Les Homélies de l’abbé Eric Iborra

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1er Dimanche de Carême 2019

L’évangile de ce premier dimanche de carême nous situe au commencement du ministère public de Jésus, lorsque l’Esprit le conduit au désert pour y affronter le diable en vue de reconquérir son royaume. Ce royaume, confié à l’homme au commencement des temps et que le diable lui a subtilisé par traîtrise. Jésus, en allant 40 jours au désert, monte au front pour y livrer un combat qui trouvera son dénouement victorieux trois ans plus tard au jour de Pâques. Et pour bien montrer qu’il s’agit pour nous de livrer un combat dont l’issue est déjà acquise, l’Église place le carême juste avant Pâques. Le carême n’est donc pas avant tout le lieu d’un perfectionnement moral. Pendant ces 40 jours, nous sommes enrôlés sous la bannière du Christ pour participer à son combat contre le diable « car, nous dit l’Apôtre, ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes » (Eph 6, 12).
Voyons un peu comment Jésus s’y prend pour lutter contre de si terribles adversaires. Reportons-nous au texte de saint Luc. Jésus jeûne 40 jours et, bien entendu, il éprouve la faim. Le diable lui suggère de rompre ce jeûne qu’il avait librement consenti pour marquer sa dépendance de créature humaine vis-à-vis du Père. Jésus en aurait le pouvoir, comme à Gethsémani, lorsque le diable reviendra une dernière fois à l’assaut, il avait le pouvoir de faire intervenir « plus de douze légions d’anges » (Mt 26, 53) pour le délivrer. Pourtant, il repousse la tentation du diable et lui oppose une parole, « une écriture » dit le texte grec : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre » (Dt 8, 3). Les miracles de Jésus ne sont pas des tours de magie destinés à le tirer d’un mauvais pas. Ce sont des signes destinés à susciter la foi. Jésus a pris une condition humaine semblable à la nôtre, excepté le péché : il n’est pas un magicien. De signe, il n’y en aura d’autre que celui de Jonas.

Le diable revient une deuxième fois à l’assaut en cherchant à obtenir de Jésus un acte d’allégeance en échange de la possession des royaumes de la terre, ces royaumes que Jésus est venu précisément reconquérir. La transaction est évidemment inacceptable : on ne négocie pas avec un tel usurpateur. Jésus est venu pour le dépouiller par la force (cf. Lc 11, 21-22). Il le repousse donc par une nouvelle parole : « Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c’est lui que tu adoreras » (Dt 6, 3).
Croyez-vous que le diable se le serait tenu pour dit et qu’il lâcherait prise ? Non, car cette engeance est coriace. Il revient une troisième fois à la charge. D’une manière plus subtile : ayant enfin tiré la leçon de ses précédents échecs, il cherche désormais à utiliser à son profit l’arme qui a si bien réussi à Jésus : l’Ecriture. Et il ne lésine pas sur la quantité : il étaye ses propos de deux passages de ce psaume 90 que nous venons d’entendre à l’instant. « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : ‘Il donnera pour toi à ses anges l’ordre de te garder’ ; et encore : ‘ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre’ ». Si Jésus obtempérait, il remporterait un succès certain auprès des foules, il pourrait passer pour le messie. Bref, la foi sans la croix, donc aussi sans la manifestation de l’amour (cf. Jn 15, 13). Jésus serait là encore un illusionniste. Mais le diable a beau singer Jésus en utilisant la parole de Dieu, il ne peut qu’échouer devant la Parole de Dieu faite chair. Jésus le repousse à nouveau par une parole : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu » (Dt 6, 16).

