Les Homélies de l’abbé Eric Iborra

Epiphanie 2018 

La première fête de Noël n’est pas celle que nous connaissons et célébrons le 25 décembre mais bien celle de ce jour, attestée dans l’Orient chrétien depuis le 2e siècle et d’abord centrée sur la manifestation de l’identité de Jésus lors de son baptême par Jean-Baptiste, épisode que nous célébrerons le 13 janvier et qui marquera la fin du cycle de Noël. Quand on en vint à célébrer la naissance de Jésus, ce fut d’abord à partir de S. Matthieu et non à partir de S. Luc qu’on en fit l’évocation.

Matthieu préfère mettre au premier plan la figure de Joseph plutôt que celle de Marie et parler des mages plutôt que des bergers. Du coup, l’Epiphanie est une fête à la fois plus juive et plus universelle que celle de Noël, où nous lisons S. Luc. Plus juive, parce que c’est par Joseph que Jésus se rattache à la lignée de David et donc qu’il peut être reconnu comme Messie. Plus universelle, parce que les mages sont des païens et qu’avec eux, les gentils, les nations, viennent adorer le Fils de Roi que prophétisait le psaume : Les rois de Tarsis et des Iles rendront tribut, les rois d’Arabie et de Seba feront offrande ; tous les rois se prosterneront devant lui, tous les païens le serviront. S. Matthieu commence son évangile par l’évocation de ces païens qui adorent le Messie et il l’achève avec l’annonce de la Bonne Nouvelle aux nations païennes : Allez, de toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.

            Cette Bonne Nouvelle, c’est la résurrection, par laquelle Jésus est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde. C’est ainsi qu’il est vraiment l’Emmanuel, Dieu-avec-nous. Le texte que nous lisons aujourd’hui est un texte de résurrection aussi étonnant que cela puisse paraître. L’antienne du cantique de Zacharie dans la liturgie des heures de ce matin dit ceci : Venus d’Orient jusqu’à Bethléem, les mages adorent le Seigneur et lui offrent leurs présents : l’or est offert au Roi, l’encens au vrai Dieu et la myrrhe pour la sépulture. Pourquoi les mages sont-ils venus adorer cet enfant ? A cause de l’étoile ? Mais l’étoile est un signe ambigu. Dans l’Antiquité, on parlait d’étoile se levant pour désigner la naissance ou l’avènement d’un prince. Néron a eu son étoile. Il ne méritait certes pas qu’on l’adorât ! Alors d’où vient cette foi des mages ? Le propre de la foi est de confesser la divinité de Jésus. Cela ne peut venir que de l’annonce de la résurrection. Si Matthieu a placé l’épisode des mages à cet endroit de son évangile, c’est pour dire que le salut qu’apporte Jésus ne se limite pas au peuple d’Israël. Ou plutôt qu’il s’étend, à travers Israël, à toutes les nations. La lumière qui baigne la scène de l’adoration des mages n’est pas celle d’un conte de fée, comme le rappelle opportunément Benoît XVI dans son livre sur les Evangiles de l’Enfance, c’est la lumière de la foi des disciples d’après Pâques. C’est la lumière de la foi qui est devenue la nôtre.

Ces considérations nous indiquent dans quel état d’esprit nous devons aborder la fête de ce jour. Ce n’est pas un récit folklorique ou édifiant mais un retour au centre : le centre est toujours le mystère du Christ dévoilé à l’intérieur du mystère de Pâques. S’approcher de la crèche, c’est déjà s’approcher de la croix, c’est déjà être impliqué personnellement dans le drame de la Passion. Ne l’oublions pas : Jésus à peine né, les puissants de ce monde cherchent à le faire disparaître : il y a quelques jours nous évoquions liturgiquement le meurtre des saints innocents. La haine et la folie meurtrières sont des passions qui animent les ennemis du Christ, les ennemis de l’Homme parfait, et donc les ennemis de l’homme tout court. Chacun de nous est menacé de devenir un émule d’Hérode quand l’égoïsme ou la haine s’empare de son cœur, lorsque aveuglé par l’indifférence ou la paresse, on ne sait plus reconnaître le Christ dans notre prochain.

Nous devons devenir des artisans de paix. Hérode craint que le fils de roi vienne lui ravir son trône, lui qui n’a pas hésité à faire assassiner ses propres enfants en bas âge pour déjouer un éventuel complot de leur part s’ils avaient atteints l’âge adulte. Alors il cherche encore à tuer. La paix ne peut naître que lorsque l’on accepte de se décentrer de soi. Nous sommes donc affrontés à une tâche paradoxale. Nous savons qu’individuellement et collectivement nous avons à reproduire dans notre chair le destin du Christ : nous aurons donc à souffrir violence. Mais en même temps il ne nous est pas permis de taire la Bonne Nouvelle : du fait qu’il s’est fait homme, le Fils de Dieu est devenu le frère universel et il fait vraiment de nous une famille, la famille des enfants de son Père. Le lieu d’apprentissage des valeurs du respect de soi et de l’autre, de l’amour et de la paix, c’est la famille. Même si la famille est aussi le lieu le plus vulnérable, car, pour reprendre un air connu, comme aime faire notre nouvel archevêque, elle n’a pour arme que l’amour.  L’éducation à la paix commence au cœur de la famille : c’est là que commence cette œuvre d’assainissement des intelligences et des cœurs. C’est là qu’on y apprend le sens de la fidélité. Nous pourrons en méditer un bel exemple le 16 janvier prochain avec l’évocation de Madame Elisabeth qui s’enferma au Temple, consciente qu’elle y engageait sa vie, pour ne pas abandonner son frère le Roi et les siens. C’est cet esprit de famille qui permettra à tous les peuples de se reconnaître frères au sein d’une seule et même famille, celle des frères et sœurs de Jésus-Christ, l’Eglise. C’est lui encore qui permettra de comprendre que le règne du Christ, à qui les mages, symboles de nations, viennent apporter leur hommage, n’est pas celui d’un tyran mais d’un sauveur…

ei-epiphanie2018

Geneviève 2018

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, il y a quelques années, la figure de S. Geneviève à travers l’exercice de ces vertus cardinales où elle a excellé en ces temps troublés de l’antiquité tardive, époque où l’empire romain éclatait en multiples factions politiques et religieuses. Avec notre nouvel archevêque, venu de Nanterre, son lieu de naissance, la figure tutélaire de la capitale acquiert une actualité nouvelle.

Qui est-elle cette mystérieuse figure dont la silhouette élancée au regard grave se dresse sur un pont de Paris, tournée vers l’orient ? C’est une femme exceptionnelle, qui n’eut assurément aucun besoin d’une loi sur la parité pour occuper le devant de la scène politique et religieuse en Gaule tout au long de ce sombre 5e s.

Exceptionnelle, elle l’est d’abord sur le plan religieux. Remarquée dès son enfance par l’évêque missionnaire S. Germain d’Auxerre, elle devient vierge consacrée des mains de l’évêque de Bourges mais surtout diaconesse et prophétesse, jouant le rôle décisif de Defensor civitatis à une époque où les évêques de Paris brillent par la modestie de leur anonymat. Exceptionnelle, elle l’est tout autant sur le plan politique, et en particulier à cause de ses origines germaniques qui font de cette contemporaine de l’évêque S. Rémi et de Childéric, le père de Clovis, l’arbitre des conflits politico-religieux qui déchirent la Gaule. Fille d’aristocrates francs romanisés, elle sera une protagoniste inlassable de la romanité tant politique que religieuse, à l’époque des grands dangers, d’une part celui de l’éclatement de l’Empire d’occident en de multiples royaumes germaniques rivaux et instables, et d’autre part celui, lié au précédent, de l’emprise arienne sur le christianisme gallo-romain puisque Wisigoths, Burgondes et autres peuples germains avaient été évangélisés par des disciples d’Arius, ce prêtre alexandrin qui niait la divinité du Christ et donc aussi la réalité de la Trinité.

Face à un clergé timoré et à des autorités romaines qui s’écroulent pendant que les royautés germaniques se déchirent, elle occupe le vide qui devient inquiétant après la destitution du dernier empereur en 476. Arbitre entre les factions se réclamant de Rome, face aux Huns d’Attila, elle fait intervenir les Francs ; face à la guerre civile, elle parvient à maintenir l’équilibre tout en favorisant l’entente avec Childéric puis Clovis qu’elle considère comme les seules autorités romaines licites.

Mettant ses pas dans ceux de S. Martin de Tours, qui vécut au siècle précédent, ravivant le culte de son aîné dans la foi de Nicée et Constantinople, Geneviève prit le parti des Francs : ceux-ci présentaient bien l’inconvénient d’être païens mais ils avaient l’avantage de perpétuer l’autorité romaine : Childéric, roi fédéré, était administrateur de Belgique seconde. Et Geneviève pensait qu’il serait plus aisé d’amener ces Francs païens au catholicisme que de ramener à l’orthodoxie romaine les Wisigoths hérétiques. Avec le secours de la reine S. Clotilde et le concours des évêques S. Rémi et S. Avit, elle y réussit. Le baptême de Clovis et de ses guerriers fut son triomphe. Désormais représentant de la religion des cités gallo-romaines et de leurs campagnes, détenteur de la légalité administrative romaine, la monarchie fondée par Clovis et portée sur les fonts baptismaux par Geneviève et Rémi, pouvait devenir le ferment d’unité des Gaules : lâchés par les évêques et par le peuple, les rois ariens seront contraints à la soumission, le principe unitaire autant que le catholicisme romain gagnant l’intégralité des Gaules. Reconnaissant, Clovis lui fera ériger une basilique qu’achèvera son épouse et où l’un et l’autre reposeront.

Geneviève, on le voit, n’est donc pas qu’une figure parisienne ; elle est une figure française. Et son regard face à l’orient est pour nous aujourd’hui riche de signification. Un orient qui ne reste pas moins ambigu qu’en son temps.

Regard sombre de celle qui scruta le lieu d’où déferla une foule de migrants belliqueux, païens ou hérétiques, qui détruisirent en quelques décennies une civilisation essoufflée, emportant ses institutions administratives, balayant sa culture pluriséculaire, dévastant ses richesses économiques. Déferlement qui mettant fin à la paix romaine produisit des troubles incessants et aboutit à une formidable régression de la civilisation comme s’en lamentèrent en termes poignants les élites de l’époque. Mais regard aussi illuminé par l’espérance car c’est d’orient que se leva l’astre du salut, celui que Geneviève ne cessa d’adorer, à qui elle consacra sa vie, en qui elle mit son espérance et pour qui elle travailla avec persévérance et habileté, le Christ Seigneur, oriens ex alto, venu relever les peuples qui gisaient au couchant, prostrés à l’ombre de la mort.

Geneviève est ainsi l’une de ces femmes fortes à la tête à la fois politique et mystique qui s’inscrit dans la tradition biblique des Judith et des Esther. Elle avait compris que la paix civile reposait sur la foi commune que professaient les peuples du défunt empire et que garantissait le pape de Rome, une foi qui transfigurait en la purifiant la vieille civilisation des Romains. Une foi qui éduque les intelligences à la vérité et les âmes à la liberté véritable. Une foi qui aspire à l’au-delà tout en travaillant à un ici-bas qu’elle sait transitoire, une foi qui resplendit dans le double commandement de la charité. Une foi qui explique ce regard sombre tourné vers l’est, vers les menaces d’ici-bas, qui explique aussi ce regard lumineux, tourné vers l’orient, vers la venue en gloire du Fils de l’Homme dont nous venons de célébrer l’humble venue dans la crèche de Bethléem.

 « Ô Geneviève, doublement Defensor civitatis, au temporel et au spirituel, de Paris et de la France, vous honorificentia populi nostri, vous qui avez rétabli l’unité politique et religieuse de la nation, qui avez posé les fondements durables de la paix civile, jetez sur nous – ainsi nous y invite l’antienne des vêpres – un regard de bonté. Vous qui êtes associée à la lumière angélique et vous tenez près du visage du Roi, réconciliez-nous avec Dieu ».

Qu’avec Jeanne, en ces temps incertains aux bouleversements prévisibles, elle intercède, en ce début d’année, pour notre pays.

S. Genev2018

Nativité Messe du Jour 2017 

dans la salle commune disait cette nuit S. Luc. Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu nous dit ce ma-tin le prologue de S. Jean. Le Christ fera l’expérience de la dureté des cœurs. Les premiers gestes de sa vie préfigurent déjà les derniers, accomplis par un autre Joseph, d’Arimathie celui-ci. S. Luc rapporte que Joseph l’enveloppa d’un linceul et le coucha dans un tombeau. En naissant, Jésus anticipe déjà son destin dramatique. Celui dont le corps, à peine formé, est couché dans une mangeoire, verra ses membres brisés, son corps broyé, son sang versé ; il sera donné en nourriture, en nourriture
sacrificielle, ce sacrifice que nous ne cessons de célébrer tout au long du temps de l’Église, manifestant ainsi le sérieux de l’Incarnation : Ce n’est pas pour rien que je t’ai aimé, j’ai versé telle goutte de sang pour toi lui feront dire les mystiques.

La fête de Noël, la Nativité de celui qui est venu en ce monde pour s’y immoler en vue de notre salut, n’est donc pas une invitation au rêve, une trêve dans le combat qui oppose le ciel et l’enfer. Non, c’est bien plutôt l’heure de la contre-offensive, celle de la subversion par l’amour, l’amour invincible du Seigneur Dieu des armées, d’un monde replié sur lui-même et triste, gisEn méditant le mystère de Noël, nous pouvons nous émerveiller de la délicatesse avec laquelle Dieu traite l’humanité. Dieu vient à nous sans faste ni majesté afin de ne pas nous humilier. Il vient à nous en se faisant notre égal. Mieux encore, il vient à nous en se faisant plus petit que nous, inversant pour ainsi dire les rôles : c’est le Sauveur qui se fait nécessiteux des soins de parents humains, c’est le Maître de la Vie qui se fait fragile nourrisson, c’est le Tout-puissant qui se fait tout vulnérable. Le récit de la Nativité, que nous avons entendu dans la nuit, est l’aboutissement de cet humble investissement de l’humain par le divin : celui que Marie avait patiemment tissé de ses entrailles, le voici qui paraît, petit enfant semblable à tous les petits enfants : elle mit au monde son fils premierné. L’épiphanie du divin se réalise donc dans la banalité d’une naissance tout humaine. C’est qu’avec le Nouveau Testament s’ouvre une nouvelle page des relations entre Dieu et les hommes, ou plus exactement une nouvelle compréhension par les hommes de la manière dont Dieu ne cesse d’agir dans l’histoire : Dieu ne déresponsabilise pas les hommes, la religion n’est pas l’opium du peuple comme le voudraient certains. Cet agir de Dieu dans le monde devient visible et pourtant il reste sobre, loin des somptueuses mises en scène et des apothéoses païennes. Noël nous invite à nous réjouir, mais cette joie n’est pas factice, elle n’est pas fuite hors du réel. Elle est prise en considération du réel dans toutes ses dimensions, prise en considération du tragique de l’histoire pourrait-on dire, mais sur un fond de lumière, celui de l’amour invincible du Seigneur Dieu des armées comme le dit le prophète Isaïe, celui que S. Jérôme nommait le 5e évangéliste.

Nous autres, humains laissés à nos seules lumières, nous avons toujours tendance à osciller d’un extrême à l’autre, de l’abattement et de la désespérance à l’exaltation et à l’illusion. Nous sommes conscients des difficultés des temps et, en Occident peut-être davantage qu’ailleurs, nous en ressentons la négativité. Si bien que la morosité devient l’horizon de notre vie. Morosité qui constitue l’unique horizon de bien des jeunes, sans espérance, qui gonflent démesurément les obstacles qu’une nature et qu’une société l’une et l’autre marquées par le mal hérité de l’antique péché, disséminent sous leurs pas. Ce peuple qui marche dans les ténèbres se laisse bien souvent abuser par la lueur factice des idoles. Lumière trompeuse de tant de paradis artificiels, comme celles qui clignotent sur les vitrines ou sur les écrans des ordinateurs, lumières qui invitent à un rêve déconnecté du réel. Lumières qui sont autant de leurres, car elles incitent à une régression, à une démission des responsabilités, à une fuite hors du réel. Le choix de l’immédiateté avec le refus de prendre en compte ses conséquences futures, la priorité donnée à la subjectivité et à ses fantaisies sur l’objectivité des institutions tout cela est une méconnaissance du réel, un affront fait à la raison, une fuite vis-à-vis de nos responsabilités. C’est une manière illusoire et pathétique de faire face au réel dans ce qu’il a de résistant, de déplaisant, voire de cruel.

Alors faut-il renoncer à l’espoir d’une consolation ? Faut-il en revenir au tragique qui caractérisait la vision antique du monde ? Non, et Noël nous y aide. Quelles que soient les difficultés que nous traversons, il faut nous réjouir. Car le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière, sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi dit encore le prophète Isaïe. Cette lumière n’est pas factice, elle n’est pas une invention destinée à nous détourner un instant des impératifs de l’existence. C’est une lumière réelle, et le signe de sa vérité, c’est sa sobriété : elle n’élude pas le réel. Dieu n’agit pas avec l’humanité nécessiteuse de salut, de libération, comme un magicien qui ferait s’évanouir un instant, d’un coup de baguette, tous les problèmes, toutes les difficultés, toutes nos responsabilités. Non, il les assume. Et le récit de la Nativité nous le montre. Dieu, au moment de manifester son Fils dans sa première épiphanie, celle de sa naissance, ne change pas miraculeusement le cœur des hommes : il n’y avait pas de place pour eux ant à l’ombre de la mort. Dieu a sciemment affronté le mal et il l’a vaincu. La Nativité est le lever de rideau d’une pièce dont le dénouement se trouve au Calvaire. D’une pièce, d’un drame, où se produit un retournement heureux et inespéré alors que tout semblait perdu. Car le corps déposé au tombeau, entouré de linges, a disparu au matin du 3e jour. Et il se montre glorieux aux disciples, glorieux, mais toujours marqué des stigmates de sa Passion. La gloire du Ressuscité assume les souffrances du Crucifié, elle les transfigure, elle ne les efface pas. De même la grande lumière qui s’est levée ne supprime pas les ténèbres mais, tant que durera la figure de ce monde, elle les relativise, elle en dissipe le tragique. Comme le dit S. Paul, la mort a été engloutie dans la victoire. Où est-elle, ô mort, ta victoire ? Où est-il, ô mort, ton aiguillon ? La joie de Noël, c’est donc de nous savoir sauvés en espérance. La joie de Noël, c’est de croire que c’est au cœur de cette figure du monde que s’accomplit le salut. La joie de Noël, c’est, par notre engagement, de participer au sauvetage de la Création dans sa totalité.

La joie de Noël, c’est la paix qui vient de la foi et de l’espérance, dans l’attente active du second avènement : Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. Il est l’Emmanuel, Dieu avec nous. Il nous accompagne chaque jour, présent dans le mystère de la foi, tout au long du pèlerinage terrestre qu’est notre vie, pour nous acheminer vers son Père qui est devenu, grâce à lui, notre Père. En le contemplant dans la foi, comme Marie et Joseph, comme les bergers et plus tard les mages, nous contemplons Dieu qui s’est rendu visible à nos yeux, et nous sommes entraînés par lui à aimer ce qui demeure invisible comme nous l’entendrons chanter dans la préface. Puissions-nous, dans notre contemplation de ce grand mystère, en ces temps qui sont les derniers puisque le Père a prononcé sa parole définitive, son Verbe éternel, saisir quelque chose de la gloire qui l’habite, lui, l’humble enfant de la crèche : reflet resplendissant de sa gloire, expression parfaite de son être, ce Fils qui porte toute chose par sa parole puissante, après avoir accompli la purification des péchés, s’est assis à la droite de la Majesté divine au plus des haut des cieux. C’est là qu’il nous attend, c’est là qu’il nous désire, c’est là que nous devons nous laisser entraîner, mais en attendant, c’est ici-bas, au cœur du réel, que nous devons croire, espérer et aimer, et donc lutter…

ei-nativite jour, 2017

Vigile de la Nativité 2017  

Après avoir été exhortés à veiller, après avoir suivi Jean-Baptiste dans sa mission de Précurseur, l’évangile dela vigile de Noël tourne aujourd’hui notre regard vers Marie. Dans le récit de l’Annonciation, S. Luc nous rapporte que l’ange Gabriel fut envoyé à une vierge accordée en mariage à un homme nommé Joseph, « de la maison de David ». Joseph est héritier de la lignée royale d’un peuple lui-même d’essence royale puisque consacré à Dieu dès l’origine, porteur d’une promesse universelle de salut. Joseph pouvait-il imaginer que cette promesse le toucherait de si près ? Non, certes. Mais comme le Roi son ancêtre, Dieu l’a trouvé selon son cœur et il lui a donné de voir l’accomplissement de la promesse. Selon le psaume (131), « le Seigneur l’a juré à David, et jamais il ne reprendra sa parole : c’est un homme issu de toi que je placerai sur ton trône ». Tout ce qu’il y avait de sagesse et de droiture en David était destiné à se retrouver en Joseph, non plus dans la gloire d’un trône mais dans l’ombre de Jésus, le seul véritable Roi, le seul aussi qui manifestera pleinement l’essence de la royauté : le service.

S. Bernard s’étonne des fiançailles de Marie. Pourquoi était-elle fiancée puisqu’elle était destinée à concevoir et à enfanter vierge ? Il répond que Joseph joue le rôle de garant de la virginité de Marie comme Thomas est garant de la résurrection du Christ. « Moi qui suis faible, écrit-il, j’ai plus facilement confiance en Thomas qui a douté et touché qu’en Pierre qui a cru sur parole. De même au sujet de la mère, je fais plus de confiance à l’époux qui l’avait en sa garde, et qui savait tout d’elle, qu’à la vierge qui n’avait comme défense que le témoignage de sa conscience ». Joseph connaissait assez Marie, poursuit-il, pour n’avoir aucun soupçon. Pourquoi pense-t-il à la répudier ? Parce que s’il pressentait le mystère, il s’en jugeait indigne et n’avait pas, avant l’annonce de l’ange, compris quelle serait sa mission : Dieu se révèle progressivement. Le motif qui pousse Joseph à se séparer de Marie est celui qui incitait Pierre à écarter de lui le Seigneur quand il disait : « Retire-toi de moi, Seigneur, parce que je suis un homme pécheur », ou le centurion à déclarer : « Je ne suis pas digne que tu pénètres sous mon toit ».

 Joseph a le sentiment d’une présence mystérieuse, attirante, troublante. Il aime Marie et se sait aimé d’elle. Pourtant il juge la séparation nécessaire. Il n’a pu vivre dans l’intimité de Marie sans se rendre compte de la richesse incomparable de ce cœur. Comme le dit encore S. Bernard : « Joseph pensait : elle est si parfaite et si grande que je ne mérite pas qu’elle m’accorde plus longtemps le bonheur de jouir de son intimité, sa dignité étonnante me dépasse. Il s’apercevait qu’elle portait le signe très net d’une présence divine, et comme il ne pouvait pénétrer le mystère, il voulait la renvoyer. La peur saisit Pierre devant la grandeur de la puissance, la peur saisit le centurion devant la majesté de la présence ; Joseph, pour sa part, fut saisi de frayeur, comme tout homme, devant le caractère inouï de ce miracle et la profondeur du mystère ». Et si Joseph veut se séparer de Marie en secret, c’est pour ne pas avoir à donner d’explications. Il n’aurait pas pu affirmer la virginité de Marie sans être bafoué et la vierge lapidée. Alors il lui est dit : « Ne crains pas de prendre chez toi Marie ton épouse : l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle mettra au monde un fils auquel tu donneras le nom de Jésus ». C’est Joseph qui nommera l’enfant, veillera sur sa croissance, sera aux yeux du monde le père de Jésus.

C’est bien lui qui peut aujourd’hui nous aider à accueillir la grâce de Noël. Entrons dans le silence de Joseph, entrons dans sa foi, dans son humilité en présence du mystère de Dieu. Joseph nous dit ce qu’est la « crainte de Dieu », ce regard déférent pour ce qui est grand. Dans son respect pour Marie et pour l’enfant qu’elle porte, Joseph est la première figure du respect chrétien, cet art de reconnaître le petit comme un grand. Demandons la grâce de réapprendre à Noël le respect de Dieu et des petits, puisque Dieu s’est fait l’un d’eux.

 Joseph est un contemplatif. C’est aussi un homme d’action. Il est l’homme fort, décidé et agissant dont Dieu avait besoin : la foi entraîne chez lui la charité. L’évangile ne mentionne aucun détail : « Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’Ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse ». Homme juste, ajusté au vouloir divin, il sait qu’il lui faut désormais agir : recueillir, nourrir, protéger, éduquer, aimer, travailler… La foi appelle la collaboration la plus humble, la plus réaliste. Joseph a sellé l’âne, cherché l’auberge, disposé la paille. Plus tard il organisera la fuite en Egypte. Disons-nous que la paix naît moins de rêves que des œuvres modestes où Dieu nous appelle à le servir en servant nos frères.

 ei vigile nativite 2017

Immaculée Conception 2017

Chers amis, vous le savez, vous le savez, nous avons un nouvel archevêque. C’est l’occasion, en ce 8 décembre, de le confier à la Vierge Marie. Marie qui, en son Immaculée Conception, est notre passé et notre avenir.

Notre passé, parce que, préservée de la blessure du péché originel, sa nature humaine est indemne et donc belle et pure, aussi belle et pure que fut celle de notre mère Eve lorsqu’elle sortit de la pensée de Dieu et du côté d’Adam. Marie, la nouvelle Eve, a pris pour nous la place de celle qui perdit sa grâce en doutant de la bonté du Créateur. Marie, la nouvelle Eve, est celle qui toujours se comprit comme l’enfant bien-aimée du Père, à l’instar de son Fils, le nouvel Adam, alors que la première Eve et le premier Adam, trompés par le serpent, se crurent esclaves d’un tyran. Ils ne surent reconnaître en leur Créateur un Père aimant, et ils transmirent à leurs enfants que nous sommes une nature blessée par un cœur jaloux. Marie, préservée des suites du péché originel par les mérites de son Fils, acquis sur la croix, est plus ancienne que toute autre créature. Elle est l’archétype de l’humanité voulue par Dieu.

Parce que Marie est notre passé, elle est aussi notre avenir. Archétype nouveau de l’humanité voulue par Dieu, elle nous a été donnée comme Mère universelle au Calvaire et au Cénacle, au Vendredi saint et à la Pentecôte. Avec son Fils qui nous infuse la grâce de la renaissance spirituelle, Marie nous enfante à la vie nouvelle de l’Esprit Saint qu’elle porte, elle aussi, en plénitude. Délivrée des conséquences du péché originel, dont elle a été préservée, endormie dans le Seigneur, elle est au jour de son Assomption, la première des créatures à être entrée, à la suite de son Fils, dans la gloire éternelle du Père. Marie nous a précédés en ce pèlerinage terrestre et elle nous attend en la Jérusalem céleste, première des ressuscités avec son Fils. Elle est ainsi notre avenir, à nous qui même parvenus au-delà du hiatus de la mort corporelle avons encore à expier notre médiocrité de pécheurs au purgatoire ou à attendre au dernier jour la restitution d’une corporéité désormais transfigurée. Marie est l’avenir des pécheurs comme elle est l’avenir des saints. Comme le disait S. Bernard si le Christ est la tête de l’Église, Marie en est comme le cou, à travers lequel s’épanche tout l’influx salutaire de la grâce.

Parce qu’elle a été préservée du péché originel par son Immaculée Conception, parce qu’elle a tout au long de sa vie ratifié cette grâce insigne par sa disponibilité, son consentement, son obéissance, par ce oui qui la résume si bien, Marie n’a pas connu la vieillerie du péché, elle n’a pas subi la déchéance de la mort, elle n’a pas goûté à l’humiliation du tombeau. Marie est ainsi la toute victorieuse, dans la lumière éclatante de la grâce de son Fils. C’est pourquoi nous allons marcher symboliquement, au cœur des froidures et des obscurités de l’hiver, illuminés par la clarté de la grâce, vers celle qui, victorieuse du péché, nous attend au terme de l’histoire. Notre procession aux flambeaux vers Notre-Dame des Victoires est une image de notre existence, un pèlerinage, nourri par l’eucharistie vers la Jérusalem céleste où trône déjà la première des rachetés, notre mère victorieuse du serpent dont elle écrase la tête. C’est aussi une vieille histoire entre S. Eugène et la basilique puisque notre premier curé, l’abbé Coquart, inscrivit sa paroisse à peine érigée, le 15 juin 1858, sur les registres de l’archiconfrérie. Sous le n° 12 986…

Notre-Dame des Victoires, vous accueillez toujours avec bienveillance la prière de vos enfants, obtenez-nous la grâce de participer pleinement à la victoire de votre Fils ressuscité en ne faisant aucun obstacle à l’œuvre du Saint-Esprit en nous.

Cœur immaculé de Marie, trésor inépuisable de grâce, nous nous confions à vous, ainsi que nos familles, ceux qui nous sont chers, les vocations sacerdotales et religieuses, notre nation. Apprenez-nous à répondre comme vous oui à Dieu, dans l’humilité, la pureté du cœur, la simplicité et l’abandon à la volonté du père, pour notre salut et celui du monde entier.

Refuge des pécheurs, gardez-nous sous votre maternelle protection. Que par vos mains nous soit donnée la miséricorde divine pour qu’elle sanctifie notre cœur et celui des pécheurs, les rendant semblables à celui de Jésus.

 Par votre intercession, ô Marie, fortifiez notre foi, soutenez notre espérance et ravivez notre charité. Veillez sur le nouvel archevêque qui nous est donné, Michel Aupetit.

ei-immac conception 2017

 2ème Dimanche de l’Avent 2017

La question que se pose Jean-Baptiste est étonnante, et en même temps elle se comprend bien : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? On dirait que Jean-Baptiste a perdu la mémoire. Jean-Baptiste annonce en effet le Messie qui doit venir. Quand Jésus viendra à lui pour se faire baptiser, il le reconnaîtra comme celui dont il n’est pas digne de délier la courroie des sandales, lui, Jean-Baptiste, que toute la foule vient voir au désert. Lors du baptême de Jésus, le ciel ne s’est-il pas ouvert ? La colombe n’est-elle pas venue reposer sur Jésus ? La voix n’a-t-elle pas retenti : Tu es mon Fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour ? Alors pourquoi Jean-Baptiste envoie-t-il ses disciples demander à Jésus : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?

Pour comprendre, voyons où en est Jean-Baptiste. Il est en prison, à la veille de sa mort, à un moment où l’on fait le bilan de sa vie. Et il se demande, pour reprendre une expression de S. Paul, s’il n’a pas couru en vain. Pourquoi ? Parce que son annonce de la venue du Messie s’appuie sur l’espérance juive de voir venir le libérateur d’Israël. Le prophète Isaïe, cité par S. Paul, ne parle-t-il pas dans l’épître du rejeton de Jessé, qui se lèvera pour régir les nations, ces nations qui mettront alors en lui leur espérance ? Jean-Baptiste croit, en le rencontrant au bord du Jourdain, que Jésus va accomplir ce programme de restauration politique d’Israël et de récapitulation de tout l’univers sous un seul chef. Or, rien de tel apparemment. Jésus prêche aux foules l’instauration d’un royaume, certes, mais d’un royaume de paix dont la constitution, si l’on peut dire, figure dans les Béatitudes : humilité, douceur, pureté, pardon. On ne parvient pas au pouvoir avec de telles valeurs, nous le savez bien.

Alors Jean-Baptiste s’interroge. Jésus est-il bien le Messie ? Ne me suis-je pas trompé ? N’ai je pas misé ma vie sur une illusion ? Ne suis-je pas à la veille de donner ma vie sur un malentendu ? Ce sont là des questions que nous pouvons parfois aussi nous poser, ou qui surviennent à l’improviste lors de moments difficiles, lorsque l’échec vient frapper à la porte de notre vie. En tout cas, vous devinez à quel point Jean-Baptiste peut être angoissé et tourmenté. Donner sa vie pour la Vérité en personne, c’est beau. La donner parce qu’on s’est trompé de Messie, c’est malheureux et même pathétique. Et pourtant, l’histoire est remplie de tels martyrs, et notre époque n’y déroge pas, hélas, avec le terrorisme islamiste dont nous souffrons depuis quelques années.

Aux envoyés de Jean-Baptiste, Jésus répond par une citation du même Isaïe : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent. Jésus invite les disciples de Jean-Baptiste à ouvrir les yeux, à regarder l’œuvre qu’il accomplit. Mais en faisant cela, il fait plus. Cette parole est comme un mot de passe. Regardons en effet ce qui l’accompagne dans le livre d’Isaïe. On nous dit que le désert se couvre de fleurs et de fruits, que l’eau jaillit là où régnaient soif et désolation, que la gloire de Dieu se rend visible. C’est ni plus ni moins l’annonce de la transfiguration de ce monde. Ce monde redevient un paradis, d’où mort et péché sont bannis. En citant ce passage, Jésus se définit lui-même comme celui qui vient restaurer la création déchue et abîmée par le péché. Il est bien le Messie, celui qui est investi du pouvoir de Dieu.

Mais Jésus ajoute une phrase qui n’était pas dans la prophétie : La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. Jésus dévoile sa tactique. La restauration promise, la récapitulation espérée, passe par les moyens pauvres, ceux précisément des Béatitudes, et non par les moyens riches auxquels pensent les hommes : la puissance, l’argent, l’idéologie, voire les armes, moyens auxquels on pourrait ajouter aujourd’hui la manipulation des esprits orchestrée par les médias. Et à l’intention de Jean-Baptiste, il ajoute : Heureux qui ne tombera pas à cause de moi. Il perçoit la crise que traverse Jean-Baptiste, le doute qui le travaille. Il l’appelle au sursaut. Dans la confiance et dans la foi. Non, sa mission n’est pas vaine. Il annonce vraiment la libération d’Israël, et plus encore.

Jésus ne se bat pas seulement en effet contre la maladie, l’oppression sociale ou politique. Il se bat, avec des moyens infiniment plus faibles aux yeux des hommes, contre un ennemi infiniment plus fort : le péché, le mal, le démon, la mort même. Jésus vient transfigurer la création tout entière, libérer l’humanité en totalité de l’oppression du péché. Avec pour seule arme son Cœur. Ce cœur qui sera transpercé sur la Croix. Jean-Baptiste est donc bien le plus grand des enfants des hommes. Il a directement annoncé le Fils de Dieu venu nous sauver. Mais celui qu’il annonce n’est pas un puissant à la manière des hommes. C’est un petit : Jésus vient à nous dans la faiblesse de la chair. Et en cela, le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que Jean-Baptiste. Car c’est bien cela que nous, héritiers du Royaume, allons célébrer dans deux semaines : Dieu vient à nous en petit enfant, faible, désarmé, à la merci des puissants.

