola, parmi tant d’autres, en surent quelque chose, eux qui furent jetés sur les chemins de la Contre-Réforme à cause de l’amour que le Seigneur avait mis en eux !

Ce dialogue du chrétien avec son Dieu est un appel à percevoir et une réponse à donner. Le cœur du système, disons-le tout de suite, c’est l’eucharistie. Cloches et carillons n’ont pas qu’une fonction décorative : ils disent quelque chose de central sur l’Église : elle est ecclesia, i.e. convocation, et nous ne formons un corps, le Corps mystique du Christ, que parce que nous sommes convoqués en assemblée, pour être réunis autour du Père qui nous appelle, par le Fils qui nous rassemble comme le bon Berger, grâce à l’Esprit qui nous adapte les uns aux autres en une construction harmonieuse dans la charité. C’est le mouvement premier qui fait d’une multitude une unité, d’une foule un peuple, d’une masse un corps. Là, nous nous unissons au Christ, Tête de ce Corps, qui offre par nous le sacrifice au Père. Là, nous réalisons nos possibilités les plus hautes, le prêtre représentant le Christ s’offrant au Père, lui et les fidèles reproduisant ce même mouvement d’offrande filiale tandis que la grâce capitale du Christ se répand dans tous les membres, notamment par la sainte communion. Mouvement second qui se poursuit alors à travers l’ite, missa est bien au-delà de l’édifice qui nous abrite maintenant. La convocatio aspire les baptisés vers l’église, l‘ite les envoie par delà ses murs, et pas seulement pour stationner sur le parvis, mais jusque dans leurs familles, dans leurs lieux de travail ou de loisirs. Chaque baptisé devient alors une icône de la communauté qui l’a tiré au-dessus de lui-même, qui l’a transfiguré, qui l’a métamorphosé en un autre Christ, alter Christus.

Chaque baptisé devient alors un étendard dressé dans la morne plaine de ce monde postmoderne, étendard autour duquel peuvent se rallier ceux qui reconnaissent à travers lui la présence salvifique du Christ. L’eucharistie nous députe au témoignage dans une société qui prétend se passer de Dieu et réduire l’Église à l’insignifiance. L’Église doit se rendre à nouveau visible. Une visibilité salutaire, pourrait-on dire, car l’homme postmoderne sait désormais qu’il est malade. Mais son problème, c’est qu’il ne veut pas du remède que le Médecin divin veut lui administrer par l’entremise de l’Église. Si bien que le témoignage des chrétiens s’apparente de plus en plus à ce que

l’étymologie grecque du mot suggère: le martyre. Un témoignage, un martyre, auquel nous ne pouvons nous dérober. Un témoignage qui n’a jamais été aussi nécessaire qu’en ce temps de confusion intellectuelle, mentale, morale, religieuse. Un témoignage qui n’est pas condamné d’avance au motif que nous serions devenus une minorité. L’histoire a montré que ce sont les minorités qui sont les plus actives et les plus créatrices, à condition qu’elles prennent le contrôle du monde de la culture.

Mais pour que ce témoignage ne dégénère pas en activisme et participe au contraire de la fécondité de la croix, il faut qu’il soit le fruit d’une intense recherche de Dieu : pas d’envoi sans convocation préalable, pas de mission sans adoration, pas d’apostolat sans participation au sacrifice eucharistique. Plus notre recherche de Dieu sera désintéressée, plus elle attirera les âmes. Telle fut l’expérience des Pères du désert, ces premiers moines qui attirèrent une foule de disciples dans leurs ermitages, telle fut l’expérience d’un S. Bernard ou d’un S. François. Comme le disait Benoît XVI dans son discours mémorable aux Bernardins, en 2008, à une époque de changement de civilisation, ce sont ceux qui cherchaient Dieu de tout leur cœur et de toute leur intelligence qui ont contribué à bâtir la civilisation nouvelle. Il l’ont fait comme par surcroît, parce que, dans leur travail intellectuel et dans leur travail manuel, ils visaient ce qui porte l’homme vers l’éternité.

En venant à la messe, soyons de ces chercheurs de Dieu, capables de le trouver afin d’être envoyés comme témoins de la grâce. Solidement enracinés dans l’eucharistie, d’une eucharistie si possible quotidienne, vivons de ce battement d’amour, de ce double mouvement qui nous convoque à l’église et qui nous en envoie, ce double mouvement qui caractérise la vie chrétienne. N’est-ce pas ce à quoi nous invitait l’évangile que nous venons d’entendre : « Allez dans le monde entier. Prêchez l’Évangile à toutes les nations ».

28e DIMANCHE ORDINAIRE B 2018 (14 octobre 2018, 9h45)

Lorsque l’on demande à des gens pourquoi ils vont à la messe, un bon nombre répond : « pour se ressourcer ». La messe dominicale est comme une halte spirituelle au milieu de semaines bien chargées. On case la messe entre une soirée et la préparation d’un exposé pour les plus jeunes, ou bien entre des courses et un dîner chez des amis pour les plus grands. On y va un peu comme on va à la piscine ou dans une salle de sport : pour entretenir sa forme. En somme, on y va mi par habitude, mi par besoin, et un peu comme dans un magasin, on prend ce qu’on est venu chercher (se retrouver entre amis, prier, se changer les idées, écouter le sermon, communier, …) et on se laisse plus ou moins séduire ou agacer par le reste.

Et puis voici que soudain l’initiative change de camp. Vous êtes venus chercher des choses plus ou moins religieuses. Et voici que soudain c’est Jésus qui vient vous chercher, vous débusquer de vos chaises pas très confortables par sa Parole qui est « vivante, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants » comme dit l’épître aux Hébreux : « Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, et puis viens, suis-moi ». Celui à qui Jésus s’adresse, ce n’est pas seulement le « jeune homme riche » d’il y a deux mille ans, ce n’est pas non plus un saint des temps anciens, Antoine ou François, ce n’est pas même mon voisin de chaise, c’est moi-même ! La parole que proclame aujourd’hui le prêtre au nom de Jésus dans la liturgie n’a pas moins d’autorité que les paroles de la consécration, dont nous croyons qu’elles réalisent vraiment ce qu’elles disent. « Toi, Untel, va vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi ». Aussi bien toi qui es jeune, qui as la vie devant toi, que toi qui es adulte, qui as un métier et une famille et qui penses que la question ne te concerne plus. Détrompons-nous : cette question nous concerne tous. Parce que tous, moi le premier, nous avons tendance à nous protéger contre Dieu, à ériger des frontières entre sa volonté et la nôtre, parce qu’au fond nous avons un peu peur de lui. Tous, nous sommes comme le géant Fafner, prêts à nous transformer en dragon pour défendre notre trésor. Dans le fond, nous ne croyons pas vraiment à l’évangile, nous ne voyons pas l’intérêt à tout risquer pour posséder le Christ. Nous voulons bien être amis du Christ, amis de Dieu, mais en espérant secrètement que cela ne bouleversera pas trop notre vie, n’empiètera pas trop sur notre liberté.

C’est là notre plus formidable « richesse ». C’est elle qui paradoxalement fait de nous des esclaves. Nous possédons des biens ? Nous ne nous rendons pas compte que le désir qui nous a poussé à les acquérir fait d’eux nos maîtres ! Nous prétendons agir librement, et cela d’autant plus que nous nous affranchissons des règles ? Nous ne voyons pas que nous succombons à nos désirs les plus égoïstes ! Soyons donc libres. Disons non à ce qui nous asservit. Celui qui nous libère, c’est le Christ, parce qu’il nous aime, comme le jeune homme de l’évangile. Si le Christ, et Dieu à travers lui, acquiert pour nous du prix, alors la valeur des autres choses qui sont sur la face de la terre s’en trouvera relativisée. Et notre attachement à elles se décrispera : elles reprendront leur vraie place, seconde, et nous, nous serons plus libres vis-à-vis d’elles.

Le secret de la liberté, c’est de dire oui à la pauvreté. C’est la première des béatitudes, et la plus importante : « Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux ». Notre vie est une route. Nous n’avons pas sur terre de demeure permanente, même si nous l’oublions parfois. Ne cherchons pas à construire des greniers pour y serrer nos richesses : ce soir, on nous redemande notre vie ! Ouvrons les yeux : nous sommes en marche vers une patrie meilleure. Car notre vie n’est pas un « chemin qui ne mène nulle part », c’est un pèlerinage. Notre vie n’a de sens que parce qu’elle a un but et ce but, c’est la rencontre de Dieu, lui qui est l’Amour à l’état pur.

Il faut découvrir qu’amour rime avec pauvreté. Non pas uniquement, comme pensait Platon, pour combler un manque. Mais parce qu’aimer, c’est avant tout servir. Jésus lui-même s’est fait pauvre pour nous montrer qu’il nous aime, chacun : pauvre en devenant homme, pauvre en donnant sa vie. L’appauvrissement manifeste tout son sens que s’il est vécu par amour pour les autres : « Vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres ». Bien sûr, en renonçant à telle ou telle possession, on se rend libre vis-à-vis d’elle, mais peut-être aussi que l’on construit un monument à son orgueil : on recherche une voie solitaire de perfection. En se laissant d’abord toucher par le besoin d’autrui, on s’oublie vraiment, on renonce – sans s’en rendre compte – à la richesse la plus nuisible : la possession de soi comprise comme autonomie absolue. Et cela, c’est le travail de toute une vie. D’où le soupir de Jésus : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». Etrange comparaison, n’est-ce pas ? Mais il semblerait que le chas de l’aiguille ait été le nom d’une poterne de Jérusalem destinée aux piétons. Un chameau ne pouvait y passer qu’en se défaisant de son chargement. Jésus veut donc dire qu’il faut, sur la route de notre vie, nous alléger, vider notre sac, ne prendre que l’essentiel, voyager léger. Bref, qu’il faut garder tout au long de notre vie une âme de pauvre.

Il ne faut pas avoir peur de Dieu : si nous sentons qu’à travers cette parole jadis adressée au jeune homme riche, le Christ nous fait signe, n’allons pas dire : « Pourquoi moi, quelle tuile ! » Rassurons-nous : Jésus n’appelle que ceux qu’il aime d’un amour de prédilection, même s’ils ont le sentiment d’en être indignes. Et de toute manière, il ajoute ailleurs qu’on reçoit le centuple de ce que l’on abandonne. Quiconque a accepté de marcher dans cette voie – Mère Teresa par exemple – pourra le certifier. « Tu te crois riche, en fait tu es pauvre, mais tu ne le sais pas : laisse-toi enrichir par la pauvreté du Christ » disent à la fois l’ange de l’Apocalypse et S. Paul.

SOLENNITE DU S. ROSAIRE 2018 ( dimanche 7 octobre, 11h)

On le sait, la fête de Notre Dame du Rosaire, qui s’appelait d’abord Notre Dame de la Victoire, pour fêter la victoire navale de la S. Ligue sur les Ottomans à Lépante, le 7 octobre 1571, fut attribuée à la récitation du rosaire demandée alors par le pape S. Pie V. Son successeur, Grégoire XIII, lui donna son nom actuel et la fixa au premier dimanche d’octobre. Clément XII l’étendit à toute l’Église catholique latine en 1716 après une nouvelle victoire de l’Empire et de Venise sur les Ottomans. Le nom de la Vierge Marie est souvent donc associée à la défense victorieuse de la chrétienté face aux Turcs : il est vrai que la Femme de l’Apocalypse nous est dépeinte foulant de ses pieds la lune, astre de la nuit. Et les fêtes mariales commémorent bien des journées où les prétentions du Croissant furent écornées par la mère de Celui qui pendit sur la Croix…

Mais bien sûr la dévotion au rosaire est bien plus ancienne et bien plus centrale. Au début de la lettre qu’il lui a consacrée en 2002 (Rosarium Virginis Mariae), S. Jean-Paul II écrivait ceci : « Réciter le rosaire n’est rien d’autre que contempler avec Marie le visage du Christ ». Qu’est-ce en effet que le rosaire, poursuit-il, « sinon le résumé du message évangélique » ? « Avec lui, le peuple chrétien se met à l’école de Marie pour se laisser introduire dans la contemplation de la beauté du visage du Christ et dans l’expérience de la profondeur de son amour » (RVM 3). Chemin faisant, et à sa lumière, il découvre aussi la vérité de son être car, « en réalité, dit la constitution conciliaire Gaudium et spes, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné » (GS 22). « En suivant le chemin du Christ, en qui le chemin de l’homme est récapitulé, le croyant se place devant l’image de l’homme véritable. En contemplant sa naissance, il découvre le caractère sacré de la vie ; en regardant la maison de Nazareth, il apprend la vérité fondatrice de la famille selon le dessein de Dieu ; en écoutant le Maître dans les mystères de sa vie publique, il atteint la lumière qui permet d’entrer dans le royaume de Dieu et, en le suivant sur le chemin du calvaire, il apprend le sens de la souffrance salvifique. Enfin, en contemplant le Christ et sa Mère dans la gloire, il voit le but auquel chacun de nous est appelé, à condition de se laisser guérir et transfigurer par l’Esprit Saint » (RVM 25). On pourrait même ajouter que, de par sa structure répétitive – si critiquée par ceux qui ne le pratiquent pas –, le rosaire épouse l’essence même de notre être incarné, fait de constantes répétitions, et ce du renouvellement cellulaire, en bas, jusqu’au balbutiement de notre entendement, en haut, confronté à l’infini de l’Esprit.

Mais revenons à notre rosaire. Pourquoi Marie devrait-elle être notre guide dans notre découverte du visage du Christ ? Le Christ n’est-il pas lui-même le Maître par excellence, le Révélateur et la Révélation ? Ne nous a-t-il pas laissé son Esprit comme guide intérieur pour nous conduire à la vérité tout entière sur lui. Mais justement, nous assure Jean-Paul II, « la contemplation du Christ trouve en Marie son modèle indépassable » (RVM 10). Car précisément c’est elle, l’Immaculée, qui s’est laissée conduire avec le plus de docilité et de pénétration dans le mystère de son Fils, au point d’en explorer « toute la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur ». Marie, affirmait le Pape, a été la première à vivre du rosaire. A deux reprises, S. Luc nous dit qu’elle « retenait tous ces événements et les méditait en son cœur » (Lc 2, 19.51). Marie a été la première à repasser dans sa prière les événements de la vie de son Fils et les siens propres en relation avec ceux de son Fils. Elle les a évoqués, non comme des souvenirs enfermés dans leur passé, mais comme des sources toujours jaillissantes pour féconder le présent et envisager l’avenir. Dans la prière contemplative de Marie, observe le Pape, on voit poindre la prière contemplative de l’Eglise, c’est-à-dire la liturgie que nous célébrons. Car celle-ci n’est-elle pas autre chose que l’actualisation de l’unique acte cultuel parfait qu’est le sacrifice offert par le Christ par toute sa vie et signifié dans l’offrande de la croix ? Notre liturgie n’est-elle pas l’irruption dans notre aujourd’hui – comme le rappelle à satiété l’hodie pascal – de la fécondité du sacrifice de la croix qui culmine avec la résurrection au troisième jour ? Méditer les mystères, c’est ainsi permettre à l’Esprit Saint de les rendre opérants pour nous aujourd’hui. C’est le sens de la collecte de cette solennité où nous demandons qu’en méditant les mystères du rosaire nous imitions ce qu’ils contiennent et que nous obtenions ce qu’ils promettent.

Pourquoi prendre Marie pour guide de la découverte du mystère du Christ ? Parce que c’est l’Esprit Saint lui-même qui nous la donne comme guide. Dieu n’agit en ce monde qu’en usant de médiations. Marie est la Médiatrice par excellence en tant que Mère de l’unique Médiateur. Qui mieux qu’elle a pu connaître Jésus ? Elle est sa Mère, elle l’a porté, enfanté, nourri, soigné, éduqué. Le mystère de Marie est tout autour de celui du Christ. Je me suis rendu compte que cela apparaît même dans les Je vous salue Marie qui constituent la matière du rosaire : le Nom de Jésus est encadré par celui de Marie. Jésus le fruit de vos entrailles est précédé de Je vous salue Marie et suivi de Sainte Marie, Mère de Dieu. Manière de prolonger jusque dans la prière le mystère de la maternité divine que prophétisait sans le savoir Jérémie avec ce verset étrange (31, 22) : femina circumdabit virum, la femme entourera l’homme.

Pourquoi le Saint Esprit nous donne-t-il Marie pour guide ? Parce qu’avec le regard de Marie, le mystère du Christ nous apparaît comme irisé. Ecoutons à nouveau Jean-Paul II : « Ce sera parfois un regard interrogatif comme dans l’épisode de sa perte au Temple, ce sera dans tous les cas un regard pénétrant, capable de lire dans l’intimité de Jésus, jusqu’à en percevoir les sentiments cachés et à en deviner les choix, comme à Cana ; en d’autres occasions, ce sera un regard douloureux, surtout au pied de la croix ; au matin de Pâques, ce sera un regard radieux en raison de la joie de la résurrection et, enfin, un regard ardent lié à l’effusion de l’Esprit au jour de la Pentecôte » (RVM 10). Cette diversité de regards correspond aux différentes facettes du mystère du Christ que seul un cœur aimant peut découvrir. Marie nous enfante à la vie contemplative comme elle a enfanté son Fils. En ce sens, elle est bien Mère de l’Eglise.

Mère et éducatrice. Regardons par exemple son attitude à Cana : pure médiation, elle se tourne vers le Christ et intercède pour ses frères humains accablés – ils n’ont plus de vin –, puis aussitôt, en cherchant nullement à influencer la volonté de son Fils et donc celle de Dieu – à la différence des cultes païens, magiques et manipulateurs –, elle se tourne vers les hommes, leur enseignant à la fois l’abandon et la coopération active à la volonté divine – faites tout ce qu’il vous dira. Marie nous apprend ainsi à nous tenir en présence de son Fils et à le prier. Elle nous apprend aussi la louange, l’action de grâce, avec les mots mêmes de l’Ecriture dont tout son Magnificat est tissé. Le rosaire ne nous éloigne pas de l’Ecriture, il nous y ramène bien plutôt, non seulement par les mystères que nous y méditons, mais aussi par les prières que nous y récitons : le Notre Père vient directement des évangiles, le Gloire au Père est inspiré des lettres de Paul, quant au Je vous salue Marie, il prolonge la parole de salutation de l’Ange par la parole de bénédiction d’Elisabeth, en les faisant suivre d’une demande ô combien émouvante : celle qui nous enfante et nous éduque dans la foi est aussi celle qui nous fait passer dans le royaume de son Fils dont elle est, dans le mystère de l’Assomption, la première « créature nouvelle ». Enfin, il tourne notre regard vers les fins dernières avec la prière des enfants de Fatima.

Pour terminer, je dirais que le rosaire est une prière adaptée à notre pauvreté. Celle du petit oiseau prompt aux distractions dont parle S. Thérèse de l’Enfant-Jésus dans sa lettre à sa sœur, M. Marie du S. Cœur. Aujourd’hui, souvent, dans les groupes de prière, on passe plus de temps à se demander comment on va prier qu’à prier réellement. Prenons notre chapelet, tout simplement ! La récitation du rosaire permet de passer de la méditation des mystères à celle des paroles prononcées ou chantées, et même d’entrer dans l’oraison mentale, les paroles occupant le corps, l’imagination, tandis que l’esprit pénètre dans la Nuée, la contemplation. Elle nous permet aussi de prier dans la désolation, quand nous sommes incapables de méditer. Nous prions alors avec notre voix, voire avec nos doigts, en égrenant chapelet ou dizenier. C’est la prière des grands malades dans les hôpitaux ou de ceux dont le cœur est brisé. C’est aussi un bon exemple de prière familiale, parce que chacun peut y participer selon ses possibilités du moment. Il peut rassembler tout le monde, petits et grands, en une prière simple et nourrie de l’Ecriture. Une prière qui fait écho à la liturgie et la prolonge. C’est en fin la prière des gens occupés, qui peinent à trouver un moment pour l’oraison mentale. Rien de plus facile qu’occuper saintement ses trajets, à pied ou en métro, par la récitation du rosaire. Et n’oubliez pas, si le trajet est un peu long, que depuis Jean-Paul II le rosaire ne se borne plus à 15 mais qu’il compte 20 ! Alors cela nous permet de nous tourner vers Celui qui surplombe notre vie et qui devrait toujours en être le centre, le Christ, auquel sa Mère ne cesse de nous conduire par sa contemplation.

 

S. THERESE DE L’ENFANT-JESUS 2018 (30 septembre, 19h)

Nous fêtons ce soir S. Thérèse de l’Enfant-Jésus que Pie XI canonisa et nous donna comme patronne secondaire. S. Jean-Paul II, lui-même de spiritualité carmélitaine, a mis en lumière un autre aspect de sa sainteté en la proclamant Docteur de l’Église. Beaucoup s’en étonnèrent alors. Comment cette petite carmélite, morte à 24 ans, qui n’avait rien écrit d’autre qu’une relation de sa vie, des lettres, des poèmes et quelques conseils spirituels, pouvait-elle être mise à l’égal des Pères de l’Église et des grands théologiens du Moyen Âge ? Benoît XVI nous éclaire peut-être lorsqu’il disait que « les saints sont la véritable interprétation de l’Ecriture Sainte. Ils ont éprouvé, dans l’expérience de leur vie, la vérité de l’Evangile. Ils nous introduisent ainsi dans sa connaissance et dans sa compréhension ». Quelle vérité de l’Evangile Thérèse illustre-t-elle ? Plusieurs, à n’en pas douter. Je n’en retiendrai aujourd’hui qu’une seule, qui se présente, comme souvent, à la manière d’un paradoxe : celui de grands désirs impossibles à combler à partir de ses propres forces ; paradoxe qui se résout, découvre Thérèse, dans la confiance filiale.

Nous connaissons tous ce texte magnifique, tiré du Manuscrit B, adressé à sa sœur, M.. Marie du Sacré-Cœur, où Thérèse réfléchit sur sa vocation : « Etre ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi, la mère des âmes, devrait me suffire… il n’en est pas ainsi… Je sens en moi d’autres vocations, je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d’apôtre, de docteur, de martyr, enfin, je sens le besoin, le désir d’accomplir pour toi, Jésus, toutes les œuvres les plus héroïques (…) Si je voulais écrire tous mes désirs, il me faudrait emprunter ton livre de vie, là sont rapportées les actions de tous les saints et ces actions, je voudrais les avoir accomplies pour toi ». Thérèse fait l’expérience de l’immensité de son désir de servir Dieu et en même temps, face à cette immensité – la sainteté –, celle de l’infirmité de ses moyens. Elle a alors le choix entre deux attitudes : se hausser à la hauteur de ses désirs, ou bien les ramener à la mesure de ses capacités. Soit se dépasser, soit se résigner. La sagesse de Thérèse, je le souligne, c’est de ne pas se laisser enfermer dans ce dilemme mortel. Car qui cherche, héroïquement, par ses propres forces, à correspondre à l’infini ne peut qu’échouer, et finalement désespérer. Ou bien se résigner à en rabattre de son désir, ce qui revient à peu près au même.

Il n’en est pas ainsi chez Thérèse et c’est ce qui nous éclaire. « Me grandir, écrit-elle, c’est impossible. Il faut que j’accepte ma faiblesse et mes imperfections ». C’est l’écho de la parole de Jésus que nous venons d’entendre dans l’évangile : « Quiconque s’abaissera comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux ». Le réalisme spirituel de Thérèse est plus qu’une sagesse de vie. Il est imitation du Christ. Car celui qui nous a donné l’exemple de cette humilité foncière, c’est Jésus lui-même. « Lui qui n’a pas retenu jalousement le rang qui l’égalait à Dieu mais qui s’est abaissé, prenant la condition de serviteur ». Abaissement de l’Incarnation, qui redouble dans l’abaissement de la Passion. « C’est pourquoi il a été exalté, il a reçu le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père ». L’humilité de Jésus est la condition de son élévation par le Père, de sa grandeur aux yeux des hommes. Il en est de même de Thérèse. Elle l’explique dans sa parabole de l’ascenseur : sa petitesse alliée à sa bonne volonté, expression de ses « grands désirs », attire la bonté du Père qui envoie Jésus la prendre dans ses bras pour l’élever jusqu’à lui. Thérèse ne se résigne pas à sa faiblesse, elle l’exploite, et c’est peut-être cela qui est nouveau dans la spiritualité chrétienne du temps. Comme la bonne volonté du petit enfant fait craquer l’adulte, la bonne volonté d’un chrétien qui reconnaît son imperfection, mais qui cependant ne renonce pas à son désir de sainteté, attire la miséricorde de Dieu. Et le laisse continuellement dans l’action de grâces.

Réfléchissant à ces deux qualités qu’on oppose volontiers en Dieu, la justice et la miséricorde, Thérèse découvre qu’en fait il n’y a aucune contradiction. Il est juste que le Seigneur soit miséricordieux avec nous puisque nous sommes marqués par la faiblesse congénitale du péché originel. Encore faut-il accepter de reconnaître cette faiblesse, et de l’offrir. C’est-à-dire de l’accepter dans tout ce qu’elle a d’humiliant et de s’en servir comme d’un levier pour qu’à travers elle la miséricorde divine puisse se déverser sur nous. C’est cela « briser la statue » : renoncer à l’orgueil qui vient du démon et ainsi arracher le masque qui nous défigure. Car nous ne sommes pas des êtres autonomes, des êtres qui se sont faits par eux-mêmes, quand bien même nos efforts seraient réels et nos résultats tangibles. Thérèse elle-même n’a jamais prôné le quiétisme : elle avait une âme de soldat et sa figure spirituelle préférée était Jeanne d’Arc. Mais elle savait qu’au plus profond de nos réussites les plus méritoires, il y a toujours un don sous-jacent, un don originel qu’il ne faut jamais oublier. C’est ce que S. Paul rappelle à qui veut l’entendre : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si tu ne l’avais pas reçu ? » A la base de notre être, il y a ce don de la filiation divine qui s’épanouit dans le baptême mais qui transparaît déjà dans notre être de créature, à l’image et à la ressemblance de Dieu, ce Christ qui naît en nous et qui nous fait dire avec S. Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ». Ce qui nous donne d’être nous-mêmes sub-créateurs, d’être à l’origine de tant d’œuvres grandes et belles, c’est l’effigie de Dieu que nous portons en nous-mêmes. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? »

Thérèse nous dirait ainsi qu’il est plus vrai de rechercher la dernière place que la première. C’est ainsi que l’on se rend proche de Jésus qui s’est fait le dernier sur la croix pour qu’aucun dernier ne soit abandonné et ne se sente exclu. Quel formidable chemin d’espérance ! Chacun a sa place dans la grande symphonie de la Création. Et de même dans l’Église : Benoît de Nursie, Dominique de Guzman, François d’Assise, Thérèse d’Avila, Ignace de Loyola, qui ont déplacé les foules de leur vivant et laissé un sillage brillant. De même que Thérèse Martin ou Charles de Foucauld dont la vie chrétienne a été toute cachée. De même encore que tant d’autres, cachés eux aussi, qui au cœur de leur épreuve, parfois proche de celle de l’enfer, ont compris qu’il n’y avait d’autre issue que celle d’en haut, le Ciel, c’est-à-dire la main que ne cesse de nous tendre le Christ, notre Seigneur, notre chef, notre frère, notre ami.

Frères et sœurs, lorsque la tentation de nous comparer, de nous regarder avec des yeux qui ne sont pas ceux de notre Père du ciel, nous envahit, et avec elle, donc, celle de céder à l’orgueil ou au désespoir, croisons le sourire de Thérèse. Il nous rappellera que notre plus grande richesse, c’est d’être enfant, enfant du Père, frère du Christ, temple du Saint Esprit. Le reste, ce ne sont, au fond, que « franges très longues et phylactères très larges ». Bref, des enfantillages aux yeux de Dieu…

26e DIMANCHE ORDINAIRE B 2018 (30 septembre, 9h45)

Les textes de ce dimanche se font l’écho d’une attitude humaine fort répandue : l’esprit de chapelle. A cette attitude s’oppose la souveraine liberté de Dieu, ce qui nous amènera à nous interroger sur l’Église .

Autant l’homme est individualiste et volontiers critique lorsqu’il est seul, autant il devient grégaire lorsqu’il a trouvé son maître. L’homme est ainsi fait qu’il ne peut s’empêcher de s’attribuer quelque chose des mérites de celui qu’il admire et qu’il suit. C’est bien de cela dont il s’agit aujourd’hui aussi bien dans la 1ère lecture que dans l’évangile. L’admiration de Josué pour Moïse, médiateur de la relation de Dieu à son peuple, est telle qu’il ne peut envisager que Dieu puisse passer par un autre canal que celui de son maître : Eldad et Médad sont à ses yeux des imposteurs puisqu’ils n’ont pas été mandatés par Moïse. Il en est un peu de même des disciples de Jésus. On sent comme un sourd reproche dans les paroles de Jean : Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits en ton nom ; nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. On peut se demander si l’apôtre a bien en vue la seule gloire de son maître, car après tout d’une part l’homme agit par le nom de Jésus et d’autre part nous les avons vu la semaine dernière se chamailler pour savoir qui était le plus grand. On remarquera d’ailleurs que Jean ne dit pas : l’un de ceux qui te suivent mais l’un de ceux qui nous suivent. L’événement en constitue pour lui une injustice. A l’appel de Jésus, il a tout quitté, famille et métier. Et la récompense de son détachement aura été de participer au pouvoir de Jésus, chassant les démons et guérissant les malades. Et voici que quelqu’un qui n’a pas payé le prix, celui de l’agrégation à la communauté des disciples, vient à bénéficier des mêmes pouvoirs ! Pour Jean, le salut apporté par le seul Christ doit passer par la seule Église, visiblement constituée du groupe des disciples.

La réponse de Jésus consiste à rappeler la souveraine liberté de Dieu, accordant ses dons comme il l’entend, en vertu d’une sagesse inaccessible aux hommes sinon par grâce. L’Esprit souffle comme il veut. Il peut souffler au dehors des frontières visibles de l’Église, parmi les non-baptisés. Vatican II va jusqu’à dire que les différentes religions apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Remarquons au passage un détail qui peut agacer nos contemporains : s’il y a plusieurs religions, il n’y a cependant qu’une seule vérité et tout acte de salut passe par la médiation de l’unique Christ comme ne cesse de le rappeler depuis le Magistère suprême de l’Église pour dissiper toute ambiguïté.

Cette affirmation est cependant importante : elle veut dire que d’une manière mystérieuse pour nous mais qui relève de la sagesse de Dieu, un homme peut faire son salut hors des frontières visibles de l’Église. Cela ne signifie pourtant pas que l’Esprit ne soufflerait plus qu’à l’extérieur comme ont voulu nous le faire croire certains clercs dans ces années folles qui ont suivi la réforme conciliaire. Car s’il est vrai que celui qui n’est pas contre nous est avec nous – c’est l’évangile d’aujourd’hui – le même Jésus dit en S. Matthieu : Celui qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne rassemble pas avec moi disperse. La référence à Jésus, la prise de position en sa faveur, est donc capitale. S’il est donc vrai que l’Esprit de Dieu n’est pas limité par les structures, il n’en est pas moins vrai qu’il a plutôt tendance à souffler de préférence en elles, pourvu qu’elles n’y mettent pas d’obstacles insurmontables.

Mais attention : gardons-nous de réduire l’Église à sa seule hiérarchie. C’est l’Église tout entière qui est médiatrice. Car le soupir de Moïse est devenu réalité avec Jésus : Ah ! si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux, pour faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! L’Esprit a soufflé sur chacun des baptisés et des confirmés. C’est lui qui nous ouvre à l’enseignement du Maître intérieur, c’est lui qui nous donne d’adhérer à la règle de foi transmise par les successeurs des apôtres. Nous sommes un peuple de prophètes. On aurait tendance à en douter en voyant le faible impact des chrétiens sur la société dans les controverses actuelles qui mettent à mal même la loi naturelle. On aurait raison, mais jusqu’à un certain point seulement. Nous ne serons un peuple de prophètes que si nous refusons les demi-mesures, que si nous acceptons d’aller jusqu’au bout de nos engagements de baptisés, que si nous essayons de vivre à fond les exigences de la morale chrétienne. Le mode de vie d’un chrétien conséquent est par lui-même prophétique. C’est de soi un démenti au nouveau conformisme social hérité de 68 qui abuse tant de personnes. C’est en étant cohérents avec notre foi dans la vie ordinaire, à la maison, à l’école, au travail, dans nos loisirs, que nous serons des prophètes. C’est à travers cette cohérence que se réalisera une plus grande intimité de l’Esprit qui peut-être alors nous poussera à témoigner publiquement. Là encore, il ne faut pas être naïf, la cohérence entre paroles et actes n’entraîne pas nécessairement le succès. Jésus était le Témoin par excellence : il a été crucifié. Un christianisme sans croix n’est pas pensable. Tous les chrétiens sont appelés à être prophètes, mais le sort du prophète est d’être maltraité par les hommes. Ne l’oublions pas et en ces temps gros de nouveaux conflits avec la pensée dominante, laissons-nous pousser par l’Esprit.

18e DIMANCHE APRES LA PENTECÔTE 2018 (23 septembre)

L’événement, apparemment anecdotique, du paralysé guéri nous livre un profond enseignement, non seulement sur l’identité de Jésus, mais aussi sur l’ambiguïté des relations qui règnent entre lui et ses auditeurs, d’hier et de toujours. On commence par nous dire que, de retour dans une ville dont S. Marc nous dit qu’il s’agit de Capharnaüm, il annonçait la parole aux foules venues à sa rencontre. Là se situe la première ambiguïté. Ces foules sont venues à lui parce qu’attirées par sa renommée de guérisseur. Elles veulent le voir accomplir des miracles, guérir leurs malades. Et Jésus, que fait-il ? Il annonce le Royaume. Et son annonce du Royaume, telle que nous la trouvons au début de l’évangile de S. Marc, sonne d’une manière étrangement différente : Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle. Jésus vient enseigner le chemin qui conduit au Père, le vrai trésor, il vient enseigner la relativité des biens terrestres, trésors apparents qui nous aveuglent. Il cherche à détourner le cœur de ses auditeurs du monde pour le convertir vers Dieu. Il veut leur faire comprendre qu’ici-bas, nous sommes des étrangers et des voyageurs, selon la belle expression de l’épître aux Hébreux, et que notre vraie patrie est au ciel. Et eux viennent parce qu’ils savent que lui peut les soulager de tous les maux qui les accablent ici-bas, et donc précisément leur permettre de prolonger leur séjour sur terre. Jésus cherche à leur donner un cœur de nomade, et eux profitent de son pouvoir de thaumaturge pour mieux se sédentariser. L’incompréhension ne peut pas être plus totale. C’est pourquoi Jésus se méfie des foules, se soustrait à leur enthousiasme et interroge toujours les gens qui viennent à lui sur leur foi.

C’est ce qui se produit dans l’épisode qui nous est raconté aujourd’hui. Voici que l’on parvient à présenter à Jésus un paralysé sur son brancard malgré l’affluence de la foule. S. Marc, dans un passage parallèle, souligne la difficulté de l’entreprise : les porteurs ont dû hisser le brancard sur la terrasse de la maison, opérer une ouverture dans le plafond de la salle où se tient Jésus, puis y descendre le brancard, probablement avec des cordages. Une telle persévérance est le signe d’un grand désir, elle témoigne de la confiance qu’ont les porteurs dans la personne de Jésus qui peut guérir les malades. Jésus ne s’y trompe pas : Voyant leur foi, il s’adresse au paralysé. Mais, surprise, au lieu de le guérir, il lui dit simplement ces paroles : Tes péchés sont pardonnés. Est-ce ce à quoi le paralysé s’attendait ? Probablement pas, encore qu’il savait certainement – selon la mentalité religieuse de l’époque – que son infirmité devait être la sanction d’une faute, d’un péché. Jésus le libère de la cause, mais pas de l’effet ; de l’infirmité spirituelle, mais pas de l’infirmité corporelle ; de ce qui l’empêche de marcher sur le chemin qui conduit au Père, mais pas de ce qui l’empêche de marcher sur les chemins des hommes ; de ce qui l’empêche d’aller au ciel, mais pas de ce qui lui permet d’aller mieux sur la terre.

Avant même que nous ayons pu recueillir une réaction de la part du paralysé ou de ses amis, voici qu’interviennent, d’entre les spectateurs, les pharisiens. Ceux-ci s’indignent de ce que Jésus ait pu prétendre avoir pardonné les péchés de cet homme. Et ils s’indignent, figurez-vous, à juste titre : des thaumaturges peuvent guérir les malades, Dieu seul peut pardonner les péchés. D’où la réponse de Jésus, pour nous si déconcertante. Pour nous, en effet, pour moi en particulier, il est plus facile de pardonner les péchés (au moyen du sacrement) que de guérir les malades (sinon je me serais vite substitué aux médecins défaillants lorsque j’étais aumônier d’hôpital !). Mais pour un juif, pour un pharisien, pour un croyant de l’époque de Jésus, c’est le contraire qui est vrai. S’il est déjà difficile de guérir miraculeusement les malades, il est encore plus difficile d’exercer à leur endroit une prérogative divine. C’est même impossible. En toute logique, Jésus va répondre aux pharisiens en exerçant son pouvoir de thaumaturge : qui peut le plus peut le moins : qui peut pardonner (le plus difficile, agir sur la cause) peut aussi guérir (le plus facile, agir sur l’effet). Il guérit le paralysé, rejoignant ainsi, probablement, l’attente première de celui-ci et de ses amis.

Et il le fait en vertu d’une autorité qui découle de l’autorité qu’il possède sur le péché et qui est proprement divine. En effet, il s’attribue la qualité de Fils de l’homme, ce personnage mystérieux qui, dans le livre de Daniel et dans un contexte eschatologique, s’avance sur les nuées du ciel (signe de son appartenance à la sphère divine) pour juger avec tout pouvoir. Si Jésus est bien le Fils de l’homme, alors son pouvoir est eschatologique. Et ce pouvoir eschatologique, qui s’introduit avec lui dans le cours du temps, n’est pas un pouvoir de condamnation mais un pouvoir de libération. Jésus s’adresse au paralysé en lui disant ces paroles : Lève-toi, et prends ton brancard. Le premier verbe utilisé est celui-là même qui sera employé pour la résurrection de Jésus. La guérison du paralysé est donc une anticipation du mystère pascal. Le paralysé gît, à l’instar du Fils de l’homme mis à mort, pour, comme lui, se relever. Cette guérison est le signe que le pouvoir eschatologique du Christ Juge est à l’œuvre dans le temps présent : comme répétition de la mort et de la résurrection de Jésus, comme répétition aussi de ce qui adviendra à chacun de nous. Et cette œuvre eschatologique est déjà présente, agissante, à travers le premier geste accompli par Jésus sur le paralysé : le pardon des péchés. La guérison de son mal spirituel est ainsi l’introjection dans le temps de cet acte eschatologique qu’est la restitution à neuf de toute chose par Dieu à la consommation des siècles. C’en est le germe. Pour ressusciter à la fin des temps dans la gloire, il faut avoir été relevé spirituellement dans le temps par le pardon.

Cela confirme cette parole d’Isaïe : Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? Dieu a l’initiative du pardon : elle se manifeste dans l’incarnation de son Fils, décision de sa volonté unilatérale de salut. Et Jésus la monnaye dans l’initiative qu’il prend de pardonner les pécheurs avant même qu’ils aient conscience de l’identité réelle de celui qui se tient devant eux, avant même qu’ils aient conscience de la profondeur de leur péché. Il suffit à Jésus de discerner en eux quelque chose qui relève de la confiance et de l’espoir pour qu’il puisse le transformer en foi et en espérance.

Nous aussi, nous avons besoin d’entendre l’Église nous annoncer la parole pour que nos espoirs, bien souvent bornés à l’horizon de cette existence terrestre puissent être redressés vers le Ciel, notre vraie patrie. Cela passe par la réception du pardon, notamment dans la confession, véritable guérison de l’âme. Cela s’épanouit dans la transformation de notre désir de vivre, et de vivre heureux, aux dimensions du Ciel. Ce qui, par ricochet, transfigure, par la lumière de la foi et de l’espérance notre existence terrestre, aussi marquée soit-elle par les difficultés qui marquent l’ordinaire de nos vies. Oui, comme le dit le ps. 118, votre parole est une lumière pour mes pas, une lampe pour ma route. Une route qui s’achèvera dans la Jérusalem céleste.