Quelle leçon pouvons-nous tirer de cette scène ? Confrontés à un combat semblable du fait que nous sommes chrétiens, il nous faut, pour déjouer « la tactique du diable » (cf. C. S. Lewis), imiter celle du Christ. Comme le dit saint Paul, « munissez-vous du glaive de l’Esprit, c’est-à-dire de la Parole de Dieu » (Eph 6, 17). Les moines du désert d’Egypte qui vivaient en solitaires à l’aube de l’ère chrétienne ne faisaient pas autrement. Ils avaient coutume de pulvériser les mouvements d’orgueil, de sensualité ou d’égoïsme qui les assaillaient continuellement dans leur retraite – les fameux « péchés capitaux » – par la parole de Dieu. En effet, à la différence de Jésus, nous sommes moins attaqués extérieurement par le diable qu’intérieurement, car il y a très souvent en nous une complicité avec le mal : le diable a des intelligences dans la place fortifiée qu’est notre cœur.
La Parole de Dieu, dans ces conditions, constitue l’arme miracle. Les Pères du désert parlaient de javelots ou de flèches qui abattaient les tentations. On pourrait dire maintenant que la parole de Dieu joue le rôle des missiles anti-missiles des guerres modernes. Mais, allez-vous me dire, comment constituer son arsenal ? L’Ecriture elle-même nous met sur la voie, rappelle saint Paul : « La Parole est près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 14). Oui, la parole nous habite et nous garde. S’il est vrai que nous avons tendance à pactiser avec le mal, il faut dire que le bien est encore plus profondément enraciné dans notre cœur. Il faut donc se brancher sur la parole de Dieu pour se garder du mal. Pourquoi ? Parce qu’elle est l’expression de la volonté salvatrice de Dieu, elle est nécessaire à notre survie. « Ma nourriture, dit Jésus, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 4, 34). Il faut que nous la lisions, que nous la mémorisions, que nous la connaissions comme Jésus nous en donne l’exemple aujourd’hui parce qu’elle est le support de la volonté du Père.
Si nous faisons cela, elle resurgira spontanément à notre esprit lorsque nous serons confrontés à des choix, elle éclairera notre conscience et illuminera notre jugement. C’est grâce à elle que nous pourrons être vigilants comme le Seigneur ne cesse de nous le demander dans l’évangile. Mais attention au mode d’emploi. Il y a des « restrictions d’emploi ». Il ne faut pas l’utiliser n’importe comment. Paul poursuit en disant : « Cette Parole, c’est le message de la foi que nous proclamons ». Cela signifie que la Parole de Dieu n’est utilisée à bon escient qu’en conformité avec la foi de l’Église. Il faut longuement méditer l’Ecriture pour s’apercevoir à quel point la foi de l’Église exprimée dans le Credo est servante de la Parole. Mais sommes-nous prêts à miser les choix qui engagent notre vie sur la vérité de la Parole de Dieu ? Sommes-nous prêts à voir dans ses exigences un chemin de libération au milieu des angoisses et des étroitesses qui nous enserrent ? Faisons loyalement notre examen de conscience. Et prenons des résolutions concrètes : lisons la S. Ecriture. Pas le temps ? Pas si sûr : le carême peut nous aider à redécouvrir le temps : au lieu d’allumer notre ordinateur, ouvrons notre missel. Tolle, lege, ora : Prenez, lisez, priez, et redécouvrez le visage du Christ qui s’y dessine. Et montrez-vous ainsi victorieux dans le combat auquel il vous associe contre le mal.

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Quinquagésime 2019 (Les Quarante Heures) 19h00

En ce jour de la quinquagésime, au seuil du carême, à trois jours du Mercredi des cendres et de ses austérités, nous entrons dans les Quarante-Heures, où il s’agit pour notre communauté de tenir continûment compagnie à notre Seigneur exposé dans le S. Sacrement pendant précisément quarante heures, les quarante heures de son séjour au tombeau, symbolisées par les quarante jours du carême.

Je ne reviens pas sur l’origine de cette dévotion qui remonte en sa forme actuelle au 16e siècle, dans une perspective réparatrice, pour compenser spirituellement les débordements païens du carnaval. Devant le S. Sacrement, qui sera exposé jour et nuit au-dessus du maître-autel depuis cette messe jusqu’à celle qui sera chantée mardi matin à 9h30, nous pourrons, parfois seuls ou en compagnie d’autres paroissiens, contempler, à travers le voile des espèces, ce Cœur qui a tant aimé le monde et qui, du vaste carnaval qu’est devenu ce même monde, notre société, notre civilisation, ne récolte guère qu’ingratitude et avanies. Et notamment de la part de ceux qui sont censés le servir de plus près.

 En ces jours où s’accumulent les attaques contre l’Église et plus particulièrement contre le clergé, à partir de dénonciations plus ou moins réelles, et en tout cas majorées ou fantasmées, comme le faisait observer le 20 février dernier notre archevêque, souvenons-nous du chemin de croix prêché au Colisée en 2005 par le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, qui déplorait déjà la triste situation régnant dans les rangs du clergé : « Que peut nous dire la troisième chute de Jésus sous le poids de la croix ? Peut-être nous fait-elle penser à ce que le Christ doit souffrir dans son Église elle-même ? Quel manque de foi dans de très nombreuses théories, combien de paroles creuses ! Que de souillures dans l’Église ! Combien d’orgueil et d’autosuffisance ! Que de manques d’attention au sacrement de la réconciliation, où le Christ nous attend pour nous relever ! La trahison des disciples, la réception indigne de son Corps et de son Sang sont certainement les plus grandes souffrances du Rédempteur, celles qui lui transpercent le cœur ».