Jean-Baptiste, dans l’obscurité d’une foi qui se cherche encore, a mené jusqu’à la mort sa mission. Nous, nous avons l’Esprit. Nous en savons beaucoup plus que Jean-Baptiste. Forts de notre foi, nous avons une mission à remplir. L’épître, la semaine dernière, nous exhortait à sortir de notre sommeil et à nous revêtir du Seigneur Jésus-Christ. Le combat que nous avons à mener est de toute façon un combat humble, quotidien, celui même des Béatitudes. C’est le combat de l’espérance, celui du combat pour la vie telle que Dieu nous l’a donnée, fragile et en même temps magnifique. L’homme est un néant, disait le cardinal de Bérulle, mais c’est un néant capable de Dieu ! Cette espérance à laquelle S. Paul nous invite dans l’épître : Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie  et de toute paix dans la foi, afin que, par la vertu de l’Esprit Saint, vous abondiez en espérance. A nous aussi qui, après deux mille ans de christianisme, pouvons douter comme Jean-Baptiste au vu de la situation angoissante que connaît notre monde, s’adressent ces paroles du Christ et de l’Apôtre des nations.

Que l’espérance nous établisse solidement et profondément dans la paix, condition de la victoire dans les combats que nous avons à mener en ces temps chahutés pour défendre la figure de l’homme telle qu’elle est sortie des mains de Dieu. Nous pourrons certainement y être aidés par la détermination du nouvel archevêque de Paris que vous apprendrez bientôt à connaître…

 1er Dimanche de l’Avent 2017

Le nouveau cycle liturgique s’ouvre par une scène apocalyptique que ponctue un appel à la conversion et à la vigilance relayé par l’épître : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront dans l’angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots ; des hommes défailliront de frayeur, dans l’attente de ce qui menace le monde habité, car les puissances des cieux seront ébranlées ». On a l’impression de voir se dérouler le teaser d’un de ces films qui a l’approche des fêtes – comme on dit – fait l’affiche du grand cinéma voisin, le nouvel épisode de Star Wars par exemple… C’est en effet avec ces images impressionnantes que le courant apocalyptique, dans le judaïsme, entendait illustrer la manifestation de la puissance du Seigneur lorsque le temps des nations et de leur impunité parviendrait à son terme. Les chrétiens ont repris ce genre littéraire pour signifier l’ébranlement cosmique qui caractérisera cette fois la venue en gloire de Celui qui était déjà venu, discrètement, dans l’humilité d’une chair promise à la mort, et la mort de la croix.

La liturgie, en ce temps de préparation à la manifestation de l’Incarnation, centre et pivot de l’histoire universelle, commence donc par mettre sous nos yeux le terme de cette même histoire, l’achèvement des temps, le triomphe du Christ victorieux du mal et de la mort. Cet achèvement revêt sous le calame des évangélistes une forme terrifiante. Faut-il nous en effrayer ? S. Luc note que des hommes défailliront de peur. Des hommes, c’est-à-dire pas tous les hommes. Et précisément pas ceux qui attendent avec patience la manifestation du salut de Dieu à travers les tribulations de l’histoire. Car il ne faut pas être dupes de ces images. Elles racontent un événement à bien des égards désirable. Cet achèvement des temps est le début des temps nouveaux. Cet effondrement du cosmos prélude à la terre nouvelle et aux cieux nouveaux. Cet écroulement des cités terrestres annonce la descente majestueuse de la Jérusalem céleste, venue d’en haut, toute prête pour les noces éternelles et le banquet nuptial préparés pour les élus. Cet ébranlement des puissances cosmiques marque la défaite des idoles, de ces astres qui se croyaient divinités mais qui se découvrent simples créatures, soumises à la toute-puissance du Pantocrator. La fin de ce monde est le début du monde nouveau dont nous faisons déjà partie, par notre baptême, mais comme endormis, tels des chrysalides, vivant comme à notre insu une métamorphose qui nous prépare à devenir des caelites dans la plénitude de la taille du Christ, pour reprendre une parole de l’Apôtre.

C’est pourquoi le même S. Paul nous presse de sortir de notre sommeil. Car cette venue du Fils de l’homme, c’est aussi dans la banalité des jours qu’elle s’accomplit. Entre sa venue dans la crèche de Bethléem il y a deux mille ans, et sa venue cosmique au terme de l’histoire, il y a sa venue quotidienne dans le sanctuaire de l’âme, lorsque celle-ci ,éveillée, attentive, préparée, l’accueille à travers sa Parole et sa grâce pour se laisser progressivement transformer en lui. C’est lorsque la figure de ce monde aura passé, au Jugement dernier, que tels des papillons nous jaillirons de notre chrysalide, mais c’est chaque jour de notre vie d’ici-bas que le processus de la métamorphose s’accomplit : le péché avait fait de nous des larves rampantes, collées aux choses de la terre ; la grâce nous recrée pour nous rendre aériens : « redressez-vous, relevez la tête, parce que notre délivrance est proche ». Dieu nous rend notre poids spécifique, et ce poids c’est la légèreté de l’esprit.

Nous ne devons pas entraver ce processus de régénération spirituelle par ce qu’il y a encore en nous de complicité avec le péché qui nous alourdit si bien. Origène, dans un magnifique commentaire biblique, parle de ces âmes dont le feu de l’amour s’épuise, qui se refroidissent, se figent, se condensent, se cristallisent, se solidifient, et tombent sur terre pour venir s’y fragmenter et s’y ensevelir dans les ténèbres. Ne nous laissons pas asservir par les œuvres des ténèbres. Dépouillons-nous en bien plutôt « et revêtons les armes de la lumière. Marchons honnêtement comme en plein jour, ne nous laissant point aller aux excès  de table et de boisson », sans parler des autres. Et pour cela « revêtons-nous du Seigneur Jésus-Christ ». Se revêtir de Jésus-Christ, en ce temps de l’avent, c’est d’abord donner du temps à la prière, personnelle et silencieuse, c’est méditer les paroles que la liturgie nous offre, c’est profiter de la grâce des sacrements, c’est résister à la frénésie consumériste qui nous menace, surtout dans ce quartier des Grands Magasins, sans pour autant banaliser ce moment de fête, c’est témoigner par notre retenue et par notre joie de la grâce qui nous fait vivre et supporter les contradictions de cette existence loin de la patrie. C’est attendre avec grand désir le Seigneur qui vient de multiples manières qu’il nous incombe de découvrir.C’est, pour finir, se laisser accompagner par celle qui a attendu dans l’espérance Celui qu’elle portait en son sein, la Vierge Marie…

1er Dimanche de l’avent année B 2017

La vigilance. C’est par ce thème que l’évangile de ce jour nous introduit à une nouvelle année liturgique. Thème qui n’est pas sans rappeler ceux des dimanches qui ont achevé le cycle précédent. Thème certainement fondamental puisqu’il caractérise toute notre vie en tant qu’elle s’inscrit dans une durée. C’est pourquoi le Seigneur y revient sans cesse dans l’Evangile. Aujourd’hui, voici un maître de maison qui part au loin et confie à ses serviteurs la garde de ses biens en leur donnant pour mission d’en prendre soin. Pour les serviteurs, qui s’attendent à être notés d’après la manière dont ils auront rempli leur mission, il y a là incontestablement une épreuve, celle de la responsabilité. Et chacun sait qu’être responsable, ce n’est pas de tout repos. Cela suppose de prendre des initiatives, de faire face à de l’inattendu, de payer de sa personne. Cette mission n’est rien d’autre que notre coopération à l’œuvre de salut de Dieu. Ce qui, vous en conviendrez, n’est pas toujours de tout repos. On aimerait bien, de temps en temps, pouvoir faire comme tout le monde, fermer les yeux sur cette mission, l’oublier un peu. Bref, nous assoupir.

Or l’évangile attire aujourd’hui notre attention sur un serviteur bien particulier : le portier. Le portier à qui il est précisément recommandé de veiller pendant que les autres serviteurs prennent un repos qu’on imagine bien mérité. Le Christ appelle donc certains de ses disciples à une mission spéciale. Qui est-il en effet ce portier ? C’est un homme qui se situe à la lisière du monde, à sa frontière. Quelqu’un qui appartient à ce monde et qui pourtant porte son attention vers l’extérieur, vers ce lieu mystérieux où demeure le maître. Quelqu’un qui, adossé au monde visible, scrute de son regard l’invisible. Pas pour le plaisir de rêver, mais pour accomplir une fonction. Celle d’accueillir au nom de tous les autres ce maître qui vient de loin, de l’extérieur, et qui pourtant est le véritable propriétaire de la maison. Cet homme, parce qu’il a reçu la mission comme portier de se tenir sur le seuil, est un passeur. A chaque instant, il doit être prêt à introduire le maître dans la maison qui est la sienne. Mais en même temps, il doit être un éveilleur. Il doit être prêt à tirer de leur sommeil ceux qui dorment, qu’ils se soient ou non dépensés la journée durant  pour le maître. Alors qui est-il donc ce passeur, cet éveilleur, cette sentinelle ? Il serait bien hasardeux de le désigner. Apparemment, c’est un homme fort, quelqu’un qui refuse de céder à la tentation du sommeil. Mais comment résister à l’assoupissement quand vient la nuit ? Peut-être, me direz-vous, en dormant le jour. C’est-à-dire en ne faisant pas le même travail que les autres serviteurs. Pour être quotidiennement accueilli dans le cœur des hommes qu’il vient furtivement visiter en cette vie, le Seigneur a, il est vrai, appelé certains de ses disciples à être des veilleurs professionnels. Ce sont les moines et les moniales, les contemplatifs, qui au long des nuits prient et intercèdent pour nous qui dormons. Serait-ce alors à dire que parce qu’il y a de tels portiers, nous serions dispensés de veiller, dispensés de nous réjouir au moment de la venue du Maître ? Certainement pas. Les contemplatifs sont les signes visibles d’une veille spirituelle qui concerne chacun et qui repose sur un secret.

Il faut en effet que notre cœur soit enflammé d’un double désir. Le désir d’abord de voir le Maître revenir chez lui. Le désir ensuite de faire partager cette joie aux autres serviteurs en les tirant de leur sommeil. « Ah, si tu déchirais les cieux, soupire Isaïe, si tu descendais ». Ce secret, vous l’aurez compris, c’est l’amour. Le Maître n’a-t-il pas dit, le jour où il lava les pieds de ses disciples, que désormais il ne les appellerait plus serviteurs mais amis ? Ce portier à qui il est demandé de veiller dans la nuit, ne serait-ce pas celui à qui Dieu veut donner la primeur de sa venue pour qu’il transmette ensuite la « bonne nouvelle » à tous les autres ?

Ce portier, ce passeur, cet éveilleur, cette sentinelle du matin, n’est rien d’autre que la figure du saint. Et la sainteté ne se limite pas à une catégorie même si certains prennent davantage de moyens pour l’accueillir. En définitive, c’est chacun de nous qui est constitué portier, selon sa grâce propre. C’est chacun de nous qui est appelé à veiller la nuit même quand la journée a été dure. Car le Seigneur, il est vrai, n’a pas précisé l’heure à laquelle il viendrait. Heureusement, car nous nous endormirions dans l’intervalle, nous cesserions d’être vigilants. Nous laisserions s’éteindre le désir de la rencontre. En fait, la venue du Seigneur est quotidienne. Apparemment invisible, elle n’est accessible qu’à un regard de foi, capable de saisir en profondeur le sens des événements de chaque jour et la beauté des visages qui nous entourent. C’est ce regard qu’il nous faut affûter. Après tout, dans un autre évangile, le Seigneur ne dit-il pas que lorsqu’il s’agit de nos petites affaires, nous savons bien interpréter les signes ? Pourquoi alors ne pas s’habituer à prendre de l’altitude. C’est à cela que nous sommes invités en cette période de l’Avent. Nous pourrons alors mieux découvrir que le Seigneur vient frapper à notre porte, que nous avons à lui ouvrir, pour sa joie, la nôtre, et celle de ceux qui demeurent avec nous.

Enfin, vous le savez cet Avent, particulièrement court cette année puisque Noël tombant un lundi il ne comptera que 3 semaines, voit l’entrée en vigueur dans la liturgie de la nouvelle traduction du Notre Père, déjà introduite dans les lectures de la messe depuis 3 ans. Elle concerne la 6e demande, remplaçant “ne nous soumets pas à la tentation” par “ne nous laisse pas entrer en tentation”. Nuance qui a son importance car l’ancienne traduction laissait entendre que c’est Dieu qui nous tente. Or, dit l’épître de S. Jacques, “Dieu ne peut être tenté de faire le mal, ni ne tente personne” (Jc 1, 13). La nouvelle version traduit littéralement aussi bien l’original grec que sa traduction latine. Elle demande justement à Dieu que nous échappions à la tentation, même si, comme toute créature rationnelle, nous avons à relever l’épreuve de la liberté : Dieu se donne à nous, à nous de répondre librement au don reçu en nous donnant à notre tour à lui.

Sainte Cécile 2017

Que S. Cécile me pardonne donc de prendre la parole en ce jour qui lui est consacré ! Célébrer la patronne céleste de la musique sacrée alors que l’on peine à poser sa voix et à articuler avec justesse ces redoutables portées aux notes rangées en ordre de bataille est une gageure. D’autant plus que j’ai dû, dimanche dernier, et c’était la cause de mon absence, prêcher en Bavière à la première messe d’un ancien clerc de S. Eugène, l’abbé Nicolas Télisson, dans une église recouverte de neige et que l’on avait oublié de chauffer : de la chaire descendait plus de vapeur que ne montait de fumée de l’encensoir… Quant à ma voix, elle a fini dans les profondeurs de la crypte…

Mais revenons à celle que nous honorons aujourd’hui. Rappelons pour commencer que son illustre patronage est quelque peu controuvé. Cantantibus organis, Caecilia Domino decantabat dit une antienne des 2ndes vêpres de sa fête. « Au son de l’orgue, Cécile chantait le Seigneur ». C’est ainsi qu’au 14e siècle, elle devint patronne céleste des musiciens et des chantres. C’est ainsi qu’elle est représentée, chantant en s’accompagnant à l’orgue, sur la broderie qui orne la dalmatique du diacre. Une autre antienne, tirée des matines cette fois, et plus proche du texte de sa Passio, corrige : Cantantibus organis, Caecilia virgo in corde suo soli Domino decantabat. Merci Cécile ! Vous me rassurez : on peut aussi chanter le Seigneur dans son cœur sans avoir à forcer la voix !

Mais pourquoi Cécile réservait-elle au seul Seigneur les pensées intimes de son cœur ? Parce que l’ayant découvert, elle, l’héritière de la prestigieuse gens des Caecilii, elle l’avait aussitôt préféré à tout, mettant en pratique l’évangile que nous avons entendu dimanche dernier à cette même messe : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ». Mystère de l’élection. L’époux divin, le Christ, s’est choisi, depuis les origines de l’Église, des âmes destinées à se consacrer à lui seul, témoignant ainsi à tous que la vocation ultime de l’homme, appelé par le baptême à partager sa filiation divine, est une vocation nuptiale. L’Alliance initiée par Dieu avec toute l’humanité aux temps lointains de la Création, rappelée aux jours de l’oubli par l’élection d’Israël, manifestée « en ces temps qui sont les derniers » par les noces du Christ et de l’Église sur l’autel de la croix, est une alliance où chacun a à se tenir spirituellement dans cette attitude sponsale face au Christ.

La virginité revendiquée par Cécile et les innombrables chrétiens qui ont embrassé cet état de vie « à cause du Royaume des cieux », comme dit l’évangile, est une affirmation de la supériorité de la vocation sponsale de l’Église tout entière et de chacun de ses membres. Les plus grands mystiques ne s’y sont point trompés qui ont envisagé leur relation au Seigneur sous cet angle, des hommes comme S. Bernard ou S. Jean de la Croix n’hésitant pas alors à mettre leur je au féminin en parlant de leur âme promise aux noces eschatologiques de l’Agneau, l’époux de l’Église. Le célibat consacré est ainsi un rappel de la vocation de tous les baptisés aux noces éternelles avec le Christ. Je m’abstiens d’une réalité bénie par le Seigneur – le mariage – pour manifester la sur-excellence d’une autre réalité qui doit, elle, être considérée comme absolument régulatrice. L’amour pour Dieu  est l’instance qui doit juger ma vie en tous ses actes et en tous ses états. Cela signifie-t-il que la Nouvelle Alliance déclarerait caduc ce mariage pourtant sanctifié dans l’Ancienne ? Certains l’ont pensé. Ils n’ont pas été suivis par la grande Église et ils ont fini par verser dans l’hérésie, gnostiques, et ces néo-gnostiques que sont les transhumanistes. Car ces derniers temps inaugurés par la résurrection du Christ sont appelés à se déployer dans l’histoire jusqu’à ce que les extrémités de la terre soient touchées par la prédication évangélique. « Ce ne sera pas tout de suite la fin » déclare Jésus dans un des passages apocalyptiques des évangiles synoptiques. Jusqu’à ce que la fin se produise, la communauté chrétienne doit grandir pour témoigner à travers sa retenue, sa sobriété, de sa préférence pour le Christ, véritable époux de notre âme, comme le rappelle la splendide épître A Diognète (2e s.). Le mariage a donc sa place dans l’histoire du salut. Cela n’empêchait pas le vieux S. Jérôme, brodé sur la tunique de notre sous-diacre, de se rattraper en écrivant à un correspondant : « Je loue les noces, je loue le mariage, oui, mais parce qu’ils m’engendrent des vierges : des épines je cueille la rose, de la terre je ramasse l’or, de la coquille je saisis la perle » (lettre 22). Jérôme, prophète de la famille Martin qui donna à la génération suivante 4 moniales, dont une sainte Docteur de l’Église…

Mais si le célibat consacré, la virginité, peut faire entrevoir – par contraste – la priorité du 1er commandement sur le 2nd, la supériorité de l’amour pour Dieu sur tout autre amour, aussi légitime soit-il, le mariage lui-même, l’amour conjugal ainsi que l’amour mutuel des parents et des enfants, peut nous faire entrevoir – cette fois-ci par analogie – la même chose. Nous retrouvons ici la dialectique ascendante qu’un S. Augustin, dans ses Confessions, aura reprise au Platon du Phèdre et du Banquet. Les liens d’amour ou d’amitié que nous forgeons en ce monde sont comme une anticipation, un avant-goût – et en même temps, par grâce, un fruit –, de la perfection de l’amour que nous découvrirons dans l’au-delà.

Si l’amour conjugal constitue bien évidemment la figure la plus parfaite des noces de l’Église avec le Christ, comme le rappelle S. Paul aux Ephésiens, l’amitié peut nous en faire découvrir aussi quelques traits. Amitié spirituelle qui communie dans la même foi et dans la même charité pour Dieu. Amitié qui peut unir d’ailleurs des êtres de sexe différent. Songeons à S. François de Sales et S. Jeanne de Chantal, à S. Benoît et à sa sœur S. Scholastique, à S. François et à S. Claire, à S. Vincent de Paul et à S. Louise de Marillac, et à tant d’autres encore. Citons à notre époque Hans Urs von Balthasar et Adrienne von Speyr dont l’expérience mystique influença l’œuvre théologique du premier.

En tout cas, je n’hésiterai pas à citer notre Cécile à qui l’auteur de sa Passion fait dire, à son fiancé Valérien : « Un ange de Dieu m’aime et garde mon corps avec un soin jaloux : s’il sent que tu viens vers moi avec un amour souillé, il te poursuivra de sa colère, et tu perdras la fleur de ta gracieuse jeunesse. Si, au contraire, il sait que tu m’aimes d’un amour sincère et immaculé et que tu gardes ma virginité intacte et sans souillure, il t’aimera comme moi ». Etonnant programme que deux jeunes gens peuvent envisager, comme à la veille de la 1ère guerre mondiale le comte et la comtesse d’Elbée, lui devenant religieux à Malines et elle carmélite à Louvain. Un autre exemple, cette fois dans le monde : celui de Jacques et de Raïssa Maritain.

Certes, me direz-vous, mais c’est un exemple peu fréquent. Il n’empêche. Remplaçons l’idée de virginité par celle de chasteté conjugale, et nous aurons encore un très beau programme pour ces temps troublés où nous sommes, et troublés parfois au plus niveau : « Si tu viens vers moi avec un amour souillé, il te poursuivra de sa colère, et tu perdras la fleur de ta gracieuse jeunesse. Si, au contraire, il sait que tu m’aimes d’un amour sincère et immaculé et que tu viens à moi dans la chasteté, il t’aimera comme moi ». Combien de jeunes filles pourraient rêver de cela aujourd’hui ? Un bon nombre je pense. Et je crois que bien des garçons voudraient imiter le jeune Valérien. Dieu nous aime avec délicatesse et avec un infini respect. Pour que le mariage soit bien une analogie des noces éternelles de l’âme et du Christ, il faut que les conjoints s’aiment – corps et âme – avec la même délicatesse, avec le même respect, avec la même fidélité. Fidélité salée par le feu de la croix : car Jésus est resté fidèle à l’Église en acceptant la mort de la croix et l’Église, dans les meilleurs de ses membres, est restée fidèle à son Seigneur dans les formes variées du martyre.

Pie XII parlait du martyre lent et prolongé que constitue la vie chrétienne. C’est ce martyre-là, semble-t-il, que Cécile vécut. La Passion de S. Cécile est en effet un écrit du 6e siècle, aux connotations africaines. C’est un merveilleux roman historique, plein de rebondissements. La réalité historique nous invite sans doute à plus de modestie, mais certainement pas à moins de considération pour celle que nous fêtons aujourd’hui. Car elle fut la digne héritière de ces femmes dont S. Luc nous dit dans l’évangile qu’elles soutenaient le Seigneur et ses apôtres de leurs biens. « L’association de Calixte et de Cécile au cimetière de la Via Appia et au Transtévère, peut-on lire sous la plume érudite de dom Dubois, ne paraît pas due au hasard. Cécile fut une riche et généreuse bienfaitrice qui aida le pape Calixte à organiser les premières paroisses de la ville de Rome. Si Cécile avait été mariée, le nom de l’église serait celui de son mari. On peut donc admettre qu’elle ne l’était pas ». L’église en question porte en effet le titulus de Cécile. Héritière des Caecilii, gens qui devait s’éteindre à la fin du 3e siècle, elle avait fait don d’une insula du patrimoine familial pour la convertir en église à une époque où le culte chrétien était encore quasiment clandestin. C’est ce que révèle aujourd’hui l’archéologie. « Deux siècles après la fin des grandes persécutions, continue dom Dubois, on imaginait d’une façon romantique ces temps glorieux. Pour l’auteur de la Passion, une personne vénérée était, plus qu’une bienfaitrice fondatrice d’église, une martyre. Il attribua donc ce titre à Cécile, alors qu’aucun témoignage du 4e siècle ne la range parmi les nombreux martyrs de Rome ».

Quoiqu’il en soit, Cécile vécut en un siècle troublé où être chrétien n’allait pas de soi, surtout lorsque l’on appartenait à une grande famille. Elle surmonta ses craintes et ses répugnances, elle offrit ses biens à une communauté persécutée, elle seconda – certainement au péril de sa vie – le successeur de S. Pierre dans sa tâche pleine de dangers, elle renonça probablement au mariage pour l’amour de Dieu en entrant dans l’ordo virginum, elle vécut ce long martyre de la fidélité chrétienne au milieu des embûches. Sans cesser, tout au long de ces années, de murmurer en son cœur le chant nouveau de l’Alliance nouvelle. Aujourd’hui, les visiteurs du Trastevere voient se dresser, non loin l’un de l’autre, la vénérable basilique S. Cécile et le sobre palais S. Calixte qui abrite une partie de la Curie romaine. Cécile et Calixte, ou Cécile et Valérien ? La vierge bienfaitrice de l’Église et l’évêque de Rome, ou bien la jeune martyre et son chaste époux ? L’histoire ou la légende ? Dans un cas comme dans l’autre, Cécile est pour nous un modèle, un exemple, une intercession. Que notre chant, aujourd’hui, en tout cas, soit – comme le disait S. Augustin – l’expression surabondante de notre joie d’appartenir à l’époux divin. Et cela quelque soit notre état de vie. Amen.

34ème Dimanche ordinaire – Christ Roi Année A

Le cycle de l’année liturgique s’achève sur un tableau saisissant, un texte qui sonne comme les grandes orgues, celles que nous entendrons tout à l’heure pour la fête de S . Cécile. On comprend qu’une telle scène ait pu inspirer crainte et angoisse, et pas seulement aux médiévaux, car cette séparation entre justes et damnés, qui nous choque tant aujourd’hui et que les tympans des églises romanes ont multiplié à l’envi, fait figure d’avertissement. Car les réprouvés de ce jour ne sont pas tous des assassins, des criminels, des terroristes, en un mot des méchants caractérisés. Mais simplement des gens qui n’ont pas vu. Finalement, des gens normaux, comme vous et moi. Et c’est ce qui rend ce texte si terrible : il peut s’appliquer à chacun de nous. Comme ce riche de l’évangile dont on ne nous dit pas qu’il était particulièrement malhonnête ou cruel, mais seulement qu’il fut réprouvé parce qu’il n’avait pas ouvert les yeux sur le pauvre Lazare qui gisait à sa porte. Eut-t-il ouvert les yeux qu’il l’eût probablement secouru d’ailleurs. Oui, nous avons besoin de réconciliation. Non pas parce que nous sommes fondamentalement des êtres mauvais, mais tout simplement parce que nous savons bien, au fond, que nous ne sommes pas assez attentifs au bien. Nous avons besoin de réconciliation, non tant à cause des péchés que nous commettrions délibérément qu’à cause de ceux qui relèvent de l’omission. Je n’ai certainement pas tué, mais je ne me suis pas assez soucié de mon voisin malade ; je n’ai pas volé, je n’ai pas fait d’excès, mais je n’ai pas non plus donné suffisamment de mon superflu à celui qui manque du nécessaire ; je n’ai pas dit du mal d’autrui mais je ne lui ai pas non plus apporté une parole de consolation quand il en avait besoin. Bref, je n’ai pas agi parce que je n’ai pas su voir. Le cycle de l’année liturgique s’achève sur un tableau saisissant, un texte qui sonne comme les grandes orgues, celles que nous entendrons tout à l’heure pour la fête de S . Cécile. On comprend qu’une telle scène ait pu inspirer crainte et angoisse, et pas seulement aux médiévaux, car cette séparation entre justes et damnés, qui nous choque tant aujourd’hui et que les tympans des églises romanes ont multiplié à l’envi, fait figure d’avertissement. Car les réprouvés de ce jour ne sont pas tous des assassins, des criminels, des terroristes, en un mot des méchants caractérisés. Mais simplement des gens qui n’ont pas vu. Finalement, des gens normaux, comme vous et moi. Et c’est ce qui rend ce texte si terrible : il peut s’appliquer à chacun de nous. Comme ce riche de l’évangile dont on ne nous dit pas qu’il était particulièrement malhonnête ou cruel, mais seulement qu’il fut réprouvé parce qu’il n’avait pas ouvert les yeux sur le pauvre Lazare qui gisait à sa porte. Eut-t-il ouvert les yeux qu’il l’eût probablement secouru d’ailleurs. Oui, nous avons besoin de réconciliation. Non pas parce que nous sommes fondamentalement des êtres mauvais, mais tout simplement parce que nous savons bien, au fond, que nous ne sommes pas assez attentifs au bien. Nous avons besoin de réconciliation, non tant à cause des péchés que nous commettrions délibérément qu’à cause de ceux qui relèvent de l’omission. Je n’ai certainement pas tué, mais je ne me suis pas assez soucié de mon voisin malade ; je n’ai pas volé, je n’ai pas fait d’excès, mais je n’ai pas non plus donné suffisamment de mon superflu à celui qui manque du nécessaire ; je n’ai pas dit du mal d’autrui mais je ne lui ai pas non plus apporté une parole de consolation quand il en avait besoin. Bref, je n’ai pas agi parce que je n’ai pas su voir.

Ne soyons d’ailleurs pas dupes des situations décrites dans cette parabole : elles pourraient nous culpabiliser parce qu’il est clair que l’on ne saurait supprimer la pauvreté juste avec de la bonne volonté et des bons sentiments. Nous ne sommes pas personnellement responsables de toutes les situations de détresse. Le but de la parabole est d’attirer notre attention sur ce qui est à notre portée. Ce qui nous oblige à nous poser cette question : qui sont donc aujourd’hui ces petits que Jésus nous prescrit de servir ? Bien sûr et comme toujours les pauvres, ceux qui manquent de moyens matériels. Je n’insiste pas : je sais que beaucoup d’entre vous sont déjà engagés dans des œuvres caritatives. Mais il est une autre pauvreté qui affecte aussi les riches et les puissants de ce monde. C’est justement celle qui est décrite par l’évangile et qui, elle, conduit au feu éternel. C’est cette pauvreté radicale qui consiste à avoir rejeté, consciemment, ou perdu, inconsciemment, le sens du bien et du mal. Perdre le sens de Dieu, c’est perdre le sens de l’autre et aussi le sens de soi. C’est une pauvreté qui dégrade celui qui en est touché, mais aussi ceux qui sont ses prochains, en particulier les plus faibles. Il suffit de regarder les évolutions sociétales comme on dit aujourd’hui pour s’en convaincre chaque jour un peu plus. Le mal abîme tant celui qui le fait que celui qui le subit, à des titres divers.

Oui, reconnaissons-le, voici une pauvreté aujourd’hui très répandue et ô combien contagieuse. Il faut dénoncer l’imposture qui consiste à organiser, à grand renfort médiatique, la confusion des valeurs, comme dans les manuels scolaires par exemple. Cette pauvreté qui a pour nom le relativisme, elle est là, partout, menaçant nos familles, notre entourage, nous-mêmes. C’est à elle qu’il faut s’attaquer en priorité. A quoi bon en effet éteindre les incendies si on ne cherche pas en même temps à décourager et à rééduquer les pyromanes ? Il faut donc agir sur les causes. Et la cause principale de la pauvreté, c’est que l’homme a oublié qu’il est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Autrement dit qu’il tient sa dignité et les grandes lignes de son bonheur de sa relation à Dieu.

La Bonne Nouvelle annoncée aujourd’hui, c’est que Dieu nous invite à coopérer à son œuvre de recréation. En séparant les méchants des bons, Dieu fait en effet œuvre nouvelle. Comme à l’origine, dans la Genèse, où il séparait la lumière des ténèbres, la terre des eaux, l’homme des animaux. L’œuvre de création est une œuvre de distinction : chaque chose à sa place. Le péché est au contraire transgression, c’est-à-dire empiétement. Il est confusion, mélange, chaos. Il est aveuglement, aveuglement de l’intelligence qui ne sait plus distinguer le bien du mal, aveuglement du cœur qui échange sa condition de créature pour celle de créateur de ses valeurs. Le péché nous ferme les yeux au réel. L’évangile de ce jour nous invite à les rouvrir. Pour voir la réalité en profondeur, avec le regard même de Dieu. Il s’agit de convertir notre regard et de découvrir que tout homme est non seulement image de Dieu mais, plus encore, ami de Dieu. En disant : Seigneur, quand t’avons-nous vu malheureux ?, les réprouvés n’ont pas compris que le propre de l’amitié, c’est de partager la souffrance de celui qu’on aime. Le Christ souffre quand on bafoue la dignité d’un seul de ces petits pour qui il a donné sa vie et qui, tous ensemble, nous compris, forment son visage.

C’est pourquoi nous sommes responsables de tous nos actes envers Dieu. De nos actes, pas de nos velléités. Il ne suffira pas d’avoir voulu, il faudra avoir fait. Ce qui réconforte l’assoiffé, ce n’est pas notre pitié, mais le verre d’eau que nous lui tendons. Cette conversion du regard, qui doit mener à la conversion de l’agir, peut commencer très concrètement avec le prochain le plus proche. Ne pas claquer les portes de chez soi à minuit, par exemple, ou ne pas mettre à fond sa sono, c’est avoir découvert que mon voisin existe, c’est avoir appris à lui laisser une place dans ma vie, dans mon cœur. On pourrait multiplier les exemples. Tous nous ramèneraient au souci de l’autre. L’autre aura fini par compter pour moi, j’aurai fini par lui être attentif, au point même de déceler les failles qu’il porte à son insu comme des blessures. En définitive, l’autre aura fini par devenir un visage, un visage qui me révèle en transparence celui du Christ qui l’aime.

 

23e Dimanche après la Pentecôte

Notre demeure est dans les cieux avons-nous entendu de la bouche de S. Paul, nous qui essayons d’aménager le moins mal possible cette vallée de larmes où nous vivons à grand renfort d’innovations techniques. Comme nous l’a rappelé la commémoration des défunts il y a quelques jours, nous devons accepter un renversement de perspective. Pouvons-nous accepter un tel programme qui inévitablement laisse planer sur notre agir l’ombre de la croix ? Eh bien, je dirais que nous n’avons pas vraiment le choix. C’est une urgence qui s’impose à tous, et pas seulement aux chrétiens.