17e DIMANCHE APRES LA PENTECÔTE 2018 (11h, 19h)

Le court passage d’évangile qui nous est proposé aujourd’hui nous livre un texte célèbre : celui du double commandement. L’amour de Dieu ne va pas sans l’amour du prochain. Telle est la spécificité du christianisme, dans la ligne même du judaïsme ; telle est la nouveauté qu’il inocule dans le monde païen, telle est la révolution silencieuse qui est à l’œuvre depuis deux millénaires et dont Mère Teresa a été un signe pour notre époque. Mais pourquoi aimer le prochain, pourquoi aimer Dieu ? Ne suffit-il pas de supporter le premier et le cas échéant de s’en garder, d’honorer le second par un culte en le laissant cérémonieusement à distance ? La réponse tient à la manière dont Dieu se dévoile dans la Bible : comme celui qui aime en premier et qui nous apprend à aimer en retour pour être capables, comme lui, de prendre l’initiative de l’amour.

L’homme, en effet, n’est pas tant le chercheur solitaire d’une entité abstraite qu’on nommerait Dieu que celui qui est déjà depuis toujours cherché par Dieu. Ce fut la découverte du jeune S. Augustin au moment de sa conversion. Nous n’allons pas de nous-mêmes à la recherche d’un inconnu qui se déroberait car en lui, nous avons la vie, le mouvement et l’être dit S. Paul. Notre quête se situe dans le climat d’un amour prévenant, celui même qui préside à la création. Le fait que nous soyons est déjà la preuve que nous sommes voulus de Dieu, et non pas voulus pour combler en lui un manque, mais voulus pour que nous soit offerte gratuitement la possibilité de nous rassasier de sa perfection. Le concile Vatican II dit que l’homme est, sur terre, la seule créature voulue pour elle-même. Cela colore notre recherche : chercher Dieu, c’est chercher à entrer plus avant dans cet amour qui nous nous enveloppe, nous fait exister.

Le fait que l’initiative d’aimer appartienne à Dieu et qu’elle nous traverse de toute part éclaire quelque chose qui autrement serait bien étrange. Car l’évangile, à la suite de la Loi, parle d’aimer à l’impératif. Ce qui ne peut que scandaliser nos esprits, qui associent l’amour à la spontanéité. Spontanéité de quoi ? Il faut s’interroger. Spontanéité du sentiment. Réalité dès lors fragile et éphémère. Face à cette réduction de l’amour au ressenti, à la sphère affective, l’évangile rappelle que l’amour est d’abord un projet, un projet qui intègre l’intelligence et la volonté. Un projet qui trouve son origine spirituelle dans une attitude de réponse à un don gratuit et prévenant. L’amour humain est avant tout une affaire de tête, pas seulement de cœur !

L’amour du prochain, pour en revenir à notre texte, apparaît comme la pierre de touche de cet amour spirituel, l’amour de Dieu, en même temps qu’une mission qui est confiée. S. Jean écrit en effet : Comment peux-tu aimer Dieu que tu ne vois pas si tu n’aimes pas ton prochain que tu vois ? Cela est vrai au niveau psychologique. Ce réalisme évite de se payer de mots. Mais c’est vrai surtout au niveau théologique, et ce doublement. Dieu a aimé tout homme qui vient en ce monde. Le Christ est mort pour chacun. Dès lors si chacun est précieux aux yeux de Dieu, comment ne le serait-il pas pour moi, comme moi pour les autres ? Allons plus loin. En s’incarnant, le Fils de Dieu s’est uni en quelque sorte à toute l’humanité, et donc à tout homme. Il y a donc en tout homme une certaine présence de Dieu.

Si l’amour du prochain est la pierre de touche de l’amour de Dieu, celui-ci en est la source. On n’aime pas le prochain uniquement parce qu’il partage notre nature (il ne mériterait alors que notre respect), mais parce que nous sommes membres d’une même fratrie. Tel est le fondement le plus solide des droits de l’homme. Il n’y a de droits de l’homme qui tiennent qu’à condition de reconnaître au préalable les droits imprescriptibles de Dieu, Père de tous. Sinon le respect d’autrui est laissé à la libre appréciation de chacun. S’il n’y a pas l’absolu de Dieu, il ne peut y avoir d’obligation morale absolue au respect d’autrui.

L’amour de Dieu et l’amour du prochain, pour être réels, sont conditionnés par l’amour de soi. En effet, comment puis-je aimer Dieu qui m’a créé, le prochain qui partage ma condition d’homme, si moi-même je ne me supporte pas comme créature, comme être humain, avec mes caractéristiques et mes limites ? Ma relation à l’autre ne peut être alors que celle d’un prédateur : se servir de l’autre pour combler un manque. Ou alors elle est cynique : si je me méprise, je ne puis qu’en vouloir à Dieu et aux autres, et ainsi finir par les tourner en dérision.

Il faut donc s’aimer soi-même, et généreusement. Au sens de s’estimer. Et cela par-delà nos qualités et nos capacités, par-delà nos imperfections aussi, et même notre péché. L’enseignement de S. Thérèse de l’Enfant-Jésus est sur ce point déterminant. Il faut en effet s’aimer en Dieu, s’aimer comme Dieu lui-même nous aime. Le regard de Dieu est un regard créateur, un regard paternel, un regard qui encourage, qui donne confiance. Si nous nous aimons chacun en Dieu, nous nous découvrirons enfants. Dès lors nous échapperons à ces caricatures de l’amour de soi que sont la vanité et l’orgueil. En nous aimant ainsi à notre juste valeur (créature voulue par Dieu, enfant de Dieu promis à la vie éternelle en sa compagnie), nous pourrons aimer Dieu pour ce qu’il est (Créateur et Père) et nous pourrons aussi aimer les autres dans le regard que Dieu porte aussi sur eux. Nous éviterons alors le piège de les juger selon nos catégories humaines.

Aimer n’est donc pas facultatif. C’est bien pourquoi l’Ecriture nous en fait un commandement, à l’impératif. Nous sommes créés pour aimer et pour être aimés, à l’image de Dieu dont la vie trinitaire est l’amour donné, reçu, échangé, des Personnes divines. L’amour donne sens à la vie. Ce qu’un chrétien peut apporter au monde, c’est cela. Un amour réel, équilibré, fondé en raison sur l’absolu d’un Dieu qui est lui-même Amour. Avant de donner du temps et de l’argent, le chrétien est invité à donner du sens. Ce doit être quelqu’un dont la vie est une interrogation, et plus qu’une interrogation, une invitation à aimer : bref, le sel de la terre et la lumière du monde…

16e DIMANCHE APRES LA PENTECOTE 2018 (11h)

L’évangile lu aujourd’hui s’inscrit dans une unité plus vaste, celle d’un repas que Jésus prend avec des pharisiens. Jésus commence par guérir un malade, ce qui lui donne l’occasion de faire une mise au point désagréable sur le sabbat, puis il remet en cause le choix des invités au terme d’une parabole qui en plus critique leur comportement intéressé. Enfin il termine par une autre parabole, celle des invités à la noce, qui revient cette fois à critiquer l’accueil qu’il reçoit de ses hôtes. Comme vous le constatez, inviter Jésus à déjeuner peut s’avérer un exercice périlleux !

Jésus est invité un jour de sabbat. Ce jour-là, le repas fait suite immédiatement à la prière communautaire de la synagogue et revêt un caractère plus joyeux, plus familial aussi. En effet, à cause du strict repos sabbatique, les plats ont été préparés la veille. Ainsi délivré de tout souci matériel, le maître de maison peut être plus disponible à ses convives, notamment pour des conversations religieuses. On pourrait s’étonner de voir Jésus fréquenter aussi souvent les pharisiens quand on sait ce qu’il en a souffert. Mais c’est parce que parmi eux il aurait dû trouver ses auditeurs les plus assidus. Les pharisiens en effet prennent très au sérieux l’appel à la sainteté. Ils y subordonnent toute leur vie, au risque même du martyre. Leur engagement se traduit par l’observance méticuleuse des préceptes de la Torah. A la différence des sadducéens et des publicains, qui pactisent avec l’occupant romain, ou d’autres encore dont la religiosité reste superficielle, les pharisiens s’efforcent de mener une vie conforme aux commandements. Au moins en apparence, car Jésus va aussitôt le leur rappeler, ils finissent par s’accommoder de gauchissements qui n’altèrent cependant pas leur bonne conscience. Bonne conscience qui finit par se traduire par une morgue insupportable.

On comprend donc que Jésus soit à la fois attiré et exaspéré par eux. Attiré par leur zèle religieux, exaspéré par leur orgueil qui confine à l’hypocrisie. Il le leur fait sentir et la réaction ne se fait pas attendre : dès le discours inaugural dans la synagogue de Capharnaüm, il s’attire leur hostilité. « Il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu » dira S. Jean. S. Luc rapporte à plusieurs reprises qu’ils lui reprochent entre autres choses de violer le repos du sabbat. Aussi, quand Jésus paraît ici, on nous dit qu’ils l’observaient. C’est le moins qu’on puisse dire, car le verbe est le même qu’au chapitre 6 lorsqu’il guérit un homme à la main desséchée : « les scribes et les pharisiens l’épiaient pour voir s’il allait le guérir le sabbat afin de trouver à l’accuser » (Lc 6, 7). On peut se poser la question : pourquoi Jésus s’obstine-t-il à enfreindre systématiquement la règle du repos sabbatique ? Comme le dit un pharisien : « N’y a-t-il pas six autres jours dans la semaine pour guérir les malades ? » C’est que le repos du sabbat a pour les juifs une importance décisive. Au 7e jour, Dieu se repose de toute son œuvre de création. Se reposer le jour du sabbat, c’est imiter Dieu. C’est en même temps tout recentrer sur la maison, dont on ne peut trop s’éloigner, et donc tout recentrer sur la famille, archétype de l’ordre social et religieux voulu par Dieu comme il ressort des récits de création du 6e jour.

Alors, comment interpréter l’attitude de Jésus ? S’agit-il simplement de compatir, ou à l’occasion d’un geste de compassion de dénoncer – comme l’ont fait les prophètes avant lui – l’hypocrisie de ceux qui se prétendent justes ? Certainement, mais pas seulement. Ou bien faut-il y voir, plus radicalement, une tentative pour accommoder la Loi et ses préceptes à ce que peuvent en observer la moyenne des gens ? « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos… Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger » (Mt 11, 28.30). Benoît XVI observe qu’on donne habituellement de ce passage de S. Matthieu une interprétation moralisante : comparée au légalisme juif, la conception libérale de la Loi qui serait celle de Jésus faciliterait la vie. Mais le pape émérite poursuivait en disant : « Dans la pratique, cette interprétation n’est guère convaincante, étant donné que suivre le Christ n’est pas très facile ». En effet, vous le savez, cela passe par la croix… En fait, en enfreignant le précepte légal, Jésus opère un déplacement sur sa personne de ce à quoi renvoie le sabbat : il se substitue au Seigneur, et ce faisant il s’affirme Dieu. Dès lors, il est aussi la Torah, il est la Loi en personne. Puisqu’il affirme en être la source, il est donc habilité à en donner l’interprétation authentique. D’où les antithèses du discours sur la montagne : « Vous avez entendu dire ceci, eh bien moi je vous dis cela. »

Ainsi, en guérissant un malade un jour de sabbat, Jésus se met au centre. Ce serait intolérable s’il n’était pas ce qu’il prétend être, à savoir Dieu. Mais s’il l’est, c’est pour lui une obligation. Désormais, le nouvel Israël, c’est la communauté de ceux qui reconnaissent sa prétention à être Dieu. Désormais, la famille qui structure l’ordre social jusque dans ses institutions temporelles – le repos hebdomadaire du sabbat – c’est la famille de ceux qui croient en lui. « Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère » (Mc 3, 34).

Jésus invite donc ses auditeurs à un recentrement sur lui qui aboutit à un décentrement par rapport aux institutions jusque là familières et porteuses du divin. Il faut accepter que Jésus soit l’unique voie qui conduise à Dieu. Il faut donc accommoder son regard spirituel, comme en optique, de manière à faire coïncider le Dieu d’Israël avec sa personne. Ce qui entraîne un décentrement : si Israël s’universalise en se spiritualisant, c’est qu’il n’est plus totalement là où il était auparavant, dans cette bande de terre devenue province romaine. Désormais la communauté de foi ne se confond plus avec un ordre juridique temporel. La foi chrétienne désacralise le politique, l’imperium. Mais d’un autre côté, elle n’est pas désincarnée : elle modèle les institutions, sans toutefois se confondre avec elles. On en trouve un exemple, nous disait Benoît XVI, avec le destin du sabbat. Relativisé comme institution par Jésus, recentré spirituellement sur sa personne par lui-même, et cela jusqu’au martyre – pensons aux martyrs d’Abitène –, il redevient une institution dans le monde chrétien, en revêtant un sens plus riche : non seulement le repos de Dieu au 7e jour, mais aussi la célébration de la nouvelle Création, le monde de la résurrection, puisque ce 3e jour, le « jour du Seigneur », correspond au 1er jour, celui où la lumière se mit à rayonner, devenant ainsi le 8e jour, le jour eschatologique, celui de la conclusion de l’histoire dans l’éternité. Sine dominico non possumus ! « Sans le don du Seigneur, sans le jour du Seigneur, nous ne pouvons pas vivre ». Ces paroles qui déchaînèrent l’ire de l’empereur du moment, Dioclétien, conduisirent son successeur, Constantin, à l’instituer comme congé hebdomadaire pour tout l’empire. Quel renversement ! Aussi nous faut-il en redécouvrir l’importance, en faire le sommet de notre semaine, le défendre alors qu’il est attaqué de toutes parts par l’utilitarisme moderne, oser, en un mot, inviter le Seigneur chez nous pour de bon !

15e DIMANCHE APRES LA PENTECOTE 2018 (19h)

Les discussions parlementaires sur la fin de vie nous rappellent la fragilité de l’espérance de nos contemporains face à l’inéluctabilité de la mort, la survie qu’ils envisagent étant parfois celle d’un principe plus ou moins immatériel allant demeurer on ne sait trop où – l’hadès des Grecs, les inferni des Romains ou le shéol des Juifs – ou bien le cycle des réincarnations, de lointaine ascendance indo-européenne. Mais l’idée que l’âme puisse se réapproprier de la matière pour en refaire son corps, cela leur paraît incroyable. Serait-ce que les représentations picturales qui ont illustré ce mystère central de notre foi auraient choqué par leur réalisme un peu naïf, les squelettes et les transis du Moyen Âge s’extrayant de leurs tombeaux et voyant leurs chairs repousser avant d’accéder au ciel ? Auquel cas nos contemporains manqueraient singulièrement du sens symbolique qui voit dans l’image plus une évocation que la description de la réalité. Le problème est peut-être plus fondamental. Il est vrai, dit l’évangile, que l’on n’a pas vu souvent quelqu’un revenir vivant après avoir été mort ! Pourtant, l’annonce de la résurrection est bien le message central de l’évangile. C’est sur sa proclamation que les quatre livrets évangéliques s’achèvent. C’est ce qui fait de l’évangile une Bonne Nouvelle pour tous les hommes. Car cette résurrection à laquelle on a tant de peine à croire, c’est de tout de même bien ce que tout le monde, au fond, désire. Car la résurrection du Christ, paradigme de la nôtre, est la défaite absolue du plus implacable ennemi visible de l’homme, la mort. La résurrection du Christ coupe court à toutes les négociations que nous entreprenons avec la mort. Il n’y a plus à faire la part du feu. Elle n’est plus que le passage – toujours impressionnant, souvent douloureux – vers un monde où elle sera définitivement absente. En ce sens, S. François d’Assise pouvait l’appeler « notre sœur la mort corporelle ». Elle nous délivre d’une forme de vie amoindrie – celle que notre âme et notre chair connaissent ici-bas – pour nous introduire dans une forme de vie plénière, et pour l’âme et pour le corps. A ceux qui doutent de la valeur de ce passage et qui voudraient indéfiniment prolonger leurs jours ici-bas, on peut se permettre de leur demander que serait précisément une vie indéfinie sur la terre, avec ses plaisirs finis – et quand même ses déplaisirs continuels – sinon, en définitive, une condamnation à perpétuité, un enfermement dans l’ennui et le désespoir ? Bref, l’enfer sur la terre. Car vivre éternellement, même dans une sorte de parc préternaturel où les lions mangent de l’herbe, cela doit finir par devenir lassant au bout de quelques milliers de millénaires… L’humanisme augmenté y risque bien d’être un brin déprimé…

En redonnant la vie au fils de la veuve de Naïm, Jésus pose un acte symbolique. Car cette veuve est la figure de l’humanité tout entière qui a perdu, avec le péché originel, son véritable époux, qui est Dieu, le Fils. Et ce fils, c’est la figure de cette même humanité confrontée au salaire du péché, qui est la mort. En rendant la vie au corps de ce garçon, Jésus montre qu’il est en mesure de rendre la vie de l’âme. Et ce geste est prémonitoire à bien des égards. Il annonce ainsi la résurrection du Christ à la plénitude des temps, lui qui est le Fils par excellence. Il annonce la résurrection générale à la complétude des temps, ce que l’on appelle le Jugement dernier. Il annonce même cette résurrection anticipée dans le monde de la dissemblance qu’est la vie de l’Esprit inaugurée au baptême. Dans tous les cas, en effet, les auteurs du Nouveau Testament utilisent le même verbe : egeirô : se lever, se redresser. Geste prémonitoire car ici s’il s’agit du retour à la vie antérieure, là il s’agira de l’accès à la vie supérieure, celle même du Christ glorifié. Cette résurrection isolée, et d’ailleurs provisoire, au milieu des milliards de morts qui s’achèvent au tombeau, est bien une « visite de Dieu », une étoile qui brille furtivement dans une trouée de l’ombre qui s’étend sur la terre, une lumière qui vient ranimer l’espérance, un signe avant-coureur de ce qui va se produire en plénitude. Cette visite de Dieu a en effet été confirmée par la résurrection du Christ. Car désormais le bénéficiaire est soustrait au pouvoir de la mort, à la différence du garçon de Naïm ou de Lazare à Béthanie.

Et c’est cette résurrection, celle du Christ, qui est devenue le paradigme de celle que nous espérons. Être désormais libérés du pouvoir de la mort. Cela suppose l’achève-ment des temps, lorsque « Dieu sera tout en tous ». Dieu créera alors « une terre nouvelle et des cieux nouveaux » qui seront l’écrin de l’humanité ressuscitée, de l’Église triomphante. Autrement dit, un univers qui ne sera plus soumis en rien aux lois physico-chimiques de la génération et de la corruption, et donc de la mort, comme il l’est depuis la Chute. Un univers, du coup, dont nous ne pouvons avoir aucune idée puisque nous, nous vivons depuis toujours à « l’ombre de la mort ». Un univers qui sera le réceptacle approprié à une vie dans la chair définitivement libérée de toute corruption et de toute souillure, aussi bien de l’âme que du corps. Comment sera notre corps ? Nous n’en avons aucune idée. Il sera néanmoins l’expression humaine de la splendeur de notre âme transfigurée. Il restera notre interface avec le monde, et de ce fait il sera reconnaissable. Mais à des yeux eux-mêmes renouvelés. Que tout cela sera beau ! Mais disons-nous aussi que si nous n’entrons pas dans ce mouvement de condescendance de Dieu, si nous ne cherchons pas à lui rendre amour pour amour, notre corps ressuscité ajoutera aux souffrances de notre âme en enfer !

ASSOMPTION 2018 (19h)

Mais d’où me vient ce bonheur, que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? C’est le jour, mes frères, où l’Eglise nous invite à nous pénétrer vraiment de cette parole de sainte Elisabeth à la bienheureuse Vierge Marie, et à tenir que ce bonheur, dont la mère du Baptiste a joui six mois durant, est véritablement nôtre tous les jours de notre vie. Car si le Roi du ciel commande aujourd’hui à ses anges de dérober Marie à la terre pour l’amener près de soi, c’est aussi pour qu’elle y brille pour nous comme l’étoile du matin que nous chantons aux litanies, vers qui nous aimons lever les yeux de notre cœur. Sans cette bonne étoile en effet, nous aurions toujours le front baissé, soit que nous soyons occupés à maintenir notre vaisseau parmi les tempêtes dont l’océan de cette vie est parfois si fort agité ; soit que nous nous y abandonnions à de vains divertissements, lorsque le temps se faisant plus clément, un calme trompeur règne sur cette mer. Car combien aisément nous oublions, n’est-ce pas ? que la vie est un voyage et non pas un séjour ; combien nous songeons peu à détacher nos yeux du pont du navire, pour les porter sur l’horizon du ciel, où le Père nous attend : lui, l’orient de notre course, qui autrement se ferait folle ! Assurément, le ciel de Dieu nous paraîtrait moins aimable, si Marie n’y brillait à présent, et ne se rendait présente ici-bas par la tendre affection dont la mère du Sauveur sut entourer son unique enfant, et que le Sauveur lui demanda d’étendre aux enfants de l’Eglise, à l’heure de la croix, en suprême testament.

Ces enfants cependant, réunis au sein de l’Eglise, n’y composent pas une masse indistincte. Et cela, parce que cette Eglise est catholique. On traduit ordinairement par « universel » ce terme tiré du grec. Mais ce n’est pas entièrement juste. Si l’Eglise n’était qu’universelle, c’est « holique » qu’il faudrait dire. Or elle est catholique : c’est-à-dire que le Dieu de l’univers fait part de tous ses biens à chaque Eglise. Le Créateur n’a pas voulu réduire l’humanité à une unique famille ; mais il a dit à Abraham : En toi seront bénies toutes les familles de la terre. Il est vrai que, dans l’ordre de la grâce, selon l’Apocalypse, Jésus prend ses disciples de toute race, langue, peuple et nation, de sorte qu’il n’y a plus, dit l’Apôtre, ni Juif, ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme ni femme, car tous vous êtes un en Jésus-Christ. Mais il est vrai aussi que, selon cette même grâce, le Christ a voulu que nous fussions un en lui à travers une diversité de races, langues, peuples et nations. Juif, il assure à la Samaritaine que le salut vient des Juifs. Et la prophétie, que nous avons entendue nous parler de Judith en figure de la Vierge Marie, la proclame comme la joie d’Israël et la fierté de tout notre peuple. Marie elle-même, en son magnificat, voit sa maternité divine comme le relèvement d’Israël, et l’accomplissement des promesses faites à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race.

Non, l’amour de l’Eglise comme notre mère n’attente en rien contre l’amour à rendre à la patrie, terre de nos pères, mais aussi aux mœurs et traditions de nos pères. C’est là une vérité que Dieu lui-même, dans le cours des âges de l’Eglise, a pris soin d’enseigner. Car si le Seigneur a établi le baptême pour être donné à des personnes, il est vrai aussi que, lorsque ce sont les princes qui se font baptiser, c’est toute la nation qui, en eux, se trouve de quelque manière baptisée, et se voit donner comme une vocation particulière parmi les autres nations chrétiennes.

C’est ainsi que la France est chrétienne depuis le baptême du roi Clovis. On sait que cette vocation lui est devenue incommode, et qu’elle s’est même donné des lois qui dénient désormais à la religion catholique la primauté parmi les religions qu’elle autorise à présent sur son sol ; qu’elle a pu se donner des gouverneurs qui niaient, contre l’évidence de l’histoire, que la nation fût chrétienne jusque dans ses racines. Mais vous savez, chrétiens, que les dons de Dieu sont sans repentance, selon le mot de l’Apôtre. C’est donc à toi, petit peuple fidèle, à cultiver ces dons sacrés, et à te sanctifier toujours davantage, de sorte que la France refleurisse sous le soleil de Dieu.

Il est un adage qui déclare « Heureux comme Dieu en France » ; on peut croire que se qui se dit ici de Dieu s’entend aussi de son auguste Mère. Nul pays que le nôtre ne compte autant d’églises placées sous le vocable de Notre-Dame, et d’abord en sa cité capitale : saint Etienne, d’abord patron de notre cathédrale, devait céder bientôt à la gloire de Marie. La nation préparait son cœur pour recevoir Marie, et Marie, sensible à son appel, lui signala tant de fois sa tendresse au cours des siècles.

Oui, la France entière peut à bon droit faire siennes les paroles d’Elisabeth : Comment ai-je ce bonheur que la Mère de mon Sauveur vienne jusqu’à moi ? De cette présence, l’humble Servante s’est plu à choisir les humbles de notre pays pour en faire les messagers auprès de leurs frères, et jusqu’auprès des rois. En témoigne la procession à laquelle s’est prêtée la paroisse en accomplissement du vœu où Louis XIII se « consacrait » avec toute la France « à la grandeur de Dieu par son Fils rabaissé jusqu’à nous, et à ce Fils par sa mère élevée jusqu’à lui », selon le mystère célébré en ce jour. Il la remerciait ainsi d’avoir favorisé le succès de ses armes, de commencer de procurer la paix au pays, par la faveur notamment d’un héritier si longtemps attendu. Mais ce qui est remarquable, c’est que le roi très chrétien rendant grâce à Dieu par la Vierge, ne demande pas d’abord pour sa couronne, pour ses sujets et pour soi-même la continuation des prospérités temporelles, mais les biens de la grâce et de l’éternité. Il implore donc la protection de Marie pour son peuple, afin « que, soit qu’il souffre du fléau de la guerre ou jouisse de la douceur de la paix que nous demandons à Dieu de tout notre cœur, il ne sorte point des voies de la grâce qui conduisent à celles de la gloire. »

Tu as aimé, Seigneur, cette terre, s’écrie le roi David au livre des psaumes. Le Seigneur aime de manière singulière la terre de France, pour la prédilection dont l’entoure sa divine Mère. Soyons fiers de notre patrie, d’une fierté sans d’orgueil, conforme au cœur de l’humble servante notre Mère : d’un cœur qui se fait gloire, non de soi-même, mais de Dieu et de son Royaume. Cultivons cette fierté, et nous serons bien dignes alors et du nom français, et du nom chrétien.

ASSOMPTION 2018 (11h)

Nous avons entendu le texte de la consécration qu’en 1638 Louis XIII fit de son royaume à la Vierge Marie pendant la procession qui a précédé la messe. Rappelons-en l’élément central : « Nous déclarons que, prenant la très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre Royaume, nous lui consacrons particulièrement notre Personne, notre État, notre Couronne, et nos Sujets, la suppliant de nous vouloir inspirer une si sainte conduite, et défendre avec tant de soin ce Royaume contre l’effort de tous ses ennemis, que soit qu’il souffre le fléau de la guerre, ou jouisse de la douceur de la paix, que nous demandons à Dieu de tout notre cœur, il ne sorte point des voies de la grâce qui conduisent à celles de la gloire ». Nulle trace de superstition ou d’idolâtrie dans ce geste. Le Roi, avec un sûr instinct spirituel, attribuait à Dieu seul l’heureuse fin des maux qui affligeaient la France et c’est à lui seul qu’il faisait monter l’action de grâce. Mais avec cette sûreté de jugement toute catholique, il n’entendait pas passer sous silence les médiations, et en particulier celle de la Vierge Marie : « C’est chose bien raisonnable, disait-il, qu’ayant été médiatrice de ses bienfaits, elle le soit de nos actions de grâce ». Le recours à l’intercession des saints et le culte qui leur est rendu ne vient jamais diminuer la gloire de Dieu mais bien plutôt la faire resplendir davantage, puisqu’elle est participée dans l’être de ceux qui se sont efforcés, en suivant les exemples du Christ, de ne plus faire qu’un avec lui et ainsi de coïncider avec la volonté de Dieu. Le Roi poursuivait en décrétant l’érection d’un nouvel autel à Notre-Dame de Paris : « Afin que la postérité ne puisse manquer à suivre nos volontés en ce sujet, pour monument et marque immortelle de la Consécration présente que nous faisons, nous ferons construire de nouveau le grand autel de l’Église Cathédrale de Paris, avec une image de la Vierge, qui tienne entre ses bras celle de son précieux Fils descendu de la Croix ; nous serons représenté aux pieds, et du Fils et de la Mère, comme leur offrant notre Couronne et notre Sceptre ».

Une fête dont il ne faudrait pas méconnaître la profonde portée théologique. Dans la bulle Munificentissimus Deus, prenant acte de l’étroite association de Marie à l’œuvre rédemptrice, affirmée et illustrée depuis le 2e siècle par les Pères de l’Église, le pape Pie XII définissait le 1er novembre 1950 le dogme de l’Assomption en ces termes : « Après avoir très souvent adressé à Dieu nos supplications, invoqué la lumière de l’Esprit de Vérité, pour la gloire du Dieu tout-puissant qui a répandu sur la Vierge Marie les largesses d’une bienveillance toute particulière, pour l’honneur de son Fils, Roi immortel des siècles et vainqueur du péché et de la mort, pour une plus grande gloire de son auguste Mère et pour la joie et l’exultation de toute l’Église, par l’autorité de notre Seigneur Jésus-Christ, des bienheureux Apôtres Pierre et Paul et par notre propre autorité, nous affirmons, nous déclarons et nous définissons comme un dogme divinement révélé que l’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste ». Il convenait que la nouvelle Eve qui avait été associée à la passion du nouvel Adam fût aussi associée à son exaltation. Marie est ainsi la première à entrer, avec son corps glorifié, dans le royaume de grâce de son Fils, où elle précède tous les élus. Marie anticipe ainsi en sa personne, récapitulatrice en tant que Mère, la victoire future de tout le corps de l’Eglise, encore en chemin sur cette route « où elle avance dans son pèlerinage à travers les persécutions du monde et les consolations de Dieu », selon la belle expression de S. Augustin reprise par la constitution Lumen gentium du dernier Concile, Eglise encore inachevée au purgatoire où ses membres se préparent à la vision béatifique en expiant leur participation aux œuvres de mort du péché.

Marie, parvenue au terme de ce pèlerinage, intercède pour tous ses frères encore en butte à l’hostilité du démon, elle soutient ses enfants encore soumis au pou-voir de la mort. Ainsi que le disait Jean-Paul II dans l’encyclique Redemptoris Mater (25), « c’est justement dans ce cheminement, ce pèlerinage ecclésial à travers l’espace et le temps, et plus encore à travers l’histoire des âmes, que Marie est présente, comme celle qui est heureuse parce qu’elle a cru, comme celle qui avançait dans le pèlerinage de la foi, participant comme aucune autre créature au mystère du Christ ». Elle assiste les siens principalement en soutenant leur foi. Comme le rappelle en effet Elisabeth dans l’évangile de cette fête, heureuse celle qui a cru en l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur (Lc 1, 45). Marie, comblée de grâce dès l’origine n’en a pas moins progressé dans la foi, affirmait Jean-Paul II, dans un pèlerinage marqué par des ombres dont celle, terrifiante, de la Croix, un pèlerinage qui, pour S. Thérèse de l’Enfant-Jésus, nous la rendait d’autant plus proche et secourable que nous aussi nous sommes affrontés à ce même clair-obscur de la foi. Sa victoire sur la mort, conséquence de son union au Christ, est la cause de notre espérance. Celle qui n’a jamais désespéré de la Providence même lorsqu’elle recevait sur ses genoux le corps inanimé de son Fils nous est donnée comme modèle. Modèle d’espérance dans l’adversité la plus amère, elle resplendit au ciel comme icône du Christ triomphateur du démon et vainqueur de la mort.

Louis XIII, en consacrant son royaume à celle qui n’a été que oui à la volonté de Dieu, ratifiait l’antique alliance de la France avec la Sagesse éternelle, alliance qui est au fondement de la vocation de notre pays et qui seule peut en assurer la pérennité. En 1937, le futur Pie XII, s’en revenant de Lisieux où il venait de consacrer la basilique dédiée à S. Thérèse, elle aussi patronne de la France, et pressentant le drame à venir, en cette même cathédrale de Paris où veillait la pietà de Louis XIII, s’adressait à nos pères avec ces paroles inspirées et exigeantes à la fois, toujours actuelles alors que l’ennemi lui ne cesse de se faire plus sournois et plus puissant : « Nous sommes à une heure de crise. À la vue d’un monde qui tourne le dos à la croix, à la vraie croix du Dieu crucifié et rédempteur, d’un monde qui délaisse les sources d’eau vive pour la fange des citernes contaminées ; à la vue d’adversaires, dont la force et l’orgueilleux défi ne le cèdent en rien au Goliath de la Bible, les pusillanimes peu-vent gémir d’avance sur leur inévitable défaite ; mais les vaillants, eux, saluent dans la lutte l’aurore de la victoire ; ils savent très bien leur faiblesse, mais ils savent aussi que le Dieu fort et puissant ». Oui, l’antique Dragon ne cesse et ne cessera de faire la guerre à la progéniture de la Femme de l’Apocalypse. C’est vers elle que celui qui allait proclamer le dogme de l’Assomption se tournait au terme de son sermon. Je lui laisse le mot de la fin :

« Ô Mère céleste, Notre Dame, vous qui avez donné à cette nation tant de gages insignes, de votre prédilection, implorez pour elle votre divin Fils ; ramenez-la au berceau spirituel de son antique grandeur, aidez-la à recouvrer, sous la lumineuse et douce étoile de la foi et de la vie chrétienne, sa félicité passée, à s’abreuver aux sources où elle puisait jadis cette vigueur surnaturelle, faute de laquelle les plus généreux efforts demeurent fatalement stériles, ou tout au moins bien peu féconds ; aidez-la aussi, unie à tous les gens de bien des autres peuples, à s’établir ici-bas dans la justice et dans la paix, en sorte que, de l’harmonie entre la patrie de la terre et la patrie du ciel, naisse la véritable prospérité des individus et de la société tout entière. Mère du bon conseil, venez au secours des esprits en désarroi devant la gravité des problèmes qui se posent, des volontés déconcertées dans leur impuissance devant la grandeur des périls qui menacent ! Miroir de justice, regardez le monde où des frères, trop souvent oublieux des grands principes et des grands intérêts communs qui les devraient unir, s’attachent jusqu’à l’intransigeance aux opinions secondaires qui les divisent ; regardez les pauvres déshérités de la vie, dont les légitimes désirs s’exaspèrent au feu de l’envie et qui parfois poursuivent des revendications justes, mais par des voies que la justice réprouve ; ramenez-les dans l’ordre et le calme, dans cette tranquillité de l’ordre qui seule est la vraie paix ! Regina pacis ! En ces jours où l’horizon est tout chargé de nuages qui assombrissent les cœurs les plus trempés et les plus confiants, soyez vraiment au milieu de ce peuple qui est vôtre la Reine de la Paix ; écrasez de votre pied virginal le démon de la haine et de la discorde ; faites comprendre au monde, où tant d’âmes droites s’évertuent à édifier le temple de la paix, le secret qui seul assurera le succès de leurs efforts : établir au centre de ce temple le trône royal de votre divin Fils et rendre hommage à sa loi sainte, en laquel-le la justice et l’amour s’embrassent (Ps 74, 11). Et que par vous la France, fidèle à sa vocation, soutenue dans son action par la puissance de la prière, par la concorde dans la charité, par une ferme et indéfectible vigilance, exalte dans le monde le triomphe et le règne du Christ Prince de la paix, Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Amen ! »

12e DIMANCHE APRES LA PENTECOTE 2018 (19h)

Nous pouvons aisément nous reconnaître dans la question, rapportée par S. Luc, que pose à Jésus le docteur de la Loi : « Et qui est mon prochain ? » Nous hésitons à formuler à haute voix la question parce que nous ne connaissons que trop bien la réponse. Nous savons en effet qu’il n’y a pas de limites à la charité, que l’on ne saurait exclure quiconque de notre amour de chrétien. Jésus a donné sa vie par amour pour tous les hommes, y compris pour ses meurtriers et leurs complices. Il a aimé jusqu’au bout ceux qui ne sont pas aimables, les pécheurs (et tous les hommes sont enfermés dans le péché précise S. Paul), nous commandant de l’imiter dans ce don sans réserve de sa personne. Mais voilà : nous renâclons à le suivre jusque là, nous sommes tentés d’ériger des bornes, d’instaurer un ordre de priorité décroissante dans nos devoirs de charité. En somme, nous prenons conscience que l’exigence dépasse nos forces et nous cherchons à la circonscrire, à la mettre à notre portée. Nous aussi, nous avons envie de marmonner : « Et qui donc est mon prochain ? »

L’évangile nous présente un homme désireux « d’avoir part à la vie éternelle », autrement dit désireux de connaître le bonheur qui provient d’une conscience accordée à la volonté de Dieu. Nous pouvons nous y reconnaître, nous qui prions chaque jour pour que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel, et donc plus particulièrement en notre cœur. Jésus accueille la demande de cet homme et le renvoie à la Loi : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Que lis-tu ? » Et le docteur de citer deux préceptes, le premier tiré du Deutéronome (6,5), le second du Lévitique (19,18). En les mettant ensemble, il est parvenu sans le savoir au cœur de l’évangile. Nul doute que Jésus a dû commencer à l’aimer, comme il a aimé le jeune homme riche de S. Matthieu. Mais encore faut-il qu’il aille existentiellement jusqu’au bout de sa découverte, autrement dit qu’il s’abandonne sans réserve. Ce que précisément le jeune homme riche n’avait pas su faire. Et notre docteur, qui s’estime juste, semble s’arrêter en chemin : « Et qui donc est mon prochain ? », autrement dit : « jusqu’où dois-je aller dans le service d’autrui ? ». Echo de la demande de Pierre : « Et combien de fois dois-je pardonner ? Jusqu’à sept fois ? ».

Jésus répond par une parabole embarrassante. Très embarrassante parce qu’elle déplace la question du terrain de la casuistique (le permis et le défendu, bref une loi extérieure à laquelle il suffirait de se conformer) sur le terrain de la liberté (la loi intérieure par excellence, illimitée, sans autre norme que la profondeur du cœur). Autrement dit, elle nous fait passer de « la lettre qui tue à l’esprit qui vivifie » comme le dit S. Paul dans l’épître. Revenons au texte. Le voyageur attaqué par les brigands est certainement un Judéen. Il aurait dû être secouru par le prêtre et le lévite qui avaient toutes les chances de voir en lui leur prochain. Mais voilà, en touchant un blessé, ils auraient contracté une souillure légale. Ils passent donc leur chemin, par respect pour une disposition de la Loi. Et c’est celui qui est le plus éloigné des trois, un Samaritain, celui pour qui ce Juif n’est pas un prochain, qui lui vient en aide. En effet « les Juifs n’ont pas de relations avec les Samaritains » rappelle l’évangéliste S. Jean (Jn 4,9). Affranchi des prescriptions secondaires de la Loi, cet étranger a écouté la voix de son cœur, transcrivant ainsi la Loi non écrite de Dieu : « il a fait preuve de bonté » envers le malheureux comme le relève justement le docteur de la Loi.

Avec cette parabole Jésus veut faire comprendre à son interlocuteur que le prochain n’est pas une catégorie statique, objective. Jésus ne dit pas : « lequel des trois a vu dans ce blessé un prochain ? » – ce qui était le sens de la question posée par le légiste – mais « lequel des trois a été le prochain de l’homme qui était tombé entre les mains des bandits ? » Le prochain, c’est celui dont j’accepte de me rendre proche, quand bien même tout me sépare de lui. Le prochain, c’est moi lorsque je me fais proche. Je n’ai pas à me conformer à une loi extérieure – celui-ci a des droits sur moi pour une raison ou une autre – mais j’ai à suivre la pente de mon cœur – celui-ci est mon prochain parce que j’ai décidé librement de me rendre proche de lui. Fabuleux pouvoir de la liberté qui permet de renverser toutes les barrières ! Mais aussi responsabilité terrible ! Car si l’initiative repose sur moi, cela signifie que je puis aussi refuser de me rapprocher de l’autre. Je peux me dérober à celui pour qui j’aurais pu devenir un prochain. Jésus nous renvoie ainsi à notre liberté, et par-delà notre liberté à notre cœur.