Aujourd’hui cette situation a empiré et n’est certainement pas pour rien dans la renonciation du pape allemand. Elle concerne en particulier les mœurs du clergé : révélations sur la façon inadéquate de traiter les affaires de pédophilie dans l’Église, publication en plusieurs langues d’un livre sur les comportements de prélats de la curie romaine non conformes à leur engagement sacerdotal et à la loi naturelle, sortie d’un film à charge contre l’archevêque de Lyon, plaintes récentes mettant en cause le nonce apostolique en France. Comment ne pas être consternés ? Au seuil de ce carême, le Christ revit son agonie, ressentant en son âme la vision de l’infidélité non seulement de ceux qui allaient l’abandonner ou le condamner, mais aussi de tous ceux qui, dans les siècles à venir, et en particulier dans l’Église, allaient trahir et dénaturer son œuvre de salut. Comme le disait le cardinal Ratzinger : « Souvent, Seigneur, ton Église nous semble une barque prête à couler. Mais c’est nous-mêmes qui te trahissons ». Il es temps de sortir de notre sommeil, de cette torpeur qui accablait Pierre, Jacques et Jean à Gethsémani. Il est temps de faire pénitence pour les fautes qui se répandent dans l’Église. Comme le dit S. Paul, nous formons un corps et tout ce qui touche un de ses membres concerne tous les autres, en bien comme en mal.

Il faut faire pénitence, mais aussi contribuer à la réforme de l’Église, c’est-à-dire à la conversion de ses membres. Ce n’est pas la première fois que l’Église est ravagée par les scandales. Mais à chaque fois il y a eu des hommes qui se sont levés pour la réformer. Pensons par exemple à S. Pierre Damien que nous fêtions il y a huit jours. Ermite bénédictin, il s’engagea avec vigueur dans le mouvement de réforme mené par le pape Grégoire VII. Ce camaldule, qui deviendra cardinal-évêque d’Ostie, le plus proche collaborateur du pape à cette époque, dénonce dans ses sermons contre la simonie et le nicolaïsme, c’est-à-dire le trafic des choses sacrées et le concubinage des clercs. Dans une de ses lettres, adressée au pape S. Léon IX, et connue sous le nom Livre de Gomorrhe, il dénonce même l’homosexualité qui touche déjà le clergé, et l’hypocrisie qui va de pair puisque l’on condamne ce que par ailleurs on vit clandestinement.

La révélation des péchés dans l’Église, et en particulier de ceux des clercs, nous invite à une radicalisation dans la recherche du bien, à une conversion plus totale. Comme le soulignait notre archevêque dans la lettre qu’il adressait à ses prêtres le 20 février, « L’enseignement de l’Église dérange. Il ne relève ni d’une théorie particulière ni d’une idéologie, mais de la Parole de Dieu à laquelle nous ne pouvons nous soustraire ». J’ajouterais que cet enseignement de l’Église est la voie du salut éternel et déjà ici-bas, malgré ce monde abîmé, le chemin de notre bonheur terrestre. Il ne s’agit pas d’abaisser ses exigences à ce que nous pouvons en vivre mais bien plutôt à nous hausser à ce qu’elles renferment. Comme le dit encore notre archevêque : « Nous avons donné notre vie pour le salut du monde et pour que les hommes puissent connaître l’immense joie d’entrer dans l’intimité du Christ qui nous ouvre les portes du Ciel et de l’éternité en nous permettant de connaître un amour divin qui va jusqu’à l’amour des ennemis. Si ces derniers existent et cherchent à nous faire du mal, nous continuerons de prier pour eux, car notre seule tristesse est de savoir que quelqu’un refuse cet amour inconditionnel ».