C’est précisément ce que l’évangile nous montre ce matin. Jésus, entouré de ses disciples et confronté à la foule, y rencontre deux personnes : un chef de synagogue et une femme souffrant d’hémorragies. Deux figures de l’humanité dans sa relation au divin, dans son rapport à la sainteté. D’un côté le chef de synagogue qui représente la pureté religieuse, de l’autre la femme qui a des pertes de sang, c’est-à-dire qui est légalement impure et qui contamine tout ce qu’elle touche. L’une et l’autre de ces figures confessent leur impuissance face à la question centrale qui saute à la gorge de cette même humanité : la question de la fragilité de la vie, en un mot, la question de la mort. Car ce chef de la synagogue est aussi un père, et un père en train de perdre son enfant. La mort vient donc lui ravir ce qu’il a de plus précieux. Quant à la femme, n’est-elle pas encore plus le résumé symbolique de l’existence humaine affrontée à la mort ? Elle perd son sang, ce sang qui dans la Bible est synonyme de vie. La vie s’écoule d’elle, inexorablement, malgré tous les traitements et Marc, sans doute un peu ironique à l’égard de Luc, le cher médecin, ajoute que sa situation avait plutôt empiré du fait de ces mêmes traitements… Oui, cette femme anonyme, n’est-elle pas la figure de l’humanité ? De l’humanité sujette à la caducité, de l’homme qui tout au long de son existence terrestre, ne cesse de se défaire, de s’écouler, de se désagréger, pour devenir finalement une poignée de poussière ? L’homme aussi qui ne cesse de protester contre ce processus, qui essaie tous les traitements possibles, ces traitements qui parfois même accélèrent le processus qu’ils sont censés enrayer ? Comment ne pas y voir ici ces divertissements que dénonce Pascal, ces échappatoires, pas seulement médicales, qu’imagine l’homme laissé à ses seules forces devant la précarité de l’existence et qui en désespoir de cause est prêt à enfreindre toutes les bornes – ici celles la pureté légale – dans l’espoir chimérique d’un renversement miraculeux de situation : Si je touche seulement son vêtement, je serai guérie. C’est la demande pathétique de Jaïre : Impose ta main sur elle, et elle vivra. En S. Marc l’enfant était à toute extrémité, en S. Luc, en train de mourir, mais ici en S. Matthieu, elle est déjà morte, ce qui souligne le caractère déraisonnable de la supplique, à la limite de la magie, comme l’attitude de la femme qui s’imagine que le contact avec une pièce d’étoffe suffira à la guérir. Ce caractère déraisonnable de la demande est souligné par les proches de Jaïre dans les passages parallèles de Marc et de Luc lorsqu’ils lui annoncent que sa petite fille vient de mourir : A quoi bon encore déranger le Maître ? La mort a fait son œuvre, et celle-ci est irréversible. Mais Jésus passe outre, et la résignation se fait dérision. Les trois évangélistes nous rapportent que l’assistance se moque alors ouvertement de lui. Comme elle se moquera de Paul à l’Aréopage d’Athènes lorsqu’il annoncera la résurrection de Jésus. C’est trop beau pour être vrai. Jésus prend toutefois le risque d’assumer cette déraison, lui qui est Raison suprême et éternelle en tant que Logos. Et il révèle la sur-rationalité à l’œuvre dans cette protestation pathétique de la nature face à la mort : la foi. C’est la foi, une foi encore informe, qui est au cœur de la démarche tant de Jaïre que de la femme anonyme. La raison du cœur, c’est-à-dire de l’être humain pris en sa totalité, voit plus loin profond que celle du cerveau, limitée aux phénomènes. Elle intègre l’espérance, se conjugue au futur, s’ouvre, dans sa détresse, à l’altérité par excellence qu’est Dieu. Et Jésus ne s’y trompe pas qui dans les deux cas décèle cette foi inchoative. Foi qui donne des lunettes à la raison ou, plus poétiquement, des ailes qui la hissent vers les hauteurs. Ma fille, aie confiance, ta foi t’a sauvée. Ta foi, pas le simple contact avec mon manteau (même si on peut voir dans ce contact avec le vêtement visible support d’une grâce invisible une figure du rôle que joueront les sacrements dans l’économie chrétienne du salut). Et à Jaïre : Ne crains pas, crois seulement, et elle sera sauvée (Lc 8, 50). Finalement, le mouvement instinctif de l’homme pour la vie, qui s’en remet dans sa détresse la plus totale, à l’envoyé de Dieu, est plus rationnel qu’il n’y paraît, plus rationnel que la résignation devant la mort que cultivent toutes les philosophies et toutes les religions.

C’est précisément ce que S. Paul veut faire comprendre à ses chers Philippiens : C’est le Seigneur Jésus-Christ qui transformera nos pauvres corps en les rendant semblables à son corps glorieux. Car la victoire de Jésus sur la mort n’est pas une victoire à la Pyrrhus, une de ces victoires que la médecine moderne collectionne sans jamais pouvoir remporter la victoire définitive sur la mort, malgré tout ce que nous annonce le transhumanisme. C’est une victoire totale, définitive, parfaite. Car le Christ n’a pas esquivé la mort, il l’a affrontée, soufferte, détruite de l’intérieur. La résurrection est plus qu’une réanimation. Si le mot qu’emploie ici Jésus est encore banal – lève-toi –, il deviendra au matin de Pâques celui qui fait passer notre espérance à une autre dimension, celle des certitudes. Jésus répondra alors à notre foi informe en nous communiquant le fruit de sa victoire par la grâce du baptême, qui est justement la foi formée. Cette foi formée, encore balbutiante, sera rendue parfaite le jour où notre corps partagera l’incorruptibilité ontologique de notre âme, devenue aussi incorruptible spirituellement par sa purification dans le sang du Christ. Alors nous ne vivrons plus sous la tente, en ce royaume des ombres, mais dans la cité céleste, la Jérusalem d’en haut, en pleine lumière. Nous aurons alors pleinement reconnu que notre demeure est dans les cieux. Ne nous y trompons pas : notre vie présente, nous la vivons dans une résidence secondaire, provisoire, l’image affaiblie d’une résidence principale, définitive, solide : la demeure de Dieu avec les hommes, selon les paroles de l’Apocalypse.

Ne vivons donc pas en ennemis de la croix du Christ, l’instrument qui nous vaut le perfectionnement et l’achèvement de notre foi, de cette aspiration irraisonnée et pourtant supra-rationnelle à la vie en plénitude. Vivons dans la gratitude au Fils de Dieu qui s’est livré pour nous afin que notre foi devienne certitude. Prenons aussi conscience que la croix du Christ est l’unique voie de salut pour toute l’humanité, que la résurrection du Christ est la réponse unique donnée à la question universelle qui se pose à tout homme, qu’elle est l’unique espérance du monde. Le Christ est l’unique médiateur du salut, il est l’unique réponse rationnelle et existentielle à l’énigme de la mort. Il est l’unique embarcation qui nous permet d’en franchir le gouffre. Et sur l’autre rive, le Maître nous prendra un jour la main et nous dira, à chacun : Jeune homme ou jeune fille, lève-toi : talitha qum. Alors n’ayons pas peur d’imiter Paul qui, sans fausse humilité, nous indique le chemin de la vie. Car nous possédons bien un trésor, même si c’est dans des vases d’argile. N’agissons pas comme ces gens dont l’espérance est morte et dont la déception est telle que leur désespoir les jette dans le nihilisme : croyant ne plus avoir rien à perdre, ils flambent leur vie : Mangeons, buvons, car demain nous mourrons : cras enim moriemur. Au lieu de lever leurs yeux vers la croix, ils abaissent leur regard vers leur ventre. Ils me font penser à ces étoiles qui, explosant, deviennent un instant très brillantes avant de s’effondrer sur elles-mêmes, se transformant en trous noirs, aspirant, suçant et détruisant tout astre passant à leur portée : leur dieu, c’est leur ventre. Toujours affamés, jamais rassasiés, ils souffriront pour toujours, nuées sans eau que les vents emportent, arbres de fin de saison, sans fruits, deux fois morts, déracinés, houle sauvage de la mer écumant sa propre honte, astres errants auxquels les ténèbres épaisses sont gardées pour l’éternité (Jd 12-13).

32e Dimanche ordinaire A 2017

La parabole des dix vierges nous appelle qu’être invité à la fête ne suffit pas pour y participer effectivement : il faut pouvoir être trouvé prêt. D’une certaine manière l’attitude de l’époux est encore plus sévère que celle du roi dont nous avons entendu parler il y a quatre semaines. Car ici ce ne sont pas des gens ramassés au hasard qui sont rejetés de la salle des noces, mais des invitées qui avaient répondu positivement puisqu’elles s’étaient déplacées et s’étaient même munies de lampes pour veiller. Cependant, pour interpréter convenablement la parabole qui nous est proposée, il ne faut pas être dupe du genre littéraire. Passons donc sur le malaise que l’on peut ressentir en jugeant peu évangélique l’attitude tant de l’époux – sévérité implacable – que des jeunes filles prévoyantes – égoïsme sacré. La clef de la parabole, en effet, c’est la dernière phrase qui nous la livre : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure ». Il s’agit donc de veiller. Mais pas de veiller n’importe comment, passivement. Il faut être trouvé prêt. C’est-à-dire il faut s’être soi-même préparé en ayant fait grandir en son coeur le désir de la rencontre.

De quelle rencontre s’agit-il ? Le contexte du festin nuptial nous oriente vers la réponse. C’est la rencontre de Dieu. Une rencontre où – surprise – on découvre que l’on n’est pas tant convive que conjoint. Vous aurez remarqué en effet que dans cette noce on ne parle pas de l’épouse. Qu’est-ce que cela signifie, sinon que l’épouse, ce sont précisément les jeunes filles : de servantes, elles sont appelées à se reconnaître dans l’Epouse. C’est donc de l’Église qu’il s’agit, l’Église une et l’Église constituée d’une multitude. De l’Église appelée à rencontrer son Epoux, le Christ. Rencontre béatifiante qui est le terme de notre existence, ce qui doit lui donner tout son sens mais aussi ce qui doit donner sa pleine valeur à chacun des instants que nous vivons ici-bas. Le problème, c’est que justement ce terme paraît lointain et que, de ce fait, on ne voit plus en quoi il est terriblement actuel. On l’a vu avec la parabole à laquelle j’ai fait allusion au début : le roi est parti en voyage : il est loin. Peut-être faudrait-il se demander si ce ne sont pas les habitants de la ville qui se sont éloignés, par le péché. Quoi qu’il en soit, loin des yeux, loin du cœur : obnubilés par leurs affaires, leurs désirs terrestres, les invités n’ont cure de l’invitation de Dieu. Mais répondre oui demeure insuffisant. Il faut persévérer dans le oui en posant les actes qui y correspondent. Il faut d’abord répondre activement en se mettant en route, en se déplaçant, en allant jusqu’à la salle des noces. Cela semble aller de soi : il faut coopérer activement au salut que Dieu nous propose. C’est l’enjeu de la vie morale, tissée d’actes imprégnés par l’évangile, nourrie par les dix commandements de l’ancienne Loi et les deux préceptes de la Loi nouvelle, ceux que nous avons entendus il y a deux semaines.

Mais cela ne suffit pas encore. Après avoir accepté de se déplacer jusqu’à la salle des noces, il faut accepter d’attendre. C’est plus difficile. Faire, agir, nous savons plus ou moins. Se laisser faire, veiller, c’est autre chose. L’heure de l’Epoux n’est pas la nôtre, ou plutôt la nôtre n’est pas la sienne. Il faut, dans la vie spirituelle, savoir reconnaître que nous n’avons pas de droits stricts sur Dieu. Avoir allumé sa lampe ne donne pas droit à entrer immédiatement dans la salle des noces. Nos œuvres, aussi belles soient-elles, ne nous introduisent pas automatiquement dans le royaume. La tentation serait alors de se décourager, de basculer dans une attente passive, stérile. Il ne s’agit pas de s’être préparé pendant un temps, d’avoir atteint un certain niveau de perfection, d’avoir satisfait à une norme, d’avoir passé avec succès un examen. Il s’agit de découvrir que l’exigence est à la mesure sans mesure de celui qui la pose, bref, qu’elle est infinie. La réserve d’huile que nous pouvons constituer par notre activité est dérisoire face à cette longue veille qui nous est proposée pour faire grandir notre récompense. Mais alors, comment la rendre infinie ? Sur ce point, il faut entendre S. Thérèse de Lisieux disant à Dieu : « Soyez vous-même ma justice ». On ne peut persévérer activement dans l’attente qu’en faisant grandir son désir. Mais arrivé à un certain point, Dieu seul peut dilater ce désir et l’adapter à ce qu’il est lui-même, l’infini. En définitive, l’appel que Dieu adresse à chacun de nous ne peut aboutir à une réponse véritable que si nous acceptons de mettre toute notre confiance en lui, de tout attendre de lui. C’est le paradoxe de la foi. Dieu nous demande tout, il nous demande même au-delà de ce que nous pouvons donner. Mais en même temps, il nous souffle à l’oreille de lui demander tout ce dont nous avons besoin pour répondre à son exigence d’amour. Echappée fulgurante qui nous fait entrevoir, en ces jours qui suivent la Toussaint, ce qui a pu consumer le cœur des saints et leur a permis, pour reprendre une fois encore les mots de Thérèse, d’accomplir « une course de géants ».

 

22e  Dimanche après la Pentecôte 2017 

Nous retrouvons encore aujourd’hui nos vieilles connaissances les pharisiens. Ils cherchent à prendre Jésus en faute pour pouvoir l’accuser. Après une captatio benevolentiae élogieuse, ils s’efforcent de l’enfermer dans un dilemme machiavélique à propos de l’impôt à payer à César. Car n’oublions pas que la Palestine est alors occupée par les Romains. Si Jésus dit qu’il ne faut pas payer, il passe pour un zélote, c’est-à-dire pour un séditieux. Or les pharisiens se sont faits accompagner d’hérodiens, partisans de la collaboration avec Rome. Ne pas payer, c’est se faire condamner par la puissance politique romaine. Mais si Jésus dit qu’il faut payer l’impôt, il passe pour un soumis, comme les pharisiens eux-mêmes, mais alors il se disqualifie aux yeux de ses disciples : il ruine sa prétention messianique car tous, y compris les apôtres, voient encore en lui le messie qui libérera le pays du joug païen. En un mot, Jésus semble bien « échec et mat ».

 Mais Jésus se montre plus habile que ses adversaires. A leur question, il répond par une autre question. « Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? » « De l’Empereur César » répondent-ils. Question anodine et réponse anodine, pourrions-nous penser. Mais en fait, c’est ici que se joue le coup. Souvenons-nous que les pharisiens cherchent à pratiquer intégralement la Loi, y compris bien évidemment le premier commandement qui bannit l’idolâtrie. Or les monnaies romaines de la période impériale portent l’effigie de l’Empereur et une légende qui s’adresse à lui comme à une divinité. Elles n’avaient d’ailleurs pas cours au Temple, et c’est l’une des raisons pour lesquelles il y avait là des changeurs, car il fallait que rien de souillé ne pénètre dans le Temple. Les pharisiens, dont l’évangile dit par ailleurs « qu’ils aimaient l’argent », n’hésitent pas à utiliser ces monnaies dans la vie courante. Eux donc qui se prétendent purs sont confondus par Jésus qui les convainc ainsi d’idolâtrie. Ils sont divisés en eux-mêmes.

Et c’est bien le sens de la sentence de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Spontanément, ou à la suite des controverses médiévales entre la Papauté et l’Empire, nous interprétons cela comme la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. On rend à Dieu nos devoirs religieux dans le sanctuaire intérieur de notre conscience, voire dans le sanctuaire extérieur des églises affectées au culte. Et on rend à César nos devoirs civiques partout ailleurs, en respectant la sacro-sainte laïcité. Le sens de l’affirmation de Jésus est différent. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est lui rendre tout, puisque tout vient de lui. Dieu a droit non seulement à l’hommage de notre esprit, dans le secret de notre conscience, mais aussi à celui de notre corps, avec toute la visibilité que cela signifie. Notre culte ne doit pas être seulement privé, mais aussi public, communautaire, visible donc. Une société, pour persévérer dans le respect de l’homme, de tout homme et de tout l’homme, se doit d’être visiblement religieuse. C’est ce que Benoît XVI n’a cessé de redire tout au long de son pontificat et que François vient même de rappeler dans un discours il y a 8 jours. Car Dieu – et la religion comme médiation visible – est le garant véritable de la transcendance de l’homme. Le concile de Vatican II dit même que « la créature sans le Créateur s’évanouit », c’est-à-dire se désagrège, se détruit, se défait.

Alors que rendre à César ? Rien, sinon notre péché. Car il n’y a pas de partage style Conférence de Yalta entre Dieu et César, avec rideau de fer étanche à l’appui. En tout, nous et nos œuvres (société comprise), nous appartenons à Dieu. César, dans le meilleur des cas, ne peut être que le lieutenant de Dieu, il doit concevoir sa mission comme une suppléance, et doit se faire suffisamment transparent pour ne pas rendre sa mission inopérante en opacifiant la médiation qu’il est censé incarner. La Bible, qui n’est pas naïve, n’est d’ailleurs pas tendre pour le pouvoir politique, continuellement dénoncé comme injuste par les prophètes. Elle est trop réaliste pour ne pas percevoir la connexion mortelle du pouvoir et de l’argent. César, le César des Romains, n’est qu’un avatar de plus dans la série des totalitarismes païens qui se sont succédé (pensez aux visions du livre de Daniel) : pharaons, rois d’Assyrie et de Babylone, des Perses et des Macédoniens. Elle renâcle lorsque les juifs demandent un roi à l’exemple des païens (livre de Josué). Elle est sans concession sur leur règne. Même David et Salomon sont jugés sans complaisance. Et l’éloge de Cyrus dans le livre d’Isaïe ne doit pas nous égarer : il n’est qu’un instrument aveugle de la Providence. Un peu comme Bonaparte signant le Concordat en 1801. Il est très difficile d’être César aux yeux des chrétiens : la barre est placée très haut. A la hauteur d’un S. Louis de France, d’un S. Henri d’Allemagne ou d’un B. Charles d’Autriche-Hongrie.

En conclusion, nous devons nous défier de toute espérance en un sauveur politique. Il nous incombe de servir avec abnégation la société humaine, mais sans trop d’illusions. S. Augustin n’en nourrissait pas beaucoup plus à l’époque de l’empire devenu nominalement chrétien, mais peinant à l’être en vérité, parce que toujours alourdi par le péché de ses membres. Cela nous rappelle que la société n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen. Et un moyen périssable. Ce qui a valeur d’éternité, ce sont les hommes qui la composent. Ce sont eux que nous devons servir. Mais au moyen de la société. Car la société reste un moyen nécessaire. Et comme toutes les formes d’organisation sociale ne se valent pas, nous sommes fondés à défendre celles qui sont imprégnées d’esprit évangélique et à combattre celles qui s’y opposent. C’est pourquoi, en fin de compte, nous devons payer l’impôt, et parfois même l’impôt du sang… Mais tout notre être, lui, doit appartenir à Dieu. Car Dieu seul est notre véritable avenir.

Fidèles défunts 2017 

 Hier, nous avons célébré les saints, tous les saints. Nous avons célébré la foule innombrable de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui au cours de leur existence terrestre se sont pleinement ouverts à Dieu et au prochain. Pour les uns – peut-être en avons-nous connu – ce fut la note dominante de toute leur vie ; pour d’autres ce fut à l’occasion d’une conversion, progressive ou subite ; pour d’autres enfin ce fut au moment de leur mort, lors de cette brusque prise de conscience de la vanité de toute chose. Dans tous ces cas, précocement ou tardivement, ces hommes et ces femmes ont compris qu’il faut consentir, toujours plus ou moins douloureusement, à se dépouiller de soi pour faire l’expérience de la joie. Quelle est-elle cette joie censée illuminer tout homme ? C’est l’amour. La joie d’aimer et d’être aimé. C’est pour que nous ayons part à l’Amour qu’il est lui-même que Dieu nous a créés. Mais aimer, ce n’est pas si simple : il y a dans l’amour humain des chemins qui mènent nulle part. Pour aimer et être aimé, il faut consentir à se laisser purifier. C’est Dieu qui, tout au long de notre vie, si nous le voulons bien, arrache de la terre de notre cœur l’ivraie qui cherche à y étouffer le bon grain. Dieu libère notre liberté pour que nous aimions à son image, dans le don total de notre être, à l’image de son Fils devenu homme. C’est le l’éprouvant chemin de la sainteté.

Nous avons fêté hier cette foule de témoins discrets de l’amour qui au terme de leur pèlerinage terrestre ont été accueillis dans la gloire de Dieu. Aujourd’hui, nous tournons notre regard vers la foule immense des autres fidèles défunts, et par extension vers tous les morts que notre terre a portés à sa surface et reçus en son sein. Pourquoi deux jours consacrés aux morts ? Parce qu’il ne s’agit pas des mêmes ! Hier nous nous tournions vers les saints, aujourd’hui nous nous tournons vers ceux qui ne le sont pas, ou plus précisément qui ne le sont pas encore. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils ont besoin, là où ils sont, de nous, comme nous, sur terre, nous avons besoin des saints. Hier, c’était un jour de fête, et nous avons demandé aux saints de veiller sur nous, avec les anges, dans le pèlerinage terrestre que nous effectuons encore. Aujourd’hui ce n’est pas un jour de fête, c’est un jour de supplication : nous nous souvenons des autres défunts et nous prions pour eux. Dans un cas comme dans l’autre, nous illustrons ce qu’est la communion des saints. La communion des saints, c’est une autre manière de dire que l’Église est une. C’est la même Église sur terre, au ciel et en ce lieu, ou mieux, cet état qu’on appelle purgatoire. Les saints et les anges agissent pour nous, et ils nous associent à leur action pour tous ces morts qui ne sont pas encore des saints. C’est une manière d’aimer, et non des moindres, que de prier pour les morts afin qu’ils soient prêts à voir Dieu. Le purgatoire est probablement loin d’être dépeuplé. Car la sainteté, qui permet de passer directement à la gloire de Dieu, va plus loin que le respect des commandements ou même que l’acceptation stoïque des malheurs de la vie. Qui peut dire, face à Dieu, qu’il est « parfait comme le Père céleste est parfait », qu’il a pleinement accompli le double commandement en lequel se résume la perfection de la vie chrétienne ?

L’Église affirme dans son Catéchisme que « ceux qui meurent dans la grâce et l’amitié de Dieu, mais imparfaitement purifiés, bien qu’assurés de leur salut éternel, souffrent après leur mort une purification, afin d’obtenir la sainteté nécessaire pour entrer dans la joie du ciel » (CEC 1030). Cette souffrance, ajoute-t-elle, est « tout à fait distincte du châtiment des damnés » (CEC 1031). On le comprend aisément. L’enfer est un état définitif. C’est l’état de ceux qui auront refusé jusqu’au bout de s’ouvrir à l’amour de Dieu et du prochain. C’est l’état de ceux qui idolâtrent leur moi jusqu’au mépris de Dieu et d’autrui. L’enfer, c’est la contradiction portée à son maximum : savoir que l’on a tort et persévérer dans cette voie sans issue… Le purgatoire, lui, est un état transitoire. Car si c’est un état de joie, joie de se savoir pardonné et aimé de Dieu, des saints et des anges, c’est aussi un état de souffrance, mais d’une souffrance née de l’amour. Une souffrance qui tient au désir de répondre enfin amour pour amour à l’amour de Dieu et des frères admis en sa gloire. Une souffrance rendue d’autant plus douloureuse que l’âme aura acquis une plus claire conscience de la sainteté de Dieu et donc de la gravité de ses dérobades comme l’illustre le B. J-H Newman dans son Songe de Gerontius : découvrir que malgré sa médiocrité, on aura été aimé depuis toujours, inconditionnellement. S’il doit y avoir des pleurs, ce seront des pleurs de joie, mêlés au regret de ne pas avoir commencé plus tôt à aimer Dieu et le prochain. « Je t’ai aimée bien tard, Beauté si ancienne et si nouvelle, je t’ai aimée bien tard ! » soupirait S. Augustin dans ses Confessions.

Le purgatoire n’est donc pas une croyance païenne qui se serait introduite dans le christianisme, comme nous le reprochent les protestants. C’est une réalité qui touchera probablement chacun de nous, et qui nous touche déjà si tant est que ce feu nous purifie déjà sur terre. S. Jean de la Croix dit en effet que « le feu qui s’unira un jour à l’âme pour la glorifier et celui qui l’envahit d’abord pour la purifier ne sont qu’un seul et même feu d’amour ». C’est une réalité qui ne peut se comprendre qu’à la lumière de l’infinie sainteté de Dieu et de sa non moins infinie miséricorde. Sainteté devant laquelle aucun pécheur ne peut tenir. Miséricorde dont l’humilité désarme, nous l’espérons, jusqu’au cœur le plus endurci. Autrefois les hommes avaient inventé la doctrine de la réincarnation, conscients que la vie humaine ne suffisait pas pour se hisser au niveau de perfection de la divinité. Peut-être pouvait-on espérer progresser en vivant plusieurs vies de suite. La foi chrétienne en la miséricorde infinie du cœur de Dieu – bref, la foi au purgatoire – vient ruiner ces hypothèses. Nous n’avons qu’une seule vie. Mais s’il nous arrive ici-bas de faire le mal ou de nous détourner du bien, Dieu ne nous laisse pas à nos seules forces. C’est lui qui vient nous justifier en brisant la cuirasse de notre cœur et en y versant le baume de sa miséricorde.

En célébrant l’eucharistie, nous célébrons tous ensemble cet amour victorieux de tout mal, victorieux de la mort même puisque Dieu nous manifeste le plus grand amour, en nous donnant son propre Fils sous les espèces du pain de la route, du viatique, qui nous permet de franchir le gouffre de la première et de la seconde mort. Prions donc pour tous les défunts que nous avons connus et aimés, et pour tous les autres que nous n’avons pas aimés, ceux que nous avons haïs et méprisés, ceux aussi que nous ne pouvions connaître, et en particulier ceux de qui nous tenons notre vie, nos ancêtres. Prions aussi pour être des témoins de cette bonne nouvelle face à l’inéluctabilité de la mort : cette dernière ennemie à être vaincue, comme dit S. Paul aux Corinthiens, nous devons l’apprivoiser pour y reconnaître désormais, comme dit S. François d’Assise, la sœur qui nous introduira dans le royaume du Père.

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Toussaint 2017 

  La fête de la Toussaint oriente notre regard et notre prière vers la gloire de « tant d’hommes et de femmes parvenus à la sainteté à cause du royaume des cieux » comme le dit la préface qui leur est consacrée. La sainteté des membres les plus éminents appelle la sainteté de tous les baptisés. « Imitez-moi, frères, comme moi-même j’imite le Christ » s’écrie S. Paul. La Toussaint dévoile le sort final de tous ceux qui sont encore en chemin vers leur accomplissement final en Jésus-Christ.

Rappelons-nous d’abord que saint est le premier nom de Dieu, son mystère, le noyau de sa vie intérieure, inaccessible aux hommes. C’est l’expérience du prophète Isaïe, saisi d’effroi dans le Temple lorsque Dieu lui apparaît. L’écho en résonne dans notre liturgie au moment du Canon avec le chant du Sanctus. Israël ne peut être appelé saint, lui aussi, que par son union intime à Dieu : « Tu es un peuple consacré au Seigneur ton Dieu. C’est toi que Dieu a choisi pour être son peuple à lui parmi toutes les nations qui sont sur la terre » (Lv 19). Le peuple est saint parce qu’il est constitué par Dieu pour rendre un culte à Dieu. L’Église hérite de la sainteté du peuple de Dieu : elle est, dit S. Paul, « le nouvel Israël de Dieu ». Sa loi de sainteté n’est plus écrite, elle est intérieure : c’est l’Esprit du Christ qui habite le cœur des baptisés et leur permet d’imiter, mieux d’être transformés, en le Saint par excellence, celui qui, par son incarnation, s’est rendu justement imitable.

 Cette sainteté en forme de don appelle donc une sainteté en forme de réponse. C’est ce que disait déjà l’Ancien Testament : « Soyez saints car moi, je suis saint » (Lv 19). C’est ce que reprend Jésus : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mc 5,48). Le peuple doit correspondre par sa conduite aux dons que Dieu lui a faits par sa parole, ses sacrements, et par dessus tout par son Fils bien-aimé. Et pourtant, en ce jour de la Toussaint, nous savons bien que nous sommes imparfaits, nous qui sommes encore en chemin. Déjà S. Paul, ce géant de la foi, reconnaissait ne pas avoir encore pleinement saisi le Christ. Mais « oubliant le passé », écrivait-il aux Philippiens, il se tendait de toutes ses forces pour saisir le Christ et entrer en pleine communion avec lui. Il s’agissait bien d’une sainteté de réponse. Car jamais Paul n’aurait déployé tous ces efforts s’il n’avait pas d’abord été saisi lui-même par le Christ sur le chemin de Damas. En effet, à la question angoissée des apôtres : « Qui donc peut être sauvé ? » Jésus avait répondu déjà très clairement : « pour les hommes, c’est impossible », mais il avait aussitôt ajouté : « mais pour Dieu, tout est possible ». Voici donc ce qui est seul capable de nous propulser dans ce ciel inaccessible à nos pauvres forces : c’est la volonté même qu’a Dieu de nous sauver. Ce que le Seigneur veut, même si cela paraît impossible, il est capable de le réaliser : c’est là qu’il manifeste sa plus grande gloire. Introduire une créature pauvre, et de surcroît abîmée par le péché, jusque dans son intimité divine est proprement l’œuvre la plus inattendue, la plus folle dira S. Paul. D’où, aussi, la surprise du visionnaire de Patmos : « Mais qui sont-ils, et d’où viennent-ils » ceux-là qui, revêtus de blanc, se tiennent dans le ciel ? Autrement dit : mais qui donc est assez pur pour être introduit jusque dans l’intimité du Dieu trois fois saint ?

La réponse tombe, toute claire : ce sont des hommes comme toi et moi, ni surhommes, ni extraterrestres. Ils se sont simplement « purifiés dans le sang de l’Agneau ». Voici le secret de la sainteté. Nous avons simplement à accueillir, par une démarche volontaire, le salut qui vient à nous et qui nous est acquis par le Christ. C’est ce que S. Thérèse de l’Enfant-Jésus a redécouvert il y a un siècle : « Comme j’étais toute petite et incapable de me hisser seule jusqu’au visage de mon père, c’est alors qu’il s’est baissé. Je n’ai eu qu’à me laisser porter dans ses bras. Finalement, pour aller au ciel, il suffit de se laisser porter comme par ces machines modernes qui vous montent sans effort et qu’on appelle ascenseurs ». Oui, il a suffi au fils prodigue de se laisser étreindre dans les bras de son père, autrement dit, il lui a suffi de se laisser revêtir de gloire pour entrer dans la joie de son Père céleste comme il a suffi au bon larron, sans doute un grand criminel, de demander le ciel à Jésus en croix pour y être admis « le jour même ». Sauf refus obstiné de notre part, nous serons un jour dans cette foule immense dont parle l’Apocalypse. Ce jour-là nous serons devenus semblables au Fils de Dieu. Et nous entendrons retentir les béatitudes, non plus comme un programme énoncé au futur, mais comme la description présente de notre bonheur. Heureux les miséricordieux, car ils ont obtenu miséricorde ! Heureux les cœurs purs car ils voient Dieu ! La vie sur terre nous est donnée comme le temps où se prépare cette éternité. D’où le prix infini de chaque instant qui nous est offert. Les saints canonisés que nous fêtons tout au long du cycle liturgique sont ceux qui, parfois après des années d’errance, ont pris cet appel au sérieux et se sont ainsi laissés sanctifier par l’amour de Dieu dès cette vie. Ils ont couru plus vite que nous, mais nous sommes appelés à les rejoindre. Car tous nous sommes appelés à la sainteté, et la fête de la Toussaint nous enseigne qu’il y a certainement beaucoup plus de saints que ceux que l’Église a canonisés. Peut-être en avons-nous connu dans notre entourage ? Il y a des attitudes, des paroles, une authenticité, un style de vie qui ne trompent pas. Imitons-les nous aussi comme eux-mêmes ont imité le Christ. Si nous nous laissons ainsi envahir par la grâce, alors nous vivrons vraiment, de manière irrésistible et naturelle, ces béatitudes qui nous sont une fois de plus proposées comme charte pour notre existence.

ei toussaint 2017

22e  Dimanche après la Pentécôte 

 Nous retrouvons encore aujourd’hui nos vieilles connaissances les pharisiens. Ils cherchent à prendre Jésus en faute pour pouvoir l’accuser. Après une captatio benevolentiae élogieuse, ils s’ef-forcent de l’enfermer dans un dilemme machiavélique à propos de l’impôt à payer à César. Car n’oublions pas que la Palestine est alors occupée par les Romains. Si Jésus dit qu’il ne faut pas pay-er, il passe pour un zélote, c’est-à-dire pour un séditieux. Or les pharisiens se sont faits accompa-gner d’hérodiens, partisans de la collaboration avec Rome. Ne pas payer, c’est se faire condamner par la puissance politique romaine. Mais si Jésus dit qu’il faut payer l’impôt, il passe pour un sou-mis, comme les pharisiens eux-mêmes, mais alors il se disqualifie aux yeux de ses disciples: il rui-ne sa prétention messianique car tous, y compris les apôtres, voient encore en lui le messie qui libé-rera le pays du joug païen. En un mot, Jésus semble bien échec et mat.

Mais Jésus se montre plus habile que ses adversaires. A leur question, il répond par une autre question. Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles? De l’Empereur César répondent-ils. Question anodine et réponse anodine, pourrions-nous penser. Mais en fait, c’est ici que se joue le coup. Souvenons-nous que les pharisiens cherchent à pratiquer intégralement la Loi, y compris bien évidemment le 1er commandement qui bannit l’idolâtrie. Or les monnaies romaines de la période impériale portent l’effigie de l’Empereur et une légende qui s’adresse à lui comme à une divinité. Elles n’avaient d’ailleurs pas cours au Temple, et c’est l’une des raisons pour lesquelles il y avait là des changeurs, car il fallait que rien de souillé ne pénètre dans le Temple. Les pharisiens, dont l’é-vangile dit par ailleurs qu’ils aimaient l’argent, n’hésitent pas à utiliser ces monnaies dans la vie courante. Eux donc qui se prétendent purs sont confondus par Jésus qui les convainc ainsi d’idolâ-trie. Ils sont divisés en eux-mêmes.

 Et c’est bien le sens de la sentence de Jésus: Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Spontanément, ou à la suite des controverses médiévales entre la Papauté et l’Empi-re, nous interprétons cela comme la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. On rend à Dieu nos devoirs religieux dans le sanctuaire intérieur de notre conscience, voire dans le sanctuai-re extérieur des églises affectées au culte. Et on rend à César nos devoirs civiques partout ailleurs, en respectant la sacro-sainte laïcité. Le sens de l’affirmation de Jésus est différent. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est lui rendre tout, puisque tout vient de lui. Dieu a droit non seulement à l’hommage de notre esprit, dans le secret de notre conscience, mais aussi à celui de notre corps, a-vec toute la visibilité que cela signifie. Notre culte ne doit pas être seulement privé, mais aussi pu-blic, communautaire, visible donc. Une société, pour persévérer dans le respect de l’homme, de tout homme et de tout l’homme, se doit d’être visiblement religieuse. C’est ce que Benoît XVI n’a cessé de redire tout au long de son pontificat et que François vient même de rappeler dans un discours il y a 8 jours. Car Dieu – et la religion comme médiation visible – est le garant véritable de la transcen-dance de l’homme. Le concile de Vatican II dit même que la créature sans le Créateur s’évanouit, c’est-à-dire se désagrège, se détruit, se défait.