Un cœur qui a besoin d’être converti. Car l’exemple donné par la parabole montre que l’amour prôné (et vécu) par Jésus va au-delà de ce que les sentiments peuvent nous dicter. Il ne s’agit pas d’aimer ceux qui nous sont naturellement proches : ici, il s’agit d’un étranger, qui plus est appartenant à un peuple hostile. Il ne s’agit pas d’aimer quelqu’un d’aimable : ici, il s’agit d’un moribond, sale, baignant dans son sang. Il s’agit en fait d’aimer comme Jésus aime, de passer par dessus les qualités et les défauts pour ne viser que la personne dans sa réalité mystérieuse d’icône de Dieu, cette personne pour qui Jésus a donné sa vie comme si elle était unique, cette personne donc en qui je dois découvrir un frère ou une sœur.

« Va, et toi aussi fais de même ». C’est là que le bât blesse. Nous découvrons bien vite que l’exigence est au-delà de nos forces. D’où notre tentation à la circonscrire et à en revenir à la casuistique qui, au moins en nous situant dans la morale de l’obligation, du « suffisant », nous dispense du surcroît toujours possible d’une morale de la liberté, du « davantage », du « toujours plus ». Oui, cette exigence de Jésus dépasse nos forces, et surtout en cette période où des fanatiques meurtrissent notre pays. Elle nous convainc de péché. Mais, comme dit S. Paul, « Dieu les a tous enfermés dans le péché pour faire à tous miséricorde ». Aimer à la manière de Jésus exige que nous acceptions que ce soit Jésus qui vienne aimer en nous. Nous pouvons reprendre à notre compte la parole du Deutéronome : « cette Loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte… Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur afin que tu la mettes en pratique ». La preuve, c’est que l’histoire de notre Eglise est jalonnée de ces gens, pas nécessairement plus doués que nous, mais qui s’y sont abandonnés sans réserve, comme un S. François d’Assise, avec le lépreux, une Mère Teresa, avec les moribonds de Calcutta, ou un S. Vincent de Paul, avec les miséreux de la Fronde, et qui sont devenus une icône vivante de Jésus prenant soin de tous les misérables que nous sommes (car qui peut se prévaloir de quelque chose devant Dieu : S. Thérèse de l’Enfant-Jésus ne disait-elle pas qu’aux yeux de Dieu « toutes nos justices ont des taches » ?)

Enfin, la difficulté que nous avons à vivre le second commandement et la nécessité que nous avons de nous convertir pour y parvenir suggèrent qu’il doit en être de même, et peut-être plus encore, en ce qui concerne le premier. Dieu, après tout, n’est-il pas le Tout-Autre, le plus éloigné ? N’avons-nous pas à découvrir qu’il est aussi le Tout-Proche, et qu’il veut de ce fait que nous devenions aussi son prochain ?

19e DIMANCHE B 2018 (9h45)

La controverse sur l’identité de Jésus est au cœur de l’évangile de ce jour. S. Jean, en cette page dramatique, affirme que Jésus provient de la sphère divine et révèle quelque chose de l’accomplissement des promesses faites autrefois à Israël.

Jésus vient de Dieu. Ce serait pour nous une affirmation banale si elle ne rencontrait pas aujourd’hui, comme à d’autres époques et en d’autres lieux, une sourde réserve. C’est pourtant la foi constante de l’Eglise. Mais ce qui est pour nous familier résulte d’une incroyable audace : que Jésus affirme venir de Dieu ne pouvait que profondément choquer ses auditeurs. N’est-il pas aux yeux des Galiléens ses compatriotes celui en qui les habitants de Nazareth reconnaissent le « fils du charpentier » ? Or voici que cet homme accomplit des signes messianiques : actes d’autorité, enseignement assuré, guérisons. C’est une usurpation d’identité ! Cet homme, nous savons d’où il est et ce qu’il est, alors que le Messie espéré, nous savons que son origine et son identité nous seront inconnues. Jésus va répondre à cette objection par une affirmation qui constitue une prétention encore plus exorbitante. Vous croyez me connaître ? Eh bien non, vous ne me connaissez pas ! la preuve : vous ignorez ma véritable origine : « Je suis celui qui vient de Dieu », et par là-même, je suis « celui seul qui a vu le Père », ce en quoi réside ma véritable identité. Jésus dirime donc la double objection des juifs, mais par le fait-même, il en soulève une plus grande encore qui, pour eux, constitue un insoutenable blasphème : il appartient à la sphère divine, et cela non pas comme mandataire, mais d’une manière propre et unique à la fois : comme Fils.

Cette identité se voit précisée lorsque Jésus affirme qu’il est « le Pain vivant descendu du ciel » et qu’il se donne en nourriture à ceux qui mettent leur foi en lui. La réaction épouvantée des juifs, que l’on entendra dans deux semaines, indique qu’il outrepasse les limites de l’acceptable. De quoi s’agit-il exactement ? de « cannibalisme » ? c’est possible, mais seulement pour des esprits grossiers. L’interprétation la plus courante en effet, c’est que le pain dans l’Ancien Testament désigne un enseignement, la parole de Dieu par exemple. Mais Jésus a la prétention d’être lui-même ce pain, c’est-à-dire d’être l’objet même de l’enseignement qu’il donne.

C’est bien évidemment dans le cadre de l’Alliance, et donc de l’affirmation de la divinité de Jésus, que ces propos vont dévoiler tout leur sens : Dieu ne s’est-il pas déclaré à plusieurs reprises l’Epoux de son peuple Israël (cf. Jérémie, Osée) ? Jésus ne vient-il pas précisément d’affirmer qu’il provient de Dieu, et n’a-t-il pas constitué les prémices d’un nouvel Israël en choisissant les Douze ? C’est dans l’eucharistie que l’expression acquiert tout son sens. Car dans l’eucharistie se manifeste la dimension nuptiale de l’Alliance, le Christ Epoux livrant son corps (sous la forme du pain, justement) à l’Eglise son Epouse dans la communion. Et l’Eglise répondant au don qu’il lui fait en offrant elle-même son corps, comme l’enseigne Paul, offrande qui peut culminer pour certains membres de l’Eglise avec le martyre, où le don de la personne est ratifié par l’holocauste du corps dans le supplice. L’eucharistie, où l’on consomme le « Pain vivant descendu du ciel », est bien le « repas du Seigneur », mais vraiment au sens plénier : elle est le « repas des noces de l’Agneau » comme l’affirme encore la liturgie. L’eucharistie, en tant que sacrement, réalise – tout en en anticipant la plénitude – le banquet nuptial, eschatologique, où sont consommées les noces du Fils avec l’Eglise.

C’est à cette célébration nuptiale que sont conviés les croyants dont Elie, en tant que père d’un ordre voué à la contemplation, est dans la liturgie d’aujourd’hui une figure particulièrement bien venue, invité qu’il est à se nourrir de ce pain miraculeusement déposé auprès de lui. Jésus apparaît ainsi comme l’Epoux de l’Eglise et en même temps comme l’Epoux de l’âme de chaque croyant, l’eucharistie étant le lieu où se célèbrent les noces, c’est-à-dire le don mutuel des corps, signe du don mutuel des personnes. L’eucharistie est donc bien la consommation de la Nouvelle Alliance, le parfait accomplissement de l’Ancienne. C’est pourquoi aussi, me semble-t-il, il y a une grande convenance à ce que les époux chrétiens fréquentent assidûment l’eucharistie : c’est de là que, conformément à l’enseignement de S. Paul, leur état de vie trouve toute sa signification.

11e DIMANCHE APRES LA PENTECOTE 2018 (11h)

Que faut-il pour être guéri par Jésus, à notre époque comme à celle des apôtres ? Eh bien, il faut vivre de la première béatitude, celle de la pauvreté, clé de toutes les autres. Il ne s’agit pas seulement de servir les pauvres mais de désirer leur ressembler. La pauvreté est une valeur parce que Jésus a désiré la vivre. Il faut se rappeler qu’elle ne consiste pas tant à ne rien avoir qu’à être disponible pour tout recevoir. La pauvreté est la condition de la liberté. Jésus est le Pauvre par excellence parce que, en tant que Fils, tout son être consiste à se recevoir du Père.

Quel rapport avec notre évangile de ce jour ? Jésus vient de soutenir de pénibles controverses avec ces favorisés que sont les pharisiens. Favorisés parce que riches de la révélation faite à Moïse, mais enfermés dans une richesse qui se retourne contre eux faute de vouloir la partager. Au principe du pharisaïsme se trouve l’idée que la stricte observance des préceptes – et elle seule – donne une sorte de droit sur Dieu : je fais – à grand-peine – ce qu’il me demande, donc je n’ai plus – moi et moi seul – qu’à encaisser le salut. Rien de plus opposé à l’attitude évangélique : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. Rien de plus opposé à la pauvreté évangélique, à cette reconnaissance d’une indigence foncière qui pousse à ouvrir les mains pour recevoir le don de Dieu. C’est la primauté, toujours vraie, de la grâce sur les œuvres. Immédiatement après ces controverses, Jésus s’est rendu sur la rive païenne du lac : il y côtoie la pauvreté absolue : celle de ces païens ignorants du don de Dieu et que les pharisiens évitent soigneusement de rencontrer de peur de se souiller. Jésus va demeurer au milieu d’eux, reproduisant même le miracle de la multiplication des pains qu’il avait auparavant accompli pour les juifs. Cela signifie que les païens sont les destinataires de la même promesse que les juifs et que la Nouvelle Alliance s’étend à toutes les nations.

C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre la guérison du sourd-muet. Jésus commence par toucher ses oreilles et sa langue. C’est une illustration de son ministère : une parole qui vient toucher les oreilles de ceux qui l’écoutent et qui finit par délier leur langue pour confesser sa divinité, c’est-à-dire leur donner le désir de la vivre et de l’annoncer. Mais cette parole ne peut porter de fruit que si l’auditeur est transformé. Cela ne peut se réaliser que dans le mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur. Sans la grâce pascale, la parole demeure impuissante. Mais sans l’écoute préalable et le désir d’être sauvé qui naît dans les cœurs, il n’est pas possible d’accueillir le don de la grâce et de participer ensuite par toute sa vie au mystère pascal de Jésus pour le monde. Nous voyons maintenant le rapport entre cet épisode et l’endurcissement des pharisiens : ces derniers, installés dans leur certitude de disposer de la bonne recette pour être des justes, ne veulent pas entendre parler de la première étape. Ce que dit Jésus ne les concerne pas, ils pensent ne pas en avoir besoin. Voilà pourquoi ils entendent la parole sans l’écouter : elle ne produit en eux aucun désir de conversion et d’accueil du salut. Au contraire, ils s’endurcissent et la seconde étape, celle de la conversion, leur est encore plus difficile après la rencontre avec Jésus qu’avant. Sur la rive païenne au contraire, là où sont les pauvres absolus, l’indigence devient la condition d’un désir qui prédispose à recevoir l’intégralité du don de Dieu. D’un côté la satiété, de l’autre la pauvreté. D’un côté pas de place pour recevoir, de l’autre disponibilité à recevoir.

On pourrait exprimer cela en disant que, comme dans le sacrement de baptême, nous trouvons deux éléments : tout d’abord une délivrance, ensuite une guérison. Le lien de sa langue se dénoua et il parlait dit S. Marc. Qu’est-ce que cela veut dire ? Simplement qu’avant de rendre à l’homme sa capacité de voir, d’entendre, de parler, d’agir, le Christ doit d’abord le libérer de celui dont il est l’esclave et qui a réussi à atrophier presque tous ses sens spirituels. Celui-là, on l’aura compris, c’est le démon. On aurait bien surpris les pharisiens en leur disant que c’est le démon qui les empêchait de prendre Jésus au sérieux. Et pourtant c’est bien le propos de Jésus aux chapitres 8 et 9 de S. Jean. Ici, nous arrivons à la racine de ce qui passe dans l’esprit du pauvre et qui ne peut advenir chez le riche. Le pauvre se sait esclave et veut s’en libérer, comme le fils prodigue gardant les porcs de la parabole. Le riche, lui, ne sait pas qu’il a un maître. Il s’imagine déjà être soumis à Dieu et ne peut donc vouloir être délivré de celui qui le tient en esclavage, comme le frère aîné de la même parabole. Il croit posséder, et en fait se fait posséder.

La figure du pauvre est aussi essentielle à l’Eglise que le Christ lui-même. L’un et l’autre ne font qu’un. En servant les pauvres, l’Eglise reconnaît celui à qui elle doit sans cesse s’identifier pour accomplir sa mission. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous. Il semble que Jésus se résigne à un état de fait malheureux, auquel les chrétiens ne pourront pas apporter de changements substantiels. Mais peut-être vaut-il entendre cette déclaration en un sens marqué par l’espérance : ces pauvres, ce seront les témoins qui, tout au long du pèlerinage terrestre de l’Eglise, rappelleront, comme S. François ou S. Claire, la présence du Pauvre par excellence, Jésus lui-même. Ce que le pauvre me révèle, c’est que je ne pourrai rien recevoir tant que je m’imaginerai posséder en propre quelque chose. Qu’as-tu que tu n’aies reçu s’exclame S. Paul. Pas même l’existence, le fait d’être. Ce qui est le plus radical en nous, le fait d’exister, est une prestation continuelle de Dieu. Nous sommes fondamentalement structurés par le don. Toute la philosophie chrétienne est structurée par cette rencontre de l’indigence absolue et de la surabondance absolue. Toute la théologie aussi, puisque le Fils ne cesse éternellement de se recevoir de la surabondance du Père dans la mystère de la Très Sainte Trinité.

Chers amis, le pauvre concret doit m’aider à comprendre que je suis moi-même un pauvre. Que je dois désirer cette pauvreté (et pour cela la vivre un peu concrètement, en faisant le choix de la sobriété dans ma vie, comme ne cessent de le rappeler les papes Benoît et François) pour réveiller en moi le désir, la faim, de posséder le bien véritable qui n’est autre que Dieu lui-même, lui qui seul peut donner sens à notre vie terrestre, « cette mauvaise nuit passée dans une mauvaise hôtellerie » comme le disait avec humour et réalisme S. Thérèse de Jésus, la grande mystique espagnole et réformatrice du Carmel.

 

10e DIMANCHE APRES LA PENTECÔTE 2018 (19h)

Commenter l’évangile du pharisien et du publicain, c’est presque un exercice de style tant la conclusion nous est familière. Mais justement, ce qui m’intrigue, c’est que l’on va un peu trop vite au-devant de la conclusion qu’en tire Jésus. Il y a des paroles ou des attitudes de Jésus qui n’entraînent pas aussi vite notre adhésion. Ce sont les « paroles de la croix » pour reprendre l’expression de Paul. Alors pourquoi adhérons-nous si facilement à la leçon de la parabole du publicain et du pharisien ? Serait-ce que nous nous retrouvons vraiment très bien dans le personnage du publicain ? De ce pécheur public qui retourne justifié chez lui, alors que le pharisien qui, lui, fait des efforts n’est pas justifié ? Consciemment ou non, le chrétien moderne, que nous sommes aussi, se satisfait du dénouement de la parabole. Cela lui paraît encourager sa médiocrité. Il se sait pécheur. Il ne s’en cache d’ailleurs pas trop dans cette société qui se veut transparente à tout. Il affirme sa liberté, croit-il, en prenant des distances avec l’Église ou l’évangile. Bref, il est un pécheur public. Il suit le Christ, mais à distance, selon un itinéraire adapté à ses désirs. Il ne fait pas trop d’efforts pour annoncer l’évangile en paroles et en actes. Il y a une certaine élégance d’esthète à ne pas se donner tout entier. Bref, il est un dilettante. Un mercenaire et non un serviteur. Il se sait pécheur. Il en prend parti. Il vit une sorte de pacte de non agression avec la tiédeur et le péché. A chacun, Dieu et le péché, sa zone d’influence en lui.

Le pharisien, lui, est d’une autre trempe, et du coup, il dérange. Il prend la religion au sérieux. Il est prêt à tout risquer pour Dieu. Il met son honneur à servir Dieu. Le pharisien, c’est le type d’homme qui fascine les gens qui ont du caractère. Au fond, on est bien content qu’il se fasse remettre à sa place par Jésus. Les gens qui nous dépassent par leur zèle finissent par nous agacer : ils remettent en cause notre tiédeur. Jésus remet en place le pharisien. Et à juste titre car le propre des gens zélés, c’est parfois de se rendre odieux, insupportables par leur morgue. Or cela, Jésus ne peut l’accepter. Lui qui est rigoureusement sans péché, il ne s’enorgueillit jamais de sa sainteté. Au contraire, il se fait « doux et humble de cœur », serviteur de tous. Jésus supporte d’autant moins l’attitude orgueilleuse des pharisiens qu’il est très proche d’eux. Qui aime bien châtie bien. Les pharisiens doivent former une élite, mais une élite de serviteurs. Cela ne signifie pas a contrario que Jésus canonise les publicains. Le publicain ne rentre justifié chez lui que parce qu’il se reconnaît pécheur. Mais cela suffit-il pour être justifié ? Si on reconnaît vraiment son péché, cela signifie qu’on a pris conscience que l’on a blessé quelqu’un. Et dès lors, on va chercher à changer sa vie. Ressentir la brûlure du péché commis, c’est aussi normalement le premier pas d’une démarche de conversion. On ne peut se satisfaire d’être pécheur pardonné, il faut devenir un pécheur transformé en commençant par être un pécheur repentant. Il faut répondre à l’amour par l’amour.

Jésus devait avoir des situations concrètes en tête lorsqu’il a dit cette parabole. Regardons d’abord du côté des publicains. Voici par exemple Lévi assis à sa table de publicain, collecteur de taxes au service de la puissance occupante de l’époque. Un regard de Jésus et le voici retourné. Il se met à la suite du Maître et devient l’un des Douze. Lévi ne se satisfait pas d’être pardonné par Jésus. Il comprend qu’il doit changer de vie. Pensons encore à l’histoire de cet autre publicain, Zachée, qui lui ira jusqu’à rendre le quadruple de ce qu’il a extorqué. Pensons encore à Marie de Magdala, et à tant d’autres. La parole du pardon fera d’eux des êtres nouveaux, même s’il y faudra peut-être un peu de temps, mais en tout cas ils ne seront plus des pécheurs publics, c’est-à-dire des pécheurs invoquant complaisamment les nécessités et les circonstances du moment pour demeurer dans le péché. Car, vous le savez, on peut regretter son péché et ne rien faire pour en sortir.

Regardons maintenant du côté des pharisiens. L’épître nous en offre un magnifique exemple, comme toujours : Paul. Ecoutons-le se présenter dans la lettre aux Philippiens : « J’ai des raisons d’avoir confiance en moi-même. Si un autre croit pouvoir se confier en lui-même, je le peux davantage, moi : circoncis le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d’Hébreux ; pour la loi, pharisien ; pour le zèle, persécuteur de l’Église ; pour la justice qu’on trouve dans la loi, devenu irréprochable » (Ph 3,4-6). C’est d’un homme pareil que Jésus va faire le plus grand des missionnaires de l’évangile, l’apôtre des nations païennes, celui sans qui nous en serions encore à cueillir du gui sur les chênes de nos forêts ou à fêter Halloween.

Revenons à notre texte et essayons de ne pas nous leurrer. Le publicain n’est justifié que parce qu’il a pris conscience de son péché et qu’il a résolu dans son cœur de changer de vie. Sommes-nous si sûrs de lui ressembler ? N’accablons pas trop vite le pharisien. Ce que Jésus lui reproche n’est pas ce qu’il fait. Sur ce point, nous ferions peut-être mieux de l’imiter. Il pratique sa foi avec zèle. Un exemple ? Il paie la dîme non seulement sur la récolte, ce qui est prescrit par la loi, mais aussi sur la moindre denrée (le fenouil et la rue), dîme qui est versée au Temple pour l’entretien du culte et le soutien des pauvres. L’Église demande timidement qu’on donne 1 ou 2 % de ses revenus, et qui le fait ? Ce que Jésus lui reproche, c’est de s’enorgueillir de ses bonnes œuvres. Il a beau rendre grâces, reconnaître que cette justice lui vient de Dieu, il se l’attribue quand même. N’oublions pas qu’avant d’être des justes, nous sommes des justifiés, qu’avant d’être gracieux, nous sommes graciés. Mais attention : en nous identifiant un peu rapidement au publicain, ne tombons-nous pas dans le même piège, celui du pharisaïsme ? Celui de se prévaloir de l’absence de bonnes œuvres, une absence de bonnes œuvres qui serait censée plaire à Dieu parce qu’elle rimerait avec l’humilité. C’est une attitude pire car hypocrite. Si Dieu pardonne au pécheur, il ne se satisfait pas du péché. Ce que demande Jésus, « c’est de faire ceci sans omettre cela », c’est-à-dire d’être humble sans rester inactif. Et que l’on ne cite pas ici Thérèse de l’Enfant-Jésus. Thérèse a parlé de paraître devant Dieu les mains vides. Mais cela au nom d’un véritable réalisme théologique et non en vertu de la paresse, elle qui disait n’avoir jamais perdu une occasion en toute sa vie de plaire à Dieu. Thérèse est tout le contraire de Madame Guyon et de son quiétisme.

Que notre prétendue humilité ne soit donc pas un prétexte à la médiocrité. Que notre activité ne soit pas un prétexte à l’orgueil. Paul, foudroyé par le Christ ressuscité, nous met en garde : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » Mais cette expérience inouïe de la miséricorde de Dieu ne l’a pas paralysé pour autant. Au contraire, elle a décuplé son zèle, dans un élan de reconnaissance éperdue, jusqu’à aller rendre témoignage à Rome, capitale de l’Empire, et ce jusqu’au sang. Ne nous satisfaisons donc pas de la médiocrité des publicains ; ne nous enorgueillissons pas non plus à la manière des pharisiens, prompts à mépriser les autres. Ayons le cran et l’humilité de Paul ou de Thérèse. C’est lorsque je me reconnais faible devant Dieu que je suis fort, car c’est la force de Dieu qui resplendit alors dans ma faiblesse. En me dépossédant de moi-même – ce qui est tout un travail – je lui laisse toute latitude pour faire de moi l’instrument de choix que je ne saurais être par moi-même et dont il a cependant besoin pour que l’évangile soit annoncé.

17e DIMANCHE B 2018 (9h45)

Pendant cinq dimanches de suite, nous allons entendre le discours johannique sur le Pain de vie. Il commence par un miracle. Et quel miracle ! A partir de cinq pains et de deux poissons, il nous est dit que Jésus nourrit une « foule nombreuse », de cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. Des interprétations ingénieuses ont été avancées pour essayer de diminuer le scandale que constitue pour la raison cette étonnante multiplication des pains. Ce qui importe en fait n’est pas le comment mais le pourquoi. Voici une foule tellement impressionnée par l’enseignement de Jésus et par les gestes qu’il accomplit qu’elle le suit en oubliant de se munir de provisions de bouche. Jésus, en s’en apercevant, décide de leur procurer lui-même de quoi manger. Voici le cadre planté. Maintenant, qu’est-ce qu’un miracle ? C’est un signe destiné à attirer notre attention. Lorsque Moïse, dans le désert, voit le buisson brûler sans se consumer, il détourne son chemin pour aller voir. Et c’est alors qu’il entend Dieu s’adresser à lui. Un signe renvoie forcément à quelque chose d’autre. Le miracle est un signe. Et en tant qu’il dérange les lois naturelles, il est le signe que celui qui l’accomplit a pouvoir sur ces dernières. Puisque Dieu est Créateur, et donc auteur des lois de la nature, on peut en inférer que celui qui maîtrise ainsi la nature jouit d’un rang divin. On disait autrefois que les miracles de Jésus étaient les preuves de sa divinité. Disons qu’à tout le moins ils manifestent sa supériorité sur les prophètes de l’Ancien Testament. Dans la 1ère lecture nous avons vu le prophète Elisée nourrir 100 personnes avec 20 petits pains d’orge, à la stupéfaction de son serviteur. Ici, nous voyons Jésus en nourrir au moins 5000 avec seulement 5 pains, ce qui laisse pantois l’apôtre Philippe. Le miracle est donc bien un signe de puissance.

Mais les miracles de Jésus ne sont-ils que des signes de sa puissance, des preuves de sa divinité ? Non. Si Jésus est Dieu, il peut faire toute sorte de miracles. Il le dit lui-même à ses adversaires : « ne puis-je pas faire des pierres que voici des fils d’Abraham ? » Et c’est bien ce que le démon lui suggère lorsqu’il vient le tenter au désert. Or Jésus ne fait précisément pas n’importe quoi. Les miracles de Jésus ont en effet un air de famille. Il opère des guérisons, il ramène des morts à la vie, il nourrit les foules. Jésus ne fait pas miracles absurdes. Il fait des miracles qui ont un sens. Et ce sens, nous le découvrons aisément en parcourant l’évangile. Ses miracles viennent en aide aux hommes : ils restaurent leur santé, leur dignité, leur vie. Les miracles de Jésus sont un témoignage de sa bienveillance pour les hommes. Le miracle est ainsi un signe de la puissance de Jésus et la manifestation de son amour pour les hommes.

Mais si tel est le cas, pourquoi avoir borné son action en des limites si étroites : quelques années, en un lieu déterminé, et finalement au bénéfice de si peu de monde. Beaucoup sont morts en Israël à l’époque de Jésus, à commencer par Joseph. Et pourtant il n’a rendu la vie qu’à Lazare, qu’au fils de la veuve de Naïm et qu’à la fille de Jaïre. Beaucoup de gens avaient faim à l’époque de Jésus. Et pourtant il n’a multiplié les pains que deux fois. Beaucoup de gens étaient malades, infirmes, aveugles. Et pourtant il n’en a guéri que quelques uns. Et que dire de la suite des temps ? Epidémies, famines, guerres se succèdent depuis des siècles. Des milliers de personnes meurent chaque jour tandis que d’autres ne cessent de souffrir. Alors pourquoi Jésus ne s’occupe-t-il pas d’elles ? Cela ne semble injuste que si nous ne voyons en Jésus qu’un simple philanthrope. Philanthrope, Jésus l’est. Mais à un niveau que nous n’aurions jamais soupçonné.

Par ses miracles, Jésus vient indubitablement répondre à nos attentes : il guérit, nourrit, rend la vie. Mais il vient surtout redresser nos attentes, et en exauçant les espoirs de quelques uns, il vient exhausser l’espérance de tous. Et s’il agit ainsi, c’est que l’homme, à cause du péché, est devenu lent à comprendre. Quand Jésus promet à la Samaritaine l’eau vive, celle-ci lui répond : « Tant mieux, je n’aurai plus à puiser avec un seau ». Quand Jésus multiplie les pains, la foule veut le faire roi pour être nourrie sans avoir à travailler. Dans ces conditions, fallait-il que Jésus exauçât toutes les demandes ? Non : nous en serions restés à nos espérances purement terrestres. Nous voici arrivés à notre dernière conclusion : les miracles de Jésus sont des signes de sa puissance, ils manifestent sa volonté de faire notre bonheur, mais ils nous invitent aussi à la conversion, à un sursaut, à remonter à la source de tout bonheur, qui est Dieu. En effet, en désirant un bien particulier, que désirons-nous en définitive ? le bonheur absolu, qu’aucune de ses réalisations limitées ne peut vraiment donner. Jésus veut que nous désirions le Souverain Bien, Dieu lui-même, qui seul peut rassasier notre désir de bonheur. Jésus a de l’ambition pour l’homme. Ses miracles en sont des signes. Le pain multiplié aujourd’hui et qui n’empêchera pas d’avoir faim demain est le signe de ce Pain de vie que Jésus, sagesse de Dieu, est lui-même.

Seulement voilà : il faut avoir faim de ce pain-là. Et pour cela, il ne faut pas être complètement gavé par l’autre, le pain matériel. Jésus nous a montré la voie : il faut mourir à soi-même. Il faut mortifier nos désirs pour qu’ils renaissent comme le phénix, plus grands mêmes. Il faut que nous mourions à nos désirs centrés sur les biens de ce monde pour renaître au désir qui a Dieu pour objet. Jésus, en accomplissant ses miracles, vient nous révéler que nous sommes faits pour Dieu. La vie qu’il nous donne, c’est la vie éternelle, la guérison qu’il nous procure, c’est le salut éternel, et le Pain dont il nous nourrit, c’est lui-même. Désirons-nous vraiment cela ? Avons-nous faim de Dieu ? de l’eucharistie qui est le pain de la route en ce pèlerinage terrestre ? Oui, un peu certainement, sinon nous ne serions pas ici. Mais ce pain ne nous nourrira vraiment, spirituellement, miraculeusement, que si nous nous offrons tout entiers. Dieu ne sous sauve pas sans nous. Il a eu besoin de l’offrande spontanée des cinq pains et des deux poissons. C’est un petit enfant qui les a donnés à Jésus. Tout un programme. « si vous ne devenez pas comme ses petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu ».

16e DIMANCHE ORDINAIRE B 2018 (9h45)

Du 17e au 21e dimanche du temps ordinaire, la liturgie dominicale interrompt la lecture de l’évangile de S. Marc, le plus bref des trois synoptiques, pour y intercaler celle du chapitre 6 de l’évangile de S. Jean qui rapporte le récit de la multiplication des pains et le commentaire qu’en donne Jésus. Le passage de S. Marc que nous lisons aujourd’hui et qui se termine par cette phrase : alors il se mit à les instruire longuement, fait donc figure d’introduction au copieux enseignement johannique sur le Pain de vie.

Enseigner, pour Jésus, est une nécessité : il est le Verbe incarné, la Parole de Dieu faite chair, celui qui fait l’exégèse du Père (Jn 1, 18). Par ses paroles, par ses actes, par toute sa vie, dira Vatican II dans la constitution Dei Verbum, Jésus scelle la Révélation que Dieu fait aux hommes de son propre mystère et par conséquent de leur identité puisqu’ils sont créés à son image et à sa ressemblance. L’évangile de ce jour ajoute une nuance, bien propre à l’Incarnation, mais en même temps profondément révélatrice de l’être profond de Dieu face à l’homme égaré : il fut saisi de pitié envers eux parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. La compassion de Jésus est un sentiment très fort d’émotion qui le prend littéralement aux entrailles, elle est l’expression même de la miséricorde divine devant la détresse profonde de l’homme. En nous présentant la foule comme des brebis sans berger, Marc suggère en même temps que Jésus est le pasteur véritable qui vient enfin s’occuper du troupeau délaissé. Ce que la liturgie confirme en nous faisant lire la prophétie de Jérémie : aux pasteurs humains défaillants se substituera la pasteur divin, celui qui prendra vraiment soin des brebis, les faisant reposer sur des prés d’herbe fraîche, les conduisant vers les eaux tranquilles. Et le psalmiste, passant de la figure à la vérité, ajoute : tu prépares la table pour moi, tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante (Ps 22). Jésus, comme un bon berger, va donner à ses brebis la nourriture dont elles ont besoin.

Cette nourriture, c’est d’abord sa Parole : il les instruit longuement dit le texte. Mais en Jésus la Parole est incarnée, elle est devenue chair. Pour Jésus, donner sa Parole, c’est aussi donner son corps, se donner lui-même. Et c’est pourquoi il va d’abord multiplier les pains. En rassasiant la faim des corps, Jésus fait percevoir qu’il est en mesure de rassasier les âmes. Les pains multipliés annoncent un autre pain, celui de l’eucharistie qui, s’il passe aussi par le corps, est destiné prioritairement à l’âme. Ce pain nouveau, c’est sa chair et son sang, livrés pour que le monde ait la vie. Le bon berger en effet donne sa vie pour ses brebis (Jn 10, 15). La parole de Dieu est une Parole qui paie de son sang ce qu’elle dit.

L’évangile de ce dimanche et de ceux qui vont suivre préfigure ainsi les deux tables de la messe où sont offerts le pain de la Parole et le pain de l’eucharistie. La messe perpétue de la sorte la compassion du pasteur véritable qui s’offre tout entier au point de se donner sacramentellement en nourriture comme le pélican qui, croyait-on, puisait dans ses entrailles de quoi nourrir ses petits, beau symbole christologique que l’on trouve par exemple dans la poésie (hymne Adoro Te) ou la statuaire chrétienne (le pélican qui accueille les visiteurs de l’abbaye de Fontenelle à S. Wandrille en Normandie). Notre monde moderne, pas moins que l’ancien, regorge de brebis sans berger, lasses, vulnérables, sans repère. Demandons au chef des pasteurs (1 P 5, 4) d’associer à sa mission les évangélisateurs et les prêtres dont l’Eglise a besoin pour perpétuer son enseignement et son sacrifice. C’est peut-être l’œuvre de miséricorde aujourd’hui la plus urgente.

9e DIMANCHE APRES LA PENTECÔTE 2018 (11h)

« Alors que Jésus approchait de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle ». C’est ainsi que commençait, à partir de l’évangile du jour, l’un des trois grands sermons de l’évêque de Münster, Clemens August von Galen, l’été 1941, alors que l’expulsion des religieux et l’euthanasie des handicapés battait son plein dans la catholique Westphalie. Au vu de la situation morale de notre pays et des émeutes qui s’y produisent à chaque événement, sportif ou autre, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que le Christ ne ferait pas autre chose aujourd’hui sur nous et, plus largement, sur notre civilisation occidentale qui tarde à se réveiller et à ouvrir les yeux sur les menaces de toutes sortes qui planent sur elle. Dieu pleure sur l’Occident parce que ces terres abreuvées du sang des martyrs, cultivées par le labeur des saints, transfigurées par le génie de multiples chrétientés, deviennent de plus en plus des terres désolées, brûlées par l’apostasie de ceux qui se veulent autonomes au point de congédier Dieu de l’ordre de l’univers et de la société, de la raison et du cœur de l’homme, et qui, devenues lâches, offrent leur nid à ce coucou au plumage vert dont je vous épargnerai le nom.

La prophétie du Christ se réalise aussi pour nos sociétés. Mais à la différence de Jérusalem dont le temple fut incendié en 70 et la ville rasée en 135 par les légions romaines, nos ennemis ne sont plus seulement extérieurs, ils sont intérieurs, et c’est la raison et le cœur malades de nos contemporains. Probablement manipulés par l’Ennemi par excellence, « homicide et mensonger dès l’origine ». Animés par une rage suicidaire, nos contemporains s’acharnent à détruire leur propre cité. Marqués par le nihilisme, leurs élites déconstruisent systématiquement ce qu’il a fallu des siècles, voire des millénaires pour édifier, à partir de Jérusalem, d’Athènes et de Rome, mais aussi des forêts et des steppes celtes, germaniques ou slaves. C’est la haine suicidaire de celui qui refuse de se concevoir comme héritier, de devoir dépendre d’un autre, en l’occurrence de nos ancêtres, tant au temporel qu’au spirituel. Dans le fond, c’est le refus de l’amour; et c’est pourquoi c’est une entreprise diabolique.

Ce à quoi nous assistons sous les coups de boutoir successifs législatifs de ces dernières décennies, à commencer par la dépénalisation de l’avortement et le divorce pour tous de 1975, constitue un véritable démantèlement de notre civilisation chrétienne. Par refus de connaître « le temps où Dieu t’a visitée », selon les paroles du Christ rapportées par S. Luc. Car Dieu nous a visités et ne cesse de le faire : « il a habité parmi nous » et cette présence se continue dans son Église. La présence tutélaire de Dieu dans nos sociétés se donne à voir dans nos églises, elles qui introduisent la verticalité de la transcendance dans l’horizontalité de nos villes bien vite tentées autrement de s’enfermer dans leurs activités temporelles. Ces églises d’ailleurs que l’on commence à abattre ici ou là. A vrai dire mieux vaut les voir par terre que transformées en mosquées comme en Orient ou en galeries commerciales comme dans certains pays d’Occident. Mais le résultat est le même : on cherche à chasser le Christ de nos villes, à éliminer Dieu de nos sociétés.

Cette déconstruction systématique d’une civilisation n’est pas anodine. Un jour viendra où privée de ce vinculum substantiale qu’est la présence de Dieu, la société s’effondrera avec fracas. Et là ce ne seront plus seulement les valeurs qui crouleront mais nos propres institutions, nos cités, dans tout ce qu’elles ont aussi de matériel. Car sans le lien de la charité, qui est surnaturelle, l’homme redevient un loup pour l’homme. Chasser Dieu, c’est récolter la guerre de tous contre tous. Au sens du sacrifice stimulé par la charité succédera l’avidité nourrie par l’égoïsme, le subjectivisme, l’hédonisme. Nos sociétés deviendront des « cavernes de voleurs » avant de se transformer en champs de décombres et en charniers à ciel ouvert. « Sans moi, vous ne pouvez tenir » dit le Seigneur par la bouche d’Isaïe.

Je finirai par une note teintée d’espérance. Jésus s’est saisi d’un fouet et a chassé les marchands du temple. Il a visité la cité en restaurant la dignité de son temple, du lieu où Dieu habite au milieu de son peuple. C’est en rétablissant d’abord la place de Dieu dans l’ordre social que l’on contribuera à relever les ruines de notre cité, que l’on démasquera l’ennemi à l’œuvre dans les institutions politiques et économiques, là où s’agitent nos prétendues élites. La France doit se réveiller et se relever, et avec elle l’Europe, pour faire face aux défis que d’autres civilisations plus frustes nous jettent déjà. En évoquant cette nécessaire purification, je pense aux images terribles du prophète Ezéchiel (ch. 9) où les anges exterminateurs frappent, en commençant par le temple, dans toute la cité, n’épargnant que ceux qui portent sur leur front la marque du Seigneur. Travaillons en sorte d’être reconnus comme porteurs du signe du salut ! Notre monde saura-t-il reconnaître, alors qu’il en est encore temps, le moment de sa visitation, la venue continuelle du Christ dans son Église, avant qu’il vienne enfin dans sa gloire comme Juge universel ?

Ce défi c’est aussi le nôtre, car veilleurs sur les remparts de la cité, nous sommes ceux qui guettons la venue de l’envoyé de Dieu, ceux qui devons le reconnaître et l’introduire pour qu’il procède à la régénération d’un régime qui, enfermé dans sa morgue de prétendu libéré, brise comme un enfant dément (nietzschéen) l’œuvre des générations…

PRECIEUX SANG 2018 (1er juillet, 19h)

La fête du Précieux Sang est relativement récente puisqu’elle a été instituée en 1849 par un Pie IX en exil, chassé de Rome par l’une de ces révolutions urbaines qui ont embrasé l’Europe au milieu du 19e siècle. Mais pour récente qu’elle soit, cette fête nous renvoie à d’antiques traditions, notamment celle du saint Graal, cette coupe avec laquelle Joseph d’Arimathie aurait recueilli le sang de Notre Seigneur sur la croix, coupe conservée aujourd’hui dans la cathédrale de Valencia, en Espagne, et que Benoît XVI vénéra en son temps.

Si le Précieux Sang est fêté en juillet, mois qui lui est consacré, comme juin l’est au Sacré Cœur, c’est que les deux fêtes, le Sacré Cœur et le précieux Sang, ont à l’évidence un lien étroit. C’est du Cœur transpercé sur la croix que jaillirent les dernières gouttes de sang du Christ, sang de la Passion, sang de ce Cœur qui a tant aimé le monde qu’il s’est laissé broyer pour le salut des pécheurs. Sang aussi de l’Incarnation, au jour de la Circoncision, qui nous rappelle, à 6 mois d’écart dans la liturgie, que l’Incarnation est ordonnée à la Passion, l’entrée en ce monde du Fils de Dieu à sa mort sacrificielle sur la croix. « Lui qui ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave, et devenu semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ». Parce qu’il est versé par amour et qu’il est celui du Dieu fait homme, ce sang est infiniment plus efficace que celui, indéfiniment renouvelé, des animaux offerts en sacrifice au Temple. C’est ce que rappelle avec vigueur l’épître, tirée de la lettre aux Hébreux.

La fête du Précieux Sang nous renvoie donc, comme l’évangile le souligne, à l’événement de la croix, à la Passion, où le sang du Christ est omniprésent. Mais le Précieux Sang n’a pas que cette dimension, sacrificielle, si bien mise en évidence dans le film de Mel Gibson par exemple ou bien dans l’iconographie et la statuaire : songeons à cette statuette de Jésus à la colonne qui impressionna tant Thérèse d’Avila, provoquant à 40 ans sa seconde conversion. Le sang, en effet, dans la mentalité biblique, c’est le siège de la vie. Le sang circule dans tout le corps et transmet, de fait, la vie, sous la forme de l’oxygène que les hématies apportent aux cellules de l’organisme. Le sang leur apporte la nourriture dont elles ont besoin pour vivre et servir le corps tout entier. Et ce sang provient du cœur, centre de l’organisme, qui l’envoie dans tous les membres. Symbole de l’influx de la grâce qui provient de celui qui est la Tête mais aussi le Cœur de son corps, l’Église.