C’est pourquoi la réforme de l’Église est indispensable, comme au temps de la réforme grégorienne, au 11e siècle, comme au temps du concile de Trente, au 16e siècle. Dans l’une de ses dernières sessions le cardinal Charles de Lorraine, lui-même converti, s’écria : « Qui accuserons-nous, mes frères évêques ? Qui dirons-nous avoir été auteurs d’un si grand mal ? Il ne nous le faut, et ne le pourrons dire et confesser sans notre propre honte et vergogne, et avec grande repentance de notre vie passée. À cause de nous, la tempête et l’orage sont venus, mes frères, et pour ce jetez-nous à la mer. Que le jugement commence à la Maison de Dieu, et que ceux qui portèrent les vases du Seigneur soient purgés et réformés ! ». Ce que commentait, avec un sourire narquois, un de ses collègues, le B. Barthélemy des Martyrs o.p., archevêque de Braga : « M’est avis que leurs Illustrissimes Seigneuries ont grand besoin d’une illustrissime réforme ! ». Réforme plus actuelle que jamais et qui ne concerne pas que les évêques ou les prêtres mais aussi chacun de nous…

Sexagesime 2019

Dans ses écrits sur la liturgie, Benoît XVI a souvent comparé la Parole unique – le Verbe divin, le Logos du prologue de S. Jean – qui s’exprime de différentes manières à travers les textes bibliques, à une symphonie, à un chant à plusieurs voix. Cette polyphonie de l’unique Parole de Dieu qui nous advient à travers les Ecritures apparaît bien dans les lectures des dimanches qui nous préparent directement au carême. Nous y aurons entendu deux des paraboles les plus célèbres – celle des ouvriers de la onzième heure dimanche dernier et celle du semeur aujourd’hui ainsi que le récit la guérison de l’aveugle de Jéricho, dimanche de la quinquagésime, qui est un enseignement en actes. A cela s’ajoute, comme en contrepoint, trois textes de S. Paul aux Corinthiens où le témoignage personnel de l’Apôtre – révélations et tribulations – authentifie l’enseignement qu’il délivre à ses correspondants et qui culmine avec l’hymne à la charité, bien connu mais toujours à redécouvrir et surtout à mettre en pratique. C’est cette richesse multiforme de la Parole de Dieu que nous devons accueillir car ces paroles qui viennent de Dieu à travers la médiation d’auteurs humains privilégiés car inspirés constituent précisément le vocabulaire avec lequel nous pouvons répondre à Dieu qui nous parle. Benoît XVI y a suffisamment insisté en montrant que c’est dans la liturgie que ce dialogue se noue. Et justement la parabole qui nous est proposée parle de l’accueil contrasté que l’homme réserve à la Parole de Dieu. Arrêtons-nous y un instant. Cela pourra nous guider pour notre effort de conversion quadragésimal.

            Jésus lui-même, à la demande de ses disciples, nous livre en effet la clef de cet apologue autrement énigmatique. Il distingue quatre types d’auditeurs. Le terrain ensemencé au bord du chemin, c’est l’homme qui ne fait qu’entendre la Parole. S. Matthieu précisera : qui l’entend sans la comprendre. La Parole ne pouvant s’enraciner, elle est tout de suite balayée de son esprit. Et S. Luc de préciser : par le démon, qui craint que l’homme s’y attache et que s’y attachant, il soit sauvé. Le terrain pierreux, c’est l’homme qui n’a pas suffisamment de profondeur : la Parole peut commencer à s’enraciner en lui, mais pas suffisamment, si bien qu’elle se dessèche prématurément. Le terrain dans les ronces, c’est l’homme qui a bien une certaine profondeur mais qui est encombré de lui-même : la Parole finit par germer mais elle est finalement étouffée par toutes les pensées, les soucis, les désirs qui se pressent dans son esprit. Enfin, la bonne terre, c’est l’homme qui a de la profondeur et qui est intérieurement libre pour accueillir la Parole et lui permettre de se développer selon sa logique à elle.