Alors que rendre à César? Rien, sinon notre péché. Car il n’y a pas de partage style Confé-rence de Yalta entre Dieu et César, avec rideau de fer étanche à l’appui. En tout, nous et nos œuvres (société comprise), nous appartenons à Dieu. César, dans le meilleur des cas, ne peut être que le lieutenant de Dieu, il doit concevoir sa mission comme une suppléance, et doit se faire suffisam-ment transparent pour ne pas rendre sa mission inopérante en opacifiant la médiation qu’il est censé incarner. La Bible, qui n’est pas naïve, n’est d’ailleurs pas tendre pour le pouvoir politique, conti-nuellement dénoncé comme injuste par les prophètes. Elle est trop réaliste pour ne pas percevoir la connexion mortelle du pouvoir et de l’argent. César, le César des Romains, n’est qu’un avatar de plus dans la série des totalitarismes païens qui se sont succédé (pensez aux visions de Dn): phara-ons, rois d’Assyrie et de Babylone, des Perses et des Macédoniens. Elle renâcle lorsque les juifs demandent un roi à l’exemple des païens (Js). Elle est sans concession sur leur règne. Même David et Salomon sont jugés sans complaisance. Et l’éloge de Cyrus dans Is ne doit pas nous égarer: il n’est qu’un instrument aveugle de la Providence. Un peu comme Bonaparte signant le Concordat en 1801. Il est très difficile d’être César aux yeux des chrétiens: la barre est placée très haut. A la hauteur d’un S. Louis de France, d’un S. Henri d’Allemagne ou d’un B. Charles d’Autriche-Hongrie.

En conclusion, nous devons nous défier de toute espérance en un sauveur politique. Il nous incombe de servir avec abnégation la société humaine, mais sans trop d’illusions. S. Augustin n’en nourrissait pas beaucoup plus à l’époque de l’empire devenu nominalement chrétien, mais peinant à l’être en vérité, parce que toujours alourdi par le péché de ses membres. Cela nous rappelle que la société n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen. Et un moyen périssable. Ce qui a valeur d’éter-nité, ce sont les hommes qui la composent. Ce sont eux que nous devons servir. Mais au moyen de la société. Car la société reste un moyen nécessaire. Et comme toutes les formes d’organisation so-ciale ne se valent pas, nous sommes fondés à défendre celles qui sont imprégnées d’esprit évangé-lique et à combattre celles qui s’y opposent. C’est pourquoi, en fin de compte, nous devons payer l’impôt, et parfois même l’impôt du sang, comme nous le rappellera le 11 novembre tout proche… Mais tout notre être, lui, doit appartenir à Dieu. Car Dieu seul est notre véritable avenir.

ei 22 pentecote 2017

Monique Dacharry, 28 octobre 2017 – Requiem

C’est avec tristesse que nous avons appris à la rentrée le décès de Monique Dacharry, emportée au début du mois d’août par la résurgence d’un mal qui l’avait atteinte il y a bien longtemps et qui semblait pourtant jugulé. Les obsèques ayant eu lieu dans sa paroisse au cours de l’été, nous nous avons voulu honorer, à S. Eugène, cette paroissienne discrète et généreuse par cette messe de requiem, chantée en la forme liturgique qu’elle affectionnait, et ce pour le repos de son âme, à quelques jours de ce temps où la liturgie oriente le regard de notre cœur vers tous ceux qui nous ont précédés sur ce chemin qui, nous l’espérons, nous mène à la Jérusalem céleste, lieu du repos et de la béatitude.

 Les paroissiens de S. Eugène se souviennent de cette présence discrète qui, ces dernières années, se faisait malheureusement plus rare, notamment après le décès de Me ee     Jacques Gommy, Monique prodiguant toute son attention à sa sœur Madeleine, ici présente, vivement éprouvée par la perte de son époux.

Célibataire, cultivée, Monique partageait en effet depuis toujours l’appartement de sa sœur et de son beau-frère tout en menant à bien sa carrière de professeur à l’université de Lille. C’est son beau-frère, juriste, qui l’orienta vers des études de géographie. Après une thèse soutenue sur l’hydrologie d’une partie du bassin de la Loire, elle s’intéressa aux transports et publia deux ouvrages, Géographie de la circulation et Géographie des transports aériens ; ce qui l’amena à se pencher sur le phénomène du tourisme. Qu’elle aborda résolument en amont avec un premier tome de Touristes d’un autre âge consacré aux Romains, ceux de l’Antiquité… Il demeura isolé car sa charge l’obligeait à de fréquents déplacements, avec ou sans ses étudiants. S’y ajoutaient les multiples occupations d’un professeur d’université, au nombre desquelles la direction de thèses. Relevons à cet égard que le Pr. Jean-Robert Pitte, plus connu pour le vin de Bourgogne que pour l’eau de la Loire, ancien recteur de la Sorbonne et actuel secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, compta parmi ses élèves.

Mais tout engagée qu’elle fût dans son travail universitaire, Monique ne négligeait pas la vie de l’esprit. Avec sa sœur et son beau-frère, et quelques amis fidèles, elle animait un cercle d’amis cultivés, reflet de celui des Maritain à Meudon, qui puisait ses richesses non seulement dans l’enseignement de maîtres comme le P. Marie-Dominique Philippe o.p. ou le Pr. Jean Daujat, mais aussi la fréquentation de personnalités exceptionnelles comme Marthe Robin, inspiratrice des Foyers de charité.

Lorsque l’heure sonna de se retirer progressivement de la vie universitaire active, Monique continua d’animer ce cénacle culturel et se rapprocha en même temps de sa paroisse d’élection, S. Eugène. Elle ne fit pas que participer aux enseignements dispensés par les prêtres qui se succédèrent dans la paroisse, mais elle les assista en s’occupant avec beaucoup d’application, pendant de longues années, du service de l’accueil, veillant à recruter de nouveaux membres, à les former, à recueillir et à transmettre leur expérience. Et puis l’âge venant, elle se retira, toujours prête cependant à effectuer des remplacements, au gré de celles et ceux qui lui avaient succédé. Généreuse de son temps, elle l’était aussi de ses facultés, de ses moyens, contribuant largement au denier de l’Église, achetant aussi – c’est justement le moment, à la veille des Journées d’amitié – des carnets de tombola en quantité au point de souvent remporter les premiers lots…

 Comme je le disais tout à l’heure, nous la voyions moins souvent après le décès de Jacques, en 2011. C’était toujours un plaisir de saluer les deux sœurs, si modestes, devenues si fragiles, sur le parvis, elles qui avaient toujours un mot aimable et raisonné pour le célébrant. Ou encore de les croiser, l’une au bras de l’autre, à l’angle de la rue Gay-Lussac et du boulevard Saint-Michel, lorsque le chapitre de S. Eugène passait encore plein d’allant sur la longue route qui le mènerait à Chartres.

D’un pèlerinage à l’autre : lorsque le cancer se réveilla et attaqua le pancréas, Monique comprit de toute son intelligence intérieure qu’elle abordait les dernières passes du pèlerinage qui conduit à la Cité sainte, ces passes marquées par les souffrances physiques, leur retentissement sur l’âme, et enfin le gouffre sans fond de la mort corporelle. Refusant des soins qu’elle savait disproportionnés et en fin de compte inutiles, elle se prépara à la mort, avec une discrétion qui là encore refléta la discrétion de son caractère, son désir de ne pas se mettre en avant, de ne point gêner, de s’effacer.

Chère Monique, vous vous êtes maintenant effacée. Vous subsistez dans nos mémoires, avec le fin sourire qui vous caractérisait si souvent. Vous vous êtes effacée dans la lumière de Dieu, en ce royaume de grâce dont la liturgie de la Toussaint nous rappelle chaque automne qu’il est notre vraie demeure, le lieu de notre citoyenneté d’enfants de Dieu. Nous prions ce matin pour que le feu purificateur de la miséricorde divine, la fournaise ardente de charité, dissipe toute scorie de votre âme. Et qu’ainsi, de la sainte montagne de Sion, vous veilliez de toute votre âme sur vos amis encore en chemin…

ei moniqie dacharry

St Luc – (S. Roch, 18 octobre 2017)  

 Chaleureusement accueillis par l’abbé Thierry Laurent, l’ancien aumônier du collège Stanislas, notre pèlerinage de ce trimestre nous conduit en l’une des plus célèbres églises de Paris, chargée d’histoire, et d’une histoire parfois tragique : c’est sur les marches de S. Roch que Bonaparte écrasa au canon, sans état d’âme, l’insurrection royaliste. C’était un 5 octobre, en 1795…

  Nous nous y retrouvons aujourd’hui, en des circonstances moins tragiques, pour fêter S. Luc, « le cher médecin » (Col 4, 10-11), compagnon de voyage – et même de naufrage – de S. Paul, l’évangéliste de l’enfance de Jésus, qui a su recueillir « avec soin », comme pour la rédaction des Actes des Apôtres, les traditions qu’avait conservées l’entourage de la Vierge Marie. Benoît XVI, qui s’est penché sur la question dans ses livres sur Jésus, relève que les sémitismes nombreux des deux premiers chapitres de l’évangile de S. Luc, qui est pourtant l’écrit au grec le plus correct de tout le Nouveau Testament, témoignent du respect que notre évangéliste a eu de ses sources araméennes. Une tradition fait de Luc le peintre de la Vierge. Il est sûr en tout cas qu’il a su peindre avec délicatesse, mieux que tout autre, la profondeur des sentiments qui animaient les personnages du Nouveau Testament, et en particulier ceux de la Vierge Marie, au point que l’on a pu dire de lui qu’il était « l’évangéliste de la Miséricorde ».

Nous nous retrouvons donc, pour célébrer la fête, si l’on peut dire, de son biographe dans une chapelle consacrée à la Vierge dont vous pouvez contempler sur la toile de la coupole une représentation de l’Assomption. Mais ce qui est le plus frappant, certainement, c’est ce groupe de marbre qui représente la Nativité et qui se trouvait à l’origine en l’église du Val de Grâce. La Vierge est toute absorbée par la contemplation de l’Enfant et ses mains se serrent sur son cœur, selon cette parole de l’évangile : Marie repassait toutes ces choses et les méditait en son cœur. Attitude dont le Seigneur lui-même fera l’éloge : Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. Autant Marie nous apparaît ici apaisée, dans la connaissance intime qu’elle a du mystère de cette naissance, autant Joseph paraît s’interroger avec frayeur, pressentant avec un mouvement tout baroque la gravité de la charge qui sera la sienne : être le tuteur du Fils de Dieu venu dans la chair.

 Mystère de la Nativité auquel la chapelle qui clôt l’axe de l’église donne tout son sens : lorsque les panneaux sont ouverts, on aperçoit dans le prolongement de l’enfant de la crèche l’adulte crucifié avec à ses pieds Marie, voilée, méditant dans les larmes l’accomplissement du mystère de l’Incarnation dans l’abaissement de la Passion : au bois de la crèche répond le bois de la croix, aux langes de la nativité répondent les linges de l’ensevelissement. Mais la gloire baroque qui domine la scène nous dit la puissance de Dieu qui ne pouvait laisser son Saint voir la corruption, selon la parole du psalmiste. A la gloire de la résurrection et de l’ascension du Christ répond celle de l’assomption de Marie, sur la coupole. C’est donc tout le mystère de notre rédemption, d’abaissement et d’exaltation du Christ, qui est représenté dans ces chapelles qui prolongent la nef.

Il est encore un élément architectural qui en célèbre l’actualisation à travers les temps : c’est l’étonnante chapelle de la communion, invisible d’ici, située entre la chapelle de la Vierge et celle du Calvaire. Vous y verrez un autel surmonté d’un gigantesque tabernacle qui revêt la forme de l’Arche d’alliance. L’Arche, dans l’Ancien Testament, renfermait les tables de la loi et un peu de manne, anticipation de la loi nouvelle et de la nourriture nouvelle, autrement dit du Verbe, et du Verbe fait chair et communiqué à tous dans l’eucharistie. En communiant à la S. Messe, nous recevons le fruit du mystère de la rédemption acquise par l’incarnation, par la passion et par la glorification du troisième jour.

 Mais l’Arche nous ramène aussi à Marie. A travers la pieuse tradition de sa Présentation au Temple, où se trouvait précisément l’Arche, devenue vide après les multiples profanations païennes, elle nous rappelle que Marie, justement par sa maternité divine, est la véritable Arche d’alliance, comme le disent les litanies de Lorette. Le sein de Marie est ce lieu où les tables de la loi nouvelle – le Verbe – et où la manne nouvelle – le Verbe incarné prêt à se donner en nourriture – sont venues habiter parmi les hommes comme en un temple. La femme de l’évangile n’avait donc pas tout à fait tort qui louait le sein de la Vierge Marie. Mais Jésus devait élever ce compliment à son juste niveau en désignant l’âme de sa mère comme étant ce véritable sein, cette véritable arche d’alliance. Prius conceptus fuit in mente quam in ventre dit S. Léon le Grand. Et en élevant ce compliment, il l’universalisait aussi car désormais c’est à chacun de nous qu’il est donné de devenir arche de la nouvelle alliance. En accueillant la parole de Dieu comme jadis Marie l’accueillit, en lui donnant de se développer et de fructifier en actes comme jadis elle l’enfanta. S. Jérôme, le traducteur de la Bible, qui veille auprès de l’autel, nous y encourage. Dans le prologue de son Commentaire d’Isaïe, il dit qu’ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ. Les accueillir et les méditer, comme Marie, c’est se disposer à produire des actes qui feront de nous des imitateurs, ou mieux, des effigies du Christ.

 Comme le fut précisément le saint que l’on honore ici. S. Roch vécut dans la 2nde moitié du 14e siècle, époque marquée par la terrifiante peste noire. Originaire de Montpellier, orphelin, il se fit pèlerin, prenant soin des pestiférés qu’il rencontrait jusqu’au point de contracter lui-même la maladie en revenant de Rome. Retiré dans une forêt pour y mourir, il fut sauvé par un chien qui lui apporta chaque jour un pain dérobé à la table de son maître, maître qui finit par se rendre compte du manège, découvrit le malade et le soigna. Guéri, il passera le reste de sa vie en Italie, son corps repose maintenant à Venise.

 De l’histoire de S. Roch, que tirer ? Une charité christique tout d’abord qui pousse à servir les malades jusqu’à contracter la maladie, comme le Verbe qui prit chair pour partager la mort des pécheurs. Acte que l’on retrouve, plus près de nous, avec la belle figure de S. Damien De Veuster qui mourut de la lèpre en assistant les lépreux d’Océanie. On peut noter aussi qu’en sa misère il fut soutenu par le pain qui lui fut apporté quotidiennement par un animal, comme autrefois le prophète Elie fut ravitaillé quotidiennement par un corbeau, pain qui figure l’eucharistie. Il fut enfin pèlerin, comme nous-mêmes le sommes par toute notre vie, et pas seulement ce soir, soutenus par ce viatique qu’est justement l’eucharistie, en un monde qui à bien des égards ressemble à une mauvaise auberge comme dirait S. Thérèse de Jésus, présente dans le transept droit. Enfin on peut reconnaître dans la charité du bienfaiteur celle du Christ venu nous sauver de la mort. S. Roch, pèlerin, atteint d’une maladie mortelle, nourri miraculeusement par le pain, sauvé de la mort, n’est-il pas au fond une figure de ce que nous sommes, en chemin vers le Royaume, marqués par la maladie du péché dont le salaire est la mort, soutenus par le viatique qu’est l’eucharistie et finalement rachetés à la mort et au péché par la libéralité du Christ sauveur ?

Le culte de S. Roch fut populaire tant que la peste menaçait nos corps. Depuis, il est d’autres pestes qui menacent les âmes, celle des idéologies en tout genre, brune ou rouge autrefois, et apparemment arc-en-ciel aujourd’hui. Prions S. Roch de nous protéger par exemple de la nouvelle idéologie du transhumanisme qu’une minorité d’activistes cherche à imposer sous l’œil amusé du démon, heureux de déstructurer un peu plus ce chef d’œuvre divin qu’est l’être humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Et en ces temps où le démon se déchaîne contre la descendance spirituelle de la Femme de l’Apocalypse, rappelons-nous l’appel à la prière et à la pénitence que notre Mère du ciel nous a adressé au Portugal alors que s’achève le centenaire des apparitions de Fatima.

 Et pour finir, je ne résiste pas à vous partager un souvenir qui m’est cher. J’ai été élève en CP, en 11e donc, dans l’école qui se trouve juste à côté, rue S. Roch. Le catéchisme avait lieu dans l’église, toute noire et sombre à l’époque. Je ne me souviens plus de ce que disait l’abbé mais je me rappelle très bien qu’assis sous la chaire, dans la nef, je contemplais pendant toute l’heure le grand crucifix du 17e siècle qui fait toujours face à la chaire. Je crois que ce fut ma première expérience religieuse… Alors je ne vous en voudrais pas si vous avez passé plus de temps à regarder l’église qu’à écouter votre vicaire…

ei-S. Luc 2017

S. Denis et ses compagnons 2017  

Nous célébrons ce soir le dies natalis du 1er évêque de Paris, Denis. Ce qui a d’ailleurs valu à notre martyr d’être confondu, attraction onomastique aidant, avec Denis l’Aréopagite, disciple de S. Paul au 1er siècle, en qui on a vu aussi Denis le Mystique, moine théologien du 6e siècle. Il semblerait plus simplement que cet évêque missionnaire ait vécu au 3e siècle et soit effectivement venu de Grèce, ce qui correspond à ce que nous savons de la première évangélisation de la Gaule, accomplie par des chrétiens venus d’Orient. Si aucun texte antique donne de détails sur l’évêque Denis et sur la première communauté chrétienne de Paris, installée sur l’île de la Cité, le patronyme des clercs que nous honorons aujourd’hui atteste l’origine étrangère de ces missionnaires de l’Evangile : à Dionusios, nom typiquement grec, s’ajoutent ceux du diacre Eleutheros, lui aussi grec, Liber en latin, libre ou affranchi en français, et du prêtre Rusticus, nom lui typiquement latin.

 Nous retrouvons ici une caractéristique de la civilisation chrétienne : elle n’a pas son centre en elle-même, elle est foncièrement décentrée de soi, elle fait droit à une altérité fondatrice. Car, culturellement, Rome trouve son centre et sa source en Athènes et, spirituellement, en Jérusalem. L’Europe, romaine d’abord, chrétienne ensuite, s’est construite dans une sorte de secondarité. A la différence de civilisations comme celle de l’Egypte ou de la Chine, pour ne citer qu’elles, elle n’a pas son centre en elle-même, elle n’est donc pas statique, repliée sur elle-même. Au contraire, du fait qu’elle a son centre ailleurs, elle est ouverte à l’altérité. Cette altérité est le fondement de sa dimension missionnaire.

La culture chrétienne, engendrée par l’Église, repose donc sur le dialogue et le dialogue fondateur entre Dieu et l’homme. Ce dialogue n’est pas une aimable conversation de salon, un échange de vues poli entre gens bien élevés. Il est dissymétrique et revêt souvent un caractère rugueux. Car Dieu est Dieu et nous, nous ne sommes que des créatures. L’archétype de ce dialogue, nous le trouvons dans la Bible. Dans l’Ancien Testament d’abord. A un Abraham tranquillement installé, le Seigneur dit : « Va, quitte ton pays » ; à un Moïse interrogateur face au buisson ardent, il coupe court et ordonne : « Fais sortir d’Egypte mon peuple ». Dans le Nouveau Testament, on ne cesse de relever l’ascendant de Jésus sur ses interlocuteurs jusques et y compris au moment de son arrestation lorsque la cohorte s’effondre sur elle-même lorsqu’il prononce le Nom divin : ego eimi, je suis. Et le mot Église lui-même, qui désigne les interlocuteurs de Dieu devenus ses enfants, signifie convocation. S’entendre dire que l’on est convoqué, c’est découvrir que l’on est le destinataire d’un bien curieux dialogue ! Et n’objectons pas à cette asymétrie les doux colloques de l’oraison : on sait bien que le Seigneur nous arrache à nous-mêmes pour nous provoquer à la conversion. S. Thérèse d’Avila et S. Ignace de Loyola, parmi tant d’autres, en surent quelque chose, eux qui furent jetés sur les chemins de la Contre-Réforme à cause de l’amour que le Seigneur avait mis en eux !

Ce dialogue du chrétien avec son Dieu est un appel à percevoir et une réponse à donner. Le cœur du système, disons-le tout de suite, c’est l’eucharistie. Cloches et carillons n’ont pas qu’une fonction décorative : ils disent quelque chose de central sur l’Église : elle est ecclesia, i.e. convocation, et nous ne formons un corps, le Corps mystique du Christ, que parce que nous sommes convoqués en assemblée, pour être réunis autour du Père qui nous appelle, par le Fils qui nous rassemble comme le bon Berger, grâce à l’Esprit qui nous adapte les uns aux autres en une construction harmonieuse dans la charité. C’est le mouvement premier qui fait d’une multitude une unité, d’une foule un peuple, d’une masse un corps. Là, nous nous unissons au Christ, Tête de ce Corps, qui offre par nous le sacrifice au Père. Là, nous réalisons nos possibilités les plus hautes, le prêtre représentant le Christ s’offrant au Père, lui et les fidèles reproduisant ce même mouvement d’offrande filiale tandis que la grâce capitale du Christ se répand dans tous les membres, notamment par la sainte communion. Mouvement second qui se poursuit alors à travers l’ite, missa est bien au-delà de l’édifice qui nous abrite maintenant. La convocatio aspire les baptisés vers l’église, l‘ite les envoie par delà ses murs, et pas seulement pour stationner sur le parvis, mais jusque dans leurs familles, dans leurs lieux de travail ou de loisirs. Chaque baptisé devient alors une icône de la communauté qui l’a tiré au-dessus de lui-même, qui l’a transfiguré, qui l’a métamorphosé en un autre Christ, alter Christus.

Chaque baptisé devient alors un étendard dressé dans la morne plaine de ce monde postmoderne, étendard autour duquel peuvent se rallier ceux qui reconnaissent à travers lui la présence salvifique du Christ. L’eucharistie nous députe au témoignage dans une société qui prétend se passer de Dieu et réduire l’Église à l’insignifiance. L’Église doit se rendre à nouveau visible. Une visibilité salutaire, pourrait-on dire, car l’homme postmoderne sait désormais qu’il est malade. Mais son problème, c’est qu’il ne veut pas du remède que le Médecin divin veut lui administrer par l’entremise de l’Église. Si bien que le témoignage des chrétiens s’apparente de plus en plus à ce que l’étymologie grecque du mot suggère: le martyre. Un témoignage, un martyre, auquel nous ne pouvons nous dérober. Un témoignage qui n’a jamais été aussi nécessaire qu’en ce temps de confusion intellectuelle, mentale, morale, religieuse. Un témoignage qui n’est pas condamné d’avance au motif que nous serions devenus une minorité. L’histoire a montré que ce sont les minorités qui sont les plus actives et les plus créatrices, à condition qu’elles prennent le contrôle du monde de la culture.

 Mais pour que ce témoignage ne dégénère pas en activisme et participe au contraire de la fécondité de la croix, il faut qu’il soit le fruit d’une intense recherche de Dieu : pas d’envoi sans convocation préalable, pas de mission sans adoration, pas d’apostolat sans participation au sacrifice eucharistique. Plus notre recherche de Dieu sera désintéressée, plus elle attirera les âmes. Telle fut l’expérience des Pères du désert, ces premiers moines qui attirèrent une foule de disciples dans leurs ermitages, telle fut l’expérience d’un S. Bernard ou d’un S. François. Comme le disait Benoît XVI dans son discours mémorable aux Bernardins, en 2008, à une époque de changement de civilisation, ce sont ceux qui cherchaient Dieu de tout leur cœur et de toute leur intelligence qui ont contribué à bâtir la civilisation nouvelle. Il l’ont fait comme par surcroît, parce que, dans leur travail intellectuel et dans leur travail manuel, ils visaient ce qui porte l’homme vers l’éternité.

 En venant à la messe, soyons de ces chercheurs de Dieu, capables de le trouver afin d’être envoyés comme témoins de la grâce. Solidement enracinés dans l’eucharistie, d’une eucharistie si possible quotidienne, vivons de ce battement d’amour, de ce double mouvement qui nous convoque à l’église et qui nous en envoie, ce double mouvement qui caractérise la vie chrétienne. N’est-ce pas ce à quoi nous invitait l’évangile que nous venons d’entendre : « Allez dans le monde entier. Prêchez l’Évangile à toutes les nations ».

ei-S. Denis 2017

27e Dimanche du Temps ordinaire année A 2017

Les textes de la liturgie de ce dimanche sont de saison puisqu’en cette période où s’achèvent les vendanges, on nous parle de vigne. Mais il ne s’agit évidemment pas d’un cours de viticulture. La vigne, dans le langage biblique, a toujours une dimension symbolique. Elle désigne ce qu’il y a de plus précieux parmi les cultures puisqu’elle sert à produire ce vin « qui réjouit le cœur de l’homme » (Ps 103) et qui de ce fait est la source de revenus appréciables. La vigne est donc symbole de richesse, de prospérité, de bonheur. C’est pourquoi, dans l’Ancien Testament, Israël est comparé à une vigne qui fait la joie de Dieu qui l’a plantée.

Or, nous dit Isaïe, voici que cette vigne, que son propriétaire a tant soignée, donne des raisins gâtés. Dépité, celui-ci décide de l’abandonner à son sort et de la livrer à ses prédateurs naturels, les mauvaises herbes et les bêtes des champs. L’allusion est transparente ; le prophète l’explicite pourtant : « La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit, et voici l’iniquité ; il en attendait la justice, et voici les cris de détresse ». Le ps. 79 se fait l’écho du drame, mais de l’autre côté, celui des fautifs. Oui, Dieu leur était favorable et voici que tout change : ils sont abandonnés, l’angoisse les saisit. « Pourquoi as-tu percé la clôture ? » Nous ne comprenons pas, qu’avons-nous fait ? « Dieu de l’univers, reviens ! » Sans toi rien ne va plus. L’aveu se fait timide et suppliant : « Jamais plus nous n’irons loin de toi ».

Le retour à Dieu semble bien motivé par la détresse. Cela fait penser au fils cadet de la parabole qui ne décide de retourner chez son père que lorsqu’il a goûté à la misère la plus extrême. C’est moins le repentir qui le guide sur le chemin du retour que la nécessité de sortir d’une situation sans issue. On nous le montre préparant un plaidoyer destiné à attendrir un père dont il espère tout, sauf la miséricorde. Le propriétaire restera-t-il insensible au sort de sa vigne ? S’il n’écoutait que sa raison, il pourrait l’être. Mais voilà : comme le père de la parabole, il n’écoute que son cœur. Si le propriétaire a maltraité sa vigne, c’était en effet par dépit. Par dépit amoureux pourrions-nous même ajouter. La colère est d’autant plus forte qu’est plus grande la déception, et la déception d’autant plus grande qu’on espérait davantage de celui qui trahit l’espérance que l’on a mise en lui. Isaïe nous dépeint un Dieu qui se comporte comme quelqu’un qui aime avec passion et qui ressent d’autant plus cruellement l’indifférence de ceux qui lui doivent tout. Mais, nous dit S. Paul, « l’amour couvre une multitude de péchés ». Au moindre mouvement de retour des fautifs, même si leurs motifs restent mêlés, le cœur de celui qui n’a jamais cessé d’aimer se reprend à espérer. Jusqu’au moment où il sera à nouveau déçu.

Car le jeu se renouvelle. L’évangile de ce jour nous le fait sentir, et de manière dramatique. Cette fois, ce n’est pas le raisin qui déçoit, mais le personnel commis à sa garde. Variante qui n’est pas sans importance, comme nous allons le voir. Israël continue de décevoir Dieu, un Dieu qui pourtant ne se lasse pas de pardonner et d’investir toujours plus dans le pardon. Il va jusqu’à donner ce qu’il a de plus cher : son Fils. C’est la limite au-delà de laquelle Dieu ne peut plus aller. Non qu’il mette une limite arbitraire à son amour, mais parce qu’il est effectivement allé jusqu’au bout : jusqu’au don de lui-même, car le fils mis à mort hors de la vigne, c’est Jésus crucifié sous les murs de Jérusalem, hors de la Ville sainte. Lui, le plant d’élite, le cep nouveau destiné à régénérer la vieille vigne, il va être à l’origine d’une vigne nouvelle. « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » (Ps 117). La pierre d’angle d’un édifice nouveau qui est l’Eglise. C’est parce que Israël a accumulé le péché au point de rejeter le messie promis que la vigne sera donnée en fermage à d’autres vignerons, à un autre peuple qui, lui, saura livrer les fruits en temps voulu. L’héritage est arraché des mains d’Israël pour être transféré entre les mains de ce peuple nouveau qu’est l’Eglise. L’Eglise qui, selon le mot de Paul, est le « nouvel Israël de Dieu ».

Israël serait-il alors définitivement rejeté du plan de Dieu ? Pour répondre à cette question, laissons-nous d’abord étonner par l’évangile. Qu’est-ce que le maître de la vigne fera subir comme châtiment aux vignerons meurtriers ? La mort ? Mais qui le dit, qui l’affirme ? Ce sont précisément les interlocuteurs de Jésus, ces pharisiens qui ne se sont pas reconnus dans la peinture des mauvais vignerons. Plaisant paradoxe ! Ce sont les pharisiens eux-mêmes qui se condamnent. Jésus, lui, ne dit qu’une chose : « Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire du fruit ». Jésus ne dit pas que Dieu « fera périr misérablement » les meurtriers. Ce sont eux qui interprètent la pensée de Dieu à partir de leur cœur mauvais. « Pardonne-leur, Seigneur, ils ne savent pas ce qu’ils font » dira Jésus sur la croix. Israël perdra donc l’héritage, la vigne commise à sa garde. Mais, dit Paul, « les dons de Dieu sont sans repentance ». Le temps de l’Eglise, c’est aussi le temps de la patience de Dieu envers Israël, Dieu qui attend le retour à la maison, cette fois-ci, du fils aîné.

Quant à nous, chrétiens issus du paganisme, quelle doit être notre attitude ? Une attitude d’abord de pur émerveillement et d’action de grâce. Nous recevons l’héritage sans l’avoir mérité, par grâce, comme les ouvriers de la onzième heure. Une attitude ensuite de pénitence : qu’en avons-nous fait ? N’avons-nous pas été, nous aussi, infidèles, ingrats, meurtriers ? C’est le moment d’examiner notre cœur et de demander pardon à Dieu dans le sacrement de la réconciliation. C’est aussi le moment de voir ce que nous avons fait de notre civilisation chrétienne par notre tiédeur :  un néopaganisme hédoniste méprisé par les hypocrites d’une religion barbare qui se prétend pure. Quant au fils aîné, attendons qu’il reprenne sa place de premier appelé, dans la sainteté, la droiture et la justice, au banquet du royaume de Dieu déjà inauguré dans l’Eglise.

ei-27e dimanche A 2017

 

18ème Dimanche après la Pentecôte

L’événement, apparemment anecdotique, du paralysé guéri nous livre un profond enseignement, non seulement sur l’identité de Jésus, mais aussi sur l’ambiguïté des relations qui règnent entre lui et ses auditeurs, d’hier et de toujours. On commence par nous dire que, de retour dans une ville dont S. Marc nous dit qu’il s’agit de Capharnaüm, il annonçait la parole aux foules venues à sa rencontre. Là se situe la première ambiguïté. Ces foules sont venues à lui parce qu’attirées par sa renommée de guérisseur. Elles veulent le voir accomplir des miracles, guérir leurs malades. Et Jésus, que fait-il ? Il annonce le Royaume. Et son annonce du Royaume, telle que nous la trouvons au début de l’évangile de S. Marc, sonne d’une manière étrangement différente : Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle. Jésus vient enseigner le chemin qui conduit au Père, le vrai trésor, il vient enseigner la relativité des biens terrestres, trésors apparents qui nous aveuglent. Il cherche à détourner le cœur de ses auditeurs du monde pour le convertir vers Dieu. Il veut leur faire comprendre qu’ici-bas, nous sommes des étrangers et des voyageurs, selon la belle expression de l’épître aux Hébreux, et que notre vraie patrie est au ciel. Et eux viennent parce qu’ils savent que lui peut les soulager de tous les maux qui les accablent ici-bas, et donc précisément leur permettre de prolonger leur séjour sur terre. Jésus cherche à leur donner un cœur de nomade, et eux profitent de son pouvoir de thaumaturge pour mieux se sédentariser. L’incompréhension ne peut pas être plus totale. C’est pourquoi Jésus se méfie des foules, se soustrait à leur enthousiasme et interroge toujours les gens qui viennent à lui sur leur foi.

C’est ce qui se produit dans l’épisode qui nous est raconté aujourd’hui. Voici que l’on parvient à présenter à Jésus un paralysé sur son brancard malgré l’affluence de la foule. S. Marc, dans un passage parallèle, souligne la difficulté de l’entreprise : les porteurs ont dû hisser le brancard sur la terrasse de la maison, opérer une ouverture dans le plafond de la salle où se tient Jésus, puis y descendre le brancard, probablement avec des cordages. Une telle persévérance est le signe d’un grand désir, elle témoigne de la confiance qu’ont les porteurs dans la personne de Jésus qui peut guérir les malades. Jésus ne s’y trompe pas : Voyant leur foi, il s’adresse au paralysé. Mais, surprise, au lieu de le guérir, il lui dit simplement ces paroles : Tes péchés sont pardonnés. Est-ce ce à quoi le paralysé s’attendait ? Probablement pas, encore qu’il savait certainement – selon la mentalité religieuse de l’époque – que son infirmité devait être la sanction d’une faute, d’un péché. Jésus le libère de la cause, mais pas de l’effet ; de l’infirmité spirituelle, mais pas de l’infirmité corporelle ; de ce qui l’empêche de marcher sur le chemin qui conduit au Père, mais pas de ce qui l’empêche de marcher sur les chemins des hommes ; de ce qui l’empêche d’aller au ciel, mais pas de ce qui lui permet d’aller mieux sur la terre.

Avant même que nous ayons pu recueillir une réaction de la part du paralysé ou de ses amis, voici qu’interviennent, d’entre les spectateurs, les pharisiens. Ceux-ci s’indignent de ce que Jésus ait pu prétendre avoir pardonné les péchés de cet homme. Et ils s’indignent, figurez-vous, à juste titre : des thaumaturges peuvent guérir les malades, Dieu seul peut pardonner les péchés. D’où la réponse de Jésus, pour nous si déconcertante. Pour nous, en effet, pour moi en particulier, il est plus facile de pardonner les péchés (au moyen du sacrement) que de guérir les malades (sinon je me serais vite substitué aux médecins défaillants lorsque j’étais aumônier d’hôpital !). Mais pour un juif, pour un pharisien, pour un croyant de l’époque de Jésus, c’est le contraire qui est vrai. S’il est déjà difficile de guérir miraculeusement les malades, il est encore plus difficile d’exercer à leur endroit une prérogative divine. C’est même impossible. En toute logique, Jésus va répondre aux pharisiens en exerçant son pouvoir de thaumaturge : qui peut le plus peut le moins : qui peut pardonner (le plus difficile, agir sur la cause) peut aussi guérir (le plus facile, agir sur l’effet). Il guérit le paralysé, rejoignant ainsi, probablement, l’attente première de celui-ci et de ses amis.