Et nous, nous sommes ses membres, qui recevons cette vie du Christ par la communion sacramentelle à son corps et à son sang. La fête du Précieux Sang est donc aussi une fête de l’Église, de l’Église dans sa dimension sacramentelle, où le Christ, à travers l’eucharistie nourrit et vivifie la divinité des membres de son Corps. C’est un écho de la Fête-Dieu, de la fête du Saint-Sacrement, plutôt centrée sur le pain devenu son corps. Un écho qui met davantage en relief l’origine sacrificielle de l’eucharistie, le sang versé, celui du sacrifice, celui de « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », comme nous le signifiait dimanche dernier le Précurseur.

Que cette fête nous incite à vivre plus intensément de l’eucharistie, et en particulier de la communion sacramentelle, support de l’influx de grâce qui nous assimile au Christ ressuscité.

NATIVITE DE S. JEAN-BAPTISTE 2018 (24 juin, 11h)

La liturgie fait la part belle à S. Jean-Baptiste dont elle célèbre non seulement le martyre mais aussi la nativité. Elle en fait même une solennité qui comporte en outre une messe de vigile. Elle se fait ainsi l’écho fidèle de la parole de Jésus sur son cousin : En vérité, je vous le dis, parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste. Et cependant, poursuit Jésus, le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui (Mt 11, 11). Affirmation étrange, qui renvoie à la naissance singulière de ce prédestiné qui plongea toute la montagne de Judée dans l’étonnement : Que sera donc cet enfant ? En effet, ajoute l’évangéliste, la main du Seigneur était avec lui. Comment ne l’aurait-elle pas été alors que tant de personnages chargés d’une mission dans la Bible ont eu pour parents des gens déjà marqués par l’âge ou par la stérilité : Isaac ou Samuel par exemple. La réponse à la question que pose l’entourage de Zacharie et d’Elisabeth, c’est S. Paul qui nous la donne dans les Actes des Apôtres (Ac 13, 24) : Jean-Baptiste a préparé la venue de Jésus en proclamant avant lui un baptême de conversion pour tout le peuple d’Israël. Jean est un précurseur. Il est même le Précurseur par excellence puisque, comme le souligne la préface qui lui est consacrée dans le nouvel ordo, « il fut, de tous les prophètes, celui qui désigna le Messie, l’Agneau de Dieu ». Et dès lors son nom est symbolique à plus d’un titre. Jean signifie en effet Le Seigneur fait grâce. Oui, le Seigneur a prodigué sa miséricorde à Elisabeth, il a fait grâce à ce couple âgé en lui donnant de manière inespérée un héritier. Plus profondément, il a fait grâce à Israël son peuple en donnant à ce dernier son propre Fils dont la mission de Jean est précisément d’en proclamer la venue et d’en révéler la présence au milieu des hommes. Grâce qui est appelée à se déverser sur toutes les nations païennes puisque Israël est l’aîné d’une multitude de nations.

Jean annonce en effet celui qu’avait entrevu Isaïe lorsque le mystérieux Serviteur s’entend dire : C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les rescapés d’Israël : je vais faire de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. Jean annonce non seulement le Messie mais encore l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. En le baptisant dans les eaux du Jourdain, il accomplit toute justice ; en dirigeant ses propres disciples vers lui, il signifie qu’une phase de l’histoire du salut s’achève et qu’une autre commence. Jean se situe à la charnière des deux Alliances, comme le rappelle le prologue du 4e évangile, que nous lisons à la fin de chaque messe : Il y eut un homme envoyé de Dieu. Son nom était Jean. Il vint pour témoigner, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Celui-là n’était pas la lumière mais il avait à rendre témoignage à la lumière (Jn 1, 6-8). Au petit reste d’Israël, Jean indique celui qui vient baptiser non plus seulement dans l’eau, mais aussi dans l’Esprit et dans le feu, celui qui vient sceller de son sang une Alliance définitive et universelle, celui qui vient enfin répandre l’Esprit à profusion. Jean est le dernier représentant de l’ancienne Alliance. En Jésus, il salue l’Alliance nouvelle et éternelle. Le plus petit dans le Royaume des cieux, le plus petit des membres du Christ, est plus grand que ce géant de l’Ancien Testament.

Si Jean a accompli sa mission, et surabondamment puisqu’il l’a, lui aussi, scellée de son sang en se faisant le champion de l’indissolubilité de l’alliance de l’homme et de la femme – reflet de celle du Christ et de l’Église, et donc de celle de Dieu et de l’homme –, il peut continuer d’inspirer notre attitude de chrétien. Comme l’a magistralement représenté Matthias Grünwald sur son retable d’Issenheim, Jean est un index tendu vers le Christ. Il est tout décentré de soi. Il faut qu’il croisse et que moi, je diminue (Jn 3, 30) explique-t-il à ses propres disciples. Et en désignant l’Agneau de Dieu, lui que l’on prend pour le Messie, il s’efface au profit de cet inconnu sur qui est venu descendre l’Esprit sous la forme d’une colombe. Jean nous apprend la pauvreté spirituelle. A l’image de Jésus, lui qui, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté (2 Cor 8, 9). De même que Jean s’efface pour nous faire connaître Jésus, Jésus s’efface pour nous faire connaître le Père. En se décentrant ainsi de soi, Jean nous enseigne ce qu’est l’attitude même qui habite le cœur du Christ. S. Jean-Baptiste correspond parfaitement à ce que le cardinal Ratzinger disait des saints : ils sont tellement transparents à eux-mêmes qu’ils deviennent comme une fenêtre ouverte sur l’Invisible. Jean nous apprend ainsi à devenir une anima ecclesiastica, selon la belle expression des Pères reprise par Hugo Rahner SJ. C’est-à-dire une âme qui se confond avec celle de l’Église, qui coïncide avec son mystère, qui ne retient rien pour elle-même. Idéal de tout chrétien, incorporé par le baptême au mystère du Christ, idéal surtout du prêtre que le Christ investit de sa personne dans la célébration des sacrements et qui ne doit plus faire qu’un avec l’Église dont il est le premier serviteur.

Jean est aussi un champion de la vérité. Non, je ne suis pas le Messie dit-il à ceux qui l’admirent ; il ne t’est pas permis de prendre la femme de ton frère ose-t-il reprocher au roi. Il est même capable de violence devant l’injustice et l’hypocrisie : engeance de vipères, qui vous a inspiré de fuir la colère qui vient ? crie-t-il aux pharisiens. Jean nous apprend à risquer quelque chose de notre vie, sinon notre vie elle-même tout entière, pour la justice et la vérité. Il est droit comme un i. Il rappelle celui dont le Siracide disait : alors le prophète Elie se leva et sa parole brûlait comme une torche (Sir 48, 1). Vous vous souvenez que cette parole eut raison du roi Achab, de la reine Jézabel et de leur cohorte de faux prophètes. La parole de Jean résume celle des prophètes et annonce celle de Jésus. Elle peut nous inspirer aujourd’hui alors que nous devons défier une opinion publique manipulée depuis des décennies maintenant par les utopies libertaires et hédonistes, inspirées en droite ligne par l’ennemi du genre humain, homicide et mensonger dès l’origine. Aux Hérode du temps de Jean-Baptiste ont succédé les censeurs autoproclamés des médias et les piteux politiciens qui leur lèchent les bottes, fossoyeurs les uns et les autres de la civilisation chrétienne, c’est-à-dire de la civilisation de l’amour véritable, pourvoyeur de justice et de paix authentiques. N’oublions pas que Jean-Baptiste est mort pour avoir défendu le mariage. Un combat très actuel. Du temps d’Hérode, c’était la faiblesse humaine qui le malmenait. Mais aujourd’hui, cette même faiblesse humaine se dissimule sous des oripeaux idéologiques bien plus pernicieux. Résistons à la tentation d’être des chiens muets qui laissent dévorer le troupeau par les loups des apostasies modernes et des paganismes fanatiques.

Que dire de plus de Jean sinon qu’il était aussi l’ami de l’Epoux (Jn 3, 29), selon la parole de S. Jean l’évangéliste ? Etre ami de l’Epoux, n’est-ce pas ce à quoi le célibat sacerdotal nous invite ? N’est-ce pas déjà l’anticipation de la béatitude qui nous attend au terme de l’histoire ? Témoin de l’Agneau, selon la belle expression d’un autre jésuite, le cardinal Daniélou SJ, S. Jean-Baptiste est une figure qui a toujours inspiré mon sacerdoce. En cet anniversaire d’ordination – il y a 29 ans déjà – , je me confie une fois de plus à son intercession : vivre du Christ, pour en servir avec patience et détermination la vérité, en le désignant comme l’Agneau de Dieu sauveur, tel est l’héritage que je reçois du Précurseur. Telle est la mission qui m’incombe aussi longtemps qu’il plaira au Seigneur de me laisser sur cette terre à travailler en humble serviteur dans sa vigne.

4e DIMANCHE APRES LA PENTECOTE 2018 (dimanche 17 juin, 19h)

L’évangile de ce jour a quelque chose de typique. On y assiste d’abord à un enseignement de Jésus, puis à un « signe de puissance », un miracle, qu’il accomplit en faveur de ceux dont il va faire ses collaborateurs, et enfin à la réaction de ceux-ci et à l’esquisse de ce qui sera leur mission. Autrement dit : une parole, un geste, une conversion du cœur qui ouvre à la mission.

Première scène. Jésus est là, dans sa Galilée, aux bords du lac. La foule, qui commence à le connaître et à l’apprécier à cause des guérisons qu’il accomplit, se presse autour de lui de sorte que Jésus, vraisemblablement, ne peut même plus se faire entendre. Alors, voyant les barques de Simon, il monte sur l’une d’elles et s’éloigne un peu du rivage. Pour se mettre au large ? Non, pour mieux s’adresser à la foule. S. Luc ne précise pas le contenu de cet enseignement mais quelques versets plus tôt il avait noté ces paroles de Jésus : « Aux autres villes aussi, il me faut annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu car c’est pour cela que j’ai été envoyé » (Lc 4, 43). Jésus parle certainement de ce Royaume qui est l’espérance d’Israël, de celui qui y règne, son Père, ce Dieu qu’ils adorent sans le connaître vraiment, sinon par la Loi transmise par Moïse et dont les prophètes n’ont cessé de rappeler l’ardente obligation de lui être fidèle et de la mettre en pratique.

Deuxième scène. Jésus a fini de parler. Il se tourne vers Simon et lui commande quelque chose de doublement insolite. En plein jour, il lui dit : « Avance au large, et jetez les filets pour prendre du poisson ». Qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête de Simon-Pierre, lui qui est pêcheur de profession ? Il doit être décontenancé. D’un côté, son expérience l’incline au doute : on pêche de nuit et sur les hauts fonds, là où abonde la nourriture dont raffolent les poissons. Mais d’un autre côté, Jésus s’exprime avec une telle autorité. Alors il doit repenser à ce qui s’est passé quelques jours plus tôt, lorsque Jésus a guéri sa belle-mère. Là aussi, Jésus avait fait preuve d’autorité : S. Luc nous dit qu’il « avait menacé la fièvre » (Lc 4, 39). Finalement, Pierre obéit. Pour obéir raisonnablement, il faut au moins avoir confiance en celui qui ordonne. Et pour avoir confiance, il faut connaître. Or, d’une certaine manière, encore inchoative, Pierre connaît Jésus : il l’a précisément vu guérir sa belle-mère. Puisque Jésus a pu triompher de la maladie, pourquoi n’aurait-il pas raison de lui donner cet ordre insolite ? Pierre a confiance : il obéit. Et le miracle se produit : ils prennent une quantité énorme de poissons. Le miracle a toujours un rapport avec la foi, et l’acte de foi est toujours fondé sur la confiance. Le miracle est un signe qui suscite la foi et qui, dans tous les cas, confirme la foi.

C’est aussi un signe. Un signe de puissance divine. Une sorte de carte de visite de Dieu. Qui d’autre que Dieu, le Créateur, a pouvoir sur les éléments, et en particulier sur la mer ? « Toute la terre est remplie de sa gloire » proclament les seraphim dans la vision d’Isaïe. Toute la terre, cela veut dire aussi la mer. Et la mer, pour les juifs qui n’ont pas trop le pied marin, c’est aussi le monde de l’instable, du mouvant, c’est le symbole des puissances hostiles, de la mort même (cf. p. ex. Ps 87). En manifestant sa puissance sur la mer, Jésus affirme son pouvoir sur les forces du mal et sur la mort elle-même. Pierre ne s’y trompe pas. D’où sa réaction. A l’instar d’Isaïe qui s’écrie, en présence de la théophanie au Temple : « Malheur à moi, je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ; et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! », Pierre, plus sobrement, tombe aux pieds de Jésus et s’exclame : « Seigneur, éloignez-vous de moi, car je suis un homme pécheur ». Quand on est mis subitement en présence de quelqu’un de très grand, on a conscience d’être très petit. Et alors on se cache, par pudeur, par respect aussi pour la magnificence de l’autre. Et devant le Dieu trois fois saint, on prend conscience que l’on est un être pécheur.

Lorsque nous arriverons à notre dernière heure, nous serons tous mis dans la situation de Pierre et d’Isaïe : en venant nous chercher, Dieu se montrera à nous. Et alors, tous, nous dirons : « Seigneur, éloignez-vous de moi car je suis un homme pécheur ». Puisse notre péché ne pas nous faire fuir trop loin de la Face de Dieu ! Car le « jugement particulier », qu’est-ce donc sinon la confrontation de la qualité de notre vie à la sainteté absolue de Dieu ? Nous pourrons être alors rempli de confusion. Dans Le songe de Gerontius, le cardinal Newman montre l’âme pourtant sauvée, mais encore non purifiée, fuir l’insoutenable splendeur divine. C’est cette fuite de celui qu’elle a reconnu comme étant son unique Amour qui est précisément le « feu à travers lequel elle est sauvée » pour reprendre les paroles de S. Paul. Mais l’amour est miséricordieux, même s’il brûle comme un feu. Pierre l’apprendra à son tour. A l’effroi succède la bienheureuse surprise d’être introduit dans l’intimité du Très Haut. C’est la parole émerveillée du centurion que nous répétons à chaque fois que nous approchons de l’autel pour y communier : « Seigneur, je ne suis pas digne de vous recevoir, mais dites seulement une parole et je serai guéri ». Mieux encore, le Seigneur renouvelle l’offre de son amitié même lorsque nous le décevons par notre comportement. Et de cela Pierre en fera encore l’expérience, après son reniement, et justement au bord de ce même lac de Tibériade (Jn 20).

Troisième scène. « Laissant tout, ils le suivirent ». Les miracles de Jésus sont destinés à susciter la foi ou à la confirmer. Mais la foi n’est pas que connaissance ou tranquille possession de vérités. Elle est un appel qui invite à donner une réponse. La foi met en mouvement. La foi doit fructifier en œuvres, sinon elle est morte. C’est l’enseignement de la lettre de S. Jacques. Face à Dieu, il faut se positionner. Pierre et ses amis, mus par la confiance, vont désormais tout miser sur Jésus. « Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent ». Le miracle accompli par Jésus a une double valeur. D’une part, il fait signe : il est une invitation à exercer sa liberté, à s’engager à la suite de celui qui fait signe. D’autre part, il a un sens intrinsèque. Et ici, Jésus le dévoile : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras ». Si la mer est le symbole de la mort, alors tirer des hommes à la mer, ce n’est donc pas les tuer (comme pour les poissons), mais bien les arracher à la mort. Jésus confie donc à Pierre et à ses compagnons sa propre mission. Jésus, qui est le seul Sauveur, a cependant voulu s’associer des collaborateurs qui puissent le représenter. Jésus, qui a été envoyé par le Père, appelle des hommes à le suivre de plus près pour continuer sa mission. Eux aussi, à leur niveau, sont envoyés par le Père. Leur mission, c’est de proclamer le mystère du salut, de prêcher la foi. Ce sont les évêques et les prêtres. Mais il y a aussi ces hommes « qui suivent l’Agneau partout où il va », selon la belle expression de l’Apocalypse, les fidèles qui ont vécu à fond leur vie chrétienne. Tous ont en effet part à la mission. Car la mission continue, et elle ne finira pas avant que s’achève la figure de ce monde. Jésus a tout accompli sur la croix. Mais il faut que cet acte définitif soit notifié à tous, toujours et partout. Jésus a besoin de nouveaux collaborateurs aujourd’hui. Ecoutons à nouveau Isaïe : « J’entendis alors la voix du Seigneur, dans le Temple, qui disait : ‘Qui enverrai-je ? qui sera notre messager ?’ Et j’ai répondu : ‘Moi, je serai ton messager : envoie-moi.’ ». Le fruit de notre prière, de l’action en nous du Saint-Esprit, c’est que nous nous laissions envoyer à nouveau par Dieu, que nous surmontions nos craintes. C’était le souhait de Jean-Paul II. Le jour de la clôture de l’Année Sainte, en 2000, il reprenait à plusieurs reprises dans sa lettre Novo millennio ineunte, comme en écho au N’ayez pas peur de son élection en 1978, la parole de Jésus à Pierre : Duc in altum. « Avance en eau profonde » : laisse-toi conduire par le Christ, laisse-toi attirer par lui, lui qui est toujours au-delà de ce que nous pouvons en saisir. « Avance en eau profonde » : prends le large avec lui, abandonne-toi à lui, dans la confiance, dans la foi, comme un enfant. « Avance en eau profonde », entraîne à ta suite la foule des hommes qui hésitent sur le rivage, les rivages desséchés de l’athéisme ou de l’agnosticisme, ou qui barbotent dans les basses eaux, celles des hérésies et des spiritualités de pacotille. Duc in altum : c’est l’appel qui a poussé des gens ordinaires, comme les premiers disciples, à devenir des saints. C’est l’appel que le Seigneur nous adresse à nous aussi aujourd’hui pour que s’étende son règne.

11e DIMANCHE ORDINAIRE B 2018 (Dimanche 17 juin, 9h45)

Nous retrouvons depuis dimanche dernier la lecture continue de l’évangile de S. Marc qui avait été interrompue depuis des mois par la célébration du mystère central de notre rédemption, le mystère de Pâques, précédé par le carême, prolongé par les solennités de la Trinité et du S. Sacrement. Voici donc le retour du temps ordinaire. Bien plus qu’une sorte de tissu conjonctif de l’année chrétienne, le temps ordinaire, centré chaque année sur l’un des évangiles synoptiques, est une invitation à entrer dans le mystère de la personne de Jésus. Certes, la répartition du texte entre les différents dimanches du cycle liturgique ne facilite pas toujours une vue d’ensemble. Plutôt que de voir se dessiner les traits de Jésus à travers les touches esquissées par les évangélistes, nous avons tendance à nous arrêter sur tel ou tel aspect rapporté par la tranche d’évangile du jour et par conséquent à l’isoler et à la durcir en conséquence, ou bien à nous intéresser plus à la doctrine enseignée qu’à la personne même du Seigneur. On n’acquiert le sens de la nuance qu’à partir de la contemplation du tout. Or le but des évangélistes n’est pas de nous transmettre avant tout une doctrine mais de nous mettre en présence du Christ. Au-delà de la lettre, fût-elle celle de l’évangile, nous devons viser la personne sans laquelle cette lettre ne serait que pure fable. Il faut donc se garder d’une certaine « logolâtrie ». Pour un chrétien, la parole, même inspirée, est une médiation. Elle n’est pas un sacrement, elle renvoie à la « Parole qui soutient l’univers », le Verbe, « resplendissement de la gloire du Père » (Hb 1).

Je conclurai ces considérations préliminaires en vous invitant à vous familiariser davantage avec l’évangile pris comme un tout. Pourquoi ne pas profiter d’une pluvieuse journée d’été – elles ne manqueront certainement pas – pour lire en entier le livret de Marc d’un seul tenant ? C’est beaucoup moins long qu’on ne pense. Je suis certain que Jésus vous apparaîtra à la fois comme plus familier et comme plus étrange, en tout cas, qu’il acquerra une épaisseur, une densité, propre à vous arracher de vous-mêmes quand d’aventure vous vous mettez à prier. Il pourra vraiment devenir celui qui attire notre attention spirituelle, celui qu’aime notre cœur.

Ceci dit, il entre dans l’agir de Jésus d’enseigner et il arrive à S. Marc d’en rapporter le contenu. C’est le cas du passage de ce jour qui présente deux courtes paraboles tirées de l’art agricole et destinées à éclairer la mystérieuse notion de « règne de Dieu ». Notion assurément centrale puisque c’est avec elle que Jésus inaugure son enseignement en Galilée : « Les temps sont accomplis, le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ». Telles sont en effet les premières paroles que S. Marc nous rapporte de Jésus. Notion qui devait aussi prodigieusement intéresser les auditeurs de Jésus puisqu’à cette époque le règne de Dieu se faisait plutôt discret en Israël et celui de Tibère plutôt pesant. De ce règne de Dieu, il nous est dit aujourd’hui deux choses.

La première chose, c’est que la croissance du règne de Dieu non seulement échappe à l’emprise de l’homme mais en plus lui demeure mystérieuse. Le règne de Dieu, c’est l’affaire de Dieu : aucun homme, pas même Jésus qui dira souvent ignorer « l’heure » du Père, n’en est le maître. Nous ne pouvons collaborer à la venue du règne de Dieu que comme le paysan qui prépare la terre et fait les semailles : le reste nous échappe. Cet enseignement constitue une véritable révolution copernicienne dans la pensée religieuse autant juive que païenne. Jusqu’alors la religion pensait avoir barre sur le divin : pour les pharisiens grâce à l’accomplissement scrupuleux des commandements, pour les païens par l’exécution minutieuse des rites ancestraux prescrits. L’une et l’autre attitudes qui se prolongeront clandestinement dans le christianisme, notamment avec le pélagianisme qui affirme que la fidélité à Dieu dépend purement de la volonté et des dispositions de l’homme. Cette parabole enseigne au contraire qu’une fois que l’homme a fait ce qui était en son pouvoir, c’est Dieu qui agit, et son action porte toute chose à son achèvement : c’est la grâce. Il y a une passivité nécessaire de la créature : elle doit se laisser faire, se laisser transformer par Dieu. Attitude qui suppose du cran car il n’est pas si facile de se laisser modeler par un autre, il n’est pas facile de laisser au Saint-Esprit le soin de gouverner sa vie.

La deuxième chose qui nous est dite dans ce passage, c’est que la croissance du règne de Dieu souffre paradoxe. Elle ne peut manquer de nous déconcerter : des avancées, et puis des reculs inexplicables. Des hérésies ou des schismes qui s’installent, perdurent et s’étendent. Tant d’autres évolutions qui nous semblent contredire la volonté salvifique universelle de Dieu. Si l’agir de Dieu est déroutant, c’est peut-être le signe que Dieu est toujours plus grand. Comment, face à un tel texte, ne pas évoquer l’incarnation ? Celui que les cieux ne peuvent contenir se fait petit enfant. Comment ne pas penser à la passion ? Celui que la mort a vaincu vainc la mort par le fait même qu’il s’est laissé mettre à mort par amour. Comment ne pas penser à l’Église ? Celui qui a été rejeté par les bâtisseurs devient pierre d’angle d’une construction nouvelle dont les fondations reposent sur une poignée de pauvres gens, les Douze.

L’évangile d’aujourd’hui nous montre donc deux aspects de la vie chrétienne. Reconnaître qu’en toute chose Dieu a l’initiative, et que cette initiative nous dépasse. Un chrétien peut accomplir des merveilles, qu’elles se rapportent d’ailleurs à des actions éclatantes ou humbles, parce que c’est Dieu qui agit au-dedans de lui. Je crois qu’une bonne illustration de ces deux paraboles se trouve dans la vie de S. Paul : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort, car je peux tout en celui qui me fortifie ».

 

S. Sacrement B (3 juin, 9h45)

La solennité du Corps et du Sang du Christ nous donne l’occasion – au moins une fois l’an – de réfléchir sur ce que nous faisons lorsque nous célébrons l’eucharistie. Les textes de la liturgie de ce jour ont quelque chose en commun : c’est le sang du sacrifice. Le sang des taureaux dans l’Exode, le sang du Christ dans l’épître et dans l’évangile. C’est bien sûr à partir de l’évangile qu’il faut interpréter les deux autres textes. Or que dit l’évangile ? D’abord, qu’au centre de l’histoire de Jésus, il y a le geste de l’Alliance ; que ce geste affecte l’être concret, réel, de Jésus : il porte sur son corps et sur son sang ; et enfin qu’il a une matérialité : il se réalise dans le pain et dans le vin de l’ancien mémorial. L’Alliance est ce qui assume le sacrifice et le dépasse. L’épître aux Hébreux le dit magnifiquement : comment du sang de bouc ou de taureau pourrait-il purifier notre conscience ? Les sacrifices de l’Ancienne Alliance, comme ceux des autres religions, n’étaient que des préparations. Ils exprimaient un désir, celui de l’Alliance définitive de Dieu avec les hommes. Mais ils étaient incapables d’assurer aux hommes d’être fidèles à Dieu. Seul le Dieu fait homme, parce qu’il est le Fils, peut être parfaitement fidèle au Père. Et dans sa fidélité filiale, il inclut toutes nos fidélités si précaires. Il les inclut et leur procure sa propre fidélité. Mais cela n’est possible parce que, un jour, il y a eu un homme bien réel qui est allé jusqu’au bout de la fidélité à Dieu en s’offrant sur la croix en ayant le pouvoir d’anticiper la valeur de son sacrifice la veille dans les éléments qui encadraient le repas rituel de la Pâque à travers les paroles qui transforment le pain et le vin en son corps livré et son sang versé.

Ainsi tout l’édifice du salut, toute l’architecture de l’Église, toutes les arabesques de l’Esprit, toute l’Alliance de Dieu avec les hommes ne reposent que sur cette pierre brute, à peine équarrie, cette « pierre de contradiction » : la mort et la résurrection d’un homme, l’assurance de sa présence sous l’aspect du pain et du vin à la communauté de ceux qui ont mis leur foi en lui. Voilà ce qui scandalisera les rationalistes de tous les temps, voilà ce qui effraiera toujours notre conscience de croyants, voilà aussi ce qui libère notre foi de toute réduction à des schémas religieux forgés de main d’homme : le sort de l’univers n’a dépendu, ne dépend et ne dépendra que de l’acte unique d’une seule personne, le Christ. Acte auquel nous sommes rendus présents à chaque fois que nous recevons le pain et le vin devenus corps et sang du Christ. N’y a-t-il rien de plus déroutant pour la raison ? Le sublime de la foi chrétienne, c’est que le plus grand soit enfermé dans le plus petit : Dieu fait homme. Et que le plus précieux (Dieu fait homme) soit contenu dans le plus banal : du pain et du vin. Le mystère de l’incarnation redouble dans le mystère de l’eucharistie. Dieu a ainsi confondu l’intelligence des sages et des savants par la folie de la croix du Christ. Cette folie, c’est que Dieu s’est lié par une Alliance indestructible à l’homme. Dieu s’est rendu présent aux hommes par son Fils devenu homme.

Et Jésus a promis sa présence aux croyants jusqu’à la fin des temps. Une présence réelle, sur laquelle nous pouvons nous appuyer aux moments d’angoisse et de désarroi. Une présence qui requiert que nous nous abandonnions humblement dans la foi : dans quelques instants, ce pain et ce vin vont devenir, réellement, le corps et le sang de Celui que l’on ne peut pas voir sans mourir comme le disait l’Ancien Testament. En sommes-nous vraiment conscients, le croyons-nous vraiment ? S. Jean-Marie Vianney, pressentant les lenteurs à croire de ses paroissiens, finissait par dire simplement, en montrant le tabernacle : « Il est là, il est là, il est là ». Et sa voix se brisait d’émotion. Une présence encore qui se veut opérante en nous : de même que le pain et le vin nourrissent et réjouissent, de même le corps et le sang du Christ font grandir l’homme nouveau reçu au baptême et lui donnent d’aborder les aléas de l’existence avec l’espérance d’être les enfants bien-aimés du Père, sûrs d’être un jour victorieux de tout ce qui peut aujourd’hui nous blesser. Une présence qui accompagne le pèlerinage de l’Église en ce monde comme un viatique en lui rappelant à chaque instant l’amour dont elle est aimée, comme Epouse, par celui qui s’est livré pour elle. C’est d’ailleurs le sens de la procession que nous ferons cet après-midi : nous formons l’Église, en marche vers son achèvement dans les cieux, accompagnée à chaque instant de son histoire par le Christ eucharistique qui se donne à elle en nourriture pour la route, en viatique. La procession qui clôturera notre journée pour fêter la victoire de Dieu sur la mort est une image, une parabole de notre existence de chrétiens, membres d’une communauté qui a les promesses de la vie éternelle. Soyons-y nombreux, de S. Elisabeth à S. Eugène, pour manifester notre foi en l’eucharistie, pain rompu pour la vie du monde.

S. Trinité (27 mai, 11h)

La confession du mystère de la Trinité prolonge et renouvelle la singularité de la foi biblique en même temps qu’elle sauve, au tribunal de la raison, l’affirmation du monothéisme. Pour finir elle donne une profondeur inégalée à notre vision de l’être humain.

La singularité de la foi biblique tout d’abord. Si nous relisons à grands traits l’histoire de la Révélation, qu’y voyons-nous ? l’insistance obstinée d’Israël à proclamer l’unicité de Dieu, en même temps que sa difficulté à y croire vraiment. A l’origine, les peuples de l’Antiquité croient à une pluralité de divinités. Si d’aventure un clan ou une tribu met sa foi en une divinité unique, tutélaire – comme ce sera le cas d’Abraham et de sa descendance –, cela ne l’empêche pas le plus souvent de croire que son dieu protecteur entre en concurrence avec les dieux des autres peuples et doive faire ses preuves face à eux. La Bible est remplie de ces rivalités où la foi du peuple oscille entre son Dieu et les dieux des voisins. Car il n’y a pas que les oignons, en Egypte, pour séduire le cœur des Hébreux : le culte magnifique de cette civilisation supérieure ne pouvait que les fasciner. Il faudra que Moïse leur fasse comprendre que leur évasion à travers le désert et leur installation en Canaan sont une preuve à la fois de l’amour et de la puissance du Dieu qui s’était révélé à lui sous le nom déconcertant de Je-suis au Buisson Ardent. Mais la remarque de l’évangéliste au moment de l’Ascension du Seigneur, qui introduit notre passage d’aujourd’hui – certains eurent des doutes – ne cessera retentir tout au long de l’Histoire Sainte. Doutes que ne cessèrent de combattre les prophètes. Souvenons-nous, par exemple, de la résistance acharnée d’Elie à la diffusion des cultes païens, lorsqu’il mit en demeure le peuple de choisir entre Yahvé et Baal sur le Mont Carmel. C’est dans le 1er Livre des Rois, un véritable morceau d’anthologie. Isaïe stigmatisera, lui aussi avec ironie, ces faux dieux qui ne sauvent pas, les néants des nations païennes. Les prophètes du temps de l’exil à Babylone vont faire comprendre au peuple que les épreuves, individuelles ou collectives, ne sont pas des signes de la faiblesse de Dieu mais les conséquences de l’infidélité du peuple. Ainsi, progressivement, la foi d’Israël va s’épurer pour finir par reconnaître, à l’époque de Jésus, et notamment dans le pieux milieu des pharisiens, la seigneurie absolue du Seigneur sur tout l’univers. Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton cœur : le Seigneur est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre, et il n’y en a pas d’autre (Dt 4, 35).

Mais voici donc qu’au moment précis où Israël a péniblement fini par reconnaître l’unicité de Dieu, Jésus lui annonce que ce Dieu unique est trois. Jésus se présente en effet comme le Fils bien-aimé d’un Dieu qu’il nomme son Père – au bord du Jourdain, sur la montagne de la Transfiguration –, il se dit envoyé par lui avec tout pouvoir. Il s’affirme donc comme Fils, possédant par génération la nature même de Dieu, ne faisant qu’un avec lui. Plus encore, il promet que lui et son Père enverront un Esprit Saint (donc divin), issu d’eux, destiné à conférer aux croyants l’adoption filiale. On comprend la réaction des pharisiens : l’enseignement de Jésus sur Dieu leur semble retourner à ce polythéisme qui a toujours constitué la tentation d’Israël. Et pourtant, comme disent les critiques littéraires : lectio difficilior, lectio potior : la meilleure lecture est souvent la plus difficile. C’est parce qu’il tient simultanément l’affirmation de l’altérité en Dieu et celle de son unicité que le christianisme peut prétendre à la vérité. La contradiction apparente de la tri-unité de Dieu est le signe de son authenticité. Au premier abord, en effet, elle rend les choses plus difficiles à croire. C’est ce que juifs et musulmans ne cessent de nous reprocher. Pour ces derniers, nous sommes des « associationnistes » : nous associons au Dieu unique deux créatures, des faux dieux, Jésus et Marie. C’est ce que les unitariens, nés du protestantisme anglican et héritiers de l’arianisme, vont diffuser en occident, aujourd’hui encore avec les prétendus « Témoins de Jéhovah », qui, en niant la divinité et du Fils et de l’Esprit, nient finalement la trinité divine.

En fait, l’affirmation de la tri-unité de Dieu, et j’y insiste, est la seule manière de sauver le monothéisme, de lui rendre vraiment honneur, devant le tribunal de la raison. Si Dieu en effet est unique, et solitaire dans son unicité, on ne voit absolument pas pourquoi il y aurait une Création, un cosmos, c’est-à-dire autre chose que lui. L’autre, comme catégorie, n’a aucune valeur. Et pourtant nous constatons que le monde existe, distinct de Dieu, contre ce qu’affirme le panthéisme. Pourquoi ? Serait-ce que Dieu s’ennuie dans le ciel, qu’il ait besoin des hommes ou du cosmos pour être heureux ? Non, bien sûr. Si Dieu a besoin d’autre chose que lui, c’est qu’il n’est pas Dieu. Ou alors serait-ce que Dieu crée par pur caprice, en vertu de son prétendu arbitraire ? Le monde serait alors absurde, dénué de toute raison. C’est l’erreur où sont tombés tant de nihilistes.

Alors pourquoi Dieu cherche-t-il quand même à poser le monde dans l’existence et à entrer en relation avec lui ? Ne serait-ce pas justement parce qu’il possède en lui un penchant pour l’altérité ? Et que l’altérité qui est en lui est la raison de l’altérité qui existe entre lui et ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire le monde, et nous les hommes en particulier ? Le monde a désormais une raison d’être, le monde n’est plus absurde, il devient une réplique, créée, du Verbe engendré de toute éternité. Et cette raison d’être, vous l’aurez compris, c’est l’amour insondable du Père et du Fils, ce que Racine appelle joliment leur nœud divin qui, sous le nom de grâce, devient le nœud qui unit le monde à Dieu.

C’est bien ce que suggère le dogme de la Trinité. Dieu est une communion de Personnes à ce point unies dans l’amour qu’elles ne font qu’un. C’est parce qu’il est communion d’amour que Dieu veut entrer en relation avec nous : pour établir avec nous ce qui existe déjà en lui. Ainsi sans cesser d’être le Dieu saint, transcendant, absolu, Dieu devient pour nous un proche, notre Père. Et cela par Celui qui s’est rapproché de nous au point de revêtir notre nature : le Fils qui s’est fait homme. C’est bien ce qu’exprime la dernière ligne de notre évangile : Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Nous retrouvons l’expression Je-suis qui désigne Dieu dans sa transcendance : Jésus est réellement ce Dieu-là. Mais il est aussi Dieu avec nous, l’Emmanuel de la prophétie de l’Incarnation. Le texte original, grec, nous permet même d’aller plus loin puisque l’ordre des mots est le suivant : je-avec-vous-suis. Nous sommes donc inclus dans l’être même de Dieu. Telle est la magnifique destinée qui s’offre à nous par la révélation du mystère de la Trinité : parce que Dieu est Trinité, chacun de nous est appelé à entrer dans cette communion d’amour et à y occuper la place du Fils pour vivre du Père par l’action de l’Esprit Saint. Oui, nous pouvons vraiment nous écrier avec S. Paul : Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables !

La tri-unité de Dieu nous concerne donc au premier chef. Cessons de dire que ce dogme est compliqué et inutile comme on l’entend souvent dire. Bien au contraire, ce dogme nous explique le pourquoi de notre existence : nous existons comme êtres uniques, substantiels, différenciés, comme vis-à-vis de Dieu, et en même temps comme êtres sociaux, désireux de communion, appelés à l’unité, parce que Dieu intègre en lui l’altérité et qu’il la ressaisit dans l’unité de sa nature. Le dogme de la Très Sainte Trinité est la lumière la plus éclairante sur le mystère de l’être humain. C’est parce que nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de la Trinité que nous sommes appelés à l’amour, cet amour qui a été versé dans nos cœurs par la grâce du Saint-Esprit pour reprendre les paroles de S. Paul dans l’épître d’hier.

Fête de S. Jeanne d’Arc (13 mai, 11h)

Si nous fêtons aujourd’hui Jeanne d’Arc, c’est grâce à une loi proposée par le député et écrivain Maurice Barrès, en 1920, au lendemain de la canonisation de Jeanne par Benoît XV. Loi qui fixa au 2e dimanche de mai la date d‘une fête nationale destinée à honorer celle qui, en levant le siège d’Orléans, entamait la marche sinueuse qui verrait bientôt la libération intégrale du royaume de France et la fin de la terrible et fratricide Guerre de Cent Ans qui, avec la Peste Noire, précipita la décadence de la chrétienté médiévale. Le 2e dimanche a été choisi, en effet, en raison de sa proximité avec le 8 mai 1429 où tout commença. Fait d’armes qui, par la déconfiture des Anglais, vit l’espérance renaître au cœur des Français. La liturgie a donc délaissé le dies natalis de Jeanne, le 30 mai 1431, date de son supplice, par la main d’ailleurs d’hommes d’Église aux ordres du pouvoir politique, pour se conformer à l’usage public qui, en fêtant la geste de Jeanne, montre que la Providence peut veiller à la restauration des vieilles nations qui, non sans fautes de leur part, sont humiliés par l’occupation étrangère. Mutatis mutandis, la situation que nous connaissons depuis quelques décennies, voire plus, me paraît d’une terrible actualité

Mais revenons à notre sainte. Si elle a été canonisée, au lendemain de la Grande Guerre, ce n’est pas pour nous offrir un double religieux du traité de Versailles… Elle a été élevée sur les autels, comme tous les saints, pour nous servir de modèle. Mais, allez-vous me dire, en quoi est-elle imitable ? Sa mission n’est-elle pas unique en son genre, non reproductible ? Il suffit de méditer sur l’épître pour nous en rendre compte (Sg 8, 9-15) : on dirait que le texte prophétise pas à pas ce que sera la vie extraordinaire de Jeanne. Si nous pouvons cependant nous interroger légitimement sur la mission à imiter, c’est avant tout parce que la « sainte de la patrie » est, humainement, quelqu’un d’éminemment imitable : une jeune chrétienne mêlant l’extraordinaire des voix qu’elle entend à l’ordinaire de sa vie de jeune fille. Jeanne est ainsi pour nous un exemple et un modèle : modèle de détermination, de courage et de vaillance ; mais aussi de foi, d’espérance et de charité. Souvenons-nous. La bannière de Jeanne d’Arc flotte alors sur une France dépossédée de sa grandeur, une France qui souffre, une France divisée, une France désabusée. Conflits et violence se déchaînent. La situation semble désespérée et pourtant, aux confins de la France et de l’Empire, une jeune bergère va se lever, guidée par Dieu. En quelques mois, dépourvue de communicants, d’internet et i-phones, elle va redonner confiance au peuple, conduire les hommes à la bataille et redresser le royaume de France en faisant sacrer son roi.