            La fécondité de la Parole toute-puissante de Dieu semble donc conditionnée par l’attitude de celui qui la reçoit. Il nous faut être des auditeurs du 4e type. Accueillir la Parole avec un cœur noble et généreux, c’est d’abord comprendre qu’elle n’est pas une parole réductible aux autres paroles humaines, qu’elle ne fait pas nombre avec toutes celles-ci. Accueillir la Parole, c’est saisir qu’elle sort de la bouche de Dieu, qu’elle transcende le monde créé. C’est donc comprendre qu’elle doit relativiser les soucis de l’existence, qu’elle ne doit pas se laisser étouffer par eux. C’est aussi comprendre qu’on ne saurait continuellement vivre à la superficie de soi-même, qu’il faut cultiver une certaine profondeur. L’œuvre de la Parole rencontre donc bien des obstacles qui tiennent certes à la nature de l’auditeur, à cette nature dont il n’est pas responsable et qui est la conséquence, dans ses carences, du péché du monde. Mais aussi à sa liberté, car il dépend de l’homme, à travers ses choix, de rester superficiel, de se laisser fasciner par les plaisirs et les richesses et ainsi d’accumuler les soucis lorsque ceux-ci viennent à manquer, ou bien de s’efforcer d’avoir un cœur noble et généreux, non pas pour se mettre égoïstement à l’abri de la pathologie issue de la démesure du désir, mais pour l’offrir à son Seigneur afin qu’il renouvelle en lui tout son mystère de salut pour soi et pour les autres. Accueillir la Parole suppose donc un combat : retirer les pierres, retourner la terre, arracher les ronces. Combat sans cesse à reprendre car si les pierres ne reviennent pas toutes seules, les ronces, elles, repoussent toutes seules… nous en faisons suffisamment l’expérience ! Mais remarquons bien que ce combat pour la Parole est aussi un combat de la Parole en nous : c’est elle, lorsque nous lui permettons de développer sa fécondité propre, qui nous aide à réaliser ce travail, travail qui n’est autre que celui des vertus, et donc des vertus surnaturelles. Accueillir la Parole, c’est donc entrer dans un « cercle vertueux » : c’est nous laisser transformer par elle pour nous disposer à toujours mieux l’accueillir, et ainsi à nous rapprocher asymptotiquement de celui où la Parole ne fait qu’un avec la personne : le Christ lui-même, en qui nous sommes déjà incorporés par le baptême. En Jésus, la Parole faite chair, l’accueil de la Parole est en effet parfait. Il est lui-même cette bonne terre, lui, le médiateur de la création, lui par qui les mondes ont été faits : et du coup, ne rencontrant aucun obstacle, la Parole peut déployer en lui toute sa fécondité et accomplir la mission de sanctification qui est la sienne, en la colorant de la nuance amère de la rédemption. C’est donc en Jésus que se résout le paradoxe de la providence divine affrontée à la liberté des hommes parce qu’en lui tous les hommes ont leur place, tous lui sont unis, tous lui sont, d’une manière ou d’une autre, incorporés, tous participent, malgré la pauvreté de leur réponse, certainement insuffisante, à la plénitude de son oui.

            Nous en avons un exemple frappant et même pathétique avec cette lettre écrite dans les larmes que S. Paul adresse aux Corinthiens et qui constitue l’une de ses plus belles apologies. Voici un cœur noble et généreux, oublieux de soi, tout entier livré à Dieu dès son plus jeune âge, qui va être complètement retourné par une révélation intérieure lors de sa conversion sur le chemin de Damas. La Parole fait irruption en lui, le désarçonne complètement, le dépouille, lui retire ses certitudes et le livre, pauvre, aveugle et nu, à ceux qu’auparavant il persécutait et qui désormais l’accueillent avec joie et action de grâces. Dès lors, Paul va mettre toute sa formidable énergie à prêcher cette Parole qui l’a transformé et qui ne cesse plus de le nourrir jusqu’à le transporter dans les arcanes les plus mystiques, et cela au prix de tous les dangers et de toutes les angoisses. Paul qui devient l’apôtre des nations, celui qui fait éclater les limites de la communauté chrétienne naissante en l’installant à Rome, capitale de l’Empire et tête de tous les peuples. C’est grâce à Paul et à ceux qu’il a su enflammer que la Parole est parvenue jusqu’à nos ancêtres, qu’elle y a été semée. C’est grâce à lui que nous sommes rassemblés ici aujourd’hui. C’est grâce à la fécondité en lui de la Parole que nous sommes les dépositaires d’une espérance que rien ni personne ne saurait nous ravir, une espérance qui nous permet aussi de connaître la joie au milieu des ombres et des persécutions que ce monde qui passe nous réserve si souvent.

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Septuagesime 2019 17 février 19h00 

Avec la célébration de la septuagésime, nous entrons dans cette préparation au carême qui a vu le jour aux 6e et 7e siècles à Rome et qui se nourrit déjà de l’esprit propre à ce temps de pénitence et de conversion. Le carême, en effet, a été institué pour accompagner d’une part la démarche pénitentielle de ceux qui étaient publiquement réconciliés par l’évêque le jeudi saint – pratique vite tombée en désuétude – et d’autre part la phase finale de préparation des catéchumènes baptisés dans la nuit de Pâques – pratique qui, elle, est toujours d’actualité avec nos 9 baptêmes d’adultes cette année. C’est donc l’ensemble de la communauté chrétienne qui accompagne ceux qui vont recevoir de Dieu la grâce du pardon qui jaillit de la croix du Seigneur. Occasion pour chacun de se préparer, dans son corps et dans son esprit, à contempler en profondeur le mystère pascal, sommet de l’année liturgique. Occasion aussi de s’y associer plus étroitement par la pénitence.