Et il le fait en vertu d’une autorité qui découle de l’autorité qu’il possède sur le péché et qui est proprement divine. En effet, il s’attribue la qualité de Fils de l’homme, ce personnage mystérieux qui, dans le livre de Daniel et dans un contexte eschatologique, s’avance sur les nuées du ciel (signe de son appartenance à la sphère divine) pour juger avec tout pouvoir. Si Jésus est bien le Fils de l’homme, alors son pouvoir est eschatologique. Et ce pouvoir eschatologique, qui s’introduit avec lui dans le cours du temps, n’est pas un pouvoir de condamnation mais un pouvoir de libération. Jésus s’adresse au paralysé en lui disant ces paroles : Lève-toi, et prends ton brancard. Le premier verbe utilisé est celui-là même qui sera employé pour la résurrection de Jésus. La guérison du paralysé est donc une anticipation du mystère pascal. Le paralysé gît, à l’instar du Fils de l’homme mis à mort, pour, comme lui, se relever. Cette guérison est le signe que le pouvoir eschatologique du Christ Juge est à l’œuvre dans le temps présent : comme répétition de la mort et de la résurrection de Jésus, comme répétition aussi de ce qui adviendra à chacun de nous. Et cette œuvre eschatologique est déjà présente, agissante, à travers le premier geste accompli par Jésus sur le paralysé : le pardon des péchés. La guérison de son mal spirituel est ainsi l’introjection dans le temps de cet acte eschatologique qu’est la restitution à neuf de toute chose par Dieu à la consommation des siècles. C’en est le germe. Pour ressusciter à la fin des temps dans la gloire, il faut avoir été relevé spirituellement dans le temps par le pardon.

 Cela confirme cette parole d’Isaïe : Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? Dieu a l’initiative du pardon : elle se manifeste dans l’incarnation de son Fils, décision de sa volonté unilatérale de salut. Et Jésus la monnaye dans l’initiative qu’il prend de pardonner les pécheurs avant même qu’ils aient conscience de l’identité réelle de celui qui se tient devant eux, avant même qu’ils aient conscience de la profondeur de leur péché. Il suffit à Jésus de discerner en eux quelque chose qui relève de la confiance et de l’espoir pour qu’il puisse le transformer en foi et en espérance.

Nous aussi, nous avons besoin d’entendre l’Église nous annoncer la parole pour que nos espoirs, bien souvent bornés à l’horizon de cette existence terrestre puissent être redressés vers le Ciel, notre vraie patrie. Cela passe par la réception du pardon, notamment dans la confession, véritable guérison de l’âme. Cela s’épanouit dans la transformation de notre désir de vivre, et de vivre heureux, aux dimensions du Ciel. Ce qui, par ricochet, transfigure, par la lumière de la foi et de l’espérance notre existence terrestre, aussi marquée soit-elle par les difficultés qui marquent l’ordinaire de nos vies. Oui, comme le dit le ps. 118, votre parole est une lumière pour mes pas, une lampe pour ma route. Une route qui s’achèvera dans la Jérusalem céleste.

ei-18e dimanche après la Pentecôte 2017

Solennité du Saint Rosaire 2017 

On le sait, la fête de Notre Dame du Rosaire, qui s’appelait d’abord Notre Dame de la Victoire, pour fêter la victoire navale de la S. Ligue sur les Ottomans à Lépante, le 7 octobre 1571, fut attribuée à la récitation du rosaire demandée alors par le pape S. Pie V. Son successeur, Grégoire XIII, lui donna son nom actuel et la fixa au premier dimanche d’octobre. Clément XII l’étendit à toute l’Église catholique latine en 1716 après une nouvelle victoire de l’Empire et de Venise sur les Ottomans. Le nom de la Vierge Marie est souvent donc associée à la défense victorieuse de la chrétienté face aux Turcs : il est vrai que la Femme de l’Apocalypse nous est dépeinte foulant de ses pieds la lune, astre de la nuit. Et les fêtes mariales commémorent bien des journées où les prétentions du Croissant furent écornées par la mère de Celui qui pendit sur la Croix…  On le sait, la fête de Notre Dame du Rosaire, qui s’appelait d’abord Notre Dame de la Victoire, pour fêter la victoire navale de la S. Ligue sur les Ottomans à Lépante, le 7 octobre 1571, fut attribuée à la récitation du rosaire demandée alors par le pape S. Pie V. Son successeur, Grégoire XIII, lui donna son nom actuel et la fixa au premier dimanche d’octobre. Clément XII l’étendit à toute l’Église catholique latine en 1716 après une nouvelle victoire de l’Empire et de Venise sur les Ottomans. Le nom de la Vierge Marie est souvent donc associée à la défense victorieuse de la chrétienté face aux Turcs : il est vrai que la Femme de l’Apocalypse nous est dépeinte foulant de ses pieds la lune, astre de la nuit. Et les fêtes mariales commémorent bien des journées où les prétentions du Croissant furent écornées par la mère de Celui qui pendit sur la Croix…  Mais bien sûr la dévotion au rosaire est bien plus ancienne et bien plus centrale. Au début de la lettre qu’il lui a consacrée en 2002 (Rosarium Virginis Mariae), S. Jean-Paul II écrivait ceci : « Réciter le rosaire n’est rien d’autre que contempler avec Marie le visage du Christ ». Qu’est-ce en effet que le rosaire, poursuit-il, « sinon le résumé du message évangélique » ? « Avec lui, le peuple chrétien se met à l’école de Marie pour se laisser introduire dans la contemplation de la beauté du visage du Christ et dans l’expérience de la profondeur de son amour » (RVM 3). Chemin faisant, et à sa lumière, il découvre aussi la vérité de son être car, « en réalité, dit la constitution conciliaire Gaudium et spes, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné » (GS 22). « En suivant le chemin du Christ, en qui le chemin de l’homme est récapitulé, le croyant se place devant l’image de l’homme véritable. En contemplant sa naissance, il découvre le caractère sacré de la vie ; en regardant la maison de Nazareth, il apprend la vérité fondatrice de la famille selon le dessein de Dieu ; en écoutant le Maître dans les mystères de sa vie publique, il atteint la lumière qui permet d’entrer dans le royaume de Dieu et, en le suivant sur le chemin du calvaire, il apprend le sens de la souffrance salvifique. Enfin, en contemplant le Christ et sa Mère dans la gloire, il voit le but auquel chacun de nous est appelé, à condition de se laisser guérir et transfigurer par l’Esprit Saint » (RVM 25). On pourrait même ajouter que, de par sa structure répétitive – si critiquée par ceux qui ne le pratiquent pas –, le rosaire épouse l’essence même de notre être incarné, fait de constantes répétitions, et ce du renouvellement cellulaire, en bas, jusqu’au balbutiement de notre entendement, en haut, confronté à l’infini de l’Esprit.

Mais revenons à notre rosaire. Pourquoi Marie devrait-elle être notre guide dans notre découverte du visage du Christ ? Le Christ n’est-il pas lui-même le Maître par excellence, le Révélateur et la Révélation ? Ne nous a-t-il pas laissé son Esprit comme guide intérieur pour nous conduire à la vérité tout entière sur lui. Mais justement, nous assure Jean-Paul II, « la contemplation du Christ trouve en Marie son modèle indépassable » (RVM 10). Car précisément c’est elle, l’Immaculée, qui s’est laissée conduire avec le plus de docilité et de pénétration dans le mystère de son Fils, au point d’en explorer « toute la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur ». Marie, affirmait le Pape, a été la première à vivre du rosaire. A deux reprises, S. Luc nous dit qu’elle « retenait tous ces événements et les méditait en son cœur » (Lc 2, 19.51). Marie a été la première à repasser dans sa prière les événements de la vie de son Fils et les siens propres en relation avec ceux de son Fils. Elle les a évoqués, non comme des souvenirs enfermés dans leur passé, mais comme des sources toujours jaillissantes pour féconder le présent et envisager l’avenir. Dans la prière contemplative de Marie, observe le Pape, on voit poindre la prière contemplative de l’Eglise, c’est-à-dire la liturgie que nous célébrons. Car celle-ci n’est-elle pas autre chose que l’actualisation de l’unique acte cultuel parfait qu’est le sacrifice offert par le Christ par toute sa vie et signifié dans l’offrande de la croix ? Notre liturgie n’est-elle pas l’irruption dans notre aujourd’hui – comme le rappelle à satiété l’hodie pascal – de la fécondité du sacrifice de la croix qui culmine avec la résurrection au troisième jour ? Méditer les mystères, c’est ainsi permettre à l’Esprit Saint de les rendre opérants pour nous aujourd’hui. C’est le sens de la collecte de cette solennité où nous demandons qu’en méditant les mystères du rosaire nous imitions ce qu’ils contiennent et que nous obtenions ce qu’ils promettent.Mais revenons à notre rosaire. Pourquoi Marie devrait-elle être notre guide dans notre découverte du visage du Christ ? Le Christ n’est-il pas lui-même le Maître par excellence, le Révélateur et la Révélation ? Ne nous a-t-il pas laissé son Esprit comme guide intérieur pour nous conduire à la vérité tout entière sur lui. Mais justement, nous assure Jean-Paul II, « la contemplation du Christ trouve en Marie son modèle indépassable » (RVM 10). Car précisément c’est elle, l’Immaculée, qui s’est laissée conduire avec le plus de docilité et de pénétration dans le mystère de son Fils, au point d’en explorer « toute la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur ». Marie, affirmait le Pape, a été la première à vivre du rosaire. A deux reprises, S. Luc nous dit qu’elle « retenait tous ces événements et les méditait en son cœur » (Lc 2, 19.51). Marie a été la première à repasser dans sa prière les événements de la vie de son Fils et les siens propres en relation avec ceux de son Fils. Elle les a évoqués, non comme des souvenirs enfermés dans leur passé, mais comme des sources toujours jaillissantes pour féconder le présent et envisager l’avenir. Dans la prière contemplative de Marie, observe le Pape, on voit poindre la prière contemplative de l’Eglise, c’est-à-dire la liturgie que nous célébrons. Car celle-ci n’est-elle pas autre chose que l’actualisation de l’unique acte cultuel parfait qu’est le sacrifice offert par le Christ par toute sa vie et signifié dans l’offrande de la croix ? Notre liturgie n’est-elle pas l’irruption dans notre aujourd’hui – comme le rappelle à satiété l’hodie pascal – de la fécondité du sacrifice de la croix qui culmine avec la résurrection au troisième jour ? Méditer les mystères, c’est ainsi permettre à l’Esprit Saint de les rendre opérants pour nous aujourd’hui. C’est le sens de la collecte de cette solennité où nous demandons qu’en méditant les mystères du rosaire nous imitions ce qu’ils contiennent et que nous obtenions ce qu’ils promettent. Pourquoi prendre Marie pour guide de la découverte du mystère du Christ ? Parce que c’est l’Esprit Saint lui-même qui nous la donne comme guide. Dieu n’agit en ce monde qu’en usant de médiations. Marie est la Médiatrice par excellence en tant que Mère de l’unique Médiateur. Qui mieux qu’elle a pu connaître Jésus ? Elle est sa Mère, elle l’a porté, enfanté, nourri, soigné, éduqué. Le mystère de Marie est tout autour de celui du Christ. Je me suis rendu compte que cela apparaît même dans les Je vous salue Marie qui constituent la matière du rosaire : le Nom de Jésus est encadré par celui de Marie. Jésus le fruit de vos entrailles est précédé de Je vous salue Marie et suivi de Sainte Marie, Mère de Dieu. Manière de prolonger jusque dans la prière le mystère de la maternité divine que prophétisait sans le savoir Jérémie avec ce verset étrange (31, 22) : femina circumdabit virum, la femme entourera l’homme.  Pourquoi le Saint Esprit nous donne-t-il Marie pour guide ? Parce qu’avec le regard de Marie, le mystère du Christ nous apparaît comme irisé. Ecoutons à nouveau Jean-Paul II : « Ce sera parfois un regard interrogatif comme dans l’épisode de sa perte au Temple, ce sera dans tous les cas un regard pénétrant, capable de lire dans l’intimité de Jésus, jusqu’à en percevoir les sentiments cachés et à en deviner les choix, comme à Cana ; en d’autres occasions, ce sera un regard douloureux, surtout au pied de la croix ; au matin de Pâques, ce sera un regard radieux en raison de la joie de la résurrection et, enfin, un regard ardent lié à l’effusion de l’Esprit au jour de la Pentecôte » (RVM 10). Cette diversité de regards correspond aux différentes facettes du mystère du Christ que seul un cœur aimant peut découvrir. Marie nous enfante à la vie contemplative comme elle a enfanté son Fils. En ce sens, elle est bien Mère de l’Eglise. Mère et éducatrice. Regardons par exemple son attitude à Cana : pure médiation, elle se tourne vers le Christ et intercède pour ses frères humains accablés – ils n’ont plus de vin –, puis aussitôt, en cherchant nullement à influencer la volonté de son Fils et donc celle de Dieu – à la différence des cultes païens, magiques et manipulateurs –, elle se tourne vers les hommes, leur enseignant à la fois l’abandon et la coopération active à la volonté divine – faites tout ce qu’il vous dira. Marie nous apprend ainsi à nous tenir en présence de son Fils et à le prier. Elle nous apprend aussi la louange, l’action de grâce, avec les mots mêmes de l’Ecriture dont tout son Magnificat est tissé. Le rosaire ne nous éloigne pas de l’Ecriture, il nous y ramène bien plutôt, non seulement par les mystères que nous y méditons, mais aussi par les prières que nous y récitons : le Notre Père vient directement des évangiles, le Gloire au Père est inspiré des lettres de Paul, quant au Je vous salue Marie, il prolonge la parole de salutation de l’Ange par la parole de bénédiction d’Elisabeth, en les faisant suivre d’une demande ô combien émouvante : celle qui nous enfante et nous éduque dans la foi est aussi celle qui nous fait passer dans le royaume de son Fils dont elle est, dans le mystère de l’Assomption, la première « créature nouvelle ». Enfin, il tourne notre regard vers les fins dernières avec la prière des enfants de Fatima.

Pour terminer, je dirais que le rosaire est une prière adaptée à notre pauvreté. Celle du petit oiseau prompt aux distractions dont parle S. Thérèse de l’Enfant-Jésus dans sa lettre à sa sœur M. Marie du S. Cœur. Aujourd’hui, souvent, dans les groupes de prière, on passe plus de temps à se demander comment on va prier qu’à prier réellement. Prenons notre chapelet, tout simplement ! La récitation du rosaire permet de passer de la méditation des mystères à celle des paroles prononcées ou chantées, et même d’entrer dans l’oraison mentale, les paroles occupant le corps, l’imagination, tandis que l’esprit pénètre dans la Nuée. Elle nous permet aussi de prier dans la désolation, quand nous sommes incapables de contempler ou de méditer. Nous prions alors avec notre voix, voire avec nos doigts, en égrenant chapelet ou dizenier. C’est la prière des grands malades dans les hôpitaux ou de ceux dont le cœur est brisé. C’est aussi un bon exemple de prière familiale, parce que chacun peut y participer selon ses possibilités du moment. Il peut rassembler tout le monde, petits et grands, en une prière simple et nourrie de l’Ecriture. Une prière qui fait écho à la liturgie et la prolonge. C’est en fin la prière des gens occupés, qui peinent à trouver un moment pour l’oraison mentale. Rien de plus facile qu’occuper saintement ses trajets, à pied ou en métro, par la récitation du rosaire. Et n’oubliez pas, si le trajet est un peu long, que depuis Jean-Paul II le rosaire ne se borne plus à 15 mais qu’il compte 20 ! Alors cela nous permet de nous tourner vers Celui qui surplombe notre vie et qui devrait toujours en être le centre, le Christ, auquel sa Mère ne cesse de nous conduire par sa contemplation.

ei -S. Rosaire 2017

25e Dimanche du Temps ordinaire Année A  2017

 Il faut toujours essayer d’entrer dans un texte d’évangile par un étonnement. L’étonnement, la capacité à être surpris, ce n’est pas que le début de la philosophie comme disait Aristote, c’est aussi le porche royal qui donne accès à la Parole de Dieu. Se mettre à l’écoute de la Parole, prêt à être surpris, voire dérangé, c’est se donner les moyens de la reconnaître pour telle, déjouant nos calculs humains et dérangeant notre raison raisonnable. De quoi allons-nous nous étonner aujourd’hui ? D’une attitude du maître de la vigne. Il y aurait probablement d’autres sujets d’étonnement mais je retiens celui-ci. L’essentiel est qu’il nous désapproprie de nos pensées et nous aide à entrer dans les pensées de Dieu comme le rappelait la première lecture.

Laissons-nous donc étonner par ce que le maître de la vigne dit à son intendant : « Appelle les ouvriers et distribue le salaire en commençant par les derniers pour finir par les premiers ». Pourquoi commencer par les derniers pour finir par les premiers ? Bien sûr, nous avons pour nous éclairer la phrase finale : « Les derniers seront les premiers ». Mais nous l’entortillons volontiers : nous y voyons une forme d’humilité qui peut devenir, en sous-main, une manière de mieux calculer. Comme les invités qui se mettent au dernier rang pour avoir la satisfaction d’être invités par leur hôte à prendre la place d’honneur. Comme aussi, nous l’avons vu la semaine dernière, ceux qui seraient tentés de faire le bien qu’en vue d’une récompense d’outre-tombe. Cherchons ailleurs.

Comme nous sommes très avertis et que nous connaissons toutes les bonnes réponses – cela nous empêche de nous étonner, mais nous avons l’impression que cela nous fait gagner du temps – nous savons bien que le maître, c’est Dieu. Par définition, il est bon. Il est donc fort peu probable qu’il agisse délibérément pour provoquer le pénible incident qui marque la fin du passage. Et cependant il a l’air de tenir à ce que l’ordre prévu pour la distribution soit respecté, au point de donner un surcroît de fatigue aux ouvriers de la première heure qui devront attendre. Etrange, d’autant plus qu’ils verront tout, ce qui ne peut qu’exciter leur jalousie. Voici un patron qui s’y prend bien mal pour assurer la paix sociale ! Supposons un instant qu’ils aient été servis les premiers : ils seraient partis et il n’y aurait eu que les « ouvriers de la onzième heure » pour s’étonner de la générosité du maître. Or il faut se rendre à l’évidence : si le maître tient tant à faire remettre leur salaire aux derniers venus pour finir par les premiers, c’est pour que les premiers voient ce qu’il fait. Pourquoi ? Souvenons-nous qu’il est « bon ». Il est « sans idée du mal ». Il veut que les premiers venus se réjouissent avec lui de la grâce qu’il fait aux derniers.

Mais voici que les premiers au lieu de se réjouir s’indignent. C’est le classique malentendu qui règle les relations entre Dieu et les hommes, celui en l’occurrence qui oppose Dieu à son peuple, comme dans la parabole du fils prodigue et dans les discussions de Jésus avec les pharisiens. Israël, premier partenaire de l’Alliance avec Dieu qui refuse d’accepter que les païens, les derniers venus, aient part au même héritage, moins en définitive parce qu’ils reçoivent autant que parce qu’ils sont le signe que ce qui est reçu demeure un don et ne sera jamais un dû. Certes, la possibilité du « mérite » est une affirmation fondamentale de la théologie catholique. Nous y voyons même une condition nécessaire pour que la béatitude que Dieu nous donne soit en fin de compte une juste rétribution et non une injustice. Cependant, au cœur du mérite, la grâce demeure, car la possibilité, très réelle, de mériter son salut est elle-même une grâce. L’homme est coopérateur, partenaire de Dieu : mais Dieu reste Dieu, « celui de qui vient tout don parfait » dit S. Paul. Voilà pourquoi il n’y a pas de charité sans foi, pas plus qu’il n’y a de foi vivante sans charité. Remarquons bien les invitations successives au travail lancées par le maître. Avec les premiers, il convient d’un salaire précis : un denier. Aux seconds, il déclare seulement : « Je vous donnerai ce qui est juste ». Aux tout derniers, il ne dit rien d’autre que : « Allez vous aussi à ma vigne ». Et l’incroyable est qu’ils y vont, sans promesse de récompense.

En fin de compte, Dieu croit en nous bien plus que nous ne croyons en lui. Il s’obstine à croire en notre capacité de nous émerveiller, de rendre grâce. Il s’entête à penser qu’en nous créant, il nous a faits fils, c’est-à-dire fondamentalement réceptifs à ses dons ; frères, c’est-à-dire fondamentalement orientés vers la joie des autres, et heureux de leur joie comme nous devrions l’être de la joie du Père. Avant tout mérite des œuvres, il y a le mérite d’avoir cru. Mais si la foi est la grâce des grâces, ce mérite d’avoir cru est tout aussi baigné de grâce que l’est la grâce d’avoir mérité par nos œuvres. « Mes pensées ne sont pas vos pensées » dit le Seigneur. Elles sont toujours « au-dessus ». Toute son alchimie divine consiste à hisser nos pensées au-dessus d’elles-mêmes, notre cœur au-dessus de lui-même, notre « œil mauvais » au-dessus de tout mal : de nous transformer, pour qu’au sens le plus fort du terme, nous soyons capables d’avoir bon cœur et ainsi de connaître le Bon Dieu.

 

ei-25 ordinaire A 2017

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus  2017

 Nous fêtons ce soir S. Thérèse de l’Enfant-Jésus que Pie XI canonisa et nous donna comme patronne secondaire. S. Jean-Paul II, lui-même de spiritualité carmélitaine, a mis en lumière un autre aspect de sa sainteté en la proclamant Docteur de l’Église. Beaucoup s’en étonnèrent alors. Comment cette petite carmélite, morte à 24 ans, qui n’avait rien écrit d’autre qu’une relation de sa vie, des lettres, des poèmes et quelques conseils spirituels, pouvait-elle être mise à l’égal des Pères de l’Église et des grands théologiens du Moyen Âge ? Benoît XVI nous éclaire peut-être lorsqu’il disait que « les saints sont la véritable interprétation de l’Ecriture Sainte. Ils ont éprouvé, dans l’expérience de leur vie, la vérité de l’Evangile. Ils nous introduisent ainsi dans sa connaissance et dans sa compréhension ». Quelle vérité de l’Evangile Thérèse illustre-t-elle ? Plusieurs, à n’en pas douter. Je n’en retiendrai aujourd’hui qu’une seule, qui se présente, comme souvent, à la manière d’un paradoxe : celui de grands désirs impossibles à combler à partir de ses propres forces ; paradoxe qui se résout, découvre Thérèse, dans la confiance filiale.

Nous connaissons tous ce texte magnifique, tiré du Manuscrit B, adressé à sa sœur, M.. Marie du Sacré-Cœur, où Thérèse réfléchit sur sa vocation : « Etre ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi, la mère des âmes, devrait me suffire… il n’en est pas ainsi… Je sens en moi d’autres vocations, je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d’apôtre, de docteur, de martyr, enfin, je sens le besoin, le désir d’accomplir pour toi, Jésus, toutes les œuvres les plus héroïques (…) Si je voulais écrire tous mes désirs, il me faudrait emprunter ton livre de vie, là sont rapportées les actions de tous les saints et ces actions, je voudrais les avoir accomplies pour toi ». Thérèse fait l’expérience de l’immensité de son désir de servir Dieu et en même temps, face à cette immensité – la sainteté –, celle de l’infirmité de ses moyens. Elle a alors le choix entre deux attitudes : se hausser à la hauteur de ses désirs, ou bien les ramener à la mesure de ses capacités. Soit se dépasser, soit se résigner. La sagesse de Thérèse, je le souligne, c’est de ne pas se laisser enfermer dans ce dilemme mortel. Car qui cherche, héroïquement, par ses propres forces, à correspondre à l’infini ne peut qu’échouer, et finalement désespérer. Ou bien se résigner à en rabattre de son désir, ce qui revient à peu près au même.

Il n’en est pas ainsi chez Thérèse et c’est ce qui nous éclaire. « Me grandir, écrit-elle, c’est impossible. Il faut que j’accepte ma faiblesse et mes imperfections ». C’est l’écho de la parole de Jésus que nous venons d’entendre dans l’évangile : « Quiconque s’abaissera comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux ». Le réalisme spirituel de Thérèse est plus qu’une sagesse de vie. Il est imitation du Christ. Car celui qui nous a donné l’exemple de cette humilité foncière, c’est Jésus lui-même. « Lui qui n’a pas retenu jalousement le rang qui l’égalait à Dieu mais qui s’est abaissé, prenant la condition de serviteur ». Abaissement de l’Incarnation, qui redouble dans l’abaissement de la Passion. « C’est pourquoi il a été exalté, il a reçu le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père ». L’humilité de Jésus est la condition de son élévation par le Père, de sa grandeur aux yeux des hommes. Il en est de même de Thérèse. Elle l’explique dans sa parabole de l’ascenseur : sa petitesse alliée à sa bonne volonté, expression de ses « grands désirs », attire la bonté du Père qui envoie Jésus la prendre dans ses bras pour l’élever jusqu’à lui. Thérèse ne se résigne pas à sa faiblesse, elle l’exploite, et c’est peut-être cela qui est nouveau dans la spiritualité chrétienne du temps. Comme la bonne volonté du petit enfant fait craquer l’adulte, la bonne volonté d’un chrétien qui reconnaît son imperfection, mais qui cependant ne renonce pas à son désir de sainteté, attire la miséricorde de Dieu. Et le laisse continuellement dans l’action de grâces.

Réfléchissant à ces deux qualités qu’on oppose volontiers en Dieu, la justice et la miséricorde, Thérèse découvre qu’en fait il n’y a aucune contradiction. Il est juste que le Seigneur soit miséricordieux avec nous puisque nous sommes marqués par la faiblesse congénitale du péché originel. Encore faut-il accepter de reconnaître cette faiblesse, et de l’offrir. C’est-à-dire de l’accepter dans tout ce qu’elle a d’humiliant et de s’en servir comme d’un levier pour qu’à travers elle la miséricorde divine puisse se déverser sur nous. C’est cela « briser la statue » : renoncer à l’orgueil qui vient du démon et ainsi arracher le masque qui nous défigure. Car nous ne sommes pas des êtres autonomes, des êtres qui se sont faits par eux-mêmes, quand bien même nos efforts seraient réels et nos résultats tangibles. Thérèse elle-même n’a jamais prôné le quiétisme : elle avait une âme de soldat et sa figure spirituelle préférée était Jeanne d’Arc. Mais elle savait qu’au plus profond de nos réussites les plus méritoires, il y a toujours un don sous-jacent, un don originel qu’il ne faut jamais oublier. C’est ce que S. Paul rappelle à qui veut l’entendre : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si tu ne l’avais pas reçu ? » A la base de notre être, il y a ce don de la filiation divine qui s’épanouit dans le baptême mais qui transparaît déjà dans notre être de créature, à l’image et à la ressemblance de Dieu, ce Christ qui naît en nous et qui nous fait dire avec S. Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ». Ce qui nous donne d’être nous-mêmes sub-créateurs, d’être à l’origine de tant d’œuvres grandes et belles, c’est l’effigie de Dieu que nous portons en nous-mêmes. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? »

Thérèse nous dirait ainsi qu’il est plus vrai de rechercher la dernière place que la première. C’est ainsi que l’on se rend proche de Jésus qui s’est fait le dernier sur la croix pour qu’aucun dernier ne soit abandonné et ne se sente exclu. Quel formidable chemin d’espérance ! Chacun a sa place dans la grande symphonie de la Création. Et de même dans l’Église : Benoît de Nursie, Dominique de Guzman, François d’Assise, Thérèse d’Avila, Ignace de Loyola, qui ont déplacé les foules de leur vivant et laissé un sillage brillant. De même que Thérèse Martin ou Charles de Foucauld dont la vie chrétienne a été toute cachée. De même encore que tant d’autres, cachés eux aussi, qui au cœur de leur épreuve, parfois proche de celle de l’enfer, ont compris qu’il n’y avait d’autre issue que celle d’en haut, le Ciel, c’est-à-dire la main que ne cesse de nous tendre le Christ, notre Seigneur, notre chef, notre frère, notre ami.

Frères et sœurs, lorsque la tentation de nous comparer, de nous regarder avec des yeux qui ne sont pas ceux de notre Père du ciel, nous envahit, et avec elle, donc, celle de céder à l’orgueil ou au désespoir, croisons le sourire de Thérèse. Il nous rappellera que notre plus grande richesse, c’est d’être enfant, enfant du Père, frère du Christ, temple du Saint Esprit. Le reste, ce ne sont, au fond, que « franges très longues et phylactères très larges ». Bref, des enfantillages aux yeux de Dieu…

ei-theres ej 2017

15ème Dimanche après la Pentecôte 2017   

Lorsque j’étais étudiant à Rome et que je faisais visiter les splendeurs baroques de ses églises à des groupes de pèlerins, j’avais été impressionné par le grand nombre de catholiques ne croyant pas vraiment à la résurrection, alors que l’art baroque célèbre presque avec cynisme le triomphe de la vie sur la mort, avec ses squelettes de bronze ou de marbre agitant faux et sabliers sous le nez de dignitaires pas plus troublés que cela. Le splendide pavement de la cocathédrale de La Valette, avec ses plaques obituaires aux marbres suggestifs, l’a encore rappelé aux pèlerins de Malte. Une enquête de 2009 confirme cette impression. Si un Européen sur deux croit à une quelconque survie après la mort, un sur dix seulement, en France, croit en la « résurrection de la chair », chiffre qui monte à un sur huit si l’on ne considère que les baptisés catholiques. Je me suis amusé dans la semaine à vérifier ces statistiques en interrogeant des passants dans la rue, au Forum des Halles ou bien à la sortie de Paribas. Eh bien je me suis aperçu que le terme même de résurrection laissait nos contemporains, pourtant éduqués, aussi médusés que les élites athéniennes de l’Aréopage au temps de S. Paul ! Il est vrai aussi, selon les mêmes statistiques, qu’un catholique sur deux ne croit pas à l’existence de Dieu. Et cela au pays de Descartes…

Finalement, nos contemporains en reviennent au paganisme de leurs ancêtres, la survie qu’ils envisagent étant parfois celle d’un principe plus ou moins immatériel allant demeurer on ne sait trop où – l’hadès des Grecs, les inferni des Romains ou le shéol des Juifs – ou bien c’est le cycle des réincarnations, de lointaine ascendance indo-européenne, qui remporte leurs suffrages. Mais l’idée que l’âme puisse se réapproprier de la matière pour en refaire son corps, cela leur paraît incroyable. Serait-ce que les représentations picturales qui ont illustré ce mystère central de notre foi auraient choqué par leur réalisme un peu naïf, les squelettes et les transis du Moyen Âge s’extrayant de leurs tombeaux et voyant leurs chairs repousser avant d’accéder au ciel ? Auquel cas nos contemporains manqueraient singulièrement du sens symbolique qui voit dans l’image plus une évocation que la description de la réalité. Le problème est peut-être plus fondamental. Il vrai, dit l’évangile, que l’on n’a pas vu souvent quelqu’un revenir vivant après avoir été mort ! Pourtant, l’annonce de la résurrection est bien le message central de l’évangile. C’est sur sa proclamation que les quatre livrets évangéliques s’achèvent. C’est ce qui fait de l’évangile une Bonne Nouvelle pour tous les hommes. Car cette résurrection à laquelle on a tant de peine à croire, c’est de tout de même bien ce que tout le monde, au fond, désire. Car la résurrection du Christ, paradigme de la nôtre, est la défaite absolue du plus implacable ennemi visible de l’homme, la mort. La résurrection du Christ coupe court à toutes les négociations que nous entreprenons avec la mort. Il n’y a plus à faire la part du feu. Elle n’est plus que le passage – toujours impressionnant, souvent douloureux – vers un monde où elle sera définitivement absente. En ce sens, S. François d’Assise pouvait l’appeler « notre sœur la mort corporelle ». Elle nous délivre d’une forme de vie amoindrie – celle que notre âme et notre chair connaissent ici-bas – pour nous introduire dans une forme de vie plénière, et pour l’âme et pour le corps. A ceux qui doutent de la valeur de ce passage et qui voudraient indéfiniment prolonger leurs jours ici-bas, on peut se permettre de leur demander que serait précisément une vie indéfinie sur la terre, avec ses plaisirs finis – et quand même ses déplaisirs continuels – sinon, en définitive, une condamnation à perpétuité, un enfermement dans l’ennui et le désespoir ? Bref, l’enfer sur la terre. Car vivre éternellement, même dans une sorte de parc préternaturel où les lions mangent de l’herbe, cela doit finir par devenir lassant au bout de quelques milliers de millénaires… L’humanisme augmenté y risque bien d’être un brin déprimé…

En redonnant la vie au fils de la veuve de Naïm, Jésus pose un acte symbolique. Car cette veuve est la figure de l’humanité tout entière qui a perdu, avec le péché originel, son véritable époux, qui est Dieu. Et ce fils, c’est la figure de cette même humanité confrontée au salaire du péché, qui est la mort. En rendant la vie au corps de ce garçon, Jésus montre qu’il est en mesure de rendre la vie de l’âme. Et ce geste est prémonitoire à bien des égards. Il annonce ainsi la résurrection du Christ à la plénitude des temps, lui qui est le Fils par excellence. Il annonce la résurrection générale à la complétude des temps, ce que l’on appelle le Jugement dernier. Il annonce même cette résurrection anticipée dans le monde de la dissemblance qu’est la vie de l’Esprit inaugurée au baptême. Dans tous les cas, en effet, les auteurs du Nouveau Testament utilisent le même verbe : egeirô : se lever, se redresser. Geste prémonitoire car ici s’il s’agit du retour à la vie antérieure, là il s’agira de l’accès à la vie supérieure, celle même du Christ glorifié. Cette résurrection isolée, et d’ailleurs provisoire, au milieu des milliards de morts qui s’achèvent au tombeau, est bien une « visite de Dieu », une étoile qui brille furtivement dans une trouée de l’ombre qui s’étend sur la terre, une lumière qui vient ranimer l’espérance, un signe avant-coureur de ce qui va se produire en plénitude. Cette visite de Dieu a en effet été confirmée par la résurrection du Christ. Car désormais le bénéficiaire est soustrait au pouvoir de la mort, à la différence du garçon de Naïm ou de Lazare à Béthanie.