Jeanne n’existe plus pour elle-même : elle est entièrement décentrée d’elle-même, dévouée à sa mission. Jeanne, belle image du disciple bien-aimé dont elle porte le nom, lui aussi totalement décentré sur le Maître. Cependant elle doute, elle souffre, elle s’interroge dans les geôles où elle a été jetée. Mais elle ne renonce jamais. Jusqu’à son procès inique, elle reste digne, forçant l’admiration même de ses geôliers. Jeanne illustre à elle seule l’extraordinaire capacité de la France à se tirer des situations les plus difficiles. Elle nous apprend que lorsqu’il n’y a plus d’espoir, il reste l’espérance. Jeanne d’Arc est l’un des plus beaux liens unissant les patries charnelles aux demeures célestes, la terre de France au royaume du Ciel. L’anneau de Jeanne en est le signe merveilleux en sa grande simplicité. Noces mystiques d’une patrie terrestre avec la patrie céleste : chacun participant des deux puisque pèlerinant ici-bas dans la double appartenance à une nation particulière et à l’Église universelle, nous sommes déjà, comme le rappelle si souvent S. Paul, des caelites, des citoyens du Ciel.

Ce que nous montre Jeanne, c’est de ne pas se résigner à une sorte de quiétisme temporel qui verrait les chrétiens se désintéresser de leurs patries terrestres dans ce grand intervalle d’histoire qui court de la Résurrection à la Parousie. Assurés de la victoire eschatologique, remportée inchoativement par le Christ à Pâques et étendue aux limites du cosmos à la Parousie, nous devons la monnayer chaque jour par notre engagement au service de la nation dont nous avons reçu, avec la culture profane, le lait de l’Evangile.

L’épopée de Jeanne se teinte alors de nuances plus actuelles, et c’est en cela que nous pouvons tous l’imiter. C’est en cela que la mission de Jeanne d’Arc demeure toujours d’actualité, car le royaume des lys est aujourd’hui comme hier en grand péril : péril de perdre sa souveraineté politique par la mondialisation et l’impérialisme de certaines puissances, plus ou moins occultes, péril surtout de perdre son unité culturelle et religieuse sous les coups du relativisme éthique et de l’islamisme militant, qui a encore frappé hier au cœur de la capitale. Mission actualisée qui requiert un engagement profane. Mais mission profane qui restera stérile si elle ne reconnaît d’emblée, à l’instar de Jeanne, la primauté de la grâce. Car la racine de tous nos maux n’est pas à chercher seulement ici-bas. S. Paul nous rappelle aussi que nous luttons contre les « esprits qui empestent les airs », ces puissances préternaturelles qui cherchent à entraîner la création dans leur tragique crépuscule. C’est dans le refus de servir et d’aimer du démon que croissent les plantes vénéneuses qui prolifèrent ensuite sur les terres où l’on a baissé la garde, et dont les fruits empoisonnent les âmes et les cœurs. Par-delà tous les nécessaires sursauts éthiques et politiques à l’invasion de l’hédonisme dans les cœurs et à l’extension des périls intérieurs et extérieurs dans les nations, il est une décision à prendre. Celle que prit Jeanne et dont l’une de ses grandes admiratrices, canonisée quasiment en même temps qu’elle, Thérèse de l’Enfant-Jésus, nous donne le secret : s’adressant à Jésus elle lui dit : « Mon glaive à moi, c’est l’amour. Avec lui, je chasserai l’étranger du Royaume ; je vous ferai sacrer Roi des âmes ».

Il y a deux ans l’anneau de Jeanne d’Arc, symbole de l’espérance, accompagnait les pèlerins de Chartres ; cette année, ce sera le cœur, symbole de la charité, d’un autre humble élu de Dieu, le saint capucin P. Pio de Pietrelcina. Face aux menaces multiformes qui se répandent sur toutes nos nations, il importe d’en revenir à la radicalité des commencements et ainsi démasquer, par la foi et par l’espérance, « l’ennemi du genre humain », lui qui cherche à éteindre en nos cœurs la flamme de la charité….

Ascension 2018 (11h)

Essayons d’entrer dans le mystère de l’Ascension, celui de l’assomption de notre nature dans le monde nouveau de la Résurrection, anticipation de la citoyenneté céleste dont parle S. Paul, à partir des textes que nous propose la liturgie de ce jour et qui, chacun à leur manière, relatent l’événement. L’un et l’autre ont, en tout cas, un point commun : celui de lier étroitement l’Ascension à la mission de l’Église naissante.

Jésus n’abandonne pas ses disciples, il ne déserte pas le monde. Au contraire, il les associe à sa mission pour qu’ils en monnayent l’universalité. En effet, d’un côté, tout est achevé au matin de Pâques : par son mystère pascal, Jésus a accompli l’acte rédempteur par excellence. Il a sauvé le monde, racheté ceux qui y ont vécu, qui y vivent et qui y vivront. En un sens donc tout est achevé sur la croix – consummatum est – et cet achèvement est transfiguré dans la résurrection le troisième jour. Mais d’un autre côté, tout reste à faire. Car Dieu ne veut pas nous sauver sans que nous participions à notre propre salut. S. Thomas d’Aquin a écrit qu’en nous créant, Dieu a voulu nous communiquer la dignité de cause. Ce qui est vrai de la création l’est aussi de la rédemption. Il faut donc non seulement que nous soyons plongés dans la mort et la résurrection du Christ, que nous devenions participants de son mystère et que nous soyons donc incorporés à sa personne, mais il faut en outre que nous fassions nôtres, du coup, librement, les mœurs du Christ Jésus. Mœurs que S. Paul résume bien dans ses lettres, par exemple dans celle aux Ephésiens : « Ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour, ayez à cœur de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix ». Il faut, en somme, que nous soit communiquées et la grâce de la rédemption et la charte de la vie nouvelle.

C’est pourquoi Jésus confie une mission à ses disciples, une mission qui consiste à communiquer le salut et à annoncer la loi nouvelle. Elle tient en deux mots qui résonnent au début du passage de S. Marc que nous avons lu : « Allez dans le monde entier. Proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ». Prédication et baptême. L’un et l’autre permettent d’actualiser l’unique parole et geste rédempteurs du Christ. Et pour souligner qu’il ne s’agit pas d’une mission à accomplir de manière facultative, S. Marc ajoute : « Celui qui refuse de croire sera condamné ». La propagation du salut ne se réalise donc pas de manière automatique, en court-circuitant les médiations humaines. Pour être sauvé, c’est-à-dire pour être désormais revêtu de la vie indestructible du Christ ressuscité, il faut le vouloir, il faut s’engager personnellement par un acte de liberté – croire –, acte de liberté qui en appelle d’ailleurs beaucoup d’autres tout au long de l’existence. Et pour croire, il faut que quelqu’un accepte de proclamer : fides ex auditu dit ailleurs S. Paul. Autrement dit, Dieu, dans le Christ, ne nous sauve pas sans nous et mais pas davantage sans l’Église. Nous avons besoin et de notre engagement personnel et de l’engagement missionnaire de l’Église.

Ce qui fait l’unité des deux, c’est le don de l’Esprit. De l’Esprit qui viendra sur les apôtres – au soir de Pâques, au matin de la Pentecôte – pour enraciner en eux la foi, pour les pousser à proclamer la Bonne Nouvelle, pour sanctifier les gestes de salut – les sacrements – qu’ils poseront. De l’Esprit qui alors se manifestera en ceux qui ouvriront leur cœur à cette prédication et qui recevront avec foi la grâce communiquée invisiblement par les gestes sacramentels. C’est l’unique Esprit qui agit par l’Église – « peuple saint organisé pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ » – et qui agrège des individus singuliers. Comme le dit encore S. Paul aux Ephésiens : « Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même, il n’y a qu’un seul Corps et un seul Esprit. Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous ». Oui, le don que « Dieu a fait aux hommes » dans le Christ, c’est l’Église qui est à la fois le résultat et le moyen de son action : le résultat, puisque quiconque croit et conforme sa vie au Christ est agrégé à l’Église ; le moyen, puisque c’est par elle précisément, à travers la prédication et les sacrements, que l’on peut accéder à la foi et que s’actualise pour chacun l’unique geste de salut du Christ sur la croix.

Jésus ne laisse donc pas seuls ses disciples lorsqu’il retourne corporellement vers le Père. En leur communiquant l’Esprit Saint, qui est son propre Esprit en même temps que celui du Père, il fait de la communauté de ses disciples son Église, le sacrement par excellence de sa présence. Jésus est désormais invisiblement présent et agissant dans la visibilité de son Corps ecclésial. Et de ce Corps nous sommes chacun les membres. Prenons bien conscience que nous sommes donc à la fois les bénéficiaires de notre salut et les artisans du salut des autres par notre unique appartenance à l’Église. Nous sommes donc en même temps ceux qui reçoivent le témoignage et ceux qui le rendent. A cause de notre incorporation au Christ dans l’Église – par notre foi et par notre baptême – nous sommes automatiquement appelés à partager la mission confiée au premier noyau des disciples, « chacun de nous ayant la grâce comme le Christ nous l’a partagée », c’est-à-dire chacun à sa place dans l’acies ordinata, l’armée en ordre de bataille qu’est l’Église, expression tirée du Cantique des cantiques. Chacun à sa place, puisque les fonctions sont variées, comme le rappelle encore S. Paul : apôtres, prophètes, missionnaires de l’évangile, pasteurs et enseignants.

Prenons donc conscience qu’il incombe à chacun de nous d’apporter sa pierre à l’œuvre de salut que le Christ veut réaliser pour le monde à travers la médiation de son Église. Même si tout a été accompli éminemment dans la Pâques du Christ, il n’en reste pas moins que notre contribution personnelle est irremplaçable dans la réalisation du dessein de salut de Dieu. Dieu compte sur moi, sur ma foi et sur le témoignage que je dois rendre par la sainteté de ma vie. Dieu compte sur moi, sur vous, toute proportion gardée, comme il a jadis compté sur Pierre, Paul, Jacques ou Jean. Ce témoignage n’est pas tant une affirmation de soi ou la défense de valeurs propres menacées mais un acte de charité, dans la ligne de ce que disait S. Thomas d’Aquin : le témoignage rendu à la Vérité est un acte de charité à l’endroit de ceux qui en sont éloignés, car la vérité est le roc sur lequel se construit le bien, condition de la béatitude du salut. Et comme nous avons besoin de l’Esprit Saint pour actualiser la mission de Jésus, faisons nôtre la dernière strophe de la prose de ce jour (à l’ancien propre de Paris) : « Que votre Esprit entre en nos âmes, qu’il y porte la vérité, qu’il y vienne allumer les flammes d’une parfaite charité. Amen. Alléluia ».

5e dimanche après Pâques, 19h

Le début de notre évangile traite explicitement de la prière de demande. Commentons-le ce soir. N’est-il pas suggestif d’entendre ces paroles de Jésus à ses disciples à la veille des trois jours de supplication officielle de l’Église que sont les rogations ? Il n’en reste pas moins vrai que nous pouvons avoir une expérience mitigée de la prière de demande. Notre enthousiasme juvénile s’est retrouvé bien vite tempéré avec le temps lorsque nous nous sommes progressivement rendus compte que Jésus n’exauçait pas toutes nos prières. Heureusement, en un certain sens, car si elles avaient été toutes exaucées, nous serions aujourd’hui peut-être bien encombrés de choses inutiles ! Nous en tirons une conséquence quant à la pédagogie divine : Dieu, comme nos parents, nous éduque en ne cédant pas à nos caprices. Il n’exauce pas les prières qui ne seraient pas profitables. Les apologues ne manquent d’ailleurs pas, même hors du christianisme, pour nous mettre en garde contre les conclusions hâtives que nous pourrions tirer de cette déception : si Dieu ne m’exauce pas, c’est que mystérieusement je lui déplais, ou alors c’est parce qu’il ne s’intéresse pas en détail aux gens, tout juste à la marche globale du monde, ou, conclusion encore plus radicale : tout simplement parce qu’il n’existe pas, puisqu’on aurait du mal à concevoir un Dieu qui serait impuissant à faire le bien. Tous, vous vous souvenez de l’histoire de ce roi Midas qui s’était vu exaucée sa demande la plus chère : que tout ce qu’il touche devienne or. Il en mourut, nous dit l’histoire, car l’or, ce n’est pas très nutritif ; ce n’est pas non plus très digeste. S. Jacques, dans un autre passage de sa lettre dit ceci : « Vous demandez et ne recevez pas parce que vous demandez mal, afin de dépenser pour vos passions » (Jc 4, 3). Notre prière peut être mauvaise. Nous pouvons demander des choses nocives, aux autres et à nous-mêmes. Nous pouvons être tentés de demander à Dieu ce que le démon nous suggère d’obtenir. « Adultères, s’écrie Jacques, ne savez-vous pas que l’amitié pour le monde est inimitié contre Dieu ? Qui veut donc être l’ami du monde se rend ennemi de Dieu ». Mais je vous entends protester intérieurement : il arrive que nous demandions des choses bonnes, sans esprit de convoitise ou de lucre. Il arrive même que nous demandions des choses dont on a du mal à penser que Dieu ne les veuille pas avec nous : un emploi quand on a charge d’âmes, la réussite d’un mouvement politique fermement attaché aux « points non négociables de l’enseignement de l’Église », ou encore, comme j’en ai été bien souvent le témoin à l’hôpital où j’ai servi, la guérison d’une jeune mère de famille atteinte, par exemple, d’un cancer. Il y a donc, de notre part, des prières de demande qui sont bonnes, qui ne tombent pas sous la critique de S. Jacques, qui ne sont pas motivées par la convoitise, par la cupidité ou par une affectivité déréglée. Et pourtant, combien de fois ces prières ne sont-elles pas exaucées ? Chacun le sait dans son cœur. Alors on va chercher la neuvaine imparable, la prière exaucée à tous les coups, le saint oublié du calendrier qui n’attend que cela pour montrer de quoi il est capable. Bon. Ce faisant, on n’est pas très loin de la religiosité païenne, antique ou contemporaine, toujours à la recherche de la formule magique qui confère un droit irréfragable sur la divinité. Bref, on est tous un peu à la recherche de la lampe d’Aladin, pour profiter du génie docile et efficace.

S. Jean recentre notre prière sur Jésus. « Si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera ». Ça a l’air simple et efficace : il suffit de présenter nos demandes par l’intermédiaire de Jésus pour que cela marche. Après tout, n’est-ce pas le mouvement même de la prière liturgique, qui s’adresse au Père par Jésus dans l’Esprit, comme en témoigne la conclusion de presque toutes les prières du missel ? Jésus est le médiateur de notre prière, celui qui la présente au Père pour qu’il l’exauce. Ne s’est-il d’ailleurs pas désigné implicitement dans ce même évangile comme « Paraclet », c’est-à-dire étymologiquement comme avocat, comme défenseur ? Mais attention, cette médiation n’est pas automatique. Comme l’a écrit S. Augustin, « lorsque Jésus dit : en mon nom, il a voulu faire allusion, non pas au bruit que font les lettres et les syllabes, mais à ce que ce son signifie et représente réellement ». Or, ce qu’il signifie, étymologiquement, vous le savez, c’est « Dieu sauve ». Ce que nous sommes assurés de recevoir du Père, c’est trop souvent ce que nous ne lui demandons pas : ce qui a trait à notre salut. Le Père éduque notre prière : non seulement il la purifie, mais encore il l’émonde : non seulement il n’exauce pas ce qui est mauvais, mais encore il lui arrive de ne pas exaucer des choses pourtant bonnes. Dieu veut notre salut. Mais ce salut est celui d’un membre du Corps du Christ, c’est donc un salut qui passe par la croix.

Les évangiles synoptiques parlent aussi de la prière de demande. Vous vous souvenez certainement de ce passage bien connu de S. Matthieu : « Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira » (Mt 7, 7). Passage qui s’achève par ces paroles : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l’en prient » (Mt 7, 11). Problématique, on l’a vu, qui s’avère vite décourageante. A moins qu’on la lise avec les lunettes de S. Luc. Dans le passage parallèle, il conclut de la sorte : « Combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient » (Lc 11, 13). Voilà qui change quelque peu la perspective. Ce que le Père veut donner, ce n’est pas n’importe quoi, ce n’est même pas ce qu’il y a de plus juste et de plus désirable sur la terre, c’est l’Esprit Saint.

Et pourquoi donc l’Esprit Saint ? Parce que, nous dit S. Paul, sans l’Esprit Saint, nous ne savons pas prier comme il faut (Rm 8, 26-27) : « L’Esprit vient au secours de notre faiblesse ; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ». C’est l’Esprit Saint qui nous suggère de demander ce que le Père est prêt à nous donner en surabondance. On comprend alors le verset qui suit dans notre évangile : « Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en mon nom ». Pourquoi les disciples n’ont-ils jusqu’à présent rien demandé au nom de Jésus ? Tout simplement parce que, à la veille de la Passion, l’Esprit ne leur a pas encore été envoyé. Jésus dira dans ce même discours qu’il est bon pour eux qu’il s’en aille sinon ils ne pourront recevoir l’autre Paraclet qu’il demandera au Père de leur envoyer. Pourquoi la présence de l’Esprit Saint est-elle si importante pour pouvoir prier et demander au nom de Jésus ? Une fois encore, c’est S. Paul qui nous répond : on ne peut dire avec certitude que Jésus est « Dieu qui sauve » que dans l’Esprit Saint qui atteste qu’il est Seigneur (1 Cor 12, 3). Ce que le Père veut nous donner, c’est l’Esprit Saint. Si nous nous situons sous l’emprise de l’Esprit Saint, alors nous voudrons précisément recevoir ce que Dieu veut nous donner, c’est-à-dire l’Esprit Saint à la manière dont Jésus le reçoit, c’est-à-dire comme instrument de salut.

Prier est donc un acte redoutable : c’est un acte qui nous propulse sur la voie de la sainteté. On ne peut prier en spectateur. On ne peut prier en se servant de Dieu comme d’un instrument. On ne peut prier qu’en se décentrant, qu’en acceptant d’être dérangé, finalement, par Dieu. Le véritable et unique objet de la prière chrétienne, c’est la vie bienheureuse, qui oblige à la sainteté et ce dès ici-bas. S. Augustin dit de manière lapidaire : « Demander autre chose, c’est ne rien demander ». Et il précise : « Sans doute, il y a autre chose ; mais en comparaison d’une si grande chose, tout ce que nous pourrions désirer n’est rien ».

La question que nous pouvons maintenant nous poser est celle-ci : Voulons-nous vraiment recevoir ce que Dieu veut nous donner ? Voulons-nous vraiment abdiquer le gouvernement de notre vie entre les mains de Dieu, d’un Dieu qui sauve par la croix ? En un mot, voulons-nous vraiment devenir des saints ? Cela nous renvoie à la première ligne de l’épître : « Mes bien-aimés, mettez en pratique la parole du Seigneur, et ne vous contentez pas de l’écouter, vous abusant vous-mêmes ». S. Jacques nous dit en substance : « Ne vous payez pas de mots ». Nous pouvons frissonner et nous demander : est-ce que je veux vraiment ce que Dieu veut pour moi ? Pour nous rassurer, laissons le dernier mot à S. Jean : « Demandez et vous recevrez, afin que votre joie parfaite ». « Que votre joie parfaite » : tel est le fruit de la sainteté : avouez que c’est encore un beau sujet de sermon… Mais cela sera pour une autre fois !

S. Athanase ( 2 mai, mon 60e anniversaire…)

Pour un prêtre, s’il est un anniversaire qui compte par dessus tout, c’est celui de son ordination sacerdotale. Elle est le signe que désormais il ne s’appartient plus, qu’il a trouvé sa vocation dans l’Église, sa Mère, et que cette vocation, c’est de servir en paroles et en actes, par la foi et les sacrements, les chrétiens à qui il est envoyé. C’est ce que rappelle l’épître de cette messe. « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais Jésus-Christ notre Seigneur, et nous, nous sommes vos serviteurs en Jésus ; parce que le Dieu qui a dit à la lumière de resplendir du sein des ténèbres, a fait luire aussi sa clarté dans nos coeurs, pour que nous fassions briller la connaissance de la gloire de Dieu en la personne du Christ Jésus ». Il se trouve que j’avais choisi ce passage de la 2e lettre de S. Paul aux Corinthiens pour illustrer mon image d’ordination diaconale. Un texte dont je me suis aperçu que, pendant 30 ans déjà, il m’avait collé à la peau, notamment quand il souligne que « ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile ». Ne pas se prêcher mais prêcher Jésus-Christ, c‘est en tout cas le programme que j’ai essayé de tenir dans ma vie sacerdotale. Cette grâce du sacerdoce, il m’a été donné d’en célébrer avec vous le 25e anniversaire en cette même église il y a quelques années, avant d’en fêter, Deo adjuvante, le 30e l’an prochain.

En attendant, et l’épître le rappelle un peu plus loin – « la mort agit donc en nous, et la vie en vous » –, l’horloge scande les heures et les jours, les mois et les ans. Et voici que de lustre en lustre, je parviens déjà, étonné, à un chiffre qui fait songer. Car fêter son 60e anniversaire, ce n’est pas seulement recommencer à profiter des réductions de la SNCF quand elle veut bien ne pas faire grève, c’est entrer aussi dans sa 7e dizaine. « Sous votre courroux, dit le psalmiste, tous nos jours déclinent, comme un soupir nos années se consument. Le temps de nos années ? 70 ans, 80 pour les plus vigoureux . Leur plus grande part n’est que peine et malheur, car bien vite elles passent, et nous nous envolons » (Ps 89, 10-11). Fugacité du temps qui nous guette : « Car mille ans sont à vos yeux comme le jour d’hier, qui passe, comme une veille dans la nuit. Vous entraînez les fils d’Adam, ils n’étaient qu’un songe, ils sont comme l’herbe qui pousse le matin : le matin, elle fleurit et pousse, le soir, elle se fane et se dessèche » (Ps 89, 4-6). C’est le leitmotiv du requiem allemand de Johannes Brahms. Mystère du temps qui s’écoule et fuit, crainte d’être emporté avec lui : « Faites-nous savoir comment compter nos jours » interroge le psalmiste (Ps 89, 12)… Et du coup une antienne de complies ajoute : Media vita in morte sumus. Ce milieu, je l’ai déjà dépassé depuis longtemps… Fêter son anniversaire, à un certain âge, c’est comme contempler une de ces « vanités » du 17e siècle, c’est se livrer à une meditatio mortis. Et en même temps, continuer à vivre et à servir dans l’Église puisque pour un prêtre, dans le fond, il n’y a pas de retraite possible : nous resterons toujours sur le pont, ne serait-ce que par la messe que nous célébrons jusqu’à notre dernier souffle, comme le saint P. Pio nous en a donné un si saisissant exemple.

Mais revenons à nos dates. J’ai été ordonné un 24 juin et je suis né – légèrement prématuré – un 2 mai. Deux dates qui me sont devenues chères. Je vais vous dire pourquoi. C’est parce qu’elles renvoient à deux grandes figures de la foi : Jean le Baptiste et Athanase l’Alexandrin. La nativité terrestre de l’un, et la nativité céleste de l’autre. Deux figures de feu, dont je suis pourtant conscient d’être bien loin de leur ressembler, et qui pourtant ne peuvent que m’inspirer. J’ai d’ailleurs remarqué, avec un certain amusement, que chacun d’eux est fêté le même jour dans l’un et l’autre calendrier… Unité dans la diversité des formes, vous voyez ce que je veux dire…

Le 24 juin 1989, en ce sinistre bicentenaire, je recevais l’ordination sacerdotale à Notre-Dame des mains du cardinal Lustiger au cours de la messe du martyre des saints apôtres Pierre et Paul. Mais très vite j’ai fait de S. Jean-Baptiste, dont c’était la fête de la Nativité, le saint tutélaire de mon sacerdoce, lui qui s’est totalement décentré sur la personne du Christ. L’évangile de S. Jean le rapporte à plusieurs reprises. Dans le prologue d’abord, où il dit : Jean « vint pour témoigner, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Celui-là n’était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière » (Jn 1, 6-8). Jean-Baptiste est un doigt tendu qui indique la présence du Christ, un index qui désigne « l’Agneau de Dieu » venu sauver le monde. Et il s’efface dans cette mission, lui le Prophète par excellence, l’Elie des derniers temps : « Il faut qu’il croisse et que moi je diminue » (Jn 3, 30). Jean-Baptiste, « l’ami de l’Epoux » (Jn 3, 29), est l’archétype du ministère dans l’Église ; il est une parfaite anima ecclesiastica.

Cette anima ecclesiastica, cette coïncidence dans son être et dans son agir avec l’Église, nous la retrouvons trois siècles plus tard, le 2 mai, jour de ma naissance, sous les traits du patriarche d’Alexandrie. Sous une forme tout aussi intraitable, un peu plus caractérielle aussi peut-être. Il s’agit de la figure d’Athanase le Grand, qui connut dans sa jeunesse la persécution de Dioclétien et qui combattit durant ses 46 ans d’épiscopat schismes et hérésies. L’hérésie arienne, surtout, qui niait la divinité du Christ et donc, au fond, la trinité de Dieu. Il fut le champion de l’homoousios, de ce « consubstantiel » que la traduction française du symbole de Nicée-Constantinople a fait disparaître du missel pour la remplacer par le pathétique « de même nature » que le Père. Comme nous le disait un de nos formateurs de Louvain, loratorien Maurice Testard, latiniste chevronné, « si Jésus n’est pas Dieu, nous y perdons beaucoup, beaucoup ». Nous y perdons en effet notre espérance en la résurrection de notre chair et en la divinisation de notre âme. Et notre sacerdoce se trouve ruiné, vidé de sens. Ne croyons pas que les ariens aient disparu : tant de chrétiens peinent à croire en la divinité de notre Seigneur. Et ne parlons pas de ces soi-disant « Témoins de Jéhovah », falsificateurs de l’Ecriture, qui me font toujours bouillir quand j’en vois une paire répandre leurs sornettes.

Oui, quelque chose du sang d’Athanase, l’évêque aux cinq exils, bouillonne parfois dans mes veines… Athanase fut en effet cet homme exceptionnel qui s’identifia avec la lutte menée par l’Église et qui devint le symbole même de la défense de la foi. Puisse-t-il, lui aussi, continuer de m’inspirer dans mon ministère et par son intercession me conduire sur « le chemin d’éternité ». Son nom de dérive-t-il pas du grec athanatos – je m’en suis rendu compte il y a peu – qui signifie « celui qui ne meurt pas » ? « D’âge en âge, Seigneur, vous avez été pour nous un refuge ». Dans cet écoulement qui s’oppose à l’éternité divine, le psalmiste contemple cependant la fidélité de Dieu, cause de notre espérance face au délitement de la vie : « Rassasiez-nous de votre amour au matin, nous serons dans la joie et les chants tous les jours. Rendez-nous en joies les jours de châtiment et les années où nous connûmes le malheur. (…) La douceur du Seigneur soit sur nous ! Oui, confirmez l’ouvrage de nos mains ! » (Ps 89, 14-17).

Pour finir, je voudrais vous remercier, vous tous qui m’entourez (et me supportez) depuis de si longues années. Merci en particulier à l’abbé Guelfucci qui m’a convié à célébrer publiquement cet anniversaire, merci à tous ceux qui ont préparé cette fête, tant à la tribune, qu’au choeur ou encore, plus cachés, au Centre Bergère. A tous j’adresse, dans la langue de notre cher Benoît XVI, un vibrant et cordial Vergelt’s Gott ! « Que Dieu vous le rende ! »

Plus profondément enfin, avec pour témoin la Providence, je voudrais rendre grâces pour mes parents, de qui je tiens la vie et les bases de mon éducation ; pour tous mes autres formateurs, à Paris, Louvain et Rome, et en particulier pour la haute figure sacerdotale que fut pour moi et quelques autres notre ancien supérieur de séminaire, Mgr André Léonard, en outre remarquable professeur de philosophie ; et bien sûr pour l’Église qui m’a appelé à mettre l’une et l’autre, vie et éducation, au service de Dieu et de ceux qu’il m’a donné pour frères, sœurs et même, si j’ose dire à l’instar de S. Paul, pour enfants bien-aimés

Que par l’intercession de S. Athanase et de S. Jean-Baptiste, le Seigneur me donne encore de témoigner de sa vérité et de sa charité, malgré les vents contraires et aussi les outrages de l’âge qui vient…

S. Joseph artisan (1er mai, 11h)

De S. Joseph, il est assez peu question dans le Nouveau Testament et pourtant il possède deux fêtes dans le calendrier, dont celle-ci, depuis 1955, à l’instigation de Pie XII, instituée probablement pour contrer l’emprise du communisme qui faisait, dans la péninsule, de la fête du travail, le 1er mai, une arme de guerre contre la société traditionnelle. Pie XII y développe la doctrine sociale de l’Église, développée par ses prédécesseurs. Dans l’hymne des laudes, on y trouve, en latin, une apologie du juste salaire et de la sobriété face à l’abondance des biens, position que ne désavoueraient le pape actuel dans Laudato si et les jeunes gens de la revue Limites, adeptes de la décroissance…

Revenons à Joseph. J’ai parlé de sa mission ecclésiale le 19 mars dernier. Relevons sa discrétion: les évangélistes n’ont pas retenu une seule parole du père adoptif de la Parole faite chair, juste le compte-rendu de trois messages qui lui furent transmis par l’ange. Joseph, comme son homonyme de la Genèse, est bien l’homme des songes. Cela explique peut-être le caractère tardif de son culte, qui ne commence vraiment à s’épanouir qu’au 15e siècle, avec les sermons du franciscain S. Bernardin de Sienne. Culte qui trouvera en S. Thérèse de Jésus, au 16e siècle, une ardente propagatrice : elle mettra toutes ses fondations sous la protection de S. Joseph et le Carmel, au 17e siècle, le prendra pour patron céleste : la chapelle des carmes, à Paris, où la paroisse s’est rendue en pèlerinage il y a quelques années, en est l’illustration. Le 17e siècle, puis le milieu du 20e, voient l’apogée de la dévotion à S. Joseph qui finira par entrer dans le Canon romain avec la bénédiction de S. Jean XXIII qui lui était particulièrement attaché. Les papes qui l’ont précédé n’ont pas cessé en effet de promouvoir son culte. Quel en est le sens ? Lorsque l’on reprend les décisions de Léon XIII, de Pie X, de Pie XI, de Pie XII et de Jean XXIII, on s’aperçoit qu’il s’agit de faire sortir la sainteté des cloîtres. Il s’agit de donner à la grande masse des chrétiens – c’est-à-dire des laïcs, confrontés à la vie familiale et professionnelle – un modèle qui leur soit proche par ses préoccupations. D’une certaine manière, l’exemple de S. Joseph anticipe l’appel universel à la sainteté contenu dans la constitution conciliaire Lumen gentium. La dévotion à S. Joseph a certainement préparé cette évolution. On peut en trouver un exemple dans la spiritualité de l’Opus Dei, dont le fondateur était un ardent dévot de S. Joseph.

Aujourd’hui, la dévotion à S. Joseph n’a pas perdu de sa valeur. Et pas seulement pour trou-ver en dernier recours un logement! A une époque où l’on réduit toute relation humaine à la sexualité, il est bon de rappeler que ce qui fait le cœur du foyer, de l’amour conjugal et parental, peut exister à un niveau supérieur, proprement spirituel, sans cesser d’être humain. Oui, il est possible d’aimer, d’aimer d’amour d’amitié, comme disent les disciples d’Aristote, sans que cela se traduise nécessairement par un geste sexuel. Socrate en faisait déjà la preuve dans le Banquet de Platon. Oui, l’amour peut être pur, désintéressé, service de l’autre, avant d’être satisfaction – toujours un peu égoïste – de ses instincts. On peut rappeler à cet égard que la chasteté est une vertu qui s’exerce aussi à l’intérieur du mariage.

L’exemple de S. Joseph nous apprend encore qu’une vie humaine, c’est également une vie marquée par le travail, par un travail conçu comme service des siens, au double sens de service de la famille et de service de la société. Par le travail on subvient en effet non seulement à ses besoins personnels, mais aussi à ceux de sa famille. Et de ce point de vue, on renonce à la tentation de l’égoïsme et on s’exerce au don. Par le travail, on sert aussi la société des hommes. Et à cet égard, le métier de Joseph n’est pas sans signification. Son travail est un travail utile: le charpentier, à son époque, comme je l’ai souvent dit, c’est la providence du village, l’artisan polyvalent qui aide tout le monde. Il vaut peut-être la peine de s’interroger sur la nature du travail que l’on exerce. Car il y a des tâches dégradantes, des tâches nuisibles, des tâches qui desservent la société humaine. Pensons à ceux dont le métier consiste à tromper les gens, à leur vendre du vent, à les avilir. Pensons à ces métiers en apparence brillants mais en définitive destructeurs, tous ceux par exemple qui tournent un peu trop autour de l’argent et qui attirent tant, aujourd’hui, l’élite de nos collèges catholiques.

Enfin, le travail, en se heurtant à la réalité de la matière, de cette matière vivante créée par Dieu, est une école de réalisme et de dépassement de soi, et en ce sens le travail humanise. Il peut avoir aussi une dimension thérapeutique, notamment le travail manuel qui libère de tant d’addictions modernes, qui passent par les écrans et les failles de la psychè.

Il faudrait relire ici l’encyclique Laborem exercens de S. Jean-Paul II à ce sujet et même certains passages de Laudato si du pape actuel. Jean-Paul II, qui pendant la 2e Guerre mondiale a dû travailler de ses mains dans une mine, a particulièrement réfléchi à la dimension anthropologique du travail. Le travail permet à la personne non seulement de se socialiser en mettant ses capacités au service de la communauté, de participer à l’action rédemptrice du Christ par l’ascèse qui caractérise le travail de-puis la Chute mais aussi de se réaliser pleinement par la mise en œuvre de ses dons et ainsi de faire l’expérience de la joie.

A notre époque où la famille est menacée de désintégration, où la crise financière oblige à repenser l’activité économique, où la démocratie se mue en ploutocratie, où l’activité humaine perd son sens dans le divertissement à tout prix, il me semble que l’exemplarité de S. Joseph garde toute son actualité, elle en acquiert même une nouvelle. Confions donc à S. Joseph non seulement l’Église, dont Marie est aussi la mère, mais aussi les familles et les métiers… c’est-à-dire la majorité de nos contemporains, sans oublier ceux qui se croient être nos élites…

4e dimanche après Pâques (11h)

Nous retrouvons, comme dimanche dernier, le discours prononcé par Jésus avant sa Passion, mais transposé, ici aussi, au temps qui suit la Résurrection, ce temps qui achemine les apôtres vers l’Ascension. Autrement dit, l’envoi de l’Esprit n’est plus seulement conditionné par le sacrifice de la croix, mais aussi par le temps des apparitions, jusqu’au 40e jour, qui enracine la foi en la résurrection dans le cœur des apôtres. Pourquoi ce don ?

Le S. Esprit est ce Maître intérieur qui vient murmurer à notre cœur les secrets de la Nouvelle Alliance conclue dans le sang du Christ. C’est ce que dit Jésus dans le passage de S. Jean que nous venons d’entendre : Quand il viendra, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout entière. C’est lui, l’Esprit, qui nous enseigne, qui illumine notre conscience pour la tirer de l’erreur où bien souvent elle gît. C’est lui qui nous ouvre à l’intelligence des Ecritures, comme jadis sur la route d’Emmaüs. C’est lui qui nous donne de sentir au moment opportun ce que Dieu attend de nous dans telle ou telle situation concrète, c’est-à-dire qui déploie en nous ces antennes que sont en nous les “dons du Saint-Esprit”. C’est encore lui encore qui place devant les yeux de notre cœur l’exemple du Christ afin que nous l’imitions. Bref, c’est lui, l’Esprit, qui fait de nous des chrétiens, c’est-à-dire des gens capables de dire, comme dans les Actes des Apôtres, de Jésus qu’il est Christ et Seigneur. Et cela c’est capital : sans l’Esprit Saint, il n’y a pas de foi. La grâce est la modification que provoque en notre être la présence de l’Esprit, son inhabitation comme disent les théologiens.

Le rôle du pasteur est d’exhorter à cette expérience de l’Esprit. C’est d’ailleurs ce que fait S. Paul dans la lettre aux Galates (5). S. Paul ne dicte pas en détail à ses auditeurs ce qu’ils ont à faire. Il leur dit seulement : Vivez sous la conduite de l’Esprit de Dieu. Cela suffit. Celui qui fait l’expérience de l’Esprit comprend cela. Il le comprend parce qu’il fait aussi l’expérience des fruits de l’Esprit qui confirme l’origine divine de cette expérience spirituelle : amour, joie, paix, patience, bienveillance, foi, humilité et maîtrise de soi dit S. Paul. On peut reconnaître l’authenticité d’une expérience spirituelle aux fruits intérieurs et extérieurs qu’elle produit. Celui qui se laisse conduire avec authenticité par l’Esprit intériorise la Loi. Il entre dans la sphère de la liberté chrétienne. Il sort de la sphère du permis-défendu pour entrer dans celle, finalement bien plus exigeante, de l’amour. Car désormais il ne s’agit plus de satisfaire, c’est-à-dire, étymologiquement, de faire assez, de faire donc le minimum pour être en règle, mais, parce qu’on aime, parce qu’on est animé par l’Esprit d’amour, d’envisager le maximum. C’est là que l’on découvre que la morale chrétienne s’enracine réellement dans la mystique. Elle est bien plus l’expression d’un amour mutuel que l’observation d’un règlement. Et la mystique, qu’est-ce donc que l’exercice quotidien de notre filiation adoptive, de cette capacité que nous avons désormais par grâce de tourner vers Dieu et de l’appeler comme Jésus, Abba, Père !

C’est aussi l’Esprit qui nous donne de goûter la foi que nous professons et dont nous essayons de vivre. Quand il viendra, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout entière. Accéder à la vérité de Dieu qu’est le Verbe éternel, Jésus dans son mystère, c’est quelque chose qui dépasse tous nos efforts. C’est un don, un don qui féconde l’indispensable effort d’étude personnelle de tout ce qui fait le contenu de notre foi. Pour recevoir ce don, il faut entrer en contact avec Dieu. Contact dans la prière, dans la méditation de sa Parole, dans la contemplation de la figure du Christ. En effet, dit Jésus, l’Esprit ne parlera pas de lui-même. Il me glorifiera car c’est de mon bien qu’il recevra et il vous le dévoilera. La Bible ne livre son sens qu’à celui qui se livre à l’emprise de l’Esprit, car c’est l’Esprit qui nous permet d’y reconnaître, par delà toutes les approches scientifiques auxquelles nous pouvons recourir, la figure du Christ qui en est le centre. La Bible, en effet, cette bibliothèque si disparate et si déconcertante, ne livre son secret que dans la prière. Or chacun de nous peut prier. Justement parce que nous avons reçu l’Esprit d’adoption filiale. Tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu écrit S. Paul aux Romains. Aussi n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclave pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptif qui nous fait nous écrier : Abba, Père ! Ne disons donc pas : « je ne peux pas prier ». Disons tout au plus : « je ne sais pas prier ». Mais écoutons de nouveau Paul : Pareillement, l’Esprit vient au secours de notre faiblesse ; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables et Celui qui sonde les cœurs – le Père – sait quel est le désir de l’Esprit. Nous ne savons pas prier comme il faut. Alors laissons l’Esprit de Dieu venir prier avec nous en nous. Nous apprendrons ainsi à nous vider de nous-mêmes pour lui faire place.

Mais comment faire place à l’Esprit ? Nous ne savons pas comment l’accueillir car nous ne savons qui il est ni comment il est. Pas d’inquiétude : nous avons été plongés dans l’Esprit Saint à notre baptême et sa puissance a été renouvelée en nous à la confirmation. L’Esprit, nous l’avons donc. La seule chose que nous avons à faire, c’est de nous le rappeler. Par ce que la tradition spirituelle appelle des actes anagogiques, des pensées qui nous jettent en Dieu. Si nous multiplions ces exercices de présence à Dieu, comme l’enseignait aussi l’humble carme convers fr. Laurent de la Résurrection, au 17e siècle, c’est notre vie entière qui deviendra louange. Nous comprendrons alors les Ecritures, nous serons « séduits » par la beauté de Dieu révélée dans la personne et les actes du Christ, notre conscience s’affinera. Notre vie deviendra ainsi louange, liturgie, témoignage. Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement. C’est sur ce témoignage que se bâtit l’Eglise, génération après génération.