La liturgie ne manque pas d’ailleurs pas de souligner l’austérité propre à ce temps de conversion. L’alléluia, cette exclamation joyeuse qui signifie louange à Dieu, cesse de retentir dans nos célébrations, les officiants se revêtent d’ornements violets tandis que les textes de la messe invitent sans cesse à entrer dans le combat que le Fils de l’homme livra contre l’antique Ennemi. L’épître de ce dimanche nous le fait bien sentir en commençant par prendre la comparaison de l’ascèse que s’imposent les athlètes pour remporter la victoire. Quant à l’évangile, l’attitude du maître de la vigne peut nous étonner. Appelle les ouvriers et distribue le salaire en commençant par les derniers pour finir par les premiers. Pourquoi commencer par les derniers pour finir par les premiers ? Bien sûr, nous avons pour nous éclairer la fin du passage : Les derniers seront les premiers. Mais nous l’entortillons volontiers : nous y voyons une forme d’humilité qui peut devenir, en sous-main, une manière de mieux calculer. Comme les invités qui se mettent au dernier rang pour avoir la satisfaction d’être invités à prendre la place d’honneur ou ceux qui ne sont tentés de faire le bien qu’en vue d’une récompense d’outre-tombe. Cherchons ailleurs.

Puisque Dieu est bon, il est donc fort peu probable qu’il agisse délibérément pour provoquer le pénible incident qui marque la fin du passage. Et cependant il a l’air de tenir à ce que l’ordre prévu pour la distribution soit respecté, au point de donner un surcroît de fatigue aux ouvriers de la première heure qui devront attendre. Etrange, d’autant plus qu’ils verront tout, ce qui ne peut qu’exciter leur jalousie. Supposons un instant que ceux qui ont travaillé dès le matin aient été servis les premiers : ils seraient partis et il n’y aurait eu que les ouvriers de la onzième heure pour s’étonner de la générosité du maître. Or il faut se rendre à l’évidence : si le maître tient tant à faire remettre leur salaire aux derniers venus pour finir par les premiers, c’est pour que les premiers voient ce qu’il fait. Pourquoi ? Souvenons-nous qu’il est bon. Il est sans idée du mal. Il veut que les premiers venus se réjouissent avec lui de la grâce qu’il fait aux derniers.

Mais voici que les premiers au lieu de se réjouir s’indignent. C’est le classique malentendu qui règle les relations entre Dieu et les hommes, celui en l’occurrence qui oppose Dieu à son peuple, comme dans la parabole du fils prodigue et dans les discussions de Jésus avec les pharisiens. Israël, premier partenaire de l’Alliance avec Dieu – souvenons-nous de la fin de l’épître – qui refuse d’accepter que les païens, les derniers venus, aient part au même héritage, moins en définitive parce qu’ils reçoivent autant que parce qu’ils sont le signe que ce qui est reçu demeure un don et ne sera jamais un dû. Certes, la possibilité du mérite est une affirmation fondamentale de la théologie catholique. Nous y voyons même une condition nécessaire pour que la béatitude venant de Dieu soit en fin de compte une juste rétribution et non une injustice. Cependant, au cœur du mérite, la grâce demeure, car la possibilité, très réelle, de mériter son salut est elle-même une grâce. L’homme est coopérateur, partenaire de Dieu : mais Dieu reste Dieu, celui de qui vient tout don parfait dit S. Paul. Voilà pourquoi il n’y a pas de charité sans foi, pas plus qu’il n’y a de foi vivante sans charité. Remarquons bien les invitations successives au travail lancées par le maître. Avec les premiers, il convient d’un salaire précis : un denier. Aux seconds, il déclare seulement : Je vous donnerai ce qui est juste. Aux tout derniers, il ne dit rien d’autre que : Allez vous aussi à ma vigne. Et l’incroyable est qu’ils y vont, sans promesse de récompense.