Et c’est cette résurrection, celle du Christ, qui est devenue le paradigme de celle que nous espérons. Être désormais libérés du pouvoir de la mort. Cela suppose l’achève-ment des temps, lorsque « Dieu sera tout en tous ». Dieu créera alors « une terre nouvelle et des cieux nouveaux » qui seront l’écrin de l’humanité ressuscitée, de l’Église triomphante. Autrement dit, un univers qui ne sera plus soumis en rien aux lois physico-chimiques de la génération et de la corruption, et donc de la mort, comme il l’est depuis la Chute. Un univers, du coup, dont nous ne pouvons avoir aucune idée puisque nous, nous vivons depuis toujours à « l’ombre de la mort ». Un univers qui sera le réceptacle approprié à une vie dans la chair définitivement libérée de toute corruption et de toute souillure, aussi bien de l’âme que du corps. Comment sera notre corps ? Nous n’en avons aucune idée. Il sera néanmoins l’expression humaine de la splendeur de notre âme transfigurée. Il restera notre interface avec le monde, et de ce fait il sera reconnaissable. Mais à des yeux eux-mêmes renouvelés. Que tout cela sera beau ! Mais disons-nous aussi que si nous n’entrons pas dans ce mouvement de condescendance de Dieu, si nous ne cherchons pas à lui rendre amour pour amour, notre corps ressuscité ajoutera aux souffrances de notre âme en enfer !

15e dimanche pente2017

23e Dimanche du Temps ordinaire année A

L’unité des trois lectures caractérise la liturgie de ce 23e dimanche. Trois lectures qui nous parlent de la responsabilité que nous avons les uns envers les autres, personnellement ou en communauté. Cette responsabilité se révélant comme une dimension de l’amour. Pour nous parler de cette responsabilité commune, Jésus explique à ses disciples ce qu’est la vraie charité fraternelle.

 La charité fraternelle est un don précieux. Elle est, d’après les Actes des Apôtres, le signe distinctif de l’Église. C’est en voyant l’amour dont s’aimaient les premiers chrétiens que juifs et païens, interloqués, se convertirent en nombre. La charité fraternelle, c’est l’arme absolue de l’Église. C’est ce qui lui est propre et la distingue de toute autre communauté ou institution humaine. Pourquoi ? Parce que cette charité provient en droite ligne d’un amour encore plus originaire : l’amour infini dont chacun de nous est aimé par le Père. Amour qui nous est manifesté par le don que le Père nous fait de son Fils. En effet, commente S. Paul, Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, comment ne nous donnerait-il pas tout avec lui ? C’est sur ce roc de l’amour infini dont Dieu nous aime, et que nous lui rendons tant bien que mal, que prospère et s’épanouit l’amour fraternel. S. Paul nous le rappelle dans la 2e lecture : Tous les commandements se résument dans cette parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il y a là un test radical pour évaluer l’authenticité de notre foi : Comment puis-je dire que j’aime Dieu que je ne vois pas si je n’aime pas mon frère que je vois (1 Jn 4, 20).

Mais qu’est-ce au juste qu’aimer ? A défaut de répondre exhaustivement, l’évangile de ce jour indique un aspect essentiel de l’amour du prochain : il s’agit de ce qu’on appelle la correction fraternelle. C’est sans doute avec le pardon l’une des réalités que nous avons le plus de mal à vivre. Comment se fait-il en effet que nous ayons aujourd’hui tant de mal à reprendre telle ou telle personne, que par ailleurs nous aimons bien, lorsqu’elle s’égare sur des chemins qui à nos yeux ne conduisent nulle part ? Il y a bien sûr toutes sortes de raisons : ne pas savoir comment s’y prendre, ne pas savoir comment on sera reçu, craindre de faire empirer le mal en provoquant un conflit. Mais il y a surtout des raisons d’ordre spirituel : j’en vois trois au moins.

La première, la plus évidente, tient à notre propre condition de pécheur. C’est l’évangile de la paille et de la poutre (Mt 7, 1-5). Jésus nous y invite à ne pas juger nos frères et, familièrement dit, à balayer devant notre porte. Personne en effet ne peut se flatter d’être parvenu au but. S. Paul le dit dans un passage célèbre de la lettre aux Philippiens. Si nous n’avons pas à nous comporter en donneurs de leçons, nous pouvons au moins nous comporter en compagnons de route, sachant que nous sommes tous vulnérables. Fort sur un point, je puis être faible sur un autre et avoir besoin demain du frère que je reprends aujourd’hui. Mais cette vulnérabilité, que j’ai à reconnaître pour me situer en toute vérité devant Dieu et devant l’autre, ne doit pas m’inhiber au point de me contraindre au silence. « Un pécheur, s’il corrige avec humilité, ne pèche pas » dit S. Thomas d’Aquin. Et notre silence, dans ce domaine, ressemble parfois à de la compromission.

Le deuxième enjeu spirituel de notre évangile est de nous inviter à comprendre combien le péché est réellement un mal pour l’homme. Si je vais dénoncer le péché de mon frère, ce n’est pas par perfectionnisme pointilleux. C’est parce que j’ai la vive conscience que son comportement l’entraîne vers une impasse. Dans cette optique on comprend bien que la correction fraternelle soit un dimension de l’amour. C’est parce que j’aime mon frère que je veux lui éviter ce désagrément. Ezéchiel va même plus loin puisqu’il dit qu’il s’agit de le faire échapper à la mort. Pour cela il faut être soi-même ancré dans la vérité. La vérité vous rendra libres dit Jésus. Cette vérité, elle ne tombe pas du ciel : il faut la désirer et la rechercher au fond de sa conscience par la prière, par l’étude et aussi par l’exercice des vertus. Bien souvent nous invoquons la tolérance pour nous dispenser d’agir. J’ai bien peur qu’elle soit un masque commode pour dissimuler notre pusillanimité. La tolérance a tôt fait de se transformer en indifférence coupable : « C’est son affaire ; il est libre après tout ; à chacun sa vérité ; qu’il se débrouille avec  sa conscience ». Pourvu, bien sûr, qu’il ne me gêne pas trop. Réflexions qui rappellent de très près le fameux Suis-je le gardien de mon frère ? proféré par Caïn après le meurtre d’Abel son frère. Pour Ezéchiel, si j’ai la conviction fondée sur la foi que quelqu’un dérive et si je le laisse s’enliser, je ne suis pas un héros de la tolérance mais un meurtrier. Alors posons-nous la question : parmi les personnes qui nous entourent, combien attendent peut-être de nous ce premier pas, cette intrusion qui les aidera à sortir d’une situation qui de loin ou de près les meurtrit ?

Cela m’introduit au troisième défaut qui nous guette sur cette réalité. C’est l’excessif attachement à l’image que nous avons de nous-mêmes. Dire à quelqu’un ses quatre vérités, même avec douceur, c’est la plupart du temps provoquer un conflit. Or nous n’aimons pas les conflits. Car nous voulons être aimés, tout de suite, et à tout prix, même au prix de la vérité, même au prix du bien de celui que nous devrions reprendre. Et c’est vrai qu’il n’est guère plaisant de provoquer une explication : on n’en sort jamais indemne à court terme. Notre peur redouble si nous sommes chrétiens : on a eu tendance à confondre charité et laxisme. L’archétype du chrétien, ce serait quelqu’un qui promène un sourire angélique sur tous les comportements, même les plus saugrenus. Être chrétien, en fait, ne nous dispense pas de juger les actes et d’agir en faveur de ceux qui les posent. Un chrétien n’a pas à se faire aimer en démagogue mais il doit aimer en actes et en vérité. La mission de Jésus a provoqué une crise, une prise de position, un conflit, dont l’Eglise ne cessera tout au long de son histoire de porter les marques sanglantes. La correction fraternelle, motivée par l’amour, rencontrera la croix : c’est là qu’elle puisera sa fécondité. C’est là aussi qu’elle trouvera la force d’aller jusqu’au bout. Car s’il n’y a pas de limite pour le pardon (70 fois 7 fois), il n’y en a pas non plus dans la ferme sollicitude envers le prochain : quand Jésus dit qu’il soit pour toi comme un publicain ou un païen, il faut l’entendre non en homme de l’Ancien Testament, qui se détournerait, mais en disciple de celui qui précisément est venu pour eux, pour sauver ce qui était perdu.

Demandons au Seigneur, en ces jours de rentrée, la grâce du courage spirituel. Demandons-lui la force de l’Esprit Saint pour savoir reprendre avec douceur et bienveillance ceux qui nous sont confiés, parce qu’ils ont été placés auprès de nous comme des prochains.

14Dimanche après la Pentecôte 2017

L’évangile et l’épître de ce dimanche se complètent admirablement. Ils nous rappellent, au moment d’entamer une nouvelle année certainement pleine de tracas, que nous sommes engagés dans un combat spirituel qui nous dépasse et dont notre âme est en quelque sorte le champ de bataille. Combat qui nous dépasse, mais combat dans lequel nous avons notre rôle à jouer sur le théâtre du monde par l’engagement de notre liberté. Nous avons à choisir notre camp. Se mettre au service du bon Maître, c’est faire l’expérience du bonheur, enseigne S. Paul aux Galates, même si cela va au début – et parfois aussi après, hélas – contre nos appétits immédiats. Autrement dit, c’est s’entraîner à vivre de la vertu d’espérance. Car espérer, c’est livrer un combat contre le vieil homme en nous, contre ce qui nous empêche de grandir vers l’unité intérieure à laquelle Dieu nous appelle. Espérer, c’est lutter contre ce qui nous déconstruit.

Le principe qui est posé par celui qui sait ce qu’il y a dans le cœur de l’homme, le voici : Nul ne peut servir deux maîtres, car autrement il sera divisé, aimant l’un, méprisant l’autre. Jésus utilise des termes forts, car doulein en grec désigne un travail d’esclave et kurios veut dire non seulement « maître » mais aussi « seigneur ». Nul ne peut se faire l’esclave de deux seigneurs, de deux dieux, pourrait-on dire. Et Jésus conclut en disant : Vous ne pouvez servir ainsi Dieu et l’argent. Notons ici que la traduction française est un peu faible. Le latin, aussi bien que le grec, a gardé l’expression araméenne utilisée par Jésus, mammona, qui de fait signifie aussi argent. Mais garder ce mot étranger ajoute une nuance : cela revient à personnifier ce qu’il représente. Il ne s’agit plus tant de l’argent, visible, avec un a minuscule, que de ce qui se cache derrière, l’Argent avec un a majuscule. Autrement dit, on passe de la considération de l’instrument à celui de l’idole qui derrière s’avance masquée. Car, vous le savez, l’argent en soi est neutre et l’invention de la monnaie a été une invention civilisatrice. L’argent est utile tant qu’on en demeure le maître. C’est lui qui normalement rétribue le travail et permet à chacun, dans nos sociétés complexes, d’avoir accès aux fruits de la création, ennoblis par l’ingéniosité humaine. C’est lui encore qui permet de dépasser le cadre strict de la justice commutative pour donner à chacun ce qu’il lui faut. L’argent devient ainsi l’instrument du don désintéressé et permet d’imiter le Créateur, lui qui donne sans contrepartie.

Mais si l’on inverse le rapport, si l’on se laisse séduire par ce que l’argent peut offrir à notre cœur malade et désaxé, comme dit l’Ecriture, alors on tombe dans la pathologie décrite par Jésus. Car l’idolâtrie de l’argent résume à elle seule la triple concupiscence dénoncée par S. Jean : la richesse, le pouvoir et le plaisir. Cette séduction rend finalement l’homme malheureux car elle ravive en lui la blessure originelle. Notre pathologie, c’est la division, la division intérieure qui dégénère ensuite en opposition avec les autres. Souvenez-vous de l’épître de S. Jacques, épître qui traite justement de nos rapports avec les biens de ce monde. D’où viennent les guerres, d’où viennent les batailles parmi vous ? N’est-ce pas précisément de vos passions, qui combattent dans vos membres ? Vous convoitez et ne possédez pas ? Alors vous tuez. Vous êtes jaloux et ne pouvez obtenir ? Alors vous bataillez et vous faites la guerre. Vous ne possédez pas parce que vous ne demandez pas. Vous demandez et vous ne recevez pas parce que vous demandez mal, afin de dépenser pour vos passions. Et S. Paul, dans l’épître de ce jour, de détailler ces passions, que nous ne connaissons que trop bien, sous le nom de tendances de la chair. Tendances de la chair déjà disparates et opposées entre elles, qui rencontrent celles de l’esprit. Il en résulte, commente-t-il, un affrontement qui vous empêche de faire ce que vous voudriez, ajoutant encore à la désunion intérieure et extérieure, et donc au manque de joie de vivre, trait caractéristique de nos sociétés modernes.

Car la division, c’est la marque même du péché, et c’est pourquoi le tentateur est appelé le diable, étymologiquement le diviseur. Le péché nous sépare de Dieu et nous rend tristes. Le livre de la Genèse nous montre les trois conséquences de cette division originaire. D’abord l’être humain a honte de sa nudité : il est divisé dans son être d’esprit incarné, division qui prélude à celle de la mort. Ensuite l’homme et la femme se découvrent étrangers l’un à l’autre : l’un cherche à dominer, l’autre à séduire. Violence et mensonge s’insinuent dans les relations humaines. Enfin, ils se retrouvent dans une nature devenue hostile : il leur faut connaître la peine du travail, et ultimement la mort. Comme le résume excellemment S. Jacques, chacun est éprouvé par sa propre convoitise qui l’attire et le leurre. Puis la convoitise, ayant conçu, donne naissance au péché, et le péché, parvenu à son terme, enfante la mort. Les troubles qui nous agitent, les divisions intérieures que nous éprouvons, sont les symptômes de cette maladie spirituelle radicale : l’oubli de Dieu. Comme le constate amèrement le prophète Jérémie, ils se sont creusés des citernes fissurées, qui ne tiennent pas l’eau, et ils m’ont délaissé, moi, la source d’eau vive.

Face à ces forces de division, Jésus nous enseigne la voie filiale de l’espérance. Il nous apprend à nous en remettre à Celui qui ne cesse d’être un Père pour nous, même si le chemin qui ramène à lui passe par la croix. Dans le renoncement à l’immédiateté du désir, à la tyrannie du moi qui se fait idole, qui nie les autres et donc qui sépare, il nous apprend à reforger l’unité. L’unité avec soi, l’unité avec les autres, l’unité avec la nature. Triple unité qui procède de l’unité filiale avec le Père. C’est cette unité trinitaire qui nous sauve de la mort, dans l’au-delà, et de la vie si souvent inauthentique que nous menons, ici-bas. C’est cette unité trinitaire qui redonne à notre vie à la fois sa gravité spirituelle et sa légèreté existentielle. Jésus, je le disais tout à l’heure, nous donne le remède. Le Père céleste sait ce dont vous avez besoin, cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ce que Paul reformule dans l’épître en disant : Laissez-vous conduire par l’Esprit de Dieu. Chercher le royaume de Dieu, c’est vivre quotidiennement sous l’emprise de l’Esprit Saint, cet Esprit qui fait l’unité du Père et du Fils dans l’amour. C’est cette unité que les états de vie chrétiens sont appelés signifier et à réaliser. Pour les consacrés – et je pense en particulier aux 4 jeunes de notre paroisse qui vont s’y engager cette année – ce sera par l’amour préférentiel pour le Christ qui manifeste l’amour primordial avec Dieu. Moine vient en effet du grec monos qui signifie « un, unifié ». L’idéal monastique, c’est de refaire en soi l’unité en se branchant sur l’unité divine. Idéal baptismal que complète pour les époux leur amour mutuel qui manifeste l’unité avec les autres. S. Jean-Paul II aimait à parler du couple humain comme de l’unité des deux. Les familles manifestent la manière dont l’unité trinitaire se traduit dans la société, et elles la répandent car elles constituent de droit la matrice de l’ordre social, une société n’étant rien d’autre qu’une famille de familles.

Pour finir, ce que je vous souhaite, à vous comme à moi d’ailleurs, en ce début d’année, en cette rentrée si pleine de choses à faire et de nouveautés à découvrir, si propice aussi à la dispersion, à la division, à l’énervement, c’est de garder le cap sur le royaume de Dieu et donc de faire les choix qui s’imposent. Et pour cela, nous remettre résolument à l’emprise de l’Esprit Saint, le guide intérieur, l’expression de la prière et de l’amour mutuels du Père et du Fils, l’Esprit qui nous apprend à prier le Père avec les mots mêmes du Fils : Que votre Nom soit sanctifié, que votre Règne arrive, que votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Et qui ajoute : Donnez-nous aujourd’hui notre Pain de chaque jour, à la fois l’unique nécessaire, qui anticipe l’éternel, la sainte Eucharistie que nous recevrons tout à l’heure, et le surcroît dont nous avons aussi besoin, en cette vie passagère. Afin que notre cœur ne se trouble pas.

11ème Dimanche après la Pentecôte

Que faut-il pour être guéri par Jésus, à notre époque comme à celle des apôtres ? Eh bien, il faut vivre de la première béatitude, celle de la pauvreté, clef de toutes les autres. Il ne s’agit pas seulement de servir les pauvres mais de désirer leur ressembler. La pauvreté est une valeur parce que Jésus a désiré la vivre. Il faut se rappeler qu’elle ne consiste pas tant à ne rien avoir qu’à être disponible pour tout recevoir. La pauvreté est la condition de la liberté. Jésus est le Pauvre par excellence parce que, en tant que Fils, tout son être consiste à se recevoir du Père.

 Quel rapport avec notre évangile de ce jour ? Jésus vient de soutenir de pénibles controverses avec ces favorisés que sont les pharisiens. Favorisés parce que riches de la révélation faite à Moïse, mais enfermés dans une richesse qui se retourne contre eux faute de vouloir la partager. Au principe du pharisaïsme se trouve l’idée que la stricte observance des préceptes – et elle seule – donne une sorte de droit sur Dieu : je fais – à grand-peine – ce qu’il me demande, donc je n’ai plus – moi et moi seul – qu’à encaisser le salut. Rien de plus opposé à l’attitude évangélique : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. Rien de plus opposé à la pauvreté évangélique, à cette reconnaissance d’une indigence foncière qui pousse à ouvrir les mains pour recevoir le don de Dieu. C’est la primauté, toujours vraie, de la grâce sur les œuvres. Immédiatement après ces controverses, Jésus s’est rendu sur la rive païenne du lac : il y côtoie la pauvreté absolue : celle de ces païens ignorants du don de Dieu et que les pharisiens évitent soigneusement de rencontrer de peur de se souiller. Jésus va demeurer au milieu d’eux, reproduisant même le miracle de la multiplication des pains qu’il avait auparavant accompli pour les juifs. Cela signifie que les païens sont les destinataires de la même promesse que les juifs et que la Nouvelle Alliance s’étend à toutes les nations.

C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre la guérison du sourd-muet. Jésus commence par toucher ses oreilles et sa langue. C’est une illustration de son ministère : une parole qui vient toucher les oreilles de ceux qui l’écoutent et qui finit par délier leur langue pour confesser sa divinité, c’est-à-dire leur donner le désir de la vivre et de l’annoncer. Mais cette parole ne peut porter de fruit que si l’auditeur est transformé. Cela ne peut se réaliser que dans le mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur. Sans la grâce pascale, la parole demeure impuissante. Mais sans l’écoute préalable et le désir d’être sauvé qui naît dans les cœurs, il n’est pas possible d’accueillir le don de la grâce et de participer ensuite par toute sa vie au mystère pascal de Jésus pour le monde. Nous voyons maintenant le rapport entre cet épisode et l’endurcissement des pharisiens : ces derniers, installés dans leur certitude de disposer de la bonne recette pour être des justes, ne veulent pas entendre parler de la première étape. Ce que dit Jésus ne les concerne pas, ils pensent ne pas en avoir besoin. Voilà pourquoi ils entendent la parole sans l’écouter : elle ne produit en eux aucun désir de conversion et d’accueil du salut. Au contraire, ils s’endurcissent et la seconde étape, celle de la conversion, leur est encore plus difficile après la rencontre avec Jésus qu’avant. Sur la rive païenne au contraire, là où sont les pauvres absolus, l’indigence devient la condition d’un désir qui prédispose à recevoir l’intégralité du don de Dieu. D’un côté la satiété, de l’autre la pauvreté. D’un côté pas de place pour recevoir, de l’autre disponibilité à recevoir.

On pourrait exprimer cela en disant que, comme dans le sacrement de baptême, nous trouvons deux éléments : tout d’abord une délivrance, ensuite une guérison. Le lien de sa langue se dénoua et il parlait dit S. Marc. Qu’est-ce que cela veut dire ? Simplement qu’avant de rendre à l’homme sa capacité de voir, d’entendre, de parler, d’agir, le Christ doit d’abord le libérer de celui dont il est l’esclave et qui a réussi à atrophier presque tous ses sens spirituels. Celui-là, on l’aura compris, c’est le démon. On aurait bien surpris les pharisiens en leur disant que c’est le démon qui les empêchait de prendre Jésus au sérieux. Et pourtant c’est bien le propos de Jésus aux chapitres 8 et 9 de S. Jean. Ici, nous arrivons à la racine de ce qui passe dans l’esprit du pauvre et qui ne peut advenir chez le riche. Le pauvre se sait esclave et veut s’en libérer, comme le fils prodigue gardant les porcs de la parabole. Le riche, lui, ne sait pas qu’il a un maître. Il s’imagine déjà être soumis à Dieu et ne peut donc vouloir être délivré de celui qui le tient en esclavage, comme le frère aîné de la même parabole. Il croit posséder, et en fait se fait posséder.

La figure du pauvre est aussi essentielle à l’Eglise que le Christ lui-même. L’un et l’autre ne font qu’un. En servant les pauvres, l’Eglise reconnaît celui à qui elle doit sans cesse s’identifier pour accomplir sa mission. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous. Il semble que Jésus se résigne à un état de fait malheureux, auquel les chrétiens ne pourront pas apporter de changements substantiels. Mais peut-être vaut-il entendre cette déclaration en un sens marqué par l’espérance : ces pauvres, ce seront les témoins qui, tout au long du pèlerinage terrestre de l’Eglise, rappelleront, comme S. François ou S. Claire, la présence du Pauvre par excellence, Jésus lui-même. Ce que le pauvre me révèle, c’est que je ne pourrai rien recevoir tant que je m’imaginerai posséder en propre quelque chose. Qu’as-tu que tu n’aies reçu s’exclame S. Paul. Pas même l’existence, le fait d’être. Ce qui est le plus radical en nous, le fait d’exister, est une prestation continuelle de Dieu. Nous sommes fondamentalement structurés par le don. Toute la philosophie chrétienne est structurée par cette rencontre de l’indigence absolue et de la surabondance absolue. Toute la théologie aussi, puisque le Fils ne cesse éternellement de se recevoir de la surabondance du Père dans la mystère de la Très Sainte Trinité.

Chers amis, le pauvre concret doit m’aider à comprendre que je suis moi-même un pauvre. Que je dois désirer cette pauvreté (et pour cela la vivre un peu concrètement, en faisant le choix de la sobriété dans ma vie, comme ne cessent de le rappeler les papes Benoît et François) pour réveiller en moi le désir, la faim, de posséder le bien véritable qui n’est autre que Dieu lui-même, lui qui seul peut donner sens à notre vie terrestre, « cette mauvaise nuit passée dans une mauvaise hôtellerie » comme le disait avec humour et réalisme S. Thérèse de Jésus, la grande mystique espagnole et réformatrice du Carmel.

 

 

Assomption 2017

Rappelons l’élément central du vœu de Louis XIII qui fit de l’Assomption la fête patronale de la France : « Nous déclarons que, prenant la très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre Royaume, nous lui consacrons particulièrement notre Personne, notre État, notre Couronne, et nos Sujets, la suppliant de nous vouloir inspirer une si sainte conduite, et défendre avec tant de soin ce Royaume contre l’effort de tous ses ennemis, que soit qu’il souffre le fléau de la guerre, ou jouisse de la douceur de la paix, que nous demandons à Dieu de tout notre cœur, il ne sorte point des voies de la grâce qui conduisent à celles de la gloire ». Le Roi, avec un sûr instinct spirituel, attribuait à Dieu seul l’heureuse fin des maux qui affligeaient la France et c’est à lui seul qu’il faisait monter l’action de grâce. Mais avec cette sûreté de jugement toute catholique, il n’entendait pas passer sous silence les médiations, et en particulier celle de la Vierge Marie : « C’est chose bien raisonnable, disait-il, qu’ayant été médiatrice de ses bienfaits, elle le soit de nos actions de grâce ». Le recours à l’intercession des saints et le culte qui leur est rendu ne vient jamais diminuer la gloire de Dieu mais bien plutôt la faire resplendir davantage, puisqu’elle est participée dans l’être de ceux qui se sont efforcés, en suivant les exemples du Christ, de ne plus faire qu’un avec lui et ainsi de coïncider avec la volonté de Dieu. Le Roi poursuivait en décrétant l’érection d’un nouvel autel à Notre-Dame de Paris, celui que nous voyons encore aujourd’hui.

Une fête dont il ne faudrait pas méconnaître la profonde portée théologique. Dans la bulle Munificentissimus Deus, prenant acte de l’étroite association de Marie à l’œuvre rédemptrice, affirmée et illustrée depuis le 2e siècle par les Pères de l’Église, le pape Pie XII définissait le 1er novembre 1950 le dogme de l’Assomption en ces termes : « Nous affirmons, nous déclarons et nous définissons comme un dogme divinement révélé que l’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste ». Il convenait que la nouvelle Eve qui avait été associée à la passion du nouvel Adam fût aussi associée à son exaltation. Marie est ainsi la première à entrer, avec son corps glorifié, dans le royaume de grâce de son Fils, où elle précède tous les élus. Marie anticipe ainsi en sa personne, récapitulatrice en tant que Mère, la victoire future de tout le corps de l’Eglise, encore en chemin sur cette route « où elle avance dans son pèlerinage à travers les persécutions du monde et les consolations de Dieu », selon la belle expression de S. Augustin reprise par la constitution Lumen gentium du dernier Concile, Eglise encore inachevée au purgatoire où ses membres se préparent à la vision béatifique en expiant leur participation aux œuvres de mort du péché.

Marie, parvenue au terme de ce pèlerinage, intercède pour tous ses frères encore en butte à l’hostilité du démon, elle soutient ses enfants encore soumis au pouvoir de la mort. Ainsi que le disait S. Jean-Paul II dans l’encyclique Redemptoris Mater (25), « c’est justement dans ce cheminement, ce pèlerinage ecclésial à travers l’espace et le temps, et plus encore à travers l’histoire des âmes, que Marie est présente, comme celle qui est heureuse parce qu’elle a cru, comme celle qui avançait dans le pèlerinage de la foi, participant comme aucune autre créature au mystère du Christ ». Elle assiste les siens principalement en soutenant leur foi. Comme le rappelle en effet Elisabeth dans l’évangile de cette fête, heureuse celle qui a cru en l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur (Lc 1, 45). Marie, comblée de grâce dès l’origine n’en a pas moins progressé dans la foi, affirmait S. Jean-Paul II, dans un pèlerinage marqué par des ombres dont celle, terrifiante, de la Croix, un pèlerinage qui, pour S. Thérèse de l’Enfant-Jésus, nous la rendait d’autant plus proche et secourable que nous aussi nous sommes affrontés à ce même clair-obscur de la foi. Sa victoire sur la mort, conséquence de son union au Christ, est la cause de notre espérance. Celle qui n’a jamais désespéré de la Providence même lorsqu’elle recevait sur ses genoux le corps inanimé de son Fils nous est donnée comme modèle. Modèle d’espérance dans l’adversité la plus amère, elle resplendit au ciel comme icône du Christ triomphateur du démon et vainqueur de la mort.

Louis XIII, en consacrant son royaume à celle qui n’a été que oui à la volonté de Dieu, ratifiait l’antique alliance de la France avec la Sagesse éternelle, alliance qui est au fondement de la vocation de notre pays et qui seule peut en assurer la pérennité. En 1937, le futur Pie XII, s’en revenant de Lisieux où il venait de consacrer la basilique dédiée à S. Thérèse, elle aussi patronne de la France, et pressentant le drame à venir, en cette même cathédrale de Paris où veillait la pietà de Louis XIII, s’adressait à nos pères avec ces paroles inspirées et exigeantes à la fois, toujours actuelles alors que l’ennemi lui ne cesse de se faire plus sournois et plus puissant : « Nous sommes à une heure de crise. À la vue d’un monde qui tourne le dos à la croix, à la vraie croix du Dieu crucifié et rédempteur, d’un monde qui délaisse les sources d’eau vive pour la fange des citernes contaminées ; à la vue d’adversaires, dont la force et l’orgueilleux défi ne le cèdent en rien au Goliath de la Bible, les pusillanimes peuvent gémir d’avance sur leur inévitable défaite ; mais les vaillants, eux, saluent dans la lutte l’aurore de la victoire ; ils savent très bien leur faiblesse, mais ils savent aussi que le Dieu fort et puissant ». Oui, l’antique Dragon ne cesse et ne cessera de faire la guerre à la progéniture de la Femme de l’Apocalypse. C’est vers elle que celui qui allait proclamer le dogme de l’Assomption se tournait au terme de son sermon. Je lui laisse le mot de la fin :

« Regina pacis ! En ces jours où l’horizon est tout chargé de nuages qui assombrissent les cœurs les plus trempés et les plus confiants, soyez vraiment au milieu de ce peuple qui est vôtre la Reine de la Paix ; écrasez de votre pied virginal le démon de la haine et de la discorde ; faites comprendre au monde, où tant d’âmes droites s’évertuent à édifier le temple de la paix, le secret qui seul assurera le succès de leurs efforts : établir au centre de ce temple le trône royal de votre divin Fils et rendre hommage à sa loi sainte, en laquelle la justice et l’amour s’embrassent (Ps 74, 11). Et que par vous la France, fidèle à sa vocation, soutenue dans son action par la puissance de la prière, par la concorde dans la charité, par une ferme et indéfectible vigilance, exalte dans le monde le triomphe et le règne du Christ Prince de la paix, Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Amen ! »

ei-Assomption 2017

Transfiguration 2017  

La Transfiguration, lue aussi chaque 2e dimanche de carême, s’inscrit comme un sommet, une trouée de lumière, sur l’itinéraire qui conduit Jésus à Jérusalem. A neuf jours de la fête de l’Assomption, elle nous dévoile l’identité de Jésus ; elle nous indique la manière dont il nous sauve et dont il rétablit notre Alliance avec Dieu ; elle nous invite à relire toute la Bible à la lumière du mystère de sa personne. C’est peut-être d’ailleurs ce qu’a compris celui qui a commandité les vitraux qui dominent, derrière moi, le maître autel de notre église.

La Transfiguration est souvent présentée comme une manière dont Jésus s’y prend pour préparer ses disciples au scandale de sa Passion. C’est par exemple ce que dit S. Léon de le sermon des matines de notre fête. C’est certainement vrai, mais ce n’est pas tout. Elle nous apprend surtout qui il est : le Fils bien-aimé du Père. Regardons le texte de plus près. On nous dit que Jésus fut transfiguré. Qu’est-ce que cela signifie ? Regardons d’abord le cadre. Jésus monte sur une haute montagne. La montagne, dans l’Antiquité, c’est le lieu où habite la divinité : pensons à l’Olympe des Grecs. Dans la Bible, c’est le lieu où Dieu se révèle à son peuple, par l’entremise de ceux qu’il choisit comme médiateurs ou comme messagers : Moïse au Sinaï, Elie sur l’Horeb. C’est aussi le lieu où il vient faire sa demeure : la montagne du Temple à Jérusalem.

La nuée qui recouvre le Thabor est d’ailleurs le signe de la présence de Dieu. C’est une image de la schekinah qui remplit de ses volutes le Saint des Saints, comme l’encens aujourd’hui le choeur de nos églises, nouveaux saints des saints. En montant sur la montagne, Jésus sait qu’il va à la rencontre de son Père. La Transfiguration, c’est donc la rencontre bouleversante de Dieu et de son envoyé, l’extase mutuelle du Père et du Fils, d’où procède la lumière de l’Esprit. La Transfiguration est d’abord un événement trinitaire. Pierre, Jacques et Jean sont introduits, sans mot dire, dans l’intimité de Dieu. C’est pourquoi ils balbutient, c’est pourquoi ils sont pris de torpeur, cette torpeur qui est une image affaiblie de la mort. Comme Abraham, dans la Genèse, lorsque le Seigneur s’approche de son offrande : la présence de Dieu ne peut que saturer notre être, le bouleverser. Moïse, redescendant du Sinaï dira même : Nul ne peut voir Dieu sans mourir. Jésus apparaît soudain à ses apôtres pour ce qu’il est de toute éternité : le Fils de Dieu, resplendissement de sa gloire et effigie de sa substance, selon l’admirable expression qui ouvre la lettre aux Hébreux. Jésus est transfiguré, notez-le bien. C’est un passif : signe de son éternel engendrement par le Père.

 Le resplendissement de gloire du Fils, reflétant la majesté du Père, nous fait maintenant comprendre quel est le rapport que la Transfiguration entretient avec le mystère de Pâques. Sur la montagne, Jésus est manifesté pour ce qu’il est réellement : le Fils de Dieu, Dieu lui-même, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu. Cela signifie que son incarnation, sa venue parmi les hommes constitue un abaissement. Pour être solidaire de l’homme, le Fils doit renoncer à la gloire qu’il tient de son Père. Allant plus loin encore, il se fait solidaire de l’homme pécheur, c’est-à-dire voué à la mort. C’est ce que nous rappelle S. Paul dans la lettre aux Philippiens (Ph 2,6-8). Jésus descend au plus bas, à Gethsémani, en ces régions où l’âme ne peut être triste qu’à en mourir. C’est la grande verrière côté épître, l’agonie au Jardin des Oliviers. La montagne du Thabor annonce ainsi, à travers cette dépression, une autre montagne, celle du Golgotha. A la nuée lumineuse de la Transfiguration correspondra la nuée ténébreuse du Calvaire. A la lumière de la vie succédera l’obscurité de la mort du péché, pour les pécheurs, et bien au-delà de ce que les pécheurs peuvent imaginer car ce que voit Jésus, en sa passion intérieure, c’est le drame de la séparation éternelle d’avec Dieu, la vision de l’enfer. Et là encore Pierre, Jacques et Jean, sont terrassés par une torpeur divine, signe que quelque chose de divin est ici révélé. Ecoutons la lettre aux Hébreux : Le Christ, pendant les jours de sa vie mortelle, a présenté avec un grand cri et dans les larmes sa prière et sa supplication, à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ; et parce qu’il s’est soumis en tout, il a été exaucé. Bien qu’il soit le Fils, il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa passion ; et ainsi conduit à la perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel (Hb 5,7-9). Lui qui prie pour que le calice passe loin de lui est exaucé ! Il est exaucé parce que ce qui préside à sa descente dans l’humanité est son désir de salut. Et celui-ci ne peut s’opérer que par la croix. Jésus est exaucé par le Père : et c’est la résurrection, son rétablissement dans sa dignité de Fils, siégeant à la droite du Père. La mort est engloutie sans la victoire de la Vie, les ténèbres se dissipent lorsque, du Mont des Oliviers, Jésus rejoint son Père dans la gloire. Exaucement qui est exhaussement, puisqu’à l’Ascension il rejoint les hauteurs.