4e dimanche de Pâques B (9h45)

Comme chaque année, le 4e dimanche de Pâques, le « dimanche du Bon Pasteur », est le prétexte à une réflexion sur les vocations, et en particulier sur la vocation sacerdotale. Il est devenu difficile à un prêtre de parler des vocations. Il a l’impression, en ces temps de pénurie, de « prêcher pour sa paroisse », de faire du marketing. Présenter sous des couleurs avantageuses ce qu’il vit peut n’être perçu que comme le désir de recruter pour entretenir une administration obsolète ou « faire tourner la boutique », pour susciter « la relève » comme on disait au lendemain de la Grande Guerre. Or il s’agit de tout autre chose. Il s’agit d’une histoire d’amour. « Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire » dit Jérémie. Tout cela relève du « secret du roi » et ne peut être étalé, surtout que, comme dans toute relation interpersonnelle, on peut vivre des moments de crise qui, s’ils sont surmontés, introduisent dans une compréhension plus profonde du mystère. Comment, par ailleurs, parler d’un partenaire aussi insaisissable que Dieu ? Jésus lui-même nous dit : « le Père, nul ne l’a jamais vu » ? Quant au Fils, lui qui est la visibilité du Père, lui l’objet de notre amour, il se livre sous l’apparence déconcertante du pain et du vin. « Scandale pour les juifs et folie pour les païens ».

Nous ne pourrons saisir quelque chose du mystère de la consécration de soi qu’exige le célibat pour le Seigneur, commun aux prêtres et aux religieux, que si nous prenons d’abord conscience que nous sommes tous des consacrés, consacrés à Dieu par un même baptême. C’est ici que se situe le mystère de notre vocation d’homme. Et c’est pourquoi l’Eglise, communauté de ceux qui sont devenus enfants de Dieu par le baptême, est un signe pour le monde. L’Eglise met à rude épreuve le monde qui d’ailleurs le lui rend bien. L’Eglise, parce qu’elle est la famille des enfants de Dieu, rappelle à chaque homme qu’il n’est pas fait pour être seul. Elle lui rappelle qu’il n’est ni l’origine ni la mesure de son existence. Elle lui rappelle qu’il n’est pas libre de faire n’importe quoi. Elle lui rappelle qu’il ne trouvera le bonheur que s’il accepte de se recevoir de Dieu et d’autrui. Avant d’être un questionneur, l’homme est un appelé. Appelé à l’existence par une parole créatrice, appelé à y répondre toute sa vie par une consécration qui en fait un fils adoptif de Dieu. Oui, « il n’est pas bon que l’homme reste seul », comme dit la Genèse, puisque Dieu le destine à être son fils bien-aimé, et donc frère de tout autre homme.

Mais alors à quoi bon des « vocations » particulières, ces célibataires consacrés, que Jésus appellent joliment « eunuques pour le royaume des cieux » ? On pourrait trouver bien des raisons pour justifier cet état de vie. Mais on passe à côté de l’essentiel si on ne voit pas qu’il s’agit d’un signe, c’est-à-dire de quelque chose qui accroche le regard, donc qui fait réfléchir. C’est ce qu’affirme le concile de Vatican II dans son décret sur la vie religieuse. Celui qui renonce au mariage, c’est-à-dire à une affection humaine exclusive, à la joie de la paternité ou de la maternité, bref, celui qui (apparemment) enfreint le commandement divin « il n’est pas bon que l’homme reste seul », celui-là montre, à lui-même et aux autres, que le cœur de tout homme est habité d’une relation encore plus profonde, encore plus fondamentale : l’homme, ultimement, est fait pour Dieu. Par leur célibat, les consacrés anticipent ce moment où nous verrons Dieu tel qu’il est pour lui être semblable, ce moment où « Dieu sera tout en tous ». Celui que Dieu appelle mystérieusement à cet état de vie reçoit la mission de manifester à tous que Dieu seul comble le cœur de l’homme et qu’il peut le faire même en cette vie de manière exclusive.

« Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Ce ne sont pas les célibataires consacrés qui diront le contraire puisque Dieu s’est donné à eux non seulement comme leur Père dans le baptême, mais aussi comme leur Epoux dans le célibat qu’ils ont assumé. Ils vivent d’une présence qui les rend présents aux autres. A l’image de Jésus, le Bon Pasteur, que sa relation filiale unique au Père a constitué frère aîné de toute l’humanité. A l’image de Jésus qui donne sa vie pour ses brebis, qui les connaît une à une, qui prend soin de toutes, qui ramène les égarées et soigne celles qui sont blessées. Dans la communauté des baptisés, les prêtres sont les signes du Christ agissant en ce monde et les célibataires consacrés sont les signes de ce que nous serons dans l’autre.

On comprend alors que la crise actuelle des vocations est l’indice d’une crise qui affecte avant tout l’ensemble des baptisés. Si on ne laisse plus le Christ agir librement en soi, si on ne se comporte plus en enfant de Dieu, alors comment pourrait-on vouloir que certains soient les signes vivants de cette action que l’on rejette ? Ils seraient signes de quoi ? D’une réalité évanescente ? D’une communauté moribonde ? Dans cette perspective, on voit combien est illusoire de remplacer les prêtres manquants par des laïcs. Puisque précisément la raréfaction des vocations consacrées est la conséquence de la raréfaction d’authentiques vocations de baptisés. Les laïcs ne sont pas les substituts des prêtres. Ils ont une vocation à part entière : manifester leur être de baptisé, d’enfants de Dieu et de frères les uns des autres, dans les tâches séculières : vie familiale, professionnelle, sociale et politique. Les laïcs qui voudraient prendre la place des prêtres ne feraient que déserter les tâches qu’ils sont pourtant les seuls à pouvoir assumer. Plus il y aura de baptisés conscients de leur vocation séculière, et donc agissants en ce monde, dans des domaines aussi délicats et cruciaux que l’éducation par exemple, plus il y aura de consacrés qui seront les signes visibles de cette vitalité, plus il y aura de prêtres qui en seront les serviteurs.

Si nous voulons que l’Eglise réponde à la mission que Jésus lui a confiée le matin de Pâques, c’est à une conversion que nous devons nous livrer. Une communauté n’a que les pasteurs qu’elle mérite, entend-on dire souvent. Un prêtre heureux, c’est un prêtre à qui on demande Dieu et non pas des papiers à faire tamponner. Ayez faim de Dieu, sinon vous nous découragez. Demandez Dieu à vos prêtres, à vos religieux, et vous donnerez à vos enfants la générosité qui leur permettre de répondre avec joie à l’appel de Dieu. Ne tentez pas Dieu. Ne l’obligez pas à faire surgir des vocations ardentes du sein de communautés assoupies. Le premier pas de la pastorale des vocations concerne chacun : il s’agit tout simplement de vivre en authentique chrétien, droitement, « assidu à la Parole et à la fraction du pain ».

3e dimanche de Pâques B (9h45)

Alors que dimanche dernier la liturgie faisait mention des événements survenus au soir du 8e jour, cette semaine, nous nous retrouvons au soir du 1er, c’est-à-dire au soir de Pâques. Luc, qui nous a rapporté la rencontre du Christ avec les disciples qui faisaient route vers Emmaüs, nous montre, dans le passage lu aujourd’hui, ces mêmes disciples revenant à Jérusalem annoncer la bonne nouvelle de la résurrection. C’est alors que Jésus lui-même apparaît aux Onze et aux disciples rassemblés autour d’eux. On ne peut s’empêcher de sourire en voyant leur réaction à la salutation de Jésus. « Frappés de stupeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit ». Ils ressentent donc tout le contraire de la « paix » que leur annonce pourtant Jésus ! C’est le signe que le fait de la résurrection a du mal à s’imposer à leur esprit, à leur intelligence, à leur cœur. On les comprend : que quelqu’un, dont on a pu constater qu’il était mort, soit de nouveau vivant, et même là, présent sous nos yeux, cela dépasse l’entendement. De l’événement du tombeau vide rappelons-nous qu’il n’y a que du disciple bien-aimé dont on dit qu’aussitôt « qu’il vit, il crut ». Les autres, même devant l’effigie de Jésus, restent interdits. Jésus, percevant bien leur trouble, est obligé de prendre les devants : « Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os, et vous constatez que j’en ai ». Expérience fascinante dont on aura des échos dans les écrits apostoliques, dans la première lettre de S. Jean en particulier : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie… » (1 Jn 1,1). Expérience en tout cas qui fut progressive : « Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire ». Jésus est obligé de fournir une nouvelle preuve de sa vie recouvrée : il leur demande de quoi manger. C’est bien connu, les fantômes, eux, ne mangent pas.

Voilà. Jésus a montré à ses disciples qu’il est vivant : il s’est fait toucher et il a partagé leur repas. En faisant cela, il s’est donné à reconnaître : s’il est un être autre que celui qu’ils ont connu, il n’est pourtant pas un autre être. Alter sed non alterum. D’où l’insistance sur les mains et sur les pieds : ils portent les marques des clous, ils font donc le lien entre l’avant et l’après. D’où l’insistance aussi sur le repas, qui, lui aussi, rappelle la passion, et qui surtout achemine déjà vers le sens de ce qui autrement ne serait qu’un prodige. Car c’est vers cela que Jésus veut les conduire : sa résurrection a un sens non seulement pour lui mais aussi pour eux : « Rappelez-vous les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous ». Jésus les invite à interpréter le fait de sa résurrection à la lumière de l’enseignement qu’il leur a naguère dispensé. Il va même plus loin lorsqu’il précise ce qui faisait le cœur de celui-ci : « Il fallait que s’accomplît tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes ». Jésus ressuscité se présente ainsi à ses disciples comme celui qui achève les promesses de l’Ecriture, leur donne de devenir réalité. Ce faisant, en confirmant les promesses, il confirme aussi toutes ses prétentions, et en premier lieu celle d’être le Fils bien-aimé du Père. La résurrection est l’attestation par le Père, dans l’Esprit, de la véracité du Fils. Les disciples restent médusés. Ils voient mais ne comprennent pas. A la différence de notre ami de dimanche dernier, Thomas qui, huit jours plus tard, ayant vu comme les autres, confessera aussitôt : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Il faut donc que Jésus fasse un geste de plus : « Il leur ouvrit l’esprit à l’intelligence des Ecritures ». Quelle magnifique expression ! C’est une première pentecôte, un don spécial de l’Esprit Saint. Et c’est alors que Luc met dans la bouche de Jésus une déclaration qui résonne comme un kérygme : « C’est bien ce qui était annoncé par l’Ecriture : les souffrances du Messie, sa résurrection d’entre les morts le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. C’est vous qui en êtes les témoins ». Ce kérygme, ce résumé de la bonne nouvelle chrétienne, il retentit en effet dans les deux autres lectures de cette liturgie dominicale. Dans le discours de Pierre, tout d’abord : comme « témoin », il atteste avec autorité, rappelant les circonstances de la mise à mort de Jésus et la grâce faite aux disciples de l’avoir vu ressuscité, resituant ensuite l’événement dans la trame des Ecritures et dégageant enfin sa signification pour ses auditeurs actuels : « Convertissez-vous donc et revenez à Dieu pour que vos péchés soient effacés ». Bref, l’homélie parfaite.

Un écho du kérygme résonne aussi dans le seconde lecture, prétexte à une contemplation émerveillée : « Si l’un de vous vient à pécher, nous avons un défenseur devant le Père : Jésus-Christ, le Juste. Il est la victime offerte pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres, mais encore pour ceux du monde entier ». L’universalité du salut offert à la fin de notre passage d’évangile se retrouve ici, de même que la signification salvifique de la mort de Jésus. Mais à y bien réfléchir, nous ne pouvons que confesser notre émerveillement devant ce « geste » de Dieu. « Lui, le chef des vivants, vous l’avez tué » disait Pierre, s’adressant aux juifs. Jean suggère que la même chose vaut des juifs (et des païens) devenus chrétiens dès lors qu’ils pèchent. Ce qui est étonnant, objet de saisissement, c’est que celui que nous mettons à mort par notre persistance dans le mal, est celui-là même qui se tient pour nous comme défenseur, avocat, devant le Père. On comprend que l’auteur poursuive en disant que celui qui prétend le connaître tout en ne gardant pas ses « commandements » (et dans la perspective johannique, ces « commandements » se ramènent à la double loi de l’amour) est un « menteur ». Car par sa mort, et ensuite par sa mission en tant que paraclet, Jésus montre ce qu’est la miséricorde, l’amour à l’état pur. Nous l’avons rejeté et pourtant lui continue de nous défendre. Echo de la parole de la croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Parole d’ailleurs reprise par Pierre : « Je sais bien que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs ».

Si le temps des apparitions dure quarante jours, c’est que la résurrection de Jésus a une importance capitale non seulement pour son bénéficiaire mais aussi pour l’humanité entière. Et qui peut l’annoncer sinon les disciples qui ont vécu ces événements et tous ceux qui accorderont foi à leur témoignage ? Le temps pascal nous stimule à être des témoins, des annonciateurs du kérygme, par nos paroles, mais aussi par nos actes, comme le rappelle Jean. Même si demeurent en nous bien des doutes, même si « dans notre joie », nous n’osons trop y croire, à cause du contre-témoignage consternant des forces du mal toujours à l’œuvre dans ce monde. Qu’au moins nous cherchions à ne pas imiter ceux qui ont crucifié le Bien-Aimé. Eux avaient l’excuse de ne pas avoir saisi le sens profond de leur geste. Nous, nous savons.

Annonciation (9 avril 2018)

La fête que nous célébrons aujourd’hui est bien sûr une fête de la Vierge Marie. Elle est encore davantage une fête de notre Seigneur. C’est la fête de l’incarnation du Fils de Dieu dans une nature humaine individuelle. Le oui de Marie, dont S. Bernard a magistralement mis en scène dans un sermon le caractère dramatique pour l’économie du salut, conditionne le succès du dessein rédempteur voulu par Dieu pour l’humanité. Grâce au oui de Marie, la deuxième personne de la S. Trinité devient un homme, un homme singulier parmi des milliards d’autres. Un homme qui se fait solidaire de la condition humaine dans ce qu’elle a de plus humble, de plus fragile aussi. Le Fils de Dieu, celui que les cieux ne peuvent contenir, devient un embryon microscopique. Confirmation, s’il en est, du caractère sacré de la vie dès son plus modeste commencement.

Marie accepte une mission qui la dépasse totalement et qui la requiert dans tout son être, intelligence, volonté, corporéité. En elle s’accomplit de manière prophétique la promesse transmise par Isaïe au sujet de l’épouse du roi Achaz qui devait mettre au monde un héritier, Ezéchias : grâce à elle va naître le véritable « Emmanuel », nom qui se traduit, comme le rappelle l’évangéliste, par « Dieu avec nous ». Il ne s’agira plus, comme dans l’oracle d’Isaïe, d’une présence seulement providentielle de Dieu dans l’histoire d’Israël : c’est bien Dieu qui sera avec nous, le nous de la génération de Jésus, le nous ensuite de tous ceux qui lui seront incorporés par le baptême, l’Eglise donc, et qui reconnaîtront, dans la foi, sa présence véritable dans les sacrements et par-dessus tout dans l’eucharistie. Dieu est avec nous, il est devenu l’un de nous par l’Incarnation, il est même en nous par la grâce de son Esprit. La présence de Dieu, quoique invisible, est désormais indéfectible : elle durera aussi longtemps que cette figure-ci du monde. Dieu, dans la personne de son Fils, nous accompagne chacun, dans toutes les dimensions de notre vie, jusque dans notre mort. Il est le chemin qui nous conduit au Père, la vérité qui éclaire notre liberté, la vie qui nous divinise et nous donne le goût de l’éternité.

L’oracle d’Isaïe désignait la jeune épouse du roi. La transposition du almah hébreu en parthenos grec par les Septante fait de cet oracle une prophétie. Oui, c’est bien la Vierge qui va engendrer. La naissance virginale de Jésus n’est pas un prodige vide de sens. Elle nous apprend que ce Fils a pour Père unique et véritable celui qu’au moment de quitter Marie de Magdala, le matin de Pâques, il appelle « son Père et notre Père ». Elle rappelle la priorité de la paternité divine sur toute autre paternité. Jésus, le nouvel Adam contemplé par S. Paul dans la lettre aux Romains, est l’homme universel. A chacun de ceux à qui il s’est en quelque sorte uni par son incarnation, il donne son Père pour père archétypique. La naissance virginale du Fils de Dieu incarné fait de nous simultanément les enfants d’un même Père et les frères d’un même Fils unique.

Tout ceci se réalise par la coopération libre de Marie qui accepte d’être conduite au-delà de ce qu’elle pouvait comprendre et imaginer. Elle est la « nouvelle Eve », la coopératrice du Rédempteur.Trois attitudes caractérisent Marie : disponibilité, acquiescement et obéissance. Trois attitudes qui correspondent aux trois dimensions du temps. La disponibilité relève du passé. C’est parce que Marie est disponible depuis toujours à Dieu et à sa parole qu’elle est en mesure de percevoir cette parole lorsqu’elle lui est transmise par la médiation de l’Ange. Marie perçoit dans la ténèbre de la foi ce qu’aucune autre n’aurait pu percevoir, une vocation unique à coopérer au salut de tous par l’accueil de cette Parole, le Verbe qui vient se faire chair en elle. Elle acquiesce aussitôt à la volonté divine qui lui est signifiée par l’Ange. Le oui surgit de son cœur comme actualisation d’une possibilité encore ouverte. La puissance se fait acte avec aisance à cause du décentrement qui depuis toujours caractérise Marie : elle est tout entière rassemblée, résumée, dans ce oui, dans ce présent qui éclipse tout. Et ce oui, cet acquiescement à la volonté de Dieu, sera décliné à chaque instant de sa vie future dans une attitude d’obéissance qui la conduira d’abord de la crèche à la croix. Son obéissance l’emmènera ensuite du sépulcre au cénacle. Elle sera allée ainsi de Noël à la Pentecôte en passant par le glaive de la passion et l’extase de la résurrection. Marie, de mère de Jésus, devient ainsi mère de l’Eglise, toujours sous l’ombre de l’Esprit qui descend sur elle à l’Annonciation et qui revient sur elle à la Pentecôte tandis qu’elle priait au milieu des disciples de son Fils. Marie est le canal par où nous est communiqué l’Esprit, elle est celle qui nous enfante à la vie surnaturelle. Elle est, à bon droit, la mère spirituelle de tous les disciples de son Fils. Au démon qui avait circonvenu la première Eve répond l’archange qui s’incline devant la nouvelle Eve, notre Mère à tous.

Nous avons à recevoir d’elle et à développer les qualités dont elle a fait preuve dans sa vie spirituelle. Nous devons devenir disponibles comme elle à la Parole de Dieu et à la volonté divine qu’elle contient, nous devons consentir avec promptitude à ce qu’elle nous demande, nous devons lui être fidèle à travers toute notre vie dans une attitude d’obéissance aimante et filiale. Ainsi, en imitant Marie, nous imiterons Jésus, lui dont la nourriture fut toujours de faire la volonté de son Père.

Dimanche in albis (19h)

Le dimanche in albis, qui clôt la si belle octave de Pâques, m’a toujours paru être le dimanche par excellence de la foi : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu » dit le Seigneur à celui qui, laborieusement, va passer de ses doutes quant à la résurrection de Jésus, pourtant affirmée par les autres apôtres, à une confession de foi qui l’englobe – puisqu’il touche de ses mains le Ressuscité – et la dépasse – puisqu’à travers l’homme ainsi vainqueur de la mort, il reconnaît la divinité à l’œuvre en lui. Oui, le dimanche in albis est bien le dimanche de la foi, de la foi infusée en ceux qui ont reçu le baptême et qui aujourd’hui déposent leurs vêtement blanc. Mais, ajoute S. Jean-Paul II, à la suite des révélations faites à S. Faustine Kowalska dans les années 30, il est aussi celui de la miséricorde. C’est en canonisant cette humble sœur polonaise qu’il institua cette fête, trouvant dans l’évangile du jour son évidence : « Recevez le Saint-Esprit. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus ».

Puisque Jean-Paul II est mort en la vigile de cette fête qu’il avait lui-même instituée 5 ans plus tôt et qu’il a été canonisé en cette même fête, faisons-lui honneur et interrogeons-nous sur la miséricorde divine. Il lui avait d’ailleurs consacré l‘une de ses premières encycliques, deux ans après son élection. Il y rappelait que la miséricorde divine, qui se donne à voir dans le Christ, remonte à Dieu même, au Père des miséricordes. La miséricorde, dans la S. Trinité, c’est la donation de soi sans réserve, selbstlos dirait H. U. v. Balthasar, jusqu’à ne plus avoir d’existence hors de la relation à l’autre. Vous le savez, les Personnes divines – et c’est la doctrine de S. Thomas d’Aquin – n’ont pas d’existence propre. Chaque Personne, dans la Trinité, n’existe que dans la relation qu’elle entretient avec les deux autres selon l’ordre des processions. Cette totale existence pour l’autre, en Dieu, se donne à voir, hors de Dieu, d’abord avec la création, acte par lequel Dieu fait participer à son existence autre chose que lui, la créature ; ensuite par le relèvement et l’exaltation de cette même créature en élevant cette participation du plan naturel de l’être au plan surnaturel de la grâce, et ce malgré l’infirmité héritée du péché originel qui en entrave le mouvement. Au point même que la manifestation de la miséricorde divine prendra, dans le Christ, c’est-à-dire en Dieu fait homme, les nuances douloureuses de la Passion. Nous avons pu les contempler pendant la Semaine Sainte en méditant le chap. 2 de l’épître aux Philippiens : « Le Christ ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave en devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’anéantit plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ».

La miséricorde divine, c’est donc cet engagement de Dieu, jusqu’à la Passion de son Fils, pour le salut des hommes, ses créatures. Dieu, en Jésus-Christ, ne nous a pas aimés à moitié. Comme le dit Jésus le soir du Jeudi saint, il nous a aimés jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême. S. Paul s’en fait l’écho quand il note que l’on aurait déjà du mal à mourir pour un homme de bien alors que Jésus livre sa vie pour des pécheurs, c’est-à-dire, dans le fond, pour des ennemis. Sur la croix, dans le grand cri de l’abandon il prononce la grande absolution du péché et dans l’expiration de l’Esprit il accomplit la grande lustration de nos fautes.

La miséricorde divine qui jaillit des flots de la charité trinitaire offre un démenti cinglant aux étroitesses du jansénisme. Dieu offre à tous son amour, un amour efficace, qui arrache au péché et à la mort. « Ma fille, dis que je suis l’Amour et la Miséricorde en personne » demandera Jésus à S. Faustine. Et S. Jean-Paul II précise : « A travers le cœur du Christ crucifié, la miséricorde divine atteint tous les hommes. Cette miséricorde, le Christ la diffuse sur l’humanité à travers l’envoi de l’Esprit qui, dans la Trinité, est la Personne Amour ». On en a bien sûr un écho dans le Notre Père, dans la prière que Jésus enseigne à ses disciples. Dieu ne limite pas la grâce de son amour à ceux qui croient la mériter, à ceux qui remplissent un certain nombre de devoirs et qui ensuite s’estiment quittes, comme des mercenaires. Non, le Christ a critiqué la dérive pharisaïque d’une telle observation de la loi. La loi qu’il instaure, c’est celle qu’il personnifie : « Ma fille, dis que je suis l’Amour et la Miséricorde en personne ». Une loi, au fond, bien plus exigeante, parce qu’infinie de l’infini même de la charité divine à l’œuvre dans la Trinité et dans la Rédemption. Nous ne serons jamais quittes d’un tel amour, et pourtant nous avons à l’incarner dans notre vie : « Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde ». Le Christ attend de nous que nous imitions sa miséricorde. Ce qui n’est possible que si nous nous ancrons solidement en lui, ce que réalise précisément le baptême, qui nous incorpore à lui, qui nous divinise même. Baptême symboliquement présent dans l’image donnée par le Christ à S. Faustine, où l’on voit deux rayons jaillir du cœur transpercé, l’un représentant le sang de l’eucharistie et l’autre l’eau du baptême, l’un et l’autre œuvres conjointes du Fils et de l’Esprit.

Imiter la miséricorde du Christ, c’est adopter le regard de Dieu sur les événements, sur les autres et sur soi-même. C’est se décentrer de notre regard captateur pour lui substituer un regard profondément chaste, qui fait ex-ister, au sens fort, qui libère, qui relève, qui guérit, qui sauve ; un regard qui ne cherche pas à accaparer, à tout ramener à soi. Comme vous le voyez, vivre de la miséricorde – c’est-à-dire se savoir sous la miséricorde de Dieu et l’exercer à notre tour vis-à-vis de nous-mêmes et des autres – ce n’est pas non plus céder à la facilité, ce n’est pas « la grâce à bon marché » que dénonçait Dietrich Bonhoeffer chez ses contemporains assoupis. Comme le disait S. Jean-Paul II à ma génération, en 1980, « la permissivité morale ne rend pas l’homme heureux ». C’est ce que feraient bien de méditer les participants au présynode des jeunes dont les vues ne font que refléter celles du monde qui les manipule. Vivre de la miséricorde, c’est au contraire lutter : se dépouiller sans cesse du vieil homme pour sans cesse se revêtir de l’homme nouveau. C’est le combat spirituel d’une vie.

Si Dieu nous fait miséricorde, c’est qu’il croit en nous, souvent bien plus que nous ne croyons en nous-mêmes. Il sait que nous sommes faits pour l’infini, que nous sommes capables de plus que nous pensons. Ce regard, s’il est accueilli, nous libère de nos étroitesses, abat les murs que nos pensées malades élèvent pour nous protéger, libère nos capacités pour le bien. En accueillant le regard de miséricorde du Père qui passe par l’exemple du Fils et l’action du Saint-Esprit, nous sommes provoqués à un sursaut : à ne pas nous laisser vaincre en amour par Dieu, comme disait S. Thérèse de l’Enfant-Jésus. Un sursaut d’autant plus vif que nous aurons plus reçu ; que, peut-être, nous avons été ramassés plus bas. Comme la pécheresse de l’évangile, dont le Seigneur dit qu’elle aime d’autant plus qu’il lui a été davantage pardonné. Dieu n’attend pas, froidement, que nous observions une règle ; comme le bon pasteur, il part à la recherche de la brebis perdue, comme le père de la parabole, il ne cesse d’attendre avec anxiété le retour du prodigue. Dieu nous aime, ne cessait de répéter Benoît XVI. Il attend de nous que nous l’aimions en retour et que nous prenions à bras le corps ce pour quoi il a tout donné en se donnant lui-même : le salut du monde, c’est-à-dire le salut des autres mais aussi notre propre salut. Mettons donc notre honneur à mériter sa confiance. Que l’immensité de sa miséricorde ne soit pas un prétexte pour la médiocrité mais un aiguillon pour la sainteté.

2e Dimanche de Pâques (9h45)

Ce que nous venons de lire a été écrit pour que nous croyions que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, et que par notre foi, nous ayons la vie en son nom. Parmi tous les signes qui nous ont été rapportés par l’évangile, le plus grand, c’est celui de la résurrection, c’est-à-dire la victoire définitive sur la mort. En effet, Jésus n’est pas simplement venu par l’eau, mais par l’eau et par le sang nous précise S. Jean. Il a connu la situation qui pour tous est sans issue : la mort. Et cette mort, il l’a vaincue dans sa chair. La Bonne Nouvelle qui nous est annoncée, c’est qu’il nous donne de la vaincre à notre tour. C’est en accueillant le témoignage des apôtres au sujet du Christ ressuscité grâce au don de l’Esprit Saint que nous pouvons déjà mystérieusement vaincre le monde en cette vie-ci, avec ses germes de mort, grâce à la foi comme nous en assure Jean dans la 2e lecture. Victoire qui sera parachevée au jour de la résurrection finale lorsque nous aurons été pleinement associés au mystère de la mort de Jésus par notre propre mort.

L’événement de Pâques est donc pour nous aussi absolument décisif. Il est le sol sur lequel s’ancre notre espérance, le roc sur lequel s’assoit notre foi, pour transfigurer le sens de notre existence quotidienne, vivre dans une lumière nouvelle. Il est donc capital de le méditer, d’en explorer les richesses. Le problème, c’est que les journées n’ont que 24 h et que le jour de Pâques ne déroge guère à cette règle. Eh bien, pour que nous ayons le temps d’y revenir, l’Église en multiplie par 8 la durée en le dotant d’une octave. Du coup pendant 8 jours, Pâques, c’est aujourd’hui, comme le souligne la préface de la messe. Mais pour autant, allons-nous tourner la page demain ? Pas totalement. Nous resterons dans la lumière de Pâques jusqu’à la Pentecôte. Le temps qui s’ouvre à nous pendant tous ces jours, c’est un peu comme la queue d’une comète. Ce n’est que graduellement que notre regard va passer du corps glorifié du Christ à son corps ecclésial manifesté au jour de la Pentecôte.

Ce déploiement liturgique du mystère de Pâques répond donc à un souci pédagogique de la part de l’Église. A un souci pédagogique qui est celui-là même du Christ ressuscité. Car après tout, le temps pascal ne fait que reproduire le temps qui s’est réellement écoulé de la résurrection du Christ à l’effusion de l’Esprit Saint sur les apôtres. Rappelons-nous l’évangile que nous venons d’entendre : ces signes ont été mis par écrit afin que vous croyiez. Les 50 jours qui ont suivi la première Pâques chrétienne ont été le temps de la plantation de l’Église. Car l’Église, la communauté des croyants, n’a pas germé en un jour. Hormis le disciple bien-aimé, dont on nous dit au matin de Pâques qu’aussitôt qu’il vit, il crut, les récits évangéliques s’attardent plutôt sur les lenteurs à croire des disciples, femmes au tombeau ou apôtres au cénacle. On les comprend d’ailleurs : comment est-il possible qu’un mort puisse être vivant pour toujours ! La foi en la résurrection du Christ, qui est constitutive de l’Église, a dû se frayer un chemin malaisé auprès de ces cœurs désemparés. Et même lorsqu’ils furent convaincus de la réalité de la résurrection, l’évangile note que dans leur joie ils n’osaient y croire et que, même le jour de l’Ascension, certains eurent des doutes.

C’est dire que Jésus a eu du pain sur la planche, si je puis dire, pour former la foi pascale de l’Église naissante. Il lui a fallu d’abord se faire reconnaître comme vivant. Ce sont les diverses apparitions : à Marie de Magdala et autres femmes venues au tombeau, à Pierre et aux apôtres le soir de Pâques, à Thomas 8 jours plus tard – aujourd’hui – , à 500 frères à la fois enfin comme le rapportera Paul. Les témoins de ces apparitions ont pu constater que celui qui avait été reconnu comme mort était de nouveau vivant et qu’il leur était présent avec son corps. Un corps à la fois identique et différent. Identique, parce que marqué par les stigmates de la passion. Différent, parce qu’ayant inauguré une ère nouvelle de la matière, celle du monde nouveau que nous, nous attendons de voir réalisée dans notre propre chair. Jésus s’est donc montré avec son corps de gloire. Là réside le fondement du témoignage apostolique. Celui que vous aviez mis à mort en le pendant au bois du supplice, nous, les apôtres, nous attestons qu’il est de nouveau vivant, s’écriera Pierre aux juifs.

Mais la foi pascale ne se limite pas à la proclamation de la résurrection de Jésus. Elle affirme sa présence au monde par delà les temps et les lieux. Jésus initie ainsi ses disciples à un autre mode de présence, plus discret, sacramentel, accessible par la seule foi. Déjà, le soir de Pâques, il s’était fait reconnaître aux pèlerins d’Emmaüs à la chaleur de sa parole et surtout à la fraction du pain. Souvenez-vous : au moment même où les disciples le reconnurent, il se déroba à leurs yeux. Avait-il vraiment disparu ? Non. Il leur était désormais présent dans le pain et le vin eucharistiques. Leurs yeux de chair n’avaient pas su discerner sa présence lorsqu’il marchait à côté d’eux, les yeux de leur cœur surent le reconnaître lorsqu’il rompit le pain et qu’il s’y rendit présent comme lors de la dernière cène. Jésus se rend donc présent dans son corps eucharistique.

Aujourd’hui, au cénacle, en déclarant bienheureux ceux qui croient sans avoir vu, il élargit la dimension sacramentelle de cette présence. Désormais, c’est dans son corps ecclésial, dans la communauté de ceux qui croient à sa résurrection, qu’il invite Thomas, jumeau de nous tous, à découvrir sa présence. Là encore, la foi permet de voir ce que nos yeux de chair ne voient pas. Le soir de Pâques, Thomas n’était pas avec les autres disciples quand Jésus leur apparut ressuscité. Et quand les apôtres lui dirent ensuite Jésus est vraiment ressuscité, il n’y a pas accordé foi. Il n’avait pas su discerner la présence de Jésus dans son corps ecclésial. Le dimanche suivant, Jésus apparaît de nouveau à ses disciples. Thomas est là, parmi eux. Il est bien obligé, cette fois, de constater que Jésus est vivant. Pour s’en convaincre, il met son doigt dans ses plaies, il touche Jésus et proclame sa foi au Fils de Dieu fait homme. Jésus lui dit alors : heureux ceux qui croient sans avoir vu. Sans avoir vu mon corps glorifié, mais pas sans avoir vu quelque chose d’autre, à savoir mon corps ecclésial. Paul dit que la foi vient de l’écoute. Il a raison, mais nous ne pouvons pas accueillir la parole des apôtres si nous ne reconnaissons pas en même temps en eux, par la foi, la présence du Christ ressuscité. La communauté des croyants, l’Église, est ainsi bel et bien le sacrement de la présence salvifique du Christ. Dans l’élément humain, un groupe d’hommes qui se réunissent pour célébrer quelque chose, la pâque du Seigneur, il y a présent, visible aux yeux de la foi, un élément divin, le Christ ressuscité lui-même. Jésus forme donc ceux qui deviendront par la foi ses disciples à le rechercher non plus dans l’individualité de son corps glorieux mais dans la communauté de son corps ecclésial, corps ecclésial qui n’est jamais plus transparent que lorsqu’il célèbre ce que nous célébrons maintenant, l’eucharistie. L’eucharistie est en effet le cœur incandescent de l’Église. Tout simplement parce que c’est là qu’est signifié le plus grand amour : amour du Christ qui nous aime jusqu’au bout en nous donnant sa vie, amour du Père qui le relève des morts, amour auquel nous sommes associés par l’Esprit Saint qui réalise l’unité des croyants avec Dieu et entre eux, dans l’Église justement.

Lundi de Pâques

L’éclat du mystère fondateur de notre foi, la résurrection du Seigneur, va retentir comme un point d’orgue pendant la semaine qui vient avant que son écho s’atténue jusqu’au jour de la Pentecôte. Ce jour-là, 50e après Pâques, la liturgie nous mettra sous les yeux l’Église. Cette Église déjà présente que le Christ a semée avec son Corps et son Sang au soir de son ensevelissement le Vendredi saint, cette Eglise qui a germé au cœur de la terre dans la nuit de Pâques, cette Église qui s’est développée comme une jeune pousse pendant 50 jours et qui, à la Pentecôte fructifie déjà sous l’action du Saint-Esprit, riche de moissons futures. La joie de Pâques, que nous avons laissée éclater dans la nuit du Samedi saint, cette joie qui nous a irradiés au matin du dimanche en même temps que les disciples, voici qu’elle nous baigne aujourd’hui d’une lumière plus douce, invitation à reconnaître une fécondité déjà manifeste. Car si dans la nuit de Pâques le Christ se relevait seul du tombeau alors que l’Église gisait encore sans vie, si au matin le souffle de la foi ne se frayait un chemin que dans le cœur du disciple bien-aimé dont on nous dit que seul il vit et il crut, au soir de Pâques, c’est la communauté des disciples qui déjà atteste sa foi : c’est vrai! le Seigneur est ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. Au soir de Pâques, nous contemplons l’Église en son premier jaillissement. Mais dans la fraîcheur des commencements tout est déjà là comme l’œuf fécondé possédant tout son patrimoine génétique. Nous contemplons l’Église avec sa structure naissante : l’Église apostolique, centrée sur Pierre et la communauté des apôtres, et l’Église eucharistique, centrée sur le mémorial de la passion qu’est le repas pascal.

C’est de l’Église eucharistique que je parlerai davantage ce matin. C’est l’histoire de ces pèlerins d’Emmaüs que nous rapporte S. Luc. Deux hommes s’éloignent de Jérusalem où ils sont allés célébrer la Pâques. Ils sont accablés car ils viennent de vivre une déception : celui en qui ils avaient mis leur confiance a échoué. Après une entrée pleine d’espoir dans la cité royale, il a été mis à mort après avoir prononcé, la veille de son supplice, des paroles mystérieuses lors du dernier repas qu’il prenait avec eux. Deux hommes accablés pour qui l’aventure de la vie devient une errance parce que celui qui était leur guide a quitté ce monde. Deux hommes qui, pleins d’enthousiasme, avaient gravi les hauteurs de Jérusalem et qui descendent maintenant les pentes de la montagne de Judée en direction du couchant, de la mort. Deux hommes que l’espoir en la libération d’Israël avait unis et qui ce soir vont probablement se séparer après l’étape à Emmaüs. Ce sont ces deux hommes qu’un troisième rejoint soudain. Ce troisième homme se fait solidaire de ces deux solitaires que seul un souvenir commun relie encore. Avec eux, il descend de Jérusalem et s’enfonce dans les ténèbres qui déjà montent de la plaine. Qui est-il ce troisième homme qui parle avec tant de profondeur de ce messie en qui ils avaient mis leur espoir que leur cœur se réchauffe à l’entendre ? Qui est-il, sinon celui qui les a précédés au plus profond des ténèbres – ténèbres de l’échec, de l’angoisse, du désespoir, de la mort et du châtiment du péché – et qui, voilant encore sa gloire de ressuscité, remonte victorieux des enfers ? C’est pourquoi il les rejoint. Non parce qu’il les rattrape, mais parce qu’il les a déjà dépassés et qu’il s’en retourne vers les hauteurs. Cet homme, le Fils de Dieu fait chair, est allé plus loin que tous dans l’expérience crucifiante des ténèbres, et c’est pourquoi il est capable de rencontrer, face à face, tous ceux qui inexorablement, victimes du péché, descendent vers l’abîme. Il s’est fait solidaire d’eux, mais d’une solidarité active. Une solidarité qui ralentit progressivement la chute jusqu’à un mystérieux point où le mouvement s’inverse. Jésus va accompagner ses deux disciples dans leur déconfiture le temps qu’il leur sera nécessaire pour qu’ils le reconnaissent.

Une reconnaissance qui épouse le dynamisme de l’eucharistie : la parole se fait chair. Il leur explique d’abord les Ecritures puis avec eux rompt le pain. Alors leur mémoire les ramène à eux : ils le reconnurent à la fraction du pain. Alors leurs yeux s’ouvrent après que leurs oreilles se sont ouvertes à cette vérité que désormais ils contemplent : celui qu’ils avaient vu mort est de nouveau vivant. Tout désormais s’éclaire : le dernier repas le Jeudi saint, la croix le lendemain. La défaite du Vendredi saint était en fait l’accomplissement des prophéties, l’élévation sur la croix, une exaltation dans la gloire. Alors le Ressuscité disparaît à leurs yeux. Pourquoi devrait-il encore rester puisqu’il est désormais présent dans ce pain qui leur est livré ? Les yeux de chair se ferment, mais les yeux de la foi s’ouvrent : ce sont les yeux du cœur. D’un cœur bouleversé de joie. Quittant leur tristesse, de nouveau unis par l’espérance, celle qu’a fait naître cette rencontre, ils rebroussent chemin, tournant le dos au couchant, à ses plaines et à ses ombres, pour marcher vers le levant, sa lumière et ses hauteurs. Leur marche n’est plus une errance, elle est lestée d’une mission qu’ils ont eux-mêmes découverte : transmettre leur joie.