En fin de compte, Dieu croit en nous bien plus que nous ne croyons en lui. Il s’obstine à croire en notre capacité de nous émerveiller, de rendre grâce. Il s’entête à penser qu’en nous créant, il nous a faits fils, c’est-à-dire réceptifs à ses dons ; frères, c’est-à-dire orientés vers la joie des autres, et heureux de leur joie comme nous devrions l’être de la joie du Père. Avant tout mérite des œuvres, il y a le mérite d’avoir cru. Mais si la foi est la grâce des grâces, ce mérite d’avoir cru est tout aussi baigné de grâce que l’est la grâce d’avoir mérité par nos œuvres. Mes pensées ne sont pas vos pensées dit le Seigneur. Elles sont toujours au-dessus. Toute son alchimie divine consiste à hisser nos pensées au-dessus d’elles-mêmes, notre cœur au-dessus de lui-même, notre œil mauvais au-dessus de tout mal : de nous transformer, pour qu’au sens le plus fort du terme, nous soyons capables d’avoir bon cœur et ainsi de connaître le Bon Dieu. Tel est le combat que nous devons mener tout au long de ce carême : nous laisser émerveiller par la bonté de Dieu et tâcher de l’imiter. Combat difficile dont témoignent tant la phrase finale de l’épître que celle de l’évangile : méditant sur la traversée du désert par les Hébreux, S. Paul observe que la plupart d’entre eux déplurent à Dieu, tandis que Jésus met en garde ses auditeurs, et nous avec eux : Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. Travaillons donc, pendant ce carême, à devenir bons comme l’est notre Père du ciel. Ce qui, encore une fois, n’est pas si facile, vous en conviendrez, lorsque nous avons le sentiment d’être continuellement agressés dans notre foi et dans nos valeurs par ce monde de ténèbres qui nous entoure et qui semble parfois s’insinuer jusque dans l’Église elle-même. Mais souvenons qu’en Dieu, qui veut que nous l’imitions, il n’y a pas d’idée du mal…


6e Dimanche ordinaire C 2019 (17 février 9h45)

Après avoir entendu cette page de l’évangile, celle des Béatitudes dans la recension de S. Luc, on peut rester un instant songeur. Et même s’interroger sur la teneur du message transmis. En effet, si évangile veut dire Bonne Nouvelle, on ne peut pas ne pas être scandalisé. En déclarant heureux ceux qui vivent une situation d’échec et malheureux ceux qui réussissent dans la vie, Jésus prend complètement à contre-pied les attentes humaines. Attentes pourtant assumées dans la Bible, comme en témoignent la première lecture et le psaume : Dieu promet le bonheur dès cette terre à ceux qui marchent dans ses voies et le malheur à ceux qui s’en écartent. Comme tous les textes paradoxaux, ce texte de S. Luc est d’interprétation délicate. Il peut donner lieu à une vision très négative du christianisme. Je me souviens de réactions vives de jeunes adultes qui disaient en substance : « Si c’est ça votre christianisme, vous pouvez vous le garder ». Et il faut bien dire que l’attitude et les propos de bien des chrétiens ont pu prêter le flanc à de telles critiques.

Ce texte, s’il est pris à la lettre, peut conduire en effet tout droit au jansénisme : être chrétien, c’est souffrir. Plus on en bave, plus on est vertueux. On en arrive ainsi à la morale de Kant, qui a empesé tout le 19e siècle et une partie du 20e. Pour Kant, dès que l’on ressent du plaisir à faire quelque chose en cette vie, alors ce n’est plus moral. Pour qu’un acte soit vertueux, il faut absolument qu’il coûte. Mentalité qui n’est pas morte : il suffit de voir la gêne qu’ont les chrétiens à parler de l’argent, du bonheur, du plaisir même, comme si c’était des choses interdites. Souvent, ils sont complexés, et dès lors hypocrites. D’où les critiques au vitriol de gens comme Nietzsche, Marx ou Freud, dénonçant dans le christianisme une morale d’esclave, une hypocrisie sociale ou une névrose collective. Pour les uns comme pour les autres, la morale tirée des béatitudes est une formidable supercherie, un véritable opium destiné à endormir ceux qui souffrent en les incitant à reporter leurs aspirations du domaine de la vie terrestre à celui, hypothétique, de l’au-delà, ce qui permet de désamorcer toute tentative de changement social. Bref, une évasion du réel. « Heureux, vous, les pauvres, car vous avez déjà votre récompense… en espérance, au ciel ! ». Quant à nous qui sommes riches, qui festoyons et qui rions, eh bien continuons car le malheur qui nous attend est bien hypothétique !