L’épisode de la Transfiguration nous montre que l’Ancien Testament est achevé et accompli dans le Nouveau. C’est le sens de la présence de Moïse et de Elie, autrement de la Loi et du rappel, à temps et à contretemps, de cette même Loi.

En tout cas, c’est sur cette montagne de Dieu, pourtant plus modeste que le Sinaï ou que l’Horeb, que Moïse et Elie viennent présenter leur hommage à Jésus. L’Ancienne Alliance n’est en effet qu’une esquisse, qu’une ébauche, même lorsque la Loi est promulguée dans le tonnerre et les éclairs. Isaac portant le bois pour le sacrifice et gravissant la montagne de la future Jérusalem figure bien évidemment Jésus : il en est une anticipation. Mais son destin s’arrête en deçà de la mort expiatrice. Du coup, il est impuissant à sauver l’homme du péché. C’est la dramatique incomplétude de l’Ancienne Alliance. Daniel est jeté dans la fosse aux lions, mais il en réchappe sans être moulu par la dent des bêtes ; il en va de même des trois jeunes gens livrés au feu par le roi de Babylone, et que la flamme épargne ; Jonas est englouti par le monstre marin, mais il est finalement rejeté sur la grève : il n’est admis qu’aux portes de la mort, il n’en franchit pas le seuil. Seul Jésus ira jusqu’au bout. Et allant jusqu’au bout, il introduit la Vie, c’est-à-dire la communion avec le Père, jusque dans le domaine de la mort. La vie engloutit la mort. La résurrection de Jésus est le gage de la nôtre.

L’épisode de la Transfiguration nous offre ainsi un exemple de la manière dont nous devons lire l’Ecriture. Jésus, dans son mystère, en est l’unique clef. Avec lui, nous avons tout dit S. Paul. Plus nous contemplerons Jésus dans sa longue marche vers Pâques, et ensuite dans sa gloire, plus nous saisirons le sens de la parole de Dieu. Or cette Parole, chante le psaume, est lumière pour nos vies, lampe sur notre route : elle révèle le sens de notre existence, elle en éclaire les étapes, elle nous met en garde contre toutes les conduites qui ne conduisent qu’à la perdition. Il nous faut apprendre à lire dans le livre vivant qu’est le Verbe de Dieu. C’est lui, le Maître intérieur, qui nous enseigne par son Esprit et nous accorde force et générosité pour mettre en pratique ce que nous aurons discerné comme étant ce qui plaît au Père. Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le.

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8ème Dimanche après la Pentecôte 2017

Dieu et l’argent, voilà un sujet qui met les chrétiens, et surtout les catholiques, mal à l’aise. Les commentaires aigre-doux sur le comportement des catholiques lors de l’élection présidentielle en ont témoigné. Parce que, confusément, cette question est perçue, à l’instar de la sexualité d’ail-leurs, comme entrant dans la sphère de la vie privée, cette sphère où nous ne voulons pas qu’on nous dicte les lois à appliquer. Nous portons tous, en fait, un appétit de richesse, ou tout au moins un désir de bien-être et de réalisation de soi qui passe aussi par l’argent, même si ce n’est pas de manière exclusive. Nous estimons normal, et même moral, que l’épargne et la propriété soient ho-norées, que le travail soit récompensé selon les aptitudes et l’application qu’y met chacun. Et cepen-dant notre conscience de chrétien n’est pas tranquille face à  l’argent. Nous sentons en nous un ti-raillement. Bien souvent la question se pose en terme de dilemme: Dieu ou l’argent. C’est ainsi qu’on interprète la conclusion de notre évangile, quelques versets plus loin: Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. C’est le moment de laisser revenir à notre mémoire les Béatitudes, surtout en S. Luc où la 1re proclame: Heureux vous les pauvres car le royaume de Dieu est à vous, tandis que la 1re malédiction dit: Malheur à vous les riches car vous avez votre consolation. Nous essayons de nous en tirer en disant qu’après tout, et surtout après le passage du fisc, nous ne som-mes pas si riches que cela. Mais voilà que surgit à notre mémoire le terrible Mt 25: Ce que vous n’avez pas fait à un seul de ces petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. Texte qui ne peut nous laisser insensibles. Car ces petits sont partout: outre-mer ou  près de chez nous, dans les hospices, le métro ou à la porte de nos églises. Notre mauvaise conscience peut alors être telle que nous fi-nissons par penser qu’être chrétien c’est, dans ce domaine, être hypocrite. Et que, de toute manière, il n’y a rien à faire car ces problèmes nous dépassent, ils relèvent de l’économie politique, d’un monde sur lequel nous avons de moins en moins de prise en tant qu’individus.

 Alors que faire? On peut, premièrement, se proclamer pur et rejeter l’argent. C’est impossi-ble. Le 1er étudiant venu en économie sait que la monnaie remplit 3 fonctions indispensables à la survie de la société: étalon de mesure, médiatrice des échanges et réserve de valeur. Et cela de plus en plus: le domaine de la gratuité dans les échanges ne cesse de se restreindre. Il y a encore quel-ques zones qui échappent à l’argent: le travail de la mère au foyer, les engagements caritatifs ou as-sociatifs. On peut, deuxièmement, refuser de front le problème, i.e. continuer d’ouvrir à heure fixe le tiroir messe et prière du meuble bien encaustiqué de notre existence et, l’ayant refermé, de passer à autre chose, comme si de rien était. Rassurons-nous. Cette attitude schizophrénique si souvent décriée est en voie de disparition: on n’a plus tellement de scrupule, en effet, à laisser définitive-ment fermé le tiroir religieux, et à tout sacrifier à l’esprit de lucre dans notre société post-chrétien-ne! La 3e solution, c’est l’élégante conciliation des protestants: l’accumulation des richesses mesure l’accumulation des grâces divines. Plus vous êtes riches, plus vous êtes bénis de Dieu! La richesse est le signe et l’étalon de la sainteté. C’est admissible si l’on part du principe que l’honnêteté et le travail paient toujours. Mais l’on sait bien que ce n’est pas toujours le cas.

Alors encore une fois, que faire? Eh bien, lire l’évangile de plus près. On s’apercevra que le fameux dilemme n’est pas si rigoureux qu’il en a l’air. Pour commencer, le texte grec (et sa traduc-tion latine) ne parlent pas d’argent mais de mammon. Non pas de la réalité monétaire, mais de l’i-dole, ce que suggère en effet la conservation dans le grec de ce terme araméen qui apparaît alors comme un nom propre. L’évangile, en effet, ne remet pas en cause les structures économiques dans ce qu’elles ont de fondamental. Ce n’est pas non plus un manuel d’économie politique qui nous im-poserait un système. S. Jean-Paul II a réaffirmé dans ses encycliques sociales que l’Église n’a pas de système propre d’organisation économique à proposer. Pourquoi? Parce que l’Église, à la suite du Christ, ne vise pas les moyens, mais la fin. Ce que vise l’évangile, c’est la conversion des inten-tions profondes et des attitudes du cœur humain. L’argent, comme d’ailleurs une foule d’autres réa-lités (nos passions p. ex.) est une chose neutre. Sa valeur morale provient de la manière dont on l’a acquis et de l’usage que l’on en fait. Le problème ne vient pas de l’argent comme tel mais du cœur de l’homme qui, détraqué par le péché, risque de s’y attacher et d’en faire une idole, un mammon d’iniquité. Parce que l’argent permet de réaliser facilement les désirs de puissance, de domination et de consommation, il peut devenir un obstacle à la droiture morale et spirituelle. Il faut alors faire preuve de discernement et exercer un choix, un jugement. C’est ce que dit S. Paul: Si vous vivez se-lon la chair, vous mourrez; mais si, par l’Esprit, vous faites mourir les œuvres de la chair, vous vi-vrez. Mais soyons bien clairs: ce qui nous rend esclaves, ce sont nos désirs, dans ce qu’ils ont de désordonné ou d’excessif. L’argent n’est que le moyen de réaliser ces désirs. Mais c’est un moyen aisé, voilà le danger. Pourtant le Christ n’a pas peur de dire: Faites-vous des amis avec le mammon d’iniquité. Non, bien sûr, qu’il approuve le comportement de l’intendant malhonnête. N’oublions pas qu’il s’agit d’une parabole. Mais parce qu’il veut – et avec lui l’Église – que nous soyons des adultes avec l’argent. Il ne s’agit pas de le fuir comme un pestiféré, il ne s’agit pas non plus de se laisser fasciner par lui. Il s’agit tout simplement de le maîtriser comme on maîtrise un instrument avec dextérité et habileté. Le problème de l’argent retrouve sa vraie dimension quand on a choisi un cer-tain style de vie qui privilégie les valeurs spirituelles, et ce dans le travail, à la maison et, à mon a-vis, avec l’excellente pierre de touche que sont les loisirs. Benoît XVI et François se sont exprimés à de nombreuses reprises sur la sobriété qui doit caractériser le style de vie des chrétiens à notre é-poque, marquée à cause des logiques d’entreprise par la recherche d’une consommation sans frein.

Pour conclure, je dirai que notre confrontation à ce problème quotidien qu’est l’usage de l’ar-gent est l’occasion de grandir en liberté. Nous sommes tentés d’idolâtrer l’argent parce qu’il procure tout en termes de puissance et de plaisir. Il est tentateur. L’œuvre de la liberté, c’est de reconnaître qu’il y a des valeurs supérieures, à commencer par Dieu lui-même, le bien absolu, et à continuer par ceux qui sont à son image, i.e. notre prochain. Pour persévérer dans cette œuvre de libération, nous avons besoin de signes. C’est le rôle que remplit la pauvreté librement assumée, celle des re-ligieux p. ex. Celui qui assume volontairement la pauvreté pour le royaume de Dieu témoigne que dès ici-bas on peut vivre heureux en vivant de valeurs supérieures. Dans ce monde marchand où nous risquons d’être aveuglés par l’argent trompeur, rien n’est plus nécessaire que la bure et les san-dales des moines: ce sont des antidotes! Ils nous rappellent que notre véritable héritage est celui du ciel, comme le dit l’épître de ce jour.

Que le Seigneur nous aide ainsi à convertir notre cœur. Nous pourrons alors faire servir l’ar-gent au bien, au service de Dieu et du prochain, sans nous négliger, mais sans non plus nous alié-ner. Sans non plus croire que l’aumône nous exonère de tout autre engagement. Car il y a dans no-tre société beaucoup d’autres pauvretés que celles qui nous sautent spontanément aux yeux, pauvre-tés qui ne peuvent être traitées par l’argent seul. Ces pauvretés, affectives, intellectuelles, spirituel-les, qui sont souvent les causes de la pauvreté matérielle d’ailleurs, supposent un engagement de la personne tout entière et pas simplement de cet appendice qu’est son porte-monnaie. Pour les voir, pour vouloir les réduire, il faut avoir soi-même un cœur de pauvre, à l’image même de celui de Jé-sus, lui de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté, selon la belle parole de S. Paul aux Corinthiens.

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7ème Dimancha après la Pentecôte 2017

Dans l’évangile de ce jour, Jésus, me semble-t-il, nous dit trois choses. La première revêt la forme d’un avertissement : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces ». Bref, méfiez-vous de tous ceux dont le paraître ne correspond pas à l’être car en vous trompant ils menacent votre âme. On peut distinguer plusieurs catégories de gens dont il faut prendre garde. La première qui nous vient peut-être à l’esprit est celle des hypocrites dont le Tartufe de Molière pourrait être la figure emblématique : ceux qui dissimulent leurs desseins pervers sous des apparences de vertu. On pourrait en rire mais c’est exactement la critique que Nietzsche adresse aux chrétiens quand il décrit ce qu’il appelle « l’homme du ressentiment », celui qui va jusqu’à inverser les valeurs pour se dédouaner de sa misère congénitale. Les chrétiens, selon Nietzsche, parce qu’ils ont renoncé à toute grandeur vont faire de l’humilité ou de la douceur des vertus. Alors que ces prétendues vertus ne font que dissimuler leurs carences, leur infériorité de caractère. Ce à quoi on a rétorqué qu’il ne faut pas identifier la force à la brutalité, l’élan vital à l’assouvissement dionysiaque des passions. Si la critique de Nietzsche peut toucher juste, c’est qu’elle débusque des cas pathologiques, c’est-à-dire des comportements de pécheurs. Un chrétien conséquent n’est certainement pas quelqu’un qui dissimule ses tares en les transfigurant artificiellement en vertu. Il est celui qui d’abord a le courage de les reconnaître, la force de les supporter et la volonté de les combattre en les sublimant. L’élan vital, quand il vise le souverain bien, nous conduit à la difficile réforme de nos passions comme le rappelle l’épître de ce jour, ca r notre être est marqué par le péché. Il y a peut-être plus de force intérieure à subir le martyre qu’à combattre pour défendre sa vie…

Je parlais tout à l’heure de Tartufe. On pourrait actualiser en ajoutant tous les charlatans qui abusent le sens religieux de leurs contemporains comme aujourd’hui les multiples sectes et gourous qui s’en prennent aux catholiques superstitieux d’Amérique latine en leur promettant succès, richesse et santé. S. Augustin dénonçait déjà les pasteurs qui s’engraissent aux dépens du troupeau et qui se paissent au lieu des brebis.

Il arrive, seconde catégorie, que certains s’abusent de bonne foi, comme les hérésiarques qui s’enferment dans une vérité au point de méconnaître les autres et ainsi de déséquilibrer l’édifice de la foi et ainsi d’aboutir à l’erreur. Ces faux prophètes ont été dénoncés dès les temps apostoliques aussi bien dans les épîtres du Nouveau Testament que par les premiers auteurs chrétiens. Souvenons-nous des 5 livres écrits par S. Irénée contre la multiplicité des erreurs de son temps et qu’il résumait sous le titre de « gnose au nom menteur », autrement dit de faux savoir délivré par de faux maîtres. Ce faux savoir, il existe aujourd’hui dans tous les domaines, aussi bien dans celui de la doctrine avec les religions qui falsifient le nom de Dieu en Orient que dans celui de la morale avec cette anthropologie hédoniste et libertaire qui a saisi l’Occident. Ces faux prophètes n’ont cessé de prospérer à travers l’histoire. Et l’Église nous met en garde, dans le Catéchisme, quand elle dit que se « dévoilera le mystère d’iniquité sous la forme d’une imposture religieuse apportant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse suprême celle de l’Anti-Christ, c’est-à-dire celle d’un pseudo-messianisme où l’homme se glorifie lui-même à la place de Dieu et de son Messie venu dans la chair » (CEC 675). Imposture religieuse de l’islam ou politique du communisme, par exemple.

La deuxième chose que nous livre cet évangile est un critère de discernement : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits ». Le faux prophète finit par se trahir, grossièrement comme le Tartufe de Molière, plus subtilement comme ce démon transfiguré en ange de lumière au bord de la rivière, près de Manresa, et que l’ascète Ignace de Loyola, en analysant ses pensées intérieures, finit par confondre. Il y a en effet une logique entre l’être et l’agir. Même l’âme la plus contemplative finit par se reconnaître à la justesse de son agir, aurait-elle atteint les profondeurs de l’humilité. Inversement les vrais spirituels débusquent avec aisance ceux qui, parfois sans malice, s’illusionnent sur leur degré de sainteté. Le missel du Barroux dans sa dernière édition illustre cette illusion avec un texte bien senti de S. Vincent de Paul : « Il y en a plusieurs qui, pour avoir l’extérieur bien composé et l’intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s’arrêtent à cela ; et quand ils en viennent au fait et qu’ils se trouvent dans les occasions d’agir, ils demeurent courts. Ils se flattent de leur imagination échauffée ; ils se contentent des doux entretiens qu’ils ont avec Dieu dans l’oraison ; ils en parlent même comme des anges ; mais, au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d’instruire les pauvres, d’aller chercher la brebis égarée, d’aimer qu’il leur manque quelque chose, d’agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas, il n’y a plus personne, le courage leur manque ». Un siècle plus tôt S. Thérèse de Jésus à qui on vantait une béate que tout le monde admirait pour ses extases lui mit un balai dans les mains et à sa réaction comprit tout de suite l’imperfection de la soi-disant sainte !

Cette logique de l’être et de l’agir a été admirablement décrite par S. Paul quand il énumère aux Galates les fruits de l’Esprit : « charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi ». Tels sont les fruits de la proximité avec Dieu dans l’oraison et la liturgie.

La troisième chose quannonce Jésus dans cet évangile est l’éventualité du jugement : « Tout arbre qui ne donne pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu ». Cela pourrait nous accabler nous qui, comme S. Paul aux Romains, constatons l’écart abyssal entre nos désirs et nos réalisations : « Malheureux homme que je suis. Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas ». Nous n’avons pas même la possibilité d’adapter l’objectif à nos capacités car le Christ nous enjoint d’être parfaits comme son Père céleste est parfait. Comment adapter nos moyens si pauvres à cet objectif si grand ? C’est là qu’intervient la grâce, qui suppose d’abord la reconnaissance de notre faiblesse comme le dit encore S. Paul aux Corinthiens : « C’est dans la faiblesse de l’homme que se manifeste la force de Dieu ». Car Dieu est patient, comme le vigneron de l’évangile de S. Luc qui obtient de son maître un sursis pour le figuier stérile.

Mais c’est un sursis, en vue d’une conversion : « Peut-être donnera-t-il des fruits à l’avenir ; sinon tu le couperas ». Dieu est patient, mais sa miséricorde exige de nous au moins un commencement de retour à lui dans la pénitence.

Ainsi, à la clairvoyance dans la défense de la foi nous devons ajouter la cohérence de notre comportement afin de porter du fruit, en premier lieu pour la réévangélisation de notre pays et de notre continent.

14e  Dimanche ordinaire A 2017

L’évangile de ce dimanche est une sorte d’invitation aux vacances : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos ». Après une année de travail, d’agitation en tous sens, nous aspirons à prendre du repos. Nous aspirons à nous dégager du tourbillon incessant de ces affaires quotidiennes qui s’enfilent les unes après les autres, du matin au soir, du lundi au dimanche, de septembre à juin. Nous aspirons en un mot à maîtriser les événements, à devenir « maîtres des horloges ». Mais de quel repos parlons-nous ? Prendre de la distance vis-à-vis de Paris, de son agitation, de sa poussière, c’est bien. Mais pour quoi faire ? Précisément, pour se reposer, allez-vous me dire. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Nos vacances ne seraient-elles qu’un bref moment de répit avant de replonger la tête dans le cycle infernal de nos occupations habituelles ? Réparer les forces physiques et psychiques, quitte à s’étourdir en faisant ce que l’on aime et que l’on ne peut pas faire le reste de l’année. Là aussi, attention ! Nous ne vivons pas un mois par an : nous devons aussi trouver du sens dans ce que nous faisons le reste de l’année.

Alors y a-t-il une manière chrétienne de prendre des vacances ? Oui. Jésus veut nous conduire au repos. Quel repos ? Certes, un repos qui suppose une rupture avec le temps habituel. « Venez à moi » dit-il. C’est-à-dire, « quittez ce que vous faites ». Ce n’est pas toujours si facile, surtout si l’on a des responsabilités. « Venez à moi », mais pour quoi faire ? « Pour prendre sur vous mon joug et mon fardeau ». Jésus nous inviterait-il à faire des devoirs de vacances harassants ? Non. Il nous dit que « son joug est facile à porter » et « son fardeau léger ». De quoi parle-t-il ? Il parle de son enseignement. Dans la langue des rabbins le joug ou le fardeau désignait l’apprentissage par le disciple de l’enseignement du maître. Jésus nous invite donc à nous distancer de nos activités habituelles non pas pour faire n’importe quoi mais pour prendre du temps avec lui et pour lui, c’est-à-dire en fin de compte, aussi pour nous. En quelque sorte, il nous invite à un temps de retraite, à un temps de désert. Puisque dans le cours de l’année nous avons peu de temps et peu de disponibilité d’esprit pour prier, pour nous imprégner de la Bible, pour fréquenter l’enseignement de l’Église, profitons donc de l’été.

Profitons de l’été pour lire. Pas seulement des choses divertissantes, pour nous détendre, mais des textes nourrissants. Doctrinaux, comme le Catéchisme ou telle ou telle encyclique, mais aussi des vies de chrétiens qui peuvent toucher notre cœur, et même de la littérature : il y a des auteurs, il y a des histoires qui dilatent l’âme et font grandir, à tout âge.

Profitons de l’été pour prier. Pour renouveler notre manière de prier peut-être. Pourquoi ne pas ouvrir chaque jour le missel et méditer sur l’évangile, ou le psaume. Nous pourrons retrouver la fraîcheur de la parole de Dieu, pourquoi pas dans l’écrin que nous offre la nature. Une Parole qui toujours déconcerte pour toujours mieux orienter notre route. Comme par exemple dans les textes d’aujourd’hui : le Roi victorieux est humblement monté sur un âne dit le prophète Zacharie. Et le Fils de Dieu en personne proclame qu’il est doux et humble de cœur. Quel contraste quand on sait à quel point l’homme est prêt à s’enorgueillir de la moindre parcelle de pouvoir qui lui est donnée !

Profitons aussi de l’été pour parler, pour communiquer. En famille, mais aussi en couple. Vous participerez peut-être à des mariages. Vous le savez, le mariage chrétien est une vocation. Une vocation ecclésiale. Cela veut dire qu’il ne peut marcher que si les époux font appel à la grâce, c’est-à-dire s’ils se laissent transformer par Dieu. Aux prêtres, il est demandé chaque année de prendre 8 jours de retraite. Huit jours pour nous replacer, nous aussi, devant les exigences de notre vocation, pour voir si et comment nous sommes fidèles à nos engagements. Il n’est donc pas superflu pour des couples chrétiens de prendre au moins un week-end par an de réflexion dans un lieu de prière pour faire le point. Et si l’on n’est pas marié, ou bien pour une autre raison, pourquoi ne pas prendre carrément une semaine de temps pour Dieu ? Une semaine de retraite prêchée ou en silence. Pour redécouvrir le regard aimant de Dieu sur chacun de nous, pour découvrir – pourquoi pas – sa vocation dans l’Église, pour essayer d’analyser tel ou tel appel perçu trop distraitement jusqu’à présent. Si Dieu donne sens à l’existence humaine, mettons-nous sous son regard.

Profitons encore de l’été pour ouvrir les yeux. Pour découvrir des réalités qui nous sont insolites. Pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour être dépaysé. Il y a souvent à deux pas de chez nous tout un peuple que nous ignorons : les malades dans les hôpitaux, les pauvres de toutes sortes qui campent dans nos murs. Il n’est pas si facile de les rencontrer vraiment nous qui passons souvent devant eux sans vouloir vraiment les voir.

Oui, profitons des vacances pour commencer à entrer dans le repos de Dieu. Profitons des vacances pour nous dégager davantage de l’éphémère et nous enraciner toujours plus dans l’éternel : c’est là qu’est notre véritable patrie. A mesure que nous donnerons du temps à Dieu l’été, seul ou en famille, dans le silence d’un prieuré ou dans la joie d’une session charismatique ou des JMJ, dans cette mesure même nous transfigurerons nos temps de travail et de vie stressée durant l’année. Apprenons avec Dieu à redécouvrir la vraie notion du temps : pour lui, mille ans sont comme un jour. Nous vivrons alors dans le monde sans être du monde, capables de voir l’invisible.

Messse de prémices de l’abbé Timothée du Moulin de Labarthète
1er juillet 2017, solennité du Très Précieux Sang

Cher Timothée,

C’est à l’occasion d’un buffet, qui n’était pas d’orgue, après une ordination diaconale en septembre dernier, que tu me fis part de ton désir d’apprendre l’ancienne messe. La Providence et un peu de persévérance t’auront conduit aujourd’hui à célébrer l’une de tes premières messes en cette église où ton grand-oncle Xavier fut curé de 1955 à 1959. Et en un jour redoutable, celui où l’antique calendrier fête la solennité du Très Précieux Sang de notre Seigneur. C’est mettre d’emblée ton sacerdoce sous un tour exigeant. Dans la Bible, le sang est le symbole de la vie : verser le sang d’une victime, c’est offrir sa vie à Dieu. C’est ce qu’a fait le Christ sur la croix, inversant ainsi le sens de la malédiction, comme tu le chanteras tout à l’heure dans la préface : « ut unde mors oriebatur, inde vita resurgeret ; et qui in ligno vincebat, in ligno quoque vinceretur ». Offrir sa vie à Dieu, au besoin par le sang. C’est ce que le Christ, là encore, nous demande, à nous ses prêtres, lorsqu’il nous configure à lui par l’ordination. Ordination que tu as reçue en la fête de la Nativité de S. Jean-Baptiste, le témoin par excellence de l’Agneau immolé. « Témoin de l’Agneau » : c’est le titre d’un beau livre du cardinal Daniélou SJ, par ailleurs compagnon d’études et ami de ton grand-oncle. Configuré au Christ grand prêtre de l’Alliance nouvelle consommée en son sang, tu es désormais appelé à l’imiter dans le don radical de sa vie. Un don qui va jusqu’au bout, et même plus loin encore. Peut-être as-tu remarqué que notre évangile est celui-là même de la solennité du Sacré Cœur. La transfixion du Cœur de Jésus sur la croix est le signe de la surabondance de son amour pour les pécheurs. Tout était achevé – consummatum est – , pouvait-on penser, lorsqu’il avait incliné la tête et remis l’Esprit. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jn 15, 13) : Jésus venait de donner sa vie en sacrifice pour les péchés de la multitude. Tout était donc achevé. Et pourtant la Providence divine, se servant de la cruauté des hommes, montra que Dieu allait encore plus loin que la mort – jusqu’à la descente aux enfers – dans la livraison de son Fils entre les mains des pécheurs : il permit que fût ouvert ce Cœur, symbole de son amour pour le monde, pour que fût manifestée la surabondance de son amour de Père ; symbole aussi de son intimité avec le Fils, pour que cette intimité fût donnée en partage à tous ceux qui contempleraient ce Cœur. La transfixion du Cœur de Jésus révèle les flots de miséricorde qui jaillissent des entrailles de Dieu pour ses enfants égarés, et en même temps, elle indique la voie pour accéder à l’intimité trinitaire. Le Christ, dans son sacrifice, apparaît bien comme le médiateur entre Dieu et les hommes. En lui Dieu s’est fait proche, et il est la voie qui mène au Père. C’est ce que soulignait l’auteur de l’épître aux Hébreux : « Combien plus le sang du Christ, qui s’est offert lui-même à Dieu par l’Esprit Saint comme une victime sans tache, purifiera-t-il nos consciences des œuvres mortes pour nous permettre de servir le Dieu vivant ! Voilà pourquoi il est le médiateur de la nouvelle Alliance » (Hb 9, 14-15). Il l’est « pretio magno » (1 Cor 6, 20), commente S. Paul, par le sang versé.

Mais comment s’avancer sur cette voie, la voie du salut ? Dans quelques instants, à la fin de l’offertoire, tu diras tout bas cette prière : « Puissions-nous, par ces divins mystères, approcher de Jésus, le médiateur de la nouvelle Alliance, et renouveler sur vos autels, ô Dieu des armées, l’effusion de ce sang plus éloquent que celui d’Abel ». C’est l’eucharistie qui réalise ce grand mystère. Ton grand-oncle Xavier, au séminaire d’Issy – il avait alors 18 ans – écrivait : « Je crois de plus en plus que le plus grand don que Dieu puisse faire au monde, c’est un bon prêtre ». Pas seulement un prêtre, mais un bon prêtre. Ce don sans réserve de Dieu dans le Christ à l’homme, perdu, désorienté, pécheur, tu vas en effet en devenir l’administrateur à travers les sacrements. Non en te tenant à l’extérieur, mais en pénétrant dans la Tente du sacrifice, en t’y associant intimement, en ne faisant plus qu’un avec celui qui s’offre en participant existentiellement à l’offrande qu’il a faite une fois pour toutes de lui-même. Tu as reçu par la grâce de l’ordination la sainteté du Christ, qui t’a hissé bien au-dessus de toi-même. Dans les sacrements, tu agis in persona Christi capitis. Désormais tu dois correspondre, subjectivement et en tout, à cette sainteté objective reçue ontologiquement par l’ordination. Te hisser au niveau de ce que tu as reçu par grâce !

Je te propose ce matin de te mettre à l’école de celui dont la pale porte les armes : Benoît XVI. « Célébrer l’eucharistie veut dire prier » disait-il. Je conçois qu’aujourd’hui, en particulier ici pour ta première messe traditionnelle, célébrer l’eucharistie veut dire aussi : trembler, transpirer, trébucher. Mais ça passera ! Benoît XVI continuait : « Nous célébrons l’eucharistie de manière juste si, en pensée et par tout notre être, nous entrons dans les paroles que l’Église nous propose. En elles se trouve la prière de toutes les générations qui nous entraînent avec elles sur le chemin vers le Seigneur ». Le prêtre devient alors, pour reprendre la parole du P. Hugo Rahner SJ s’inspirant des Pères, une « anima ecclesiastica », une âme qui coïncide avec l’Église. Prenant devant des prêtres romains l’exemple de S. Augustin, Benoît XVI disait encore qu’il faut que le je meure et « renaisse dans le grand je du Christ qui est le je commun de nous tous, notre nous. Mais je dirais que nous-mêmes devons, notamment dans la célébration de l’eucharistie – qui est cette grande et profonde rencontre avec le Seigneur où l’on s’abandonne entre ses mains – nous exercer à ce grand pas ». L’eucharistie est ainsi – dans sa vérité – au fondement de notre conversion en même temps elle en est l’expression. « En d’autres termes, disait-il à des prêtres d’Albano, l’ars celebrandi n’entend pas inviter à une sorte de théâtre, ni de spectacle, mais à l’intériorité qui se fait sentir. Ce n’est que si les gens voient qu’il ne s’agit pas d’un ars extérieur, spectaculaire – nous ne sommes pas des acteurs ! – mais qu’il s’agit de l’expression du chemin de notre cœur, qui attire également le leur, que la liturgie devient alors belle, qu’elle devient une communion de toutes les personnes présentes avec le Seigneur ». Car dans l’eucharistie on apprend à donner sa vie jour après jour, et pas seulement au moment de sa mort. C’est ce qu’il disait au clergé parisien le 12 septembre 2008 lors des vêpres à Notre-Dame : « Chers frères prêtres, n’ayez pas peur de consacrer beaucoup de temps à la lecture, à la méditation de l’Ecriture et à la prière de l’office divin ! Presqu’à votre insu la Parole lue et méditée en Église agit sur vous et vous transforme. Comme manifestation de la sagesse de Dieu si elle devient « compagne de votre vie », elle sera votre « conseillère pour le bien », votre « réconfort dans les soucis et la tristesse » (Sg 8, 9) ». « Le temps que nous réservons à la prière n’est pas un temps soustrait à notre responsabilité pastorale », c’en est la condition. L’eucharistie, la prière, nous apprennent à nous déposséder de nous-mêmes, à coïncider pleinement avec le je de l’Église. « Le Seigneur nous a consacré les mains et veut qu’elles ne soient plus des instruments pour accaparer les choses, les hommes, le monde, pour en faire notre possession, mais qu’au contraire, elles transmettent son action divine, se mettant au service de son amour ».

Ainsi transformés, nous pourrons persévérer dans la tâche qui nous est confiée. Parcourant l’hymne des matines du carême, Benoît XVI s’arrête alors sur ce vers : « arctius perstemus in custodia : veillons de manière plus intense ». Et il commente : « Dans ce qui était ici considéré comme le devoir des moines, nous pouvons voir également l’expression de la mission sacerdotale : le prêtre doit être un veilleur. Il doit être vigilant face aux pouvoirs menaçants du mal. Il doit garder le monde en éveil pour Dieu. Il doit être quelqu’un qui reste debout : droit face aux courants du temps ; droit dans la vérité ; droit dans l’engagement au service du bien ». Cette tâche, Benoît XVI la résumait ainsi : « Dieux existe et Dieu est proche en Jésus-Christ. Le royaume de Dieu est arrivé, il est ici. C’est ce que nous annonçons, une chose simple au fond ». Il ne faut pas alors laisser notre cœur « s’engourdir », comme disait le curé d’Ars, face aux difficultés du ministère. Car notre joie, c’est de savoir que Dieu s’est fait proche, qu’en Jésus il est là, au milieu de nous, à travers ses sacrements, et par-dessus tout, encore une fois, dans l’eucharistie. Ton grand-oncle Xavier s’en faisait l’écho, lui qui d’un autre côté organisait des réunions dans les cafés du quartier pour causer familièrement de Dieu avec les gens qui avaient perdu le chemin de l’église. Son but, c’était, en bon pasteur, de les ramener auprès du « Grand Berger des brebis », le Christ prêt à se donner à eux dans l’eucharistie. Il se désolait aussi que tant de chrétiens restent éloignés de la messe quotidienne : « Serait-il donc si difficile à un pratiquant qui vient à la messe le dimanche « par devoir » d’y venir également une fois dans la semaine « par dévotion » ? quel profit ce serait à tous ! »

Voici, cher Timothée – au terme d’une homélie dont je t’invite à ne pas reproduire trop souvent la longueur – qu’en montant dans un instant à l’autel, tu vas mettre tes pas dans ceux de celui qui fut le curé de notre paroisse. A sa suite, tu vas passer par le voile, l’iconostase figurée chez nous par le silence du canon par-delà le chant de la schola, tu vas pénétrer dans la Tente pour y offrir en sacrifice, avec le pain et le vin, toi-même, ne faisant plus qu’un avec l’offrande du Christ à son père. En « entrant dans le canon », tu entendras sûrement cette parole de Xavier, retrouvée sur un carnet de retraite : « Aujourd’hui, j’ai demandé à Dieu la vocation d’être prêtre ». Il avait 12 ans…

13ème dimanche ordinaire A 2017

« Qu’ils ne préfèrent absolument rien à Jésus-Christ, lequel daigne nous conduire tous ensemble à la vie éternelle ». Cette phrase de saint Benoît à ses moines est une bonne illustration de l’évangile de ce dimanche en même temps qu’un bon commentaire de l’engagement des 14 prêtres qui ont été ordonnés il y a 8 jours pour le diocèse. Pour tenir dans les épreuves de l’évangélisation, il faut être fermement attaché à la personne de Jésus et même le préférer à quiconque. A l’autre bout de l’évangile on entendra la question de Jésus ressuscité à Pierre : « Pierre, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Jésus vient bouleverser la gradation de nos attachements affectifs en revendiquant la première place dans notre cœur. Exigence qui paraît insupportable à nos consciences modernes, comme elle l’était tout autant à celle de ses contemporains. Comment cet homme-là peut-il nous commander de le préférer à ceux qui occupent une place de choix dans nos affections légitimes, qu’elles soient familiales ou électives ? « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ». Comment peut-il même nous commander de relativiser notre vie à l’aune de la sienne ? « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera ».