C’est pourquoi ils retournent à Jérusalem : ils rencontrent alors l’Église apostolique qui les confirme dans leur foi : c’est vrai ! le Seigneur est ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. Restez avec nous, le soir approche et déjà le jour baisse avaient-ils dit à leur compagnon. Aujourd’hui encore le Christ reste avec nous sous la forme du pain. Du pain de la route, de ce viatique qu’est l’eucharistie prise en nourriture. Il nous accompagne ainsi sur le chemin de notre vie. Un chemin où nous avons, nous aussi à nous laisser transformer par la foi, selon les paroles de l’Apôtre, en une pâte nouvelle, débarrassée des vieux ferments : la perversité et le vice pour devenir du pain non fermenté : la droiture et la vérité, propre à être lui aussi offert au Père en sacrifice d’action de grâce et d’expiation. Cette transformation qui nous rend semblables au Christ eucharistique en faisant de tous les croyants unis à leur chef un même pain nous invite à témoigner de notre espérance grâce au même acte d’amour par lequel le Christ s’est livré pour ses frères. Ce chemin est le seul qui nous conduise à la Cité sainte. Et quand les lueurs du couchant embraseront les remparts de la Cité, ce sera le signe que nous serons parvenus au terme du pèlerinage, du pèlerinage de notre vie. Nous serons arrivés en cette Jérusalem céleste où, comme dit l’Apocalypse, la nuit n’existera plus, les serviteurs de Dieu n’auront plus besoin de la lumière d’une lampe, ni de la lumière du soleil parce que le Seigneur Dieu les illuminera, et ils régneront pour les siècles des siècles.

Pâques

Comme nous allons le proclamer dans un instant : Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Ecritures et il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. C’est sobre. C’est ce que nous avons entendu, non sans émotion, au baptistère, dans la nuit qui vient de s’achever, de la bouche de Pavel, jeune Morave qui vient de recevoir le baptême. Et pourtant c’est tout le sort de l’univers qui est suspendu à cette parole : ressusciter d’entre les morts. La résurrection de Jésus est le dernier acte d’un drame qui s’est noué lorsque le Fils s’est abaissé par amour pour nous à prendre notre condition mortelle, précisément pour nous affranchir de la mort en nous communiquant la vie indestructible qu’il tient du Père. Attardons-nous à détailler les trois moments du mystère liturgique que nous célébrons ce matin : le mystère pascal du Christ, que la résurrection achève, est un drame, le drame de la rédemption de l’univers, créé, déchu, restauré. Ce drame s’étend jusqu’aux limites du temps et nous sommes invités à le reproduire dans notre existence. Au défi que ce drame constitue à nos yeux de chair répond le sursaut de la foi qui transforme l’homme pécheur en homme nouveau, image du Christ ressuscité.

Le Mystère pascal du Christ est un drame : la liturgie de la Passion nous en a fait saisir tout le tragique humain. Un innocent est supplicié et mis à mort dans des conditions d’une cruauté inouïe. Que la Passion soit un drame pour Jésus ainsi que pour ses disciples qui voient leur espérance s’évanouir, qui n’en conviendrait ? En rester là cependant, c’est risquer de ne voir dans l’événement de la croix qu’un fait divers. Un drame certes, mais circonscrit à sa malheureuse victime et au cercle des siens. Bref, un drame sans incidence sur le sort du monde. Or c’est bien le contraire qu’affirme la foi. Le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père dit la séquence qui précède l’évangile. Oui, la venue du Christ parmi nous a une incidence sur le monde : la mort et la résurrection de Jésus réconcilient l’homme et l’univers avec Dieu. L’histoire de Jésus a plus que valeur d’exemple : elle est efficace, elle est le salut réalisé, offert à tous ceux qui voudront bien s’en saisir. L’histoire de Jésus condense en elle l’histoire du monde, elle l’unifie autour du mystère de sa mort et de sa résurrection. Le Mystère pascal du Christ est le centre de l’histoire et du cosmos. Il est le pivot de l’univers. Il donne à l’histoire du monde et à l’histoire de chacun son sens ultime et définitif. Il libère tout homme de l’absurdité d’une existence sans transcendance. Mais en offrant son salut à la création déchue, Dieu ne fait pas l’économie du drame. Il y entre de plain-pied. Il affronte la mort, personnification, symbole et conséquence tout à la fois du péché. Le drame d’un monde devenu cruel pénètre au cœur de l’Amour trinitaire et en bouleverse les entrailles : La Mort et la Vie s’affrontèrent en un duel prodigieux. Le maître de la Vie mourut ; vivant, il règne. La résurrection de Jésus est l’assurance que Dieu a le dernier mot. Mais les stigmates de Jésus témoignent qu’il n’a pas remporté la victoire sans avoir souffert, comme nous, dans le combat qu’il a livré pour nous et à notre place.

La résurrection de Jésus inaugure le dernier acte du drame de la rédemption, celui du temps de l’Eglise qui durera jusqu’à ce que Dieu transfigure la création. Dans cet intervalle, tous sont invités à s’associer au combat de Dieu en reproduisant en eux le Mystère pascal du Christ pour participer à sa victoire. C’est ce dont témoigne Paul aux Colossiens lorsqu’il affirme que nous sommes morts et ressuscités avec le Christ. Ce passage de la mort du péché à la vie de Dieu nous est proposé sacramentellement : dans l’eau du baptême nous sommes ensevelis dans la mort du Christ pour ressusciter en lui par la force de l’Esprit. Ce passage, nous avons à le monnayer tout au long de notre existence. Nous avons à achever la victoire du Christ en nous en acceptant de combattre ce qui nous conduit au péché. Comme Paul et Pavel, qui ont communié cette nuit pour la 1re fois, nous avons à nous laisser envahir par la vie du Christ. Nous avons à vivre en ressuscités. Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite du Père. Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre. Nous conduire à l’image du Christ ressuscité c’est, surtout, en ce temps pascal qui commence, apparaître en ressuscités à ceux qui nous entourent comme le fit Jésus pour ses disciples. C’est vivre en cohérence avec l’Esprit que nous avons reçu. C’est accepter de proclamer que le Christ est vainqueur du mal, qu’il libère l’homme de ce qui le mine, qu’il renouvelle notre vie. Le don de l’Esprit nous confère une mission : proclamer la foi en Jésus-Christ, la foi qui sauve. C’est être témoin de la résurrection, à la manière des apôtres. C’est manifester aux désabusés et aux esthètes de ce monde la joie d’une vie réconciliée, nourrie d’une espérance indestructible. En affrontant ainsi un monde encore hostile, en essuyant ses moqueries, nous reproduisons concrètement le Mystère de mort et de résurrection du Christ, notre espérance.

Pour vivre ainsi uni au Mystère pascal du Christ, il faut affronter le défi de la foi. C’est l’épreuve du matin de Pâques. C’est là que s’opère le jugement, pour reprendre un terme cher à S. Jean. Dans l’évangile, nous voyons Pierre hésiter et Marie-Madeleine ne pas comprendre. Jean, lui, vit et crut. Jean n’a pas vu Jésus ressuscité, mais il a compris, par une intuition surnaturelle préparée par son amour et son espérance, que Jésus était ressuscité. Mystère de la foi. Mystère d’un cœur pur disposé à recevoir l’annonce du salut. La foi est un défi à l’incroyance qui nous entoure et qui parfois s’insinue en nous. Elle est un défi à relever. Quiconque a commencé à croire est invité à croire davantage, à se laisser transformer par le Christ pour annoncer, à la suite des apôtres la bonne nouvelle de la résurrection, de la délivrance de la mort corporelle et éternelle. Oui, vraiment, ce jour que fit pour nous le Seigneur est un jour de joie. Que cette parole du psaume 117 qui rythme le temps pascal puisse résonner dans notre cœur pendant les cinquante jours qui nous séparent de la Pentecôte !

Vendredi Saint

Une fois encore, nous avons entendu les récits de la Passion. Aujourd’hui en S. Jean, dimanche dernier en S. Matthieu, mardi et mercredi en S. Marc et en S. Luc. Une fois encore, l’émotion nous a saisis. Pourquoi la mort de Jésus nous émeut-elle à ce point, pourraient nous dire nos amis non chrétiens ? Tant de gens meurent dans les violences : terrorisme, séditions, massacres ethniques, catastrophes naturelles, ou plus discrètement mais quotidiennement dans les hôpitaux. Oui, pourquoi revivre avec tant d’émotion la mort d’un homme parmi des milliards d’autres ? On répondra peut-être : parce que c’est une mort particulièrement cruelle, parce que c’est la mort d’un innocent. Certes. Mais n’y a-t-il pas eu, dans l’histoire et encore aujourd’hui, des morts aussi cruelles, aussi injustes ? Des innocents ne meurent-ils pas chaque jour, en nombre parfois même comme à Carcassonne la semaine dernière ? Alors pourquoi revivre chaque année la passion de Jésus et de lui seul ? Nous ne pouvons répondre que dans la foi : c’est parce que cette mort est unique.

Elle est unique parce que, à la différence des autres, elle nous concerne tous. Et elle nous concerne tous, pas simplement comme un exemple, mais dans notre réalité même. La mort de Jésus n’est pas une mort comme les autres, elle n’est pas une mort parmi d’autres. Elle est la mort qui résume toutes les autres morts. Elle est celle qui les contient toutes. Toute personne qui meurt meurt dans la mort du Christ. Pourquoi ? Parce que Jésus résume toute l’humanité dans sa Personne. Il est le nouvel Adam, tête et chef de l’humanité. Et il l’est parce qu’il est le Fils de Dieu venu dans la chair. Par son incarnation, le Verbe s’est uni en quelque sorte à toute l’humanité et donc, en un certain sens, à tout homme venant en ce monde. Voilà pourquoi la mort de Jésus est unique. Voilà pourquoi elle mérite d’être rappelée tous les ans. Notre rassemblement d’aujourd’hui ne repose pas sur un simple souvenir historique qui aurait touché notre émotion. Il repose sur la foi au Fils de Dieu venu dans la chair. Il a à voir avec notre salut, personnel et communautaire. C’est là la grande différence.

Pour beaucoup, Jésus n’est qu’un simple personnage historique : sa passion peut les toucher, la droiture de sa vie constitue un exemple, mais ils peinent à comprendre pourquoi elle revêt tant d’importance pour les chrétiens. Et ceux qui s’opposent à notre foi manifestent leur incompréhension. Or, pour nous, la passion, la mort et la résurrection de Jésus constituent le pivot de l’histoire universelle. Parce que si nous mourons tous en Jésus, nous avons tous l’espérance de revivre par lui et avec lui. C’est que, désormais, nous ne pouvons pas faire comme si elle n’avait pas existé. Nous ne sommes pas des spectateurs qui, après le spectacle, retournent à leurs occupations ordinaires, sans que rien n’ait changé. Nous sommes désormais des disciples, nous sommes de ceux qui suivent Jésus. De ceux, donc, qui revivent dans leur existence le mystère même de Jésus. Par la foi, nos misères, nos souffrances, nos échecs et ultimement notre mort trouvent un sens dans la mort de Jésus. Par la foi, nos joies, nos réussites, notre désir de vivre trouvent une justification et une espérance dans la résurrection de Jésus. Désormais, nous ne faisons plus qu’un avec lui. Et c’est pourquoi la vie de Jésus, et en particulier ces jours si dramatiques de la passion et de la résurrection, ont une telle importance pour nous. Leur importance ne se mesure pas à l’émotion qu’ils suscitent en nous, mais à la signification qu’ils ont pour notre vie.

Notre récit se termine aujourd’hui par la déposition du corps de Jésus au tombeau. Cela aurait pu être la fin de l’histoire. D’une histoire tragique. C’est, dans la foi, le tournant qui apporte la victoire. Au moment où Jésus meurt sur la croix, on voit la puissance du démon vaciller et s’effondrer. La mort de Jésus est la victoire de Dieu sur le Prince de ce monde, sur celui qui est menteur et homicide dès l’origine. En donnant sa vie par amour pour ses amis, en ne retenant pas le rang qui l’égalait à Dieu, en se faisant humble et serviteur, Jésus montre la puissance victorieuse de l’amour sur le mal. Il détruit la puissance du péché et de la mort. Il écrase la tête du serpent. C’est l’heureux retournement dont le linceul de Turin porte la trace. Désormais, l’histoire du monde est, malgré les apparences, l’histoire de la propagation, à travers le temps et l’espace, de cette victoire, ce point d’orgue qui résonne jusqu’à la fin des temps. C’est l’histoire de l’agonie des puissances infernales. Et nous, même si nous mourons, à l’image du Christ, nous participons à cette victoire, nous en sommes les coopérateurs. Alors, dans la foi, acceptons notre partition, celle de notre vie, et jouons-la de bon cœur. Ave Crux, spes unica ! Salut, ô Croix, notre seul espoir !

 

Dimanche de la Passion (11h)

Lorsque Jésus déclare : « Abraham a eu un ardent désir de voir mon jour et il l’a vu », nous touchons au cœur des longues controverses qui structurent l’évangile de S. Jean. Affirmation que ses auditeurs prennent pour une antériorité temporelle incompréhensible et une supériorité personnelle intolérable : cet homme qui « n’a pas même 50 ans » (50, chiffre de miséricorde, à cause du jubilé) serait plus important que le patriarche de qui procède tout le peuple ! Alors Jésus va plus loin et lève le voile : « Avant qu’Abraham fût, je suis ». Jésus change radicalement de registre : il ne se range plus parmi les partenaires humains de l’Alliance, il s’identifie au partenaire divin. Ce « Je suis », ce présent intemporel, c’est justement l’expression par laquelle Dieu se désigne lui-même à Moïse dans le désert. En prononçant le Nom divin et en se l’attribuant, Jésus révèle son identité profonde : il est Dieu, Dieu venu dans la chair, pour faire miséricorde à son peuple. Mais cette révélation n’est pas reçue, car elle est trop choquante pour les oreilles d’un juif pieux. Elle sonne comme une intolérable usurpation d’identité, comme un blasphème : on ramasse des pierres pour le lapider…

C’est pourtant cette révélation qui est au principe de la confession de foi chrétienne. C’est ce que montre l’épître : Jésus est le médiateur d’une Alliance nouvelle et meilleure parce que son sacrifice, offert une fois pour toutes, est efficace. Au seuil du temps de la Passion, la liturgie nous rappelle ainsi solennellement la dignité de celui qui va apparaître comme la victime d’un acte qui jette une tache sur toute l’humanité. Toute l’humanité, puisque l’évangile aura soin de noter qu’Hérode et Pilate, d’ennemis qu’ils étaient, seront devenus amis. Le monde romain et le monde juif, le monde religieux et le monde politique. La Passion apparaît ainsi comme le centre de l’histoire : la violence qui court depuis Caïn est confondue par le silence de l’Agneau. Dans le creuset de la Passion, Dieu forge le nouvel Adam, celui qui devient la matrice de l’humanité nouvelle, celle que nos catéchumènes vont bientôt revêtir pour se l’approprier. Celui qui pardonne à ses bourreaux en mourant sur la croix est l’archétype de l’humanité nouvelle, celle à qui il donne en testament sa prière : « remettez-nous nos dettes comme nous les remettons à ceux qui nous doivent ». Le Christ en sa Passion est le dernier mot de Dieu sur l’homme. En son Fils, Dieu nous a tout dit. Il n’a plus rien à ajouter à l’histoire, il n’a plus qu’à en révéler l’accomplissement final à travers ces accomplissements partiels que sont nos propres vies. D’une certaine manière, il n’y a pas de temps « après Jésus-Christ » : il n’y a plus que la dilatation jusqu’en l’éternité de ce point d’orgue de l’histoire qu’est Pâques, par l’incorporation progressive de tous les hommes, à commencer par les baptisés, à l’homme par excellence qu’est le Christ. L’archétype de l’humanité nouvelle, celle que nous voulons former, c’est l’homme roué de coups et ruisselant de sang que présente Pilate à une foule hystérique et manipulée le vendredi saint ; c’est aussi l’homme resplendissant de gloire qui s’en va rejoindre « son Père et notre Père, son Dieu et notre Dieu » au matin du 3e jour. Mais les stigmates de la Passion demeurent sur le corps de gloire, ils en font l’unité même…

Lorsque nous nous interrogeons sur notre temps et sur les temps à venir, nous devons être conscients de cette structuration théologique de l’histoire autour du mystère pascal. La mort et la résurrection du Christ ne sont pas un événement du passé, auquel aurait succédé une ère nouvelle, toute marquée par la lumière pascale et dont nous peinerions à comprendre la présence de zones d’ombre toujours grandissantes. Non, la mort et la résurrection du Christ sont un événement toujours actuel, elles retentissent dans un présent indéfini, précisément comme un point d’orgue qui renferme en lui tous les temps jusqu’à la parousie en les passant au crible de sa singularité.

Cela signifie qu’il n’y a pas de temps meilleurs à attendre ici-bas, automatiquement, d’une quelconque évolution du monde, d’un quelconque progrès de la conscience humaine. La collusion du pouvoir religieux et du pouvoir politique autrefois scellée contre le Verbe de Vérité, cette collusion se perpétuera jusqu’à la fin, jusqu’à la récapitulation de toutes choses, même si la nature des pouvoirs en cause évoluera selon les lieux et les époques. Un pouvoir religieux qui revêtira cependant toujours la forme d’idéologies et qui exercera son magistère par le biais de media à sa solde. Un pouvoir politique qui assouvira toujours ses ambitions propres en se servant de ce pouvoir religieux qui lui donne une apparence de légitimité. Telle est la figure de ce monde telle que l’a dépeinte l’Apocalypse (ch. 13). Le Dragon se servant de la Bête du pouvoir religieux et politique, l’Antéchrist, celui-ci actionnant l’autre Bête, celle du pouvoir médiatique, le faux Prophète à sa dévotion.

S’il est vrai, comme dit le Concile, que « le mystère de l’homme ne s’éclaire pleinement que dans le mystère du Verbe incarné », il est clair que l’humanité nouvelle que nous voulons former ne peut se dispenser du combat à mort qu’a livré le Christ en sa Pâques. Il est tout aussi clair qu’elle ne pourra jamais pactiser avec ce monde qui gît toujours au pouvoir du Mauvais pourtant déjà frappé à la tête par le nouvel Adam, fils de la nouvelle Eve. En ce sens, « l’ouverture au monde » voulue par certains s’apparente à une illusion : nous ne toucherons pas le monde en nous accommodant à lui, nous ne préserverons même pas notre confort en faisant avec lui la part du feu. Nous ne le convertirons pas non plus par nos efforts les plus sublimes. Car l’humanité nouvelle voulue par le Christ ne peut s’affranchir, tout au long de son histoire, celle de l’Église, des stigmates de la Passion. C’est jusqu’à la parousie que le Dragon, l’Antéchrist, le faux Prophète et leurs séides combattront « ceux qui suivent l’Agneau partout où il va ».

La persistance du mal dans l’histoire pourrait nous inciter alors à l’inaction : pourquoi descendre dans l’arène intellectuelle, sociale, politique, économique, prendre des coups, si c’est sans espoir de convertir durablement le monde ? La dilatation à travers l’histoire du point d’orgue que constitue le mystère pascal sonnerait-elle la continuelle déconfiture de ceux qui sont unis au Christ, la défaite de l’Église ? Eh bien non, car c’est la persévérance dans ce combat contre les puissances mauvaises qui signe déjà notre victoire. Une victoire dont la manifestation ne sera qu’eschatologique, lorsque Dieu fera toutes choses nouvelles, « une terre nouvelle et des cieux nouveaux », mais qui est bien inchoative, avec le relèvement du « Maître de la Vie », le Christ. Notre tâche ici-bas n’est pas de convertir un monde inconvertible, et donc encore moins de s’y ouvrir : c’est illusoire, nous avertit S. Paul, « car elle passe la figure de ce monde ». Notre tâche ici-bas, c’est par notre foi et notre témoignage – et cela dans tous les domaines : ecclésial, familial, professionnel, social, politique – de faire passer le plus d’âmes de la cité terrestre vouée à la perdition à la cité céleste du salut. Cela implique en revanche une ouverture délibérée à la cité temporelle, pour essayer d’en investir les rouages et les institutions, d’en ruiner les structures de péché, afin d’y implanter ce minimum visible de chrétienté qui enfantera les âmes à la citoyenneté véritable, « celle des cieux » nous dit S. Paul. C’est ce qu’avait compris S. Augustin dans son De civitate Dei, dont le jeune Ratzinger s’est profondément nourri dans ses études.

Gardons-nous ainsi d’un pessimisme ou d’un optimisme qui ne seraient que charnels face aux défis du moment. Ces défis du moment sont, sous une forme ou une autre, ceux de toujours, ceux qui ont cours depuis le meurtre d’Abel et qui dureront jusqu’à l’ultime manifestation de l’Antichrist. Enracinons-nous plutôt dans l’espérance théologale : nos combats temporels ne seront jamais vains – que nous soyons vainqueurs ou vaincus sur ce plan-là – s’ils sont livrés avec les armes de la foi. Car alors la charité qui les sous-tend, participant de celle du Christ en sa Pâques, nous donne déjà de participer aussi à la glorification du Seigneur, nous et ceux que notre témoignage aura marqués.

4e Dimanche de Carême (19h)

Commençons par un rappel historique qui nous introduira à la particularité de ce dimanche paré de rose. Avant la réforme de S. Grégoire le Grand, c’était, à Rome, le dernier jour avant le début du jeûne qui allait courir jusqu’à Pâques. C’était donc un jour de réjouissance avant les austérités du carême antique. C’était aussi le jour où les catéchumènes commençaient la dernière ligne droite qui allait les conduire au baptême, participation à la croix du Christ et à sa résurrection. Ils allaient passer ainsi de la Jérusalem terrestre, figure de ce monde marqué par le mal, à la Jérusalem céleste, figure de l’Église, elle-même anticipation du Royaume de Dieu. D’où le choix de l’église stationnale, S. Croix de Jérusalem, non loin de S. Jean de Latran, la cathédrale, et de son baptistère. D’où le choix aussi de l’épître qui souligne, à travers le parallèle entre les deux Jérusalem, l’œuvre de libération accomplie par le Christ en faveur des baptisés. Libération qui n’est plus politique, et donc temporelle, comme dans l’Ancien Testament avec la sortie d’Egypte, mais qui est désormais ontologique et donc éternelle, avec la régénération que constitue l’incorporation à l’être du Ressuscité, à la chair de celui qui a définitivement vaincu la mort, espérance propre au Nouveau Testament.

Espérance que met en lumière l’évangile de ce jour, avec le miracle qui ouvre le discours johannique sur le Pain de vie. A partir de cinq pains et de deux poissons, il nous est dit que Jésus nourrit une foule nombreuse, de cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. Des interprétations ingénieuses ont été avancées pour essayer de diminuer le scandale que constitue pour la raison cette étonnante multiplication des pains. Ce qui importe en fait n’est pas le comment mais le pourquoi. Voici une foule tellement impressionnée par l’enseignement de Jésus et par les gestes qu’il accomplit qu’elle le suit en oubliant de se munir de provisions. Jésus, en s’en apercevant, décide de leur procurer lui-même de quoi manger. Voici le cadre planté. Maintenant, qu’est-ce qu’un miracle ? C’est un signe destiné à attirer notre attention. Lorsque Moïse, dans le désert, voit le buisson brûler sans se consumer – c’est le texte lu aux matines –, il se détourne de son chemin pour aller voir. Et c’est alors qu’il entend Dieu s’adresser à lui. Un signe renvoie forcément à quelque chose d’autre. Le miracle est un signe. Et en tant qu’il dérange les lois naturelles, il est le signe que celui qui l’accomplit a pouvoir sur celles-ci. Puisque Dieu est Créateur, et donc auteur des lois de la nature, on peut en inférer que celui qui maîtrise ainsi la nature jouit d’un rang divin. On disait autrefois que les miracles de Jésus étaient les preuves de sa divinité. Disons qu’à tout le moins ils manifestent sa supériorité sur les prophètes de l’Ancien Testament. Dans l’Ancien Testament, le prophète Elisée avait nourri, dit-on, 100 personnes avec 20 petits pains d’orge, à la stupéfaction de son serviteur. Ici, nous voyons Jésus en nourrir au moins 5000 avec seulement 5 pains, ce qui laisse pantois l’apôtre Philippe. Le miracle est donc bien un signe de puissance.

Mais les miracles de Jésus ne sont-ils que des signes de sa puissance, des preuves de sa divinité ? Pas seulement. Si Jésus est Dieu, il peut faire toute sorte de miracles. Il le dit lui-même à ses adversaires : ne puis-je pas faire des pierres que voici des fils d’Abraham ? Et c’est bien ce que le démon lui suggère lorsqu’il vient le tenter au désert. Or Jésus ne fait précisément pas n’importe quoi. Les miracles de Jésus ont en effet un air de famille. Il opère des guérisons, il ramène des morts à la vie, il nourrit les foules. Jésus ne fait pas miracles absurdes. Il fait des miracles qui ont un sens. Et ce sens, nous le découvrons aisément en parcourant l’évangile. Ses miracles viennent en aide aux hommes : ils restaurent leur santé, leur dignité, leur vie. Les miracles de Jésus sont un témoignage de sa bienveillance pour nous. Le miracle est ainsi un signe de la puissance de Jésus et la manifestation de son amour pour ceux dont il s’est fait le frère aîné.

Mais si tel est le cas, pourquoi avoir borné son action en des limites si étroites : quelques années, en un lieu déterminé, et finalement au bénéfice de si peu de monde. Beaucoup sont morts en Israël à l’époque de Jésus, à commencer par Joseph, son père putatif. Et pourtant il n’a rendu la vie qu’à Lazare, au fils de la veuve de Naïm et à la fille de Jaïre. Beaucoup de gens avaient faim à l’époque de Jésus. Et pourtant il n’a multiplié les pains que deux fois. Beaucoup de gens étaient malades, infirmes, aveugles. Et pourtant il n’en a guéri que quelques uns sur les foules qui se pressaient autour de lui. Et que dire de la suite des temps ? Epidémies, famines, séismes, guerres se succèdent depuis des siècles. Des centaines de milliers de personnes meurent chaque jour tandis que d’autres ne cessent de souffrir. Alors pourquoi Jésus ne s’occupe-t-il pas d’elles ? En fait, cela ne semble injuste que si nous ne voyons en Jésus qu’un simple philanthrope. Philanthrope, Jésus l’est. Mais à un niveau que nous n’aurions jamais soupçonné.

Par ses miracles, Jésus vient indubitablement répondre à nos attentes : il guérit, nourrit, rend la vie. Mais il vient surtout redresser nos attentes, et en exauçant les espoirs de quelques uns, il vient exhausser l’espérance de tous. Comme avec les guérisons de Lourdes. Et s’il agit ainsi, c’est que l’homme, à cause du péché, est devenu lent à comprendre. Quand Jésus promet à la Samaritaine l’eau vive, celle-ci lui répond, en substance : « Tant mieux, je n’aurai plus à puiser avec un seau ! » Quand Jésus multiplie les pains, la foule veut le faire roi pour être nourrie sans avoir à travailler : le « revenu universel » que certains candidats nous promettaient l’an dernier ! Dans ces conditions, fallait-il que Jésus exauçât toutes les demandes ? Non : nous en serions restés à nos espérances purement terrestres. Et en même temps nous aurions renoncé à notre liberté pour être des assistés. Nous voici donc arrivés à notre dernière conclusion : les miracles de Jésus sont des signes de sa puissance, ils manifestent sa volonté de faire notre bonheur, mais ils nous invitent aussi à la conversion, à un sursaut, à remonter à la source de tout bonheur, à Dieu lui-même. En effet, en désirant un bien particulier, que désirons-nous en définitive ? Le bonheur, le bonheur absolu, qu’aucune de ses réalisations limitées d’ici-bas ne peut vraiment donner. Jésus veut que nous désirions le Souverain Bien, Dieu lui-même, qui seul peut rassasier notre désir de bonheur. Jésus a de l’ambition pour nous. Ses miracles en sont des signes. Le pain multiplié aujourd’hui – et qui n’empêchera pas d’avoir faim demain – est le signe de ce Pain de vie éternelle que Jésus est lui-même.

Seulement voilà : il faut avoir faim de ce pain-là. Et pour cela, il ne faut pas être complètement gavé par l’autre, le pain matériel. D’où le sens chrétien du jeûne. Jésus nous a montré la voie : il faut mourir à soi-même. Il faut mortifier nos désirs pour qu’ils renaissent comme le phénix, plus grands mêmes. Il faut que nous mourions à nos désirs centrés sur les biens de ce monde pour renaître au désir qui a Dieu pour objet. Jésus, en accomplissant ses miracles, vient nous révéler que nous sommes faits pour Dieu. La vie qu’il nous donne, c’est la vie éternelle, la guérison qu’il nous procure, c’est le salut éternel, et le Pain dont il nous nourrit, c’est lui-même. Désirons-nous vraiment cela ? Avons-nous vraiment faim de Dieu ? De l’eucharistie qui est viatique, pain de la route en ce pèlerinage terrestre ? Oui, un peu certainement, sinon nous ne serions pas ici. Mais ce pain ne nous nourrira vraiment, spirituellement, miraculeusement, que si nous nous offrons tout entiers. Dieu ne sous sauve pas sans nous. Il a eu besoin de l’offrande spontanée des cinq pains et des deux poissons. C’est un petit enfant qui les a donnés à Jésus. Tout un programme. Si vous ne devenez pas comme ces petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. A l’instar des baptisés de Pâques que l’introït du dimanche in albis compare à des nouveaux-nés, avides de ce pur lait spirituel en lequel nous pouvons reconnaître, justement, la sainte eucharistie, le pain de vie : ayons faim de ce pain-là. Soyons plus nombreux, chaque jour, à venir nous en nourrir à la S. Messe, lieu où ne cesse de s’alimenter notre renaissance spirituelle.

4e Dimanche de Carême B 2018 (9h45)

Peut-être, au hasard d’une méditation, avez-vous fait cette expérience. Il y a dans l’évangile des paroles dont on saisit intuitivement, si je puis dire, qu’elles ne sont pas « de main d’homme ». Il me semble que l’une de celles-ci nous est proposée aujourd’hui : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle ». En ces quelques mots, c’est l’évangile entier qui est résumé. Et avec lui, la destinée de l’homme.

Oui, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique ». Que Dieu existe, et même qu’il crée le monde, on peut l’accepter sans trop de danger. Mais qu’il aime ce monde, qu’il aime chacun de ceux qu’il y a placés, voici qui peut nous surprendre, voire nous scandaliser. Oui, Dieu aime. Et il aime l’homme, sa créature rebelle. Bouleversant. Surtout quand on est précisément la créature aimée de la sorte. « Il m’a aimé et s’est livré pour moi » s’écrie S. Paul aux Galates. Mais qu’est-ce au juste qu’aimer ? Quand disons-nous que nous aimons ? Quand quelque chose ou quelqu’un vient combler en nous un désir. Et un désir traduit une énergie et un élan, en même temps qu’un vide et un manque. Pour nous, bien souvent, aimer, c’est se remplir, c’est prendre. Si vous aimez la tarte aux pommes ou le gâteau aux noix, vous en prenez, et même vous en reprenez. Dans les relations humaines, si vous jugez quelqu’un susceptible de « vous apporter quelque chose », vous n’hésitez pas à le séduire, à l’attirer à vous. Là encore, aimer se conjugue comme prendre. Nous sommes donc à la recherche d’une plénitude. Dès que nous croyons l’avoir identifiée, nous nous efforçons de la saisir, de faire main basse sur elle.

Mais Dieu, lui, ne vit l’amour qu’au registre du don. C’est le message de l’évangile de ce jour. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique ». Dieu a aimé, Dieu a donné. Et Dieu n’a pas donné n’importe quoi. Il n’a pas donné de son superflu comme les riches venant au Temple, il a donné de son nécessaire, comme la vieille femme aux deux piécettes. Il a donné son Unique, son « bien aimé », et nous le donnant, souligne S. Paul, « il nous a tout donné ». Ce don que Dieu nous fait nous procure le salut, c’est-à-dire la vie. « De même que le serpent de bronze fut élevé dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne la vie éternelle ». Dieu ne nous donne pas seulement son Fils : il nous le livre. Il le livre à notre bon vouloir. Comme les vignerons de la parabole, nous l’avons mis à mort. Mais, dit S. Pierre, « c’est par ses blessures que nous sommes sauvés ». Comme les Hébreux furent sauvés de la morsure mortelle des serpents en tournant leur regard vers le serpent de bronze, de même, nous sommes sauvés de la mort par celui qui meurt sur la croix.

Mais attention : si Dieu donne la vie en nous donnant Jésus, encore faut-il que nous, nous acceptions de recevoir le don de Dieu. Si Dieu donne, nous, nous avons à recevoir. Et vous savez d’expérience comme il est difficile de recevoir. C’est parfois humiliant. Humiliant parce que, à l’instigation du démon et à la suite de nos pères, nous sommes pétris d’orgueil. Alors, comment pouvoir accueillir le don de Dieu ? Rappelons-nous l’entretien avec Nicodème. Notre évangile de ce jour en est d’ailleurs extrait. Souvenons-nous de la condition que pose Jésus pour le suivre et voir Dieu : renaître d’en haut. Autrement dit, se faire semblable à un petit enfant. L’enfant sait d’instinct recevoir. Il est naturellement humble. Nous, cette humilité, il faut la réapprendre. Se reconnaître pauvre, non pour prendre, comme des prédateurs, mais pour recevoir, comme des enfants. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que celui qui, dans la Trinité, s’est incarné, est le Fils. Dieu nous apprend ainsi à ressembler à son Enfant bien-aimé, à celui qui ne cesse de se recevoir de son Père, dans une parfaite docilité à ce que l’Esprit Saint lui suggère. Le Fils s’est incarné pour que nous apprenions à vivre en fils, prompts à recevoir ce que le Père veut nous donner.

Ce que le Père veut nous donner, c’est le salut, c’est-à-dire la vie en son Fils justement. C’est Dieu qui a l’initiative de notre salut parce qu’il nous a aimés le premier, alors que nous étions encore ses ennemis à cause du péché. S. Paul y insiste : « C’est bien par grâce que vous êtes sauvés, à cause de votre foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas de vos actes, il n’y a pas à en tirer orgueil ». Notons, par parenthèse, que Jésus non plus ne se sauve pas tout seul de la mort : c’est le Père qui le ressuscite en lui communiquant à nouveau l’Esprit, « qui est Seigneur et qui donne la vie », cet Esprit qu’il avait expiré sur la croix au soir du vendredi saint.

Dieu nous aime en se donnant. Accueillir ce don, c’est croire. Et croire, c’est faire confiance. Aux Hébreux mordus par les serpents, il n’est rien demandé d’autre que de lever les yeux vers le serpent de bronze. A nous, il n’est rien demandé d’autre que de lever les yeux vers « celui que nous avons transpercé ». Un regard qui soit l’expression de tout notre être. Car il y a en nous des blocages. Il y a des domaines où nous n’osons pas faire confiance à Dieu. Et nous sommes alors divisés. Or, tant que nous ne ferons pas l’expérience de l’unité de notre vie, il restera en nous quelque chose d’inachevé, d’amer. Dieu veut notre bonheur. Faisons-lui confiance. Ouvrons-nous à ses dons. Aiguisons nos sens spirituels.

3e Dimanche de Carême 2018 (11h)

S’il y a bien une question qui court tout au long des évangiles, et notamment dans celui de S. Jean, c’est bien celle de l’identité. Identité de Jésus, bien sûr… Qui est Jésus ? C’est l’interrogation qui traverse aussi l’évangile de ce jour et qui donne à la question que Jésus pose à ses disciples sur le chemin de Césarée de Philippe toute sa dramatique actualité. Qui est Jésus ? Aux dires de sa parenté, dans le passage parallèle de S. Marc, c’est un fou. Il a complètement perdu la tête dit le texte. Que le paisible charpentier de Nazareth se fasse soudain thaumaturge itinérant, et de surcroît proche de l’exaltation des milieux messianiques, voilà qui dépasse leur entendement. La réponse des scribes est autrement plus grave : c’est une véritable accusation. C’est par Béelzébub, prince des démons, qu’il expulse les démons. Jésus serait un de ces faux prophètes qui contrefont le bien pour mieux séduire le peuple et l’entraîner ensuite dans une voie de perdition.

En un mot, Jésus est accusé d’être un imposteur. Il répond à ses détracteurs par un apologue de bon sens qui révèle en fait son identité et l’issue du combat qu’il est venu livrer sur la terre. Tout royaume divisé contre lui-même périra. Si Satan est divisé contre lui-même, comment son royaume subsistera-t-il ? Ce qui apparaît comme une évidence est en réalité une analyse pénétrante des forces du mal et, en fin de compte, la raison pour laquelle elles ne peuvent l’emporter contre lui, malgré ces apparences contraires si visibles aujourd’hui : Jésus est bien le plus fort capable de neutraliser le fort qui occupe la maison dont parle la suite du texte. Le prince de ce monde sera maîtrisé et expulsé du cosmos par le roi véritable de l’univers qu’est le Christ. L’arme de la victoire, pour l’un, c’est l’unité qui procède de la charité ; la cause de la défaite, pour l’autre, c’est la division qui procède du péché. On se représente en effet, à tort, les forces du mal comme une armée disciplinée et en ordre de bataille, où chacun est prêt à se sacrifier pour la victoire. En fait, il n’en est rien. Il n’y a rien de plus divisé que le monde infernal. Le monde infernal est un monde de haine, de suspicion, de jalousie, d’envie, de cupidité, de lucre, d’égoïsme, où chacun déteste l’autre et ne donne une impression de discipline ou d’unité qu’à cause de la crainte servile des plus faibles contraints à l’obéissance et à la haine du bien que tous ont en commun.

Les forces du mal sont divisées. Cela se comprend aisément si on réfléchit à l’essence même du péché. Fondamentalement, qu’est-ce que le péché pour le démon ? C’est la volonté d’usurper l’être de Dieu, de devenir Dieu à la place de Dieu. Mais, ce faisant, c’est vouloir remplacer le monothéisme trinitaire par un monothéisme qui ignore l’altérité, car seul Dieu est un tout en étant trine. C’est vouloir remplacer la communion d’amour trinitaire qui, en tant que telle, fonde toute possibilité d’altérité, par une unicité monolithique qui ne peut précisément pas justifier l’existence d’un autre que soi. C’est d’ailleurs la limite des religions fondées sur un monothéisme strict, monolithique, pas autodifférencié. La prétention du démon, c’est d’être à la place de Dieu, mais en niant l’existence de l’autre, de tout autre, qui passe alors pour un rival, un être à anéantir. Le drame du démon, ironiquement, c’est que plus il a de partisans, plus il a d’ennemis. Car tous sont animés du même désir d’être uniques, ce qui est contradictoire et conduit au conflit. On a d’ailleurs de cela de multiples illustrations dans l’histoire, d’Hérode qui faisait assassiner ses enfants pour éviter qu’ils puissent un jour le détrôner à Staline qui liquidait ses conseillers dès qu’ils commençaient à prendre de l’importance. Le monde du mal ne tient que par la terreur que les plus forts exercent sur les plus faibles et par la peur que ceux-ci éprouvent et qui nourrit leur ressentiment envers leurs chefs. Le royaume de Satan, comme toutes les sociétés fondées sur des structures de péché, s’apparente plus à un gang qu’à un corps comme le disait déjà S. Augustin. L’unité satanique est extérieure, alors que celle de Dieu, et par extension celle de l’Église, est intérieure, et c’est la charité. Jésus mettra en garde ses disciples, tentés comme Jacques et Jean de convoiter les places honorifiques, en leur lavant les pieds le soir du Jeudi Saint, lui qui, à ce moment précis, revendique d’être leur Maître et leur Seigneur. La véritable noblesse réside dans le service, la véritable force réside dans l’amour qui va librement jusqu’au bout, jusqu’au sacrifice. De l’amour capable d’avoir raison de la coalition apparemment formidable, mais en réalité fragile, des forces du mal. Jésus est donc bien le plus fort qui non seulement expulsera le démon de ce monde-ci, le nôtre, mais aussi l’écrasera dans le monde où il s’enferme, c’est-à-dire l’enfer. Car, précisément, au moment de sa mort sacrificielle sur la croix, l’âme humaine du Fils de Dieu descend aux enfers tout en restant en communion avec le Père. Elle introduit ainsi la communion, c’est-à-dire l’amour, dans le monde de la solitude et de la haine. Elle ruine ce monde et le détruit. C’est le sens de l’image saisissante du film la Passion du Christ où l’on voit le démon hurler de rage au fond de l’enfer au moment de sa victoire sur la croix. Car cette victoire est apparente. Comme le dit S. Augustin dans un sermon, la chair du Christ était l’appât placé sur l’hameçon de sa divinité. En l’avalant, le monstre se fait prendre au piège. En croyant vaincre, il est vaincu. Dux vitae mortuus, regnat vivus chantera la séquence de Pâques. A l’image des trois enfants dans la fournaise, Jésus déambule librement dans les enfers. Comme un scaphandrier, il ne cesse d’être relié à la surface grâce à l’Esprit Saint qui ne cesse de l’unir au Père, même au shéol, même au séjour des morts.