Cette interprétation repose sur un postulat : le matérialisme. Si l’on admet que l’esprit humain est immortel, elle s’effondre d’elle-même. Partons des malédictions que Luc associe aux bénédictions, et en particulier de celle-ci : « Malheureux vous qui êtes repus maintenant : vous aurez faim ! » Qu’est-ce à dire ? Pourquoi aurez-vous faim puisque vous êtes repus ? Tout simplement parce que les biens dont vous vous repaissez sont des biens qui ne rassasient pas. Vous vous êtes creusés des citernes lézardées, des citernes qui ne tiennent pas l’eau, dit Jérémie. L’homme est ainsi fait qu’il est traversé d’un désir infini, un désir qui trouve et sa source et son apaisement en Dieu. Aucun bien créé ne saurait durablement le satisfaire car tous sont limités. « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi » dit S. Augustin au début de ses Confessions. Et il savait de quoi il parlait, lui qui avait goûté à tous les plaisirs, aussi bien ceux de la chair que ceux de l’avoir et du pouvoir. « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi ». Si nous cherchons à borner nos aspirations à l’horizon de cette terre, nous nous fourvoyons. Nous croyons étancher notre soif en nous précipitant sur tous ces biens qui nous procurent plaisir et pouvoir, mais nous nous leurrons : notre désir est plus grand que ce qu’ils peuvent nous apporter. Malheureux sommes-nous car jamais nous ne serons comblés, pas même en cette vie. Aussi riche serons-nous, nous serons toujours travaillés d’une sourde inquiétude, d’une lancinante insatisfaction, car nous sommes faits pour Dieu. Tel est en substance le message que Jésus délivre à ses disciples. Et il sait de quoi il parle, lui qui dit en S. Jean que sa nourriture est de faire la volonté de son Père. Jésus vient rappeler à tous ceux qui cherchent le bonheur que le bonheur de l’homme se situe au-delà du monde sensible. Il se situe même si bien au-delà qu’il peut coexister avec le malheur terrestre, et, chose extraordinaire, le transfigurer. « Heureux vous les pauvres, heureux vous qui avez faim, etc. » Pourquoi ? La pauvreté, la faim, la souffrance auraient-elles une valeur en soi ? Absolument pas ! Mais elles peuvent devenir un aiguillon qui nous arrache à notre torpeur. Elles nous rappellent que notre destin ne s’accomplit pas ici-bas, comme nous serions tentés de le croire depuis le péché. Que nous n’avons pas sur cette terre de demeure permanente. Que nous sommes des étrangers et des voyageurs, à la recherche d’une patrie meilleure.

Plus profondément encore, pauvreté, faim, adversité et même persécution nous rappellent que, chrétiens, nous avons à reproduire dans notre vie le mystère même de Jésus qui, de riche qu’il était, comme dit S. Paul, s’est fait pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté, de Jésus qui s’est abaissé se faisant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. Heureux sommes-nous si nous vivons quelque chose qui approche de ce que Jésus a vécu pour nous et pour notre salut. Heureux sommes-nous si nous comprenons que le plus grand bien que nous pouvons désirer, c’est la possession éternelle de Dieu. S. Thérèse d’Avila disait : « Qui a Dieu a tout ». Dans le plus grand dénuement, il est une richesse qui demeure même si elle n’est possédée que dans l’obscurité de la foi. Pensons à l’exemple du cardinal N’Guyen Van Thuan qui a vécu 13 ans dans les geôles communistes avec pour seule force la foi, l’espérance et l’amour. Il était certainement plus « heureux » que ses gardiens et que, peut-être, certains d’entre nous, qui peinent à trouver des raisons de vivre. La société de consommation ne rend pas heureux : s’il nous fallait une preuve, reportons-nous aux chiffres du suicide en France.

Pauvreté, faim, souffrance, persécution deviennent alors des signes. En décapant notre être, elles font apparaître aux yeux de tous ce qu’il y a en nous de plus profond. Pour prolonger une parole de S. Paul, je dirais que nos épreuves, en faisant éclater le vase d’argile de nos vies, mettent à nu le trésor inestimable qui les habite. Alors ces paroles des Béatitudes, loin d’être une consolation à bon compte, deviennent une indication de la profondeur de l’Incarnation. Le Fils de Dieu est descendu si bas qu’il a assumé tout de l’humanité, y compris ce que nous rejetons spontanément et que nous avons en horreur : la souffrance et la pauvreté. Il l’a assumé pour le transfigurer. Dieu nous rejoint ainsi dans nos plus extrêmes nécessités : il n’est pas un lieu de nos pauvretés qu’il n’ait exploré pour nous en délivrer. Oui, heureux ceux qui pleurent, car au plus profond de leur détresse ils rencontrent leur Sauveur. Et ainsi ils peuvent subir les plus tumultueuses tempêtes dans leur corps, dans leur âme, dans leur cœur, et en même temps témoigner qu’en leur esprit ils éprouvent la paix de la foi et de l’espérance, « même si c’est de nuit », pour reprendre un vers de S. Jean de la Croix.