Ces enfers dans lesquels Jésus vient ruiner la puissance du démon, ne croyons pas qu’il soient mythiques. Cet enfer, c’est chacun de nous, ce sont nos âmes lorsqu’elles étaient sous le joug du péché, avant notre baptême, ou lorsque le démon en ayant été expulsé, revient avec sept démons encore plus malfaisants pour la dévaster. A chaque fois que Jésus renouvelle en notre âme le mystère de sa Pâques, et en particulier sa descente aux enfers, c’est cette expulsion qui se renouvelle, c’est notre guérison qui s’opère, grâce aux sacrements que nous recevons et qui sont les fruits de son sacrifice. Notre âme est comme un champ de bataille que se disputent deux armées, elle est l’enjeu d’un combat dans lequel nous ne pouvons rester spectateurs. Il faut entrer dans ce combat, et c’est le sens du carême, non seulement pour nous, mais aussi pour ceux qui se préparent à recevoir le baptême et qui ont subi, étape après étape, les exorcismes libérateurs.

S. Paul nous invite au combat spirituel, nous mettant en garde contre les séductions d’une sagesse démoniaque. Comme à des néophytes fraîchement baptisés, il nous dit : Autrefois vous étiez dans les ténèbres, vous êtes aujourd’hui dans la lumière du Seigneur. Marchez donc comme les fils de la lumière, car les fruits de la lumière sont bonté, justice et vérité. Pour marcher comme des fils de la lumière, nous avons un secret, celui que Jésus donne à ceux en qui il reconnaît sa véritable parenté : Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. Que la parole de Dieu, lue, méditée, ruminée, soit notre bouclier. Qu’elle inspire notre prière quotidienne, comme je le disais dans notre première école d’oraison mercredi dernier. Que cette Parole, faite chair et reçue en communion dans la sainte eucharistie, soit notre arme de victoire. Et ainsi, au milieu des ombres de cette vie où la cruauté des uns ajoute aux tristes conséquences du péché subies par tous, nous pourrons déjà nous réjouir grandement dans l’attente de notre transfiguration finale, au terme de l’histoire, à l’orée de ces temps nouveaux que nous promet le livre de l’Apocalypse, où Dieu fera toutes choses nouvelles.

 

2e Dimanche de Carême 2018 (19h)

La Transfiguration, lue chaque 2e dimanche de carême, s’inscrit comme un sommet, une trouée de lumière, sur l’itinéraire qui conduit Jésus à Jérusalem, itinéraire que nous avons commenté lors du dimanche de la Quinquagésime. Elle nous dévoile l’identité de Jésus, elle nous indique la manière dont il nous sauve et dont il rétablit notre Alliance avec Dieu, elle nous invite à relire toute la Bible à la lumière du mystère de sa personne. C’est peut-être d’ailleurs ce qu’a compris celui qui a commandité les vitraux qui dominent derrière moi le maître autel de notre église.

La Transfiguration est en effet souvent présentée comme une manière dont Jésus s’y prend pour préparer ses disciples au scandale de sa Passion. C’est certainement vrai, mais ce n’est pas tout. Elle nous apprend surtout qui il est : le Fils bien-aimé du Père. Regardons le texte de plus près. On nous dit que Jésus fut transfiguré. Qu’est-ce que cela signifie ? Regardons d’abord le cadre. Jésus monte sur une haute montagne. La montagne, dans l’Antiquité, c’est le lieu où habite la divinité : pensons à l’Olympe des Grecs. Dans la Bible, c’est le lieu où Dieu se révèle à son peuple, par l’entremise de ceux qu’il choisit comme médiateurs ou comme messagers : Moïse au Sinaï, Elie sur l’Horeb, comme nous l’a rappelé le mercredi des quatre-temps. C’est aussi le lieu où il vient faire sa demeure : la montagne du Temple à Jérusalem.

La nuée qui recouvre le Thabor est d’ailleurs le signe de la présence de Dieu. C’est une image de la schekinah qui remplit de ses volutes le Saint des Saints, comme l’encens aujourd’hui le choeur de nos églises, nouveau saints des saints. En montant sur la montagne, Jésus sait qu’il va à la rencontre de son Père. La Transfiguration, c’est donc la rencontre bouleversante de Dieu et de son envoyé, l’extase mutuelle du Père et du Fils, d’où procède la lumière de l’Esprit. La Transfiguration est d’abord un événement trinitaire, plus encore que le baptême au bord du Jourdain. Pierre, Jacques et Jean sont introduits, sans mot dire, dans l’intimité de Dieu. C’est pourquoi ils balbutient, c’est pourquoi ils sont pris de torpeur, cette torpeur qui est une image affaiblie de la mort. Comme Abraham lorsque le Seigneur s’approche de son offrande : la présence de Dieu ne peut que saturer notre être, le bouleverser. Moïse, redescendant du Sinaï dira même : Nul ne peut voir Dieu sans mourir. Jésus apparaît soudain à ses apôtres pour ce qu’il est de toute éternité : le Fils de Dieu, resplendissement de sa gloire et effigie de sa substance, selon l’admirable expression qui ouvre la lettre aux Hébreux. Jésus est transfiguré, notez-le bien. C’est un passif : signe de son éternel engendrement par le Père.

Le resplendissement de gloire du Fils, reflétant la majesté du Père, nous fait maintenant comprendre quel est le rapport que la Transfiguration entretient avec le mystère de Pâques, et donc quelle place elle tient dans le cours du carême. Sur la montagne, Jésus est manifesté pour ce qu’il est réellement : le Fils de Dieu, Dieu lui-même, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu. Cela signifie que son incarnation, sa venue parmi les hommes constitue un abaissement. Pour être solidaire de l’homme, le Fils doit renoncer à la gloire qu’il tient de son Père. Allant plus loin encore, il se fait solidaire de l’homme pécheur, c’est-à-dire voué à la mort. C’est ce que nous rappelle S. Paul dans la lettre aux Philippiens (Ph 2,6-8). Jésus descend au plus bas, à Gethsémani, en ces régions où l’âme ne peut être triste qu’à en mourir. C’est la grande verrière côté épître, l’agonie au Jardin des Oliviers. La montagne du Thabor annonce ainsi, à travers cette dépression, une autre montagne, celle du Golgotha. A la nuée lumineuse de la Transfiguration correspondra la nuée ténébreuse du Calvaire, celle-la même que vous apercevez sur la grande verrrière côté évangile. A la lumière de la vie succédera l’obscurité de la mort du péché, pour les pécheurs, et bien au-delà de ce que les pécheurs peuvent imaginer car ce que voit Jésus, en sa passion intérieure, c’est le drame de la séparation éternelle d’avec Dieu, la vision de l’enfer. C’est pourquoi, nous dit le prophète Isaïe, il n’avait plus éclat ni beauté et que S. Pierre ajoute : C’est par ses blessures que nous sommes sauvés. Nous sommes sauvés dans l’obéissance de communion de Jésus à son Père. Ecoutons la lettre aux Hébreux : Le Christ, pendant les jours de sa vie mortelle, a présenté avec un grand cri et dans les larmes sa prière et sa supplication, à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ; et parce qu’il s’est soumis en tout, il a été exaucé. Bien qu’il soit le Fils, il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa passion ; et ainsi conduit à la perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel (Hb 5,7-9). Jésus est exaucé par le Père : c’est la résurrection, son rétablissement dans la dignité de Fils, siégeant à la droite du Père. La mort est engloutie sans la victoire de la Vie, les ténèbres se dissipent lorsque, du Mont des Oliviers, Jésus rejoint son Père dans la gloire.

L’épisode de la Transfiguration nous montre que l’Ancien Testament est achevé et accompli dans le Nouveau. C’est le sens de la présence de Moïse et de Elie, autrement de la Loi et du rappel, à temps et à contretemps, de cette même Loi. De cette Loi, renouvelée par Jésus sur la montagne des Béatitudes, et dont nous avons un écho très pratique et très concret dans l’épître (1 Th 1, 4-7). En passant, il faut bien se convaincre que nos agissements, dans leur banalité même, déterminent, si je puis dire, la qualité de notre éternité.

En tout cas, c’est sur cette montagne de Dieu, pourtant plus modeste que le Sinaï ou que l’Horeb, que Moïse et Elie viennent présenter leur hommage à Jésus. L’Ancienne Alliance n’est en effet qu’une esquisse, qu’une ébauche. Isaac portant le bois pour le sacrifice et gravissant la montagne de la future Jérusalem figure bien évidemment Jésus : il en est une anticipation. Mais son destin s’arrête en deçà de la mort expiatrice. Du coup, il est impuissant à sauver l’homme du péché. C’est la dramatique incomplétude de l’Ancienne Alliance. Daniel est jeté dans la fosse aux lions, mais il en réchappe sans être moulu par la dent des bêtes ; il en va de même des trois jeunes gens livrés au feu par le roi de Babylone, et que la flamme épargne ; Jonas est englouti par le monstre marin mais il est finalement rejeté sur la grève : il n’est admis qu’aux portes de la mort, il n’en franchit pas le seuil. Seul Jésus ira jusqu’au bout. Et allant jusqu’au bout, il introduit la Vie, c’est-à-dire la communion avec le Père, jusque dans le domaine de la mort. La vie engloutit la mort. La résurrection de Jésus est le gage de la nôtre.

L’épisode de la Transfiguration nous offre ainsi un exemple de la manière dont nous devons lire l’Ecriture. Je vous invite d’ailleurs à lire sur ce sujet l’éditorial de la feuille paroissiale. Jésus, dans son mystère, est l’unique clef des Ecritures. Avec lui, nous avons tout dit S. Paul. Plus nous contemplerons Jésus dans sa longue marche vers Pâques, et ensuite dans sa gloire, plus nous saisirons le sens de la parole de Dieu. Or cette Parole est lumière pour nos vies, lampe sur notre route : elle révèle le sens de notre existence, elle en éclaire les étapes, elle nous met en garde contre toutes les conduites qui ne conduisent qu’à la perdition. Il nous faut apprendre à lire dans le livre vivant qu’est le Verbe de Dieu. C’est lui le Maître intérieur qui nous enseigne par son Esprit et nous accorde force et générosité pour mettre en pratique ce que nous aurons discerné comme étant ce qui plaît au Père. Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le.

2e Dimanche de Carême B 2018 (9h45)

La Transfiguration, lue chaque 2e dimanche de carême, s’inscrit comme un sommet, une trouée de lumière, sur l’itinéraire qui conduit Jésus à Jérusalem. Elle nous dévoile l’identité de Jésus, elle nous indique la manière dont il nous sauve et dont il rétablit l’Alliance, elle nous invite à relire toute la Bible à la lumière du mystère de sa personne. C’est peut-être d’ailleurs ce qu’a compris celui qui a commandité le vitrail qui domine derrière moi le maître autel de notre église.

La Transfiguration est souvent présentée – y compris dans la liturgie, par exemple dans la préface – comme une manière dont Jésus s’y prend pour préparer ses disciples au scandale de sa passion. C’est certainement vrai, mais ce n’est pas tout. Elle nous apprend surtout qui il est : le « Fils bien-aimé du Père ». Regardons le texte de plus près. On nous dit que « Jésus fut transfiguré ». Qu’est-ce que cela signifie ? Regardons d’abord le cadre. Jésus monte sur « une haute montagne ». La montagne, dans l’Antiquité, c’est le lieu où habite la divinité : pensons à l’Olympe des Grecs. Dans la Bible, c’est le lieu où Dieu se révèle à son peuple, par l’entremise de ceux qu’il choisit comme médiateurs ou comme messagers : Moïse au Sinaï, Elie sur l’Horeb. C’est aussi le lieu où il vient faire sa demeure : la montagne du Temple à Jérusalem.

La nuée qui recouvre le Thabor est d’ailleurs le signe de la présence de Dieu. En montant sur la montagne, Jésus sait qu’il va à la rencontre de son Père. La Transfiguration, c’est donc la rencontre bouleversante de Dieu et de son envoyé, l’extase mutuelle du Père et du Fils, d’où procède la lumière de l’Esprit. La Transfiguration est d’abord un événement trinitaire. Pierre, Jacques et Jean sont introduits, sans mot dire, dans l’intimité de Dieu. C’est pourquoi ils balbutient, c’est pourquoi ils sont pris de torpeur, comme Abraham lorsque le Seigneur s’approche de son offrande : la présence de Dieu ne peut que saturer notre être, le bouleverser. Jésus leur apparaît soudain pour ce qu’il est de toute éternité : le Fils de Dieu, « resplendissement de sa gloire et effigie de sa substance », comme dit la lettre aux Hébreux en son commencement. Jésus est transfiguré. C’est un passif : signe de son éternel engendrement par le Père.

Le resplendissement de gloire du Fils, reflétant la majesté du Père, nous fait maintenant comprendre quel est le rapport que la Transfiguration entretient avec le mystère de Pâques, et donc quelle place elle tient dans le cours du carême. Sur la montagne, Jésus est manifesté pour ce qu’il est réellement : le Fils de Dieu, Dieu lui-même,  « lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu ». Cela signifie que son incarnation, sa venue parmi les hommes constitue un abaissement. Pour être solidaire de l’homme, le Fils doit renoncer à la gloire qu’il tient de son Père. Allant plus loin encore, il se fait solidaire de l’homme pécheur, c’est-à-dire voué à la mort. C’est ce que nous rappelle Paul dans l’hymne de la lettre aux Philippiens (Ph 2,6-8). La montagne du Thabor annonce donc une autre montagne, celle du Golgotha. A la nuée lumineuse de la Transfiguration correspondra la nuée ténébreuse du Calvaire. A la lumière de la vie succédera l’obscurité de la mort du péché, pour les pécheurs, et bien au-delà de ce que les pécheurs peuvent imaginer. C’est pourquoi, nous dit Isaïe, « il n’avait plus éclat ni beauté » et que Pierre ajoute : « C’est par ses blessures que nous sommes sauvés ». Nous sommes sauvés dans l’obéissance de communion de Jésus à son Père. Ecoutons la lettre aux Hébreux : « Le Christ, pendant les jours de sa vie mortelle, a présenté avec un grand cri et dans les larmes sa prière et sa supplication, à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ; et parce qu’il s’est soumis en tout, il a été exaucé. Bien qu’il soit le Fils, il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa passion ; et ainsi conduit à la perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel » (Hb 5,7-9). Jésus est exaucé par le Père : c’est la résurrection, son rétablissement dans la dignité de Fils, siégeant à la droite du Père. La mort est engloutie dans la victoire de la Vie, les ténèbres se dissipent lorsque, du Mont des Oliviers, Jésus rejoint son Père dans la gloire.

L’épisode de la Transfiguration nous montre que l’Ancien Testament est achevé et accompli dans le Nouveau. C’est le sens de la présence de Moïse et de Elie, autrement dit de la Loi et du rappel, à temps et à contretemps, de cette même Loi par les prophètes. C’est sur cette montagne de Dieu, pourtant plus modeste que le Sinaï ou que l’Horeb, qu’ils viennent présenter leur hommage à Jésus. L’Ancienne Alliance n’est en effet qu’une esquisse, qu’une ébauche. Isaac portant le bois pour le sacrifice et gravissant la montagne de la future Jérusalem figure bien évidemment Jésus : il en est une anticipation. Mais son destin s’arrête en deçà de la mort expiatrice. Du coup, il est impuissant à sauver l’homme du péché. C’est la dramatique incomplétude de l’Ancienne Alliance. Daniel est jeté dans la fosse aux lions, mais il en réchappe sans être moulu par la dent des bêtes. ; il en va de même des trois jeunes gens livrés au feu par le roi de Babylone, et que la flamme épargne ; Jonas est englouti par le monstre marin mais il est finalement rejeté sur la grève : il n’est admis qu’aux portes de la mort, il n’en franchit pas le seuil. Seul Jésus ira jusqu’au bout. Et allant jusqu’au bout, il introduit la Vie, c’est-à-dire la communion avec le Père, jusque dans le domaine de la mort. La vie engloutit la mort. La résurrection de Jésus est le gage de la nôtre.

L’épisode de la Transfiguration nous offre ainsi un exemple de la manière dont nous devons lire l’Ecriture. Jésus, dans son mystère, en est l’unique clef. « Avec lui, nous avons tout » dit S. Paul. Plus nous contemplerons Jésus dans sa longue marche vers Pâques, et ensuite dans sa gloire, plus nous saisirons le sens de la parole de Dieu. Or cette Parole est lumière pour nos vies, lampe sur notre route : elle révèle le sens de notre existence, elle en éclaire les étapes. Il nous faut apprendre à lire dans le livre vivant qu’est le Verbe de Dieu. C’est lui le Maître intérieur qui nous enseigne par son Esprit et nous accorde force et générosité pour mettre en pratique ce que nous aurons discerné comme étant ce qui plaît au Père. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le »

1er Dimanche de Carême 2018

Après ces magnifiques 40 Heures que nous avons vécu ensemble pour nous disposer, devant le S. Sacrement exposé, à recevoir les grâces à venir, et avant la 1re conférence du P. de Blignières qui nous parlera des fins dernières, je voudrais réfléchir au sens du carême, et ce à la lumière de la tradition qui a présidé à sa formation, tradition qui, en particulier, a choisi de nous y introduire en nous faisant entendre le récit de la tentation de Jésus.

Voyons d’abord ce que la tradition nous enseigne. Vous savez que carême vient de quadragesima dies, expression latine qui signifie quarantième jour. Si vous comptez bien, le 40e jour à partir d’aujourd’hui nous conduit au Jeudi Saint. C’est en effet le Jeudi Saint qu’avait lieu, dans l’Église antique, la réconciliation sacramentelle et publique des pécheurs. Pour rompre la servitude du péché et entrer dans la liberté des enfants de Dieu, il leur était imposé 40 jours d’exercices spirituels et ascétiques. Pourquoi 40 ? Parce que 40, dans la Bible, est le chiffre de la mise à l’épreuve, et ce en un double sens. Ici, pour commencer, celui de la pénitence. Souvenez-vous : à peine sortis d’Egypte, les Hébreux s’empressent de murmurer contre Moïse : ils sont prêts à échanger leur liberté toute neuve contre la sécurité d’une terre de servitude. Pour faire pénitence, ils devront errer 40 ans au désert avant d’entrer dans la terre promise. Le pécheur public, celui qui avait gravement manqué aux promesses de son baptême, était donc convié à vivre lui aussi une sorte d’Exode.

Initialement le carême a donc un caractère pénitentiel. On fait pénitence à cause de ses péchés. Et pour ne pas se payer de mots, on incarne son repentir dans des actes qui coûtent un peu et qui nous réapprennent la liberté : le jeûne, l’aumône, la prière. On entrait dans l’état de pénitent le premier dimanche de carême, le regard fixé sur le Christ déjouant les pièges du Tentateur. Signes de l’entrée dans cet état : l’imposition des cendres – rappel de notre fragilité, de notre mortalité – et l’imposition du cilice – un vêtement grossier, signe de pénitence. Mais comme il ne convient pas de faire pénitence le dimanche, quand se célèbre avec la résurrection du Christ notre libération du péché et de la mort, la quarantaine se trouvait écourtée de 6 jours. On a donc anticipé de 4 jours l’entrée dans l’ordre des pénitents, la fixant au mercredi qu’on appelle aujourd’hui mercredi des cendres, et on a reculé le terme de 2 jours, le faisant coïncider avec la fin d’un autre temps de préparation, celui des catéchumènes qui reçoivent le baptême dans la nuit de Pâques. On retrouve ici le 2e sens de mise à l’épreuve : celui d’entraînement à une vie nouvelle, celle d’enfant de Dieu.

Le carême a donc une double signification : il est à la fois un temps de pénitence pour les pécheurs et un temps d’entraînement pour les catéchumènes. Bientôt ce double sens sera étendu à tous les fidèles et constituera une sorte de grande retraite communautaire préparatoire à la célébration de Pâques. Tous seront conviés à entrer dans cette double démarche, pénitentielle et catéchuménale. Car tous nous avons des péchés à expier et tous nous avons à cultiver ces vertus qui nous rendent plus libres pour suivre et imiter le Saint par excellence, le Christ, notre Seigneur.

C’est pour nous inciter à recueillir avec plus d’ardeur les fruits de cette libération que nous lisons aujourd’hui le récit de la tentation de Jésus au désert. A nous tous qui sommes marqués par la faiblesse du premier Adam, il nous est demandé de nous laisser identifier au nouvel Adam pour rester, comme lui, fidèles à la parole que nous adresse le Père. En effet lorsqu’il déjouait les pièges du Tentateur, Jésus nous apprenait à résister au péché. En quoi consistent-ils ces pièges ? Essentiellement en ceci : céder à la facilité, et ce faisant, renier la paternité de Dieu qui nous éduque au dépassement – surnaturel – de notre nature, devenue par le péché nature d’esclave. A travers Jésus, c’est à nous tous que le Tentateur s’adresse : à quoi bon des efforts au service d’un idéal : satisfaisons sur le champ nos désirs. Nous souffrons de la distance entre ce que nous sommes et ce que nous voudrions être: effaçons-la ! Non pas en nous hissant au niveau de la barre, mais en rabaissant la barre à notre niveau. Ne disons pas: je veux ce qui est bon, disons plutôt: est bon ce que je veux. La société nous impose par la voix des media tel ou tel comportement ? Cessons donc de protester, conformons-nous à ses injonctions, et nous serons tranquilles. On pourrait multiplier les exemples. Quant à notre tentation, à nous pasteurs, ce serait de devenir des chiens muets, comme dit le prophète Jérémie, de bénir toutes ces évolutions, mi par timidité, mi par lâcheté. Là aussi tentation de la facilité. C’est la société qui a raison, ses évolutions sont infaillibles, taisons-nous donc, esquivons le conflit, laissons faire, au besoin pansons les plaies, faisons dans le compassionnel, cela nous évitera les critiques de ceux qui font l’opinion et qui n’admettent pas que l’on remette en question leurs positions. Songeons à l’exemple un peu triste de l’archevêque de Munich, bien loin du courage de son lointain prédécesseur, le cardinal v. Faulhaber… Notre société, en effet, aime bien les chrétiens quand ils jouent aux pompiers bénévoles et qu’ils raccommodent gratuitement les morceaux. Elle les apprécie beaucoup moins quand ils s’avisent de crier au feu et de décourager les pyromanes.

Pourtant l’exemple du Christ au désert nous rappelle qu’il y a un combat à mener, et d’abord contre nos tendances égoïstes, contre ces tendances qui cherchent à faire de nous des dieux à la place du seul vrai Dieu. La voie de la facilité : finalement voie de l’usurpation de Dieu, parce que remplacer la loi divine par celle d’une autonomie hédoniste ne peut pas nous rendre heureux, parce qu’elle est tout bonnement contradictoire et donc mortifère. Si la loi morale me paraît extérieure, je n’ai pas à m’en détourner en la déclarant a priori aliénante. C’est le signe que je dois consentir un effort pour mieux l’intégrer et découvrir qu’elle m’est en fait intérieure, qu’elle exprime ce qu’il y a de meilleur en moi, ce que je rêve secrètement de réaliser, parce qu’elle est en moi l’écho de l’archétype divin, la communion d’amour trinitaire. Bref, qu’elle constitue ce mode d’emploi édicté par l’ingénieur divin et dont le non respect provoque des dégâts graves. Ainsi, au lieu de déclarer la chasteté juste bonne pour un autre âge, ne faut-il pas y voir plutôt un appel qui révèle une aspiration intérieure à laquelle nous n’osons croire : qu’il est plus beau de se garder de corps, d’âme et de cœur pour pouvoir se donner tout entier à celui ou à celle dont on aura reconnu la vérité de l’amour ? En obéissant à ce qu’il y a en nous de plus exigeant, nous ne faisons qu’obéir à ce qu’il y a aussi de plus noble en nous, à ce qui nous hisse au-dessus de nous-mêmes. Parce que, comme dit Pascal, l’homme passe infiniment l’homme. Récuser cela, c’est s’aliéner, c’est renoncer à être plus humain, c’est l’être moins, c’est céder à la barbarie, c’est perdre sa liberté.

La distance que nous découvrons parfois douloureusement entre ce dont nous sommes capables et l’idéal qui nous habite est la condition d’un vrai progrès, d’une véritable libération, d’une authentique humanisation. C’est là le lieu de notre conversion. La loi de l’évangile, parce que c’est la loi du Christ, nous rend libres de la liberté même du Christ. Liberté par rapport à tout ce qui nous détourne du service de Dieu et du prochain, qu’il s’agisse des désirs inscrits dans notre chair, de biens à posséder ou de volonté de puissance. C’est la liberté propre au Créateur, qui fait exister les choses et les gens pour eux-mêmes, et non pour les posséder, pour les asservir à notre cupidité.

Pour conclure, puisse le carême, en sa double dimension pénitentielle et ascétique, nous disposer toujours plus à la liberté des enfants de Dieu, pour parler comme S. Paul : puisse-t-il nous donner un cœur vraiment contrit, sachant répondre à la miséricorde infinie du Père et au don que Jésus a fait pour nous de sa vie. Que ce carême nous aide à devenir libres des sollicitations du monde, qui trouvent tant d’écho en notre cœur malade et inquiet. Libres de nous attacher, par amour, à Celui qui s’est attaché à nous au point d’être fixé sur une croix, cette croix que nous contemplerons tout au long de ces 40 jours. Et pour rester concrets, chaque jour : 10 mn de prière silencieuse, le chapelet, une bonne action envers notre entourage…

 

Mercredi des Cendres 2018

« Accordez-nous, Seigneur, de commencer par de saints jeûnes notre entraînement au combat spirituel : afin que nos privations nous rendent plus forts pour lutter contre les esprits mauvais ». L’oraison placée au début de cette messe, après la bénédiction et la réception des cendres, éclaire le sens de ce long moment que nous allons vivre ensemble, avec toute l’Eglise, pour pouvoir fêter Pâques avec un cœur vraiment renouvelé.

Le carême est en effet un entraînement : il s’agit de faire croître notre désir de vivre le salut offert par Dieu, comme les quarante ans passés par les Hébreux au désert avaient faire croître leur désir de la Terre Promise, cette terre où coulent le lait et le miel. Mais ces quarante ans au désert ont aussi une saveur amère : ils rappellent le châtiment du péché. La génération qui avait refusé d’obéir devait y disparaître afin qu’un peuple nouveau entre dans cette terre objet des promesses. Quoique renouvelés par la grâce, notre désir de Dieu continue de se heurter à la résistance en nous du péché. A la faiblesse de notre désir du ciel s’ajoute la pesanteur de notre être qui répugne à se défaire des choses de la terre, au fond à être vraiment libre pour Dieu. Il s’agit donc de libérer notre liberté de ce qui l’entrave. Nous nous rendons bien vite compte, lorsque nous nous détournons de la voie des impies pour emprunter celle des justes – c’est le thème du psaume premier – que nous sommes bien loin d’être libres : peu à peu de multiples chaînes apparaissent qui nous retiennent en arrière. Ce sont les soucis, la richesse, les plaisirs de la vie qui étouffent la Parole semée en nous, comme le rappelait l’évangile de la sexagésime. Ce travail de libération est sans cesse à reprendre car, nous dit S. Jean de la Croix, qu’il soit retenu par une corde ou par un simple fil, l’oiseau ne peut prendre son essor. Une fois les chaînes brisées, les cordes tranchées, il nous faut encore traquer les fils qui nous retiennent au sol. Il faut s’engager à le faire sinon nous serons comme le jeune homme riche de l’évangile de S. Matthieu, qui s’en retourne tout triste parce qu’il n’a pas su se défaire de ses biens. On pourrait dire aujourd’hui : de son ambition professionnelle, du confort de son existence, des facilités de la consommation sous toutes ses formes.

Jésus, dans le carême, nous est donné comme modèle, lui qui n’a pas retenu jalousement le rang qui l’égalait à Dieu comme dit S. Paul aux Philippiens : il a passé quarante jours dans le désert avant d’inaugurer son ministère public. Ces quarante jours de jeûne le préparaient à remporter la victoire sur le démon. Car nous non plus, nous ne luttons pas que contre nous-mêmes et notre médiocrité, mais aussi contre les esprits mauvais qui cherchent à nous détourner de la voie du bien. C’est pourquoi cet entraînement, ce combat spirituel, ne pourra être remporté qu’en étant étroitement unis à celui qui a triomphé de l’antique Ennemi, homicide et mensonger dès l’origine ainsi qu’il est dit en S. Jean. C’est pourquoi aussi ce temps a été institué dans l’Église primitive pour parfaire la préparation des catéchumènes à leur renaissance spirituelle dans le baptême. Baptisés, nous ne combattons plus seuls : nous combattons dans le Christ, en celui qui est le Victorieux par excellence. Le carême nous permet ainsi de retrouver et de dépoussiérer nos aspirations au salut, de coopérer à notre libération en repoussant les tentations et à accompagner en vérité ceux qui abordent la dernière phase de leur préparation baptismale en prenant part à leur combat contre le démon. Pavel, dans notre paroisse, est l’un d’eux, qui sera officiellement appelé par l’archevêque samedi prochain et baptisé la nuit de Pâques.

Notre combat, vous le savez bien, n’est pas fait que de victoires. Il y a aussi des défaites, échos en nous de la chute originelle. Et la liturgie de ce jour souligne à l’envi le caractère pénitentiel du carême qui répond à la prégnance en nous du péché. C’est ce qu’exprime le rite des cendres qui remonte aux temps bibliques, comme l’a rappelé la 4e oraison avec la référence aux Ninivites du livre de Jonas. Il remonte même à plus haut, aux origines : le premier mercredi des cendres, si l’on peut dire, c’est l’expulsion du paradis, dans la Genèse. Par le péché, la mort est entrée dans le monde, dira S. Paul, après le livre de la Sagesse. Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. C’est ce que nos premiers parents se sont entendu dire, après leur faute, c’est ce qui vient de nous être répété : nous participons mystérieusement à leur péché. Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. Cette phrase de la Genèse nous rappelle, à nous, que nous sommes des créatures et non pas des dieux. Et avec notre condition de créature, c’est notre fragilité qui est rappelée. Malgré nos désirs et les progrès des sciences, nous demeurerons toujours des êtres mortels, fragiles. Ou plutôt, des êtres fragilisés, puisque cette parole est prononcée après le péché originel, lorsque la mort et son cortège d’angoisses et de souffrances, sont venus sceller la mort spirituelle qu’est le péché. En recevant les cendres, nous nous rappelons que notre condition de mortel et notre condition de pécheur sont étroitement liées. Et nous nous souvenons, en ce jour, de l’attitude de pénitence et de supplication des juifs qui se revêtaient d’un sac et se couvraient de cendres. Nous nous souvenons aussi des grands pécheurs qui, dans l’Église primitive, recevaient aujourd’hui les cendres pour être réconciliés publiquement par l’évêque, après quarante jours de pénitence, afin de pouvoir prendre part à l’eucharistie du Jeudi Saint.

Pénitence qui est le signe de notre repentir comme le rappelle le prophète Joël, qui est appel à la miséricorde, moyennant notre conversion. Seul Dieu peut nous libérer, et de notre condition de pécheur et de notre condition de mortel. Convertissez-vous et croyez à l’évangile proclamera Jésus au début de l’évangile de S. Marc. Convertissez-vous, c’est-à-dire : cessez de fixer la terre, redressez-vous, retournez-vous vers la Vie en personne qui vient à vous. Nous savons que ce n’est pas facile. Car, depuis le péché originel, Dieu n’est plus évident. Celui qui devrait pouvoir être connu en premier en raison de sa lumière surabondante ne l’est plus parce que, justement, il éblouit nos yeux de créatures diminuées, habituées, depuis le péché, aux ténèbres. La foi est devenue obscure. Et du coup, dans ce crépuscule, les créatures brillent d’une lumière singulière qui nous attire. Un peu comme les étoiles, quand le soleil a disparu du ciel. Elles occupent la place de Celui que nous ne savons plus voir. A moins que nous réapprenions à le découvrir. Pour cela, il faut s’exercer, comme je le disais au début : c’est tout le sens du mot ascèse, en grec.

Jésus, dans l’évangile, nous trace un triple chemin : le jeûne, l’aumône et la prière. Le jeûne nous rappelle, à cause de la faim qu’il induit, que nous ne sommes pas autonomes : nous avons besoin du monde extérieur et des autres pour vivre. L’aumône fait ressortir la valeur du don : en nous créant Dieu, nous donne à nous-mêmes et nous invite à vivre sur le mode du don : vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement dit Jésus dans l’évangile. Enfin la prière résume tout cela en nous mettant en relation avec celui qui nous affranchit de l’illusion d’être autosuffisants.

Jeûne et privation sont un entraînement. Il s’agit de vérifier notre liberté par rapport au pouvoir de séduction qu’exercent les créatures (qui, en soi, je le rappelle, ne sont pas mauvaises). Sommes-nous vraiment libres ? Le jeûne, la prière et l’aumône forment un triple exercice de libération à l’égard de ce qui tend à nous faire oublier que nous sommes des créatures, de ce qui tend à nous faire croire que nous sommes des êtres autosuffisants, bref, à ce qui voudrait faire de nous des idoles. Jeûne et privation constituent un test, en même temps qu’un entraînement, pour être plus libres, pour nous attacher davantage à Dieu, au Christ, et à notre prochain, dans cette lumière qui est celle de Pâques. Nous nous préparons à voir se lever le soleil de justice qui, dans sa gloire de ressuscité, viendra progressivement faire pâlir en notre cœur l’éclat des astres de la nuit.

Car au terme du chemin brille la lumière de Pâques. Et elle brillera d’autant plus vivement que nous nous serons engagés avec davantage de sérieux sur ce chemin d’humilité et de conversion. Essayons, pour finir, de prendre quelques résolutions concrètes : pour chaque jour :10 mn d’oraison silencieuse, nourrie par notre missel ; le chapelet ; une bonne action à l’égard de notre entourage. C’est peu, et c’est beaucoup, je le sais. Où trouver les temps, me direz-vous ? Peut-être en mordant sur celui que nous consacrons à nos écrans…

Quarante heures 2018

En ce jour de la quinquagésime, au seuil du carême, à trois jours du Mercredi des cendres et de ses austérités, et par un contraste que nous espérons saisissant malgré notre faible nombre et nos moyens limités, nous entrons dans les Quarante-Heures, où il s’agit pour notre communauté de tenir continûment compagnie à notre Seigneur exposé dans le S. Sacrement pendant précisément quarante heures.

L’origine de cette dévotion remonte au Moyen Âge. Les fidèles veillaient dans les églises auprès de la représentation du sépulcre du Christ, parfois figurée par un gisant ou une pietà, depuis l’heure de sa mort le Vendredi saint jusqu’au matin de sa résurrection à Pâques. Cela représentait approximativement quarante heures, comme le relevait déjà S. Augustin au 5e siècle, qui mettait ce chiffre en relation avec le temps passé par le Ressuscité sur la terre avant son Ascension. Quarante heures qui annoncent aussi les quarante jours de pénitence du carême. C’est d’ailleurs là que, d’une manière habituelle, les Quarante-Heures se sont développées. Cette dévotion à l’humanité de Jésus-Christ a pris d’autant plus facilement un tour eucharistique, à l’aube des temps modernes, marqués par les calamités de la guerre et de l’hérésie, que l’on avait déjà coutume, au Moyen Âge, de déposer une hostie consacrée, après la messe des présanctifiés, le Vendredi saint, dans cette figuration du tombeau du Christ, hostie qui était ensuite portée triomphalement au matin de Pâques jusqu’au maître-autel.

Inaugurée à Milan en 1527, répandue par S. Antoine-Marie Zaccaria, le fondateur des barnabites, la pratique eucharistique des Quarante-Heures conduisit bientôt, sous l’influence du capucin Joseph de Ferno, à l’adoration perpétuelle : dès qu’une paroisse avait terminé ses Quarante-Heures, une autre prenait la relève et ainsi de suite. Cette insistance sur l’adoration eucharistique répondait au même temps, dans le contexte de la Réforme catholique, aux négations protestantes sur la présence réelle du Christ dans l’hostie hors de la messe.

Avec les jésuites et les oratoriens, toujours en Italie, le début des Quarante-Heures sera bientôt fixé au dimanche de la quinquagésime, et cela dans une perspective réparatrice, pour compenser spirituellement les débordements païens du carnaval. Pour faire pièce aux somptueux cortèges du carnaval, S. Philippe Neri parmi d’autres, encouragea l’érection de décors spectaculaires dans les églises pour mettre en valeur le S. Sacrement et ainsi fidéliser les catholiques tentés par les fastes profanes qui se déroulaient au-dehors. Les capucins, fers de lance de la  Contre-réforme avec les jésuites, feront de même pour convertir des protestants lassés de leur austère liturgie. Et ça marchera, dans une certaine mesure… En 1575, S. Charles Borromée, le grand archevêque de Milan, organise les Quarante-Heures dans son diocèse en les fixant aux trois jours qui précèdent le Mercredi des cendres. Ce qui n’empêche pas qu’elles puissent être célébrées à d’autres moments quand le besoin d’une telle supplication se fait sentir. Comme autrefois à Messine lorsque les Turcs assiégeaient la ville. S. Charles Borromée, et après lui les capucins dans leurs missions populaires, feront de ces Quarante-Heures un temps propice pour la conversion intérieure, un moment privilégié pour recevoir le sacrement de pénitence, y compris pour les cas réservés à l’évêque. Dévotion encore enrichie par la concession de l’indulgence plénière, concession devenue universelle avec Pie XI. Il s’agit, en exprimant notre foi au Christ rédempteur, présent dans l’hostie qui signifie son sacrifice, de laisser le Saint-Esprit transpercer notre cœur pour faire l’expérience des torrents de miséricorde que le Seigneur veut déverser sur nous pour nous laver de notre péché, pour nous enflammer de sa  charité. Au seuil du carême, c’est un exercice de conversion centré sur le mystère crucial de notre salut, l’eucharistie, exercice apte à nous engager dans la pratique des œuvres de miséricorde tant spirituelles que corporelles. Songeons qu’en ce 11 février nous célébrons aussi la journée mondiale de prière pour les malades, à la suite des apparitions de Lourdes…

Devant le S. Sacrement, qui sera exposé jour et nuit au-dessus du maître-autel depuis cette messe jusqu’à celle qui sera chantée mardi matin à 9h30, nous pourrons, parfois seuls ou en compagnie d’autres paroissiens, contempler, à travers le voile des espèces, ce Cœur qui a tant aimé le monde et qui, du vaste carnaval qu’est devenu ce même monde, notre société, notre civilisation, ne récolte guère qu’ingratitude et avanies.

Nous pourrons aussi nous souvenir des trois buts que le pape Clément VIII, le 16e siècle finissant, assignait aux Quarante-Heures. Ces trois intentions me paraissent encore redoutablement actuelles. Il invitait à prier pour le salut du royaume de France, déchiré alors par les querelles dynastiques ; pour la victoire de la chrétienté, menacée comme jamais par les Turcs ; pour l’extirpation de l’hérésie, qui ravageait les nations européennes. Nous pourrions dire aujourd’hui : prier pour la France, qui renie publiquement ses racines chrétiennes ; pour notre civilisation occidentale, menacée à nouveau jusqu’en Europe par un islam conquérant ; pour l’unité de l’Église, affaiblie par les divisions confessionnelles et d’autres encore.

 Qu’en ce jour où Benoît XVI annonça sa renonciation au pontificat, Dieu entende notre supplication ! Qu’il convertisse nos cœurs ! Qu’il fasse de nous des icônes de sa miséricorde !