Nous ne pouvons manquer d’être frappés par la rudesse de l’expression et nous aurions même tendance à l’interpréter en terme d’exclusive. Peut-être pour en tirer la conclusion qu’il s’agit manifestement d’expressions outrées, à ne pas prendre à la lettre. Or Jésus ne procède pas ainsi. Il n’a pas recours à l’exclusif mais au comparatif. Jésus ne nous demande pas de haïr ceux que nous aimions auparavant mais de le préférer lui. Il le rappelle d’ailleurs aux pharisiens en dénonçant la pratique qui consiste à ne plus subvenir aux nécessités de ses parents dès lors que l’on a consacré les moyens dont on disposait pour eux au culte de Dieu (Mt 15,1-6). Travers que l’on retrouvera dans le monde chrétien lorsque, par exemple, la profession religieuse équivalait à l’abandon aussi bien affectif que matériel de ses parents.

Ce que propose Jésus n’est pas un amour exclusif, c’est un amour ordonné. Et un amour ordonné, c’est un amour qui comporte des degrés. Jésus ne nie pas la valeur, la justesse, de nos affections. L’amour des enfants pour les parents fait l’objet d’un commandement, « le premier assorti d’une promesse ». Et qu’y a-t-il de plus précieux que des enfants ? La première lecture nous rappelle qu’aussi riche que l’on soit, notre cœur aspire à une descendance. L’amour de soi, lui aussi, est juste : celui qui ne s’aime pas a bien de la peine à aimer authentiquement les autres. Et préférer le Christ ne signifierait pas grand-chose s’il n’y avait pas de terme de comparaison, si nous étions des misanthropes ou des masochistes, si nous le faisions que par dépit, par « haine du monde ». Ce serait peut-être même impossible : comment aimer Dieu que l’on ne voit pas si l’on s’aime pas soi-même, si on n’aime pas les autres, si on n’a pas une certaine précompréhension de ce que c’est qu’aimer.

Mais voilà : Jésus revendique quand même pour lui la préférence. Il utilise un comparatif, et un comparatif de supériorité. Une préférence qui doit, en cas de conflit, jouer en sa faveur. Nous connaissons certainement des vocations contrecarrées par des proches. La plus emblématique est peut-être celle de François d’Assise.

Une préférence aussi qui peut aller jusqu’à renoncer à sa propre vie. C’est, à l’extrême, le martyre, toujours d’actualité dans certaines parties du monde, ou parfois plus discrètement chez nous. Pensons par exemple à Jeanne Beretta Molla, récemment béatifiée, qui a préféré ne pas recevoir de soins curatifs afin que l’enfant qu’elle portait puisse vivre. C’est ce que la parole sur la croix nous rappelle. La croix, ne l’oublions pas, est un supplice non seulement cruel mais aussi infamant. Cela signifie que, plus communément, notre préférence pour le Christ doit aller jusqu’au sacrifice de notre réputation, du « qu’en dira-t-on », du conformisme. Et Dieu sait si celui-ci aujourd’hui joue peu en faveur des chrétiens, des hommes aux convictions fortes ! Braver, à l’école, à l’université, au bureau ou ailleurs le regard ironique de ceux de notre milieu, de ceux qui font partie, d’une certaine manière, de notre être peut correspondre à une véritable « amputation ». C’est une mort à soi-même. En nous demandant de le préférer jusque là, Jésus ne diminue en rien l’amour que nous nous devons. On peut même dire qu’il le sauve. En effet, préférer le Christ n’est en rien une attitude suicidaire. C’est bien plutôt une illustration de ce qu’est le véritable amour de soi. Celui-ci ne se réalise pleinement que dans la relation à autrui. Là encore, il faut se garder de procéder par exclusive, à la manière de la morale kantienne. Au contraire, en m’oubliant par amour pour celui qui a ravi mon cœur, je reçois la plus belle des récompenses : la joie d’aimer, et normalement aussi la joie d’être aimé. C’est pourquoi Jésus n’hésite pas à parler de « gagner » sa vie. Celui qui mise sa vie sur autrui, sur Dieu, réalise un investissement. Il se prive momentanément d’un bien. Mais il récolte le centuple. Avec cette différence qu’en finance il n’y a aucune joie à se priver de la somme épargnée sinon en espérance tandis que dans les relations humaines « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » comme dit Jésus ailleurs.

De nouveau la question de Jésus à Pierre retentit : « M’aimes-tu ? M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » M’aimes-tu plus que ceux-ci ne m’aiment ? M’aimes-tu plus que tu ne les aimes ? C’est à l’oreille, au cœur de chacun que résonne cette question. Elle fait écho à cette parole de la croix qui avait si vivement impressionné sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus : « J’ai soif », soif de ton amour.

Sacré Coeur 2017

La fête du S. Cœur de Jésus vient clore la suite de ces belles solennités qui prolongent le temps pascal. Elle est pour ainsi dire le dernier resplendissement de cette queue de comète qui accompagne de sa clarté le noyau éblouissant de notre foi : la mort et la résurrection du Seigneur, célébrées à Pâques. Si la Fête-Dieu renvoie en effet au Jeudi Saint avec le rappel de l’institution de l’Eucharistie, c’est au pied de la croix, au Vendredi Saint, que nous convoque le culte du Sacré-Cœur. Loin d’être des cordicoles, des idolâtres d’une théologie du muscle cardiaque, comme les en raillaient leurs adversaires jansénistes, encyclopédistes et rationalistes, les jésuites – qui en avaient été les propagateurs au 17e siècle – avaient su exprimer – sans jeu de mots – le cœur de la spiritualité chrétienne en un symbole universellement parlant : siège de la force, de la constance et de l’amour, signe d’une foi pénétrée de charité, ce Cœur qui, précisément note S. Jean, a été transpercé et duquel ont coulé l’eau et le sang, exprime, sans mièvrerie ni sensiblerie, tout le pathétique du drame divin du salut. Symbole éloquent de l’amour qui va jusqu’au bout et même au-delà, puisqu’il est déchiré alors que Jésus est déjà mort, il est le signe de la fidélité absolue de Dieu à son Alliance, du rachat par l’Epoux immaculé de l’épouse souillée par le péché comme tant de mystiques médiévaux l’avaient pressenti : S. Bernard, S. Gertrude, S. Mechtilde, S. Catherine de Sienne pour n’en citer que quelques uns. Symbole qui aussi va à la rencontre des vues pénétrantes des Pères des premiers siècles qui contemplaient dans cette eau et ce sang la source jaillissante de la grâce, et en particulier de la grâce sacramentelle, grâce du baptême et grâce de l’eucharistie. Ezéchiel l’avait prophétisé : du côté du Temple jaillira une source qui, devenue torrent, s’en ira assainir les eaux stériles de la Mer Morte et donnera à la vie de foisonner à nouveau.

La transfixion du Cœur du Christ sur la croix est le signe de la surabondance de l’amour de Dieu pour les pécheurs. Tout était achevé, pouvait-on penser, lorsque Jésus avait incliné la tête et remis l’Esprit. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis : Jésus venait de donner sa vie en sacrifice pour les péchés de la multitude. Tout était donc achevé. Et pourtant la Providence divine, se servant de la cruauté des hommes, montra que Dieu allait encore plus loin que la mort dans la livraison de son Fils entre les mains des pécheurs : il permit que fût ouvert ce Cœur, symbole de son amour pour le monde, pour que soit manifestée la surabondance de son amour de Père ; symbole aussi de son intimité avec le Fils, pour que cette intimité fût donnée en partage à tous ceux qui contempleraient un jour ce Cœur.

La transfixion du Cœur de Jésus révèle les flots de miséricorde qui jaillissent des entrailles de Dieu pour ses enfants égarés, et en même temps, elle indique la voie pour accéder à cette intimité trinitaire. L’ouverture du Cœur du Christ est d’abord le signe que le salut se communique à celui qui s’approche de lui dans l’amour, et qu’il se communique par l’Esprit Saint qui infuse en nos cœurs la grâce sanctifiante. Nous lisons en effet en S. Jean : Jésus, debout, s’écria : “Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi !” Comme dit l’Écriture : Des fleuves d’eau vive jailliront de son cœur. Il disait cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui (Jn 7, 37-38). Mais si le Christ déverse à pleins flots la miséricorde divine sur ceux qui le contemplent transpercé, il invite les mêmes à entrer dans son Cœur, comme la colombe du Cantique qui vient se blottir dans les fissures du rocher. Car ce rocher, c’était déjà le Christ dira S. Paul (1 Cor 10, 4). Ce rocher fendu, qui rappelle celui que frappa Moïse au désert et qui laissa s’écouler l’eau qui allait étancher la soif du peuple et le sauver ainsi de la mort. La blessure du Cœur est la porte d’entrée dans le mystère de l’amour de Dieu pour les pécheurs auquel le Christ veut nous faire participer et dont S. Paul a exploré la longueur et la largeur, la hauteur et la profondeur comme l’épître nous le rappelle. Et à cet égard le culte du S. Cœur trouve son prolongement et son couronnement dans l’institution de la fête de la Divine Miséricorde, sur les instances de S. Faustine Kowalska. Il est la visibilité, dans la chair du Fils, du dessein rédempteur qui anime la Trinité tout entière. Dessein auquel nous sommes invités à prendre part : en entrant dans le Cœur transpercé, nous sommes appelés à coopérer au salut de nos frères, pas seulement à nous reposer en lui. C’est ce que Jésus fait comprendre à S. Marguerite-Marie : Donne-moi ce plaisir de suppléer aux ingratitudes des hommes autant que tu pourras en être capable. Le regard de l’homme qui se tourne vers Dieu dans l’adoration rencontre celui de Dieu qui, riche de miséricorde, se penche vers nos frères prostrés, gisant à l’ombre de la mort. Pie XII, dans l’encyclique qu’il a consacré à ce mystère, Haurietis aquas, commente : Le culte du Sacré-Cœur de Jésus, dans sa nature intime, est le culte de l’amour dont Dieu nous a aimés par Jésus, en même temps qu’il est l’exercice de l’amour que nous portons nous-mêmes à Dieu et aux autres hommes (HA 70).

Le culte du Sacré-Cœur est ainsi un résumé saisissant du double commandement de l’amour dont l’Eucharistie est sacramentellement le signe le plus éloquent. C’est pourquoi, Jésus demanda à S. Marguerite-Marie de faire célébrer une fête particulière le vendredi dans l’octave du S. Sacrement pour honorer son Cœur, en communiant ce jour-là, et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable. La participation à l’œuvre du salut, accomplie une fois pour toutes par le Christ Tête au Calvaire, mais continuée dans l’histoire par son Corps ecclésial, s’exprime par l’esprit de réparation attaché au culte du Sacré-Cœur, esprit qui a présidé à l’érection de la basilique du Vœu national à Montmartre, comme vous le savez tous. Voici le Cœur qui a tant aimé les hommes et qui n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes. La Passion du Christ se poursuit dans son Corps total qu’est l’Eglise, et cela durera jusqu’à la fin des temps comme l’a expressément rappelé le Catéchisme de l’Eglise Catholique. Réparer, cependant, c’est faire siens les sentiments qui furent ceux du Christ Jésus, c’est s’unir à la Miséricorde, en ne faisant plus qu’un avec Celui qui en est la source et l’instrument, le Christ lui-même. C’est, comme le dit S. Thérèse de l’Enfant-Jésus, se tenir en esprit au pied de la Croix.

L’image du Cœur transpercé en lequel l’âme vient se réfugier pour y être transformée exprime la vitalité et la fécondité de cet amour partagé, de ces épousailles de l’âme avec le Verbe, comme disait S. Bernard, où se réalise l’union des volontés, et qui s’opère dans l’eucharistie et dans son prolongement qu’est l’adoration. Eucharistie et charité, S. Sacrement et S. Cœur : le lien, finalement, c’est le prêtre. Le sacerdoce, en effet, disait le S. Curé d’Ars, c’est l’amour du Cœur de Jésus. Que le prêtre, en contemplant le S. Cœur et en tenant dans ses mains le S. Sacrement, se souvienne, dans son désir de répandre la Bonne Nouvelle, que seul l’amour est digne de foi. A un monde qui doute de pouvoir aimer en vérité, à un monde calculateur et égocentré, le Christ, dans ses mystères que célèbre l’Église, vient rappeler la vocation qui est adressée à tout homme : image d’un Dieu trinitaire, communion d’amour, l’homme ne trouvera le bonheur que s’il accepte de se risquer et de se perdre, à l’image du Fils de Dieu qui se livre pour nous. L’image symbolique du Cœur de Jésus nous indique la voie du bonheur, aussi bien en ce monde que dans l’autre. Elle l’indique à chaque homme en particulier, elle l’indique aussi aux sociétés et c’est pourquoi frapper notre drapeau du S. Cœur, c’est rappeler que le christianisme est la seule voie par laquelle une société politique peut s’accomplir avec bonheur, c’est rappeler aussi que ce que l’on demande à une société politique, ici-bas, c’est de s’effacer en servant la destinée surnaturelle, transcendante, de chacun de ses membres. On en profitera pour se rappeler, au lendemain de ces élections, que ministre signifie d’ailleurs serviteur. Et du coup on priera, sans non plus se faire trop d’illusions….

Trinité  A 2017   

La fête de la Trinité, c’est un peu pour nous, les chrétiens, la fête de la différence. Et pour commencer, la fête de notre différence : c’est par l’affirmation que Dieu est Trinité que nous nous différencions des autres croyants, des juifs et des musulmans en particulier. La spécificité chrétienne, c’est que le Dieu unique est en même temps communion de trois Personnes, « égales en majesté » comme le soulignera la préface. Sommes-nous vraiment conscients de cela ? Ne gardons-nous pas une mentalité de païens ? Où Dieu demeure un être mystérieux et lointain, parfois menaçant, bref un mot de quatre lettres qui nous intimide ? Ne tendons-nous pas à nous aligner sur les religions inventées par les hommes, tout simplement parce que nous ne faisons pas vraiment d’effort pour entrer dans l’intimité de Celui qui est venu jusqu’à nous pour nous révéler son identité et nous inviter à la partager ?

La liturgie pourtant nous y introduit. Nous entrons dans la prière par le signe de la croix : nous ne nommons même pas le nom de Dieu mais celui des Personnes qui le constituent. Juste après, à la messe, le prêtre accueille les fidèles en reprenant ces paroles de S. Paul que nous venons de lire : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion du Saint-Esprit soient toujours avec vous ». Chacune des oraisons de la messe se termine par une formule trinitaire. Chacun des psaumes de la Liturgie des heures s’achève par une louange à la Trinité. La Trinité n’est donc pas quelque chose de secondaire dans notre foi. Le Credo que nous allons réciter a lui-même une structure trinitaire car ce qui concerne l’Eglise se rattache aux trois Personnes prises ensemble. Nous devons être fiers de cette spécificité de la foi chrétienne, nous devons être fiers de notre différence. Nous devons la poser comme pierre angulaire de tout l’édifice de notre vie chrétienne.

Je parlais tout à l’heure de fête de la différence. Faisons un pas de plus. Le dogme de la Trinité nous montre que la différence existe même en Dieu. Le Dieu unique est un, certes, mais il n’est pas monolithique pour autant. Ce n’est pas un être solitaire. Ce n’est pas comme l’homme lorsqu’il veut s’égaler à Dieu. L’homme qui se prend pour Dieu, l’homme qui récuse toute dépendance vis-à-vis de Dieu, sombre vite dans la solitude. Car l’orgueil éloigne les autres de soi. Le péché conduit à la solitude un être qui est fait pour la communion, et par là il le conduit à la mort. Mort de l’âme, mort du corps : il suffit d’avoir fréquenté l’hôpital pour s’en rendre compte. Le péché originel est suicidaire. Dieu, lui, est à la fois un et plusieurs. Il ne s’ennuie donc jamais dans son éternité. La différence existe en lui : le Père engendre le Fils. Mais cette différence n’est pas conflit, elle est harmonie. Le Fils est la « parfaite expression du Père, l’effigie de sa substance » (Hb 1). Le Fils se reçoit du Père et lui renvoie son image. Cette harmonie a un nom : c’est le Saint-Esprit. Qu’est-ce que la Trinité ? L’Un (le Père), l’Autre (le Fils), et l’Unité de l’Un et de l’Autre (le S. Esprit). Ce qui caractérise le Dieu des chrétiens, c’est que la différence est ressaisie dans l’unité sans être supprimée. Ce qui caractérise donc la Trinité, c’est la communion. Cette harmonie dans la différence a un autre nom : c’est l’Amour. C’est pourquoi saint Jean dit que Dieu est Amour.

Peut-être certains pensent-ils que tout ceci est coupé de la vie, abstrait. Qu’ils se détrompent ! C’est une question qui revient souvent, et pas seulement par pure curiosité, mais pour résoudre des difficultés concrètes. Dans la prière par exemple. Qui faut-il prier ? Dieu, ou chacune des Personnes, ou les trois ensemble ? La question de la Trinité surgit dès qu’on essaie de vivre un tant soit peu sa foi. Revenons à la prière. Le prière est une aventure, c’est aussi un cheminement, une quête. Au début, normalement, c’est la personne de Jésus qui retiendra notre attention : on voit Jésus vivre sous nos yeux dans les évangiles. Peu à peu on entre dans le mystère de sa personne, on découvre son identité réelle : le Fils de Dieu venu dans le monde pour donner accès au Père. On s’aperçoit alors qu’il y a un Père, un Père devant qui Jésus s’efface. Notre prière, tout en ne cessant d’emprunter le chemin qu’est Jésus, trouvera son terme dans le Père. Et enfin on comprend qu’on n’aurait jamais pu dire que Jésus est Seigneur sans l’action du Saint-Esprit. On comprend alors que Jésus s’étant fait notre frère nous devenons par adoption fils de son Père. Relisez le chapitre 8 de l’épître aux Romains : c’est le manuel de la prière du Nouveau Testament. C’est l’Esprit Saint qui « nous apprend à prier comme il faut », c’est l’Esprit Saint qui « nous pousse à dire : Abba, Père ! ». Bref, c’est lui qui nous fait prier. Je m’arrête là. Ce n’était qu’un exemple pour montrer à quel point ce dogme apparemment si éloigné de nos préoccupations est finalement capital dès qu’on commence à se comporter comme chrétien.

J’esquisserai cependant un autre exemple. Je disais tout à l’heure que ce qui caractérisait le Dieu des chrétiens, c’est que la différence interne est ressaisie dans l’unité sans être supprimée. Tiens donc ! Ne serait-ce pas une clef pour comprendre la structure de notre monde créé ? Pour comprendre par exemple l’irréductible altérité de l’homme et de la femme et leur complémentarité, pour comprendre la diversité des Eglises locales et pourtant leur unité autour de celle de Pierre, et donc de Rome, bref pour comprendre la diversité partout à l’œuvre dans la création et pourtant compatible avec l’unité, ce qui fait sa beauté.
Concluons. Que dire de plus sinon ceci : la Trinité, c’est notre chez-nous, c’est le milieu dans lequel nous vivons. Nous sommes tombés dedans le jour de notre baptême. Ce jour-là, nous avons été accueillis une fois pour toutes dans la communion d’amour infini qu’est la Trinité. Depuis ce jour-là notre vie trinitaire se confond avec notre vie tout court. Quoi de plus naturel que d’en parler de temps à autre…

ei-triniteA 2017

Trinité 2017

 La confession du mystère de la Trinité prolonge et renouvelle la singularité de la foi biblique en même temps qu’elle sauve, au tribunal de la raison, l’affirmation du monothéisme. Pour finir elle donne une profondeur inégalée à notre vision de l’être humain.

La singularité de la foi biblique tout d’abord. Si nous relisons à grands traits l’histoire de la Révélation, qu’y voyons-nous ? l’insistance obstinée d’Israël à proclamer l’unicité de Dieu, en même temps que sa difficulté à y croire vraiment. A l’origine, les peuples de l’Antiquité croient à une pluralité de divinités. Si d’aventure un clan ou une tribu met sa foi en une divinité unique, tutélaire – comme ce sera le cas d’Abraham et de sa descendance –, cela ne l’empêche pas le plus souvent de croire que son dieu protecteur entre en concurrence avec les dieux des autres peuples et doive faire ses preuves face à eux. La Bible est remplie de ces rivalités où la foi du peuple oscille entre son Dieu et les dieux des voisins. Car il n’y a pas que les oignons, en Egypte, pour séduire le cœur des Hébreux : le culte magnifique de cette civilisation supérieure ne pouvait que les fasciner. Il faudra que Moïse leur fasse comprendre que leur évasion à travers le désert et leur installation en Canaan sont une preuve à la fois de l’amour et de la puissance du Dieu qui s’était révélé à lui sous le nom déconcertant de Je-suis au Buisson Ardent. Mais la remarque de l’évangéliste au moment de l’Ascension du Seigneur, qui introduit notre passage d’aujourd’hui – certains eurent des doutes – ne cessera retentir tout au long de l’Histoire Sainte. Doutes que ne cessèrent de combattre les prophètes. Souvenons-nous, par exemple, de la résistance acharnée d’Elie à la diffusion des cultes païens, lorsqu’il mit en demeure le peuple de choisir entre Yahvé et Baal sur le Mont Carmel. C’est dans le 1er Livre des Rois, un véritable morceau d’anthologie. Isaïe stigmatisera, lui aussi avec ironie, ces faux dieux qui ne sauvent pas, les néants des nations païennes. Les prophètes du temps de l’exil à Babylone vont faire comprendre au peuple que les épreuves, individuelles ou collectives, ne sont pas des signes de la faiblesse de Dieu mais les conséquences de l’infidélité du peuple. Ainsi, progressivement, la foi d’Israël va s’épurer pour finir par reconnaître, à l’époque de Jésus, et notamment dans le pieux milieu des pharisiens, la seigneurie absolue du Seigneur sur tout l’univers. Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton cœur : le Seigneur est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre, et il n’y en a pas d’autre (Dt 4, 35).

Mais voici donc qu’au moment précis où Israël a péniblement fini par reconnaître l’unicité de Dieu, Jésus lui annonce que ce Dieu unique est trois. Jésus se présente en effet comme le Fils bien-aimé d’un Dieu qu’il nomme son Père – au bord du Jourdain, sur la montagne de la Transfiguration –, il se dit envoyé par lui avec tout pouvoir. Il s’affirme donc comme Fils, possédant par génération la nature même de Dieu, ne faisant qu’un avec lui. Plus encore, il promet que lui et son Père enverront un Esprit Saint (donc divin), issu d’eux, destiné à conférer aux croyants l’adoption filiale. On comprend la réaction des pharisiens : l’enseignement de Jésus sur Dieu leur semble retourner à ce polythéisme qui a toujours constitué la tentation d’Israël. Et pourtant, comme disent les critiques littéraires : lectio difficilior, lectio potior : la meilleure lecture est souvent la plus difficile. C’est parce qu’il tient simultanément l’affirmation de l’altérité en Dieu et celle de son unicité que le christianisme peut prétendre à la vérité. La contradiction apparente de la tri-unité de Dieu est le signe de son authenticité. Au premier abord, en effet, elle rend les choses plus difficiles à croire. C’est ce que juifs et musulmans ne cessent de nous reprocher. Pour ces derniers, nous sommes des « associationnistes » : nous associons au Dieu unique deux créatures, des faux dieux, Jésus et Marie. C’est ce que les unitariens, nés du protestantisme anglican et héritiers de l’arianisme, vont diffuser en occident, aujourd’hui encore avec les prétendus « Témoins de Jéhovah », qui, en niant la divinité et du Fils et de l’Esprit, nient finalement la trinité divine.

En fait, l’affirmation de la tri-unité de Dieu, et j’y insiste, est la seule manière de sauver le monothéisme, de lui rendre vraiment honneur, devant le tribunal de la raison. Si Dieu en effet est unique, et solitaire dans son unicité, on ne voit absolument pas pourquoi il y aurait une Création, un cosmos, c’est-à-dire autre chose que lui. L’autre, comme catégorie, n’a aucune valeur. Et pourtant nous constatons que le monde existe, distinct de Dieu, contre ce qu’affirme le panthéisme. Pourquoi ? Serait-ce que Dieu s’ennuie dans le ciel, qu’il ait besoin des hommes ou du cosmos pour être heureux ? Non, bien sûr. Si Dieu a besoin d’autre chose que lui, c’est qu’il n’est pas Dieu. Ou alors serait-ce que Dieu crée par pur caprice, en vertu de son prétendu arbitraire ?  Le monde serait alors absurde, dénué de toute raison. C’est l’erreur où sont tombés tant de nihilistes.

Alors pourquoi Dieu cherche-t-il quand même à poser le monde dans l’existence et à entrer en relation avec lui ? Ne serait-ce pas justement parce qu’il possède en lui un penchant pour l’altérité ? Et que l’altérité qui est en lui est la raison de l’altérité qui existe entre lui et ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire le monde, et nous les hommes en particulier ? Le monde a désormais une raison d’être, le monde n’est plus absurde, il devient une réplique, créée, du Verbe engendré de toute éternité. Et cette raison d’être, vous l’aurez compris, c’est l’amour insondable du Père et du Fils, ce que Racine appelle joliment leur nœud divin qui, sous le nom de grâce, devient le nœud qui unit le monde à Dieu.

 C’est bien ce que suggère le dogme de la Trinité. Dieu est une communion de Personnes à ce point unies dans l’amour qu’elles ne font qu’un. C’est parce qu’il est communion d’amour que Dieu veut entrer en relation avec nous : pour établir avec nous ce qui existe déjà en lui. Ainsi sans cesser d’être le Dieu saint, transcendant, absolu, Dieu devient pour nous un proche, notre Père. Et cela par Celui qui s’est rapproché de nous au point de revêtir notre nature : le Fils qui s’est fait homme. C’est bien ce qu’exprime la dernière ligne de notre évangile : Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Nous retrouvons l’expression Je-suis qui désigne Dieu dans sa transcendance : Jésus est réellement ce Dieu-là. Mais il est aussi Dieu avec nous, l’Emmanuel de la prophétie de l’Incarnation. Le texte original, grec, nous permet même d’aller plus loin puisque l’ordre des mots est le suivant : je-avec-vous-suis. Nous sommes donc inclus dans l’être même de Dieu. Telle est la magnifique destinée qui s’offre à nous par la révélation du mystère de la Trinité : parce que Dieu est Trinité, chacun de nous est appelé à entrer dans cette communion d’amour et à y occuper la place du Fils pour vivre du Père par l’action de l’Esprit Saint. Oui, nous pouvons vraiment nous écrier avec S. Paul : Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables !

La tri-unité de Dieu nous concerne donc au premier chef. Cessons de dire que ce dogme est compliqué et inutile comme on l’entend souvent dire. Bien au contraire, ce dogme nous explique le pourquoi de notre existence : nous existons comme êtres uniques, substantiels, différenciés, comme vis-à-vis de Dieu, et en même temps comme êtres sociaux, désireux de communion, appelés à l’unité, parce que Dieu intègre en lui l’altérité et qu’il la ressaisit dans l’unité de sa nature. Le dogme de la Très Sainte Trinité est la lumière la plus éclairante sur le mystère de l’être humain. C’est parce que nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de la Trinité que nous sommes appelés à l’amour, cet amour qui a été versé dans nos cœurs par la grâce du Saint-Esprit pour reprendre les paroles de S. Paul dans l’épître d’hier.

Trinite 2017

Pentecôte A 2017   

Dimanche dernier, les Ac nous montraient les disciples priant au Cénacle autour de Marie. Marie a une affinité avec l’Esprit Saint: elle l’attire. La Pentecôte est comme une nouvelle Annon-ciation. Le jour de l’Annonciation, par le don de l’Esprit, Marie concevait la Tête du Corps, le Christ. Aujourd’hui on pourrait dire qu’à sa prière sont conçus les membres de ce même corps. Ma-rie est Mère de l’Eglise comme elle a été Mère du Christ, en un certain sens.

C’est l’Esprit qui met les apôtres à la porte du Cénacle et les jette sur les routes du monde, avec une assurance tranquille, eux qui ne sont ni des génies (pour la plupart de pauvres pêcheurs de Galilée) ni des héros (que l’on pense à Pierre et à ses compagnons le soir du Jeudi saint). Et voici que ce même Pierre, au début des Ac, va s’adresser avec assurance à ceux dont il se cachait encore quelques jours auparavant.

L’expérience de l’Esprit Saint qu’ils font au matin de la Pentecôte affermit la foi pascale ti-mide des apôtres en la puissance du Christ ressuscité. Ils ont fini par admettre que Jésus est vivant, qu’il est plus fort que la mort, mais ils hésitent encore à proclamer cette Bonne Nouvelle. L’Esprit Saint vient les embraser. Il leur donne une foi totale, une foi divine. Désormais ils ne croiront plus à cause de leur propre expérience personnelle, humaine, liée à leurs facultés d’appréhension du réel (voir, toucher, recevoir le témoignage des autres,…), ils croiront en vertu du S. Esprit qui leur a été donné et qui, sans l’annuler, transfigure leur expérience. Frères, s’écriera S. Paul, sans l’Esprit Saint personne n’est capable de dire: ‘Jésus-Christ est Seigneur’ (2e lecture).

 Le rôle de l’Esprit Saint, c’est de nous ouvrir les yeux. Nous ouvrir les yeux de la foi. L’Es-prit Saint passe pour un inconnu, un absent. C’est normal: l’Esprit ne se met pas en avant: Il vous fera ressouvenir tout ce qui vient de moi dit Jésus. L’Esprit Saint, dans sa mission terrestre, est moins un quelque chose qui nous serait donné à voir qu’un ce par quoi s’accomplit quelque chose en nous. On entre dans le mystère de l’Esprit Saint quand on saisit qu’il est insaisissable et plus encore quand on saisit qu’il est Celui par qui on est saisi. L’Ecriture témoigne de ce caractère insai-sissable de l’Esprit quand elle le compare à une colombe (Mc 1), à un souffle (Jn 3), à de l’eau vive (Jn 4 ou 9), à des langues de feu (Ac 1). L’Esprit nous pénètre, il est destiné à nous prendre sous son emprise, à nous transformer de l’intérieur, à nous habiliter à reconnaître Dieu sous un jour nou-veau, adapté à ce qu’il est réellement.

Il est celui par qui nous pouvons proclamer que Jésus est Seigneur (1 Cor 12, 1 Jn 4). Il est Celui par qui le Père a ressuscité Jésus d’entre les morts (Rm 8). Il est Celui par qui nous pouvons nous écrier Abba, Père (Rm 8). Il est celui par qui nous pouvons apprendre à prier comme il faut (Rm 8). Il est Celui par qui nous sommes introduits dans la vérité tout entière (Jn 16). L’Esprit Saint nous introduit dans un dynamisme. Car cette Vérité est une Personne, le Christ, qui est aussi le Chemin et la Vie. L’Esprit nous contraint à un exode perpétuel: nous dépouiller de l’homme an-cien et de ses convoitises pour revêtir l’homme nouveau. L’Esprit est présent partout, mais discrète-ment. C’est par lui que nous reconnaissons Jésus comme notre Sauveur. Il est l’Amour du Père et du Fils qui devient le moteur de notre vie. L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Es-prit Saint qui nous fut donné (Rm 5,5). Que ce même Esprit nous garde à jamais dans la joie du Christ ressuscité.

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Pentecôte 2017

Avec la solennité de la Pentecôte, que prolonge son octave, s’achève le temps de l’Ascension qui lui-même prolonge le temps de Pâques. Réfléchissons encore un instant à la signification de ce temps privilégié de 50 jours qui court du matin de Pâques au matin de la Pentecôte, solennité elle-même dotée d’une octave qui nous permet de mieux explorer toute la richesse que l’envoi de l’Esprit Saint recèle pour nous. Qu’est-ce qui fait l’unité de tout ce temps privilégié ? Les textes de ce jour nous mettent sur la voie : c’est le don du Saint-Esprit. Dans l’évangile, Jésus annonce son départ et promet à ses disciples un autre « Défenseur » : l’Esprit Saint, qui sera envoyé par le Père sur la demande du Fils. Qui dit Esprit Saint, c’est-à-dire Esprit du Père et du Fils, dit par là même présence de la Trinité tout entière. Ces temps nouveaux qu’inaugure la résurrection du Christ sont placés sous le signe de la Trinité. C’est ce que dit S. Paul aux Romains, parlant de « l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts ». Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts est évidemment le Père. Il l’a fait par le moyen de l’Esprit. Toute la Trinité est donc engagée dans la résurrection, cette pierre de fondation de notre foi. La liturgie ne s’y est pas trompée qui célèbre la S. Trinité en l’octave de la Pentecôte.

 Pourquoi ai-je parlé de temps nouveaux ? Parce que ces 50 jours constituent comme le temps de gestation de l’Église dans le sein de la Trinité. Jésus ressuscité prépare ses disciples à son départ en les fortifiant dans la foi, don de l’Esprit. Jésus enracine, plante l’Église sur terre. Avec l’apparition de l’Église commence une période radicalement nouvelle qui ne prendra fin qu’avec la récapitulation de toutes choses dans le Christ. Le Christ est ainsi l’Alpha et l’Oméga de l’Église, son commencement et sa fin, son principe et son terme. C’est ce qui est gravé le cierge pascal, désormais éteint. Mais dans l’intervalle, c’est l’Esprit Saint qui est à l’œuvre. Cet Esprit qui ne cesse de rassembler l’Église en un seul Corps, à travers les âges. Ce rôle privilégié de l’Esprit dans la constitution de l’Église apparaît particulièrement dans le temps pascal. Peut-être avez-vous remarqué que le Saint Esprit est donné à deux reprises. La première fois au soir de Pâques. S. Jean rapporte que Jésus étant apparu à ses disciples, il souffla sur eux et dit : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ». La seconde fois, c’est 50 jours après : c’est le texte de S. Luc que nous venons de lire. Quel est le sens de ce double don de l’Esprit ? Au soir de Pâques, l’Esprit est donné pour la rémission des péchés. Or qu’est-ce qui remet les péchés dans l’Église ? C’est bien évidemment le sacrement du baptême, auquel s’ajoute celui de la réconciliation en cas de rechute. Au matin de la Pentecôte, l’Esprit est donné pour annoncer la résurrection du Christ. Or qu’est-ce qui dans l’Église permet l’annonce courageuse de la foi ? C’est bien évidemment le sacrement de la confirmation. Ces deux sacrements – baptême et confirmation – constituent le point de départ de la vie chrétienne. Ils sont les sacrements qui, avec l’eucharistie, donnent la vie du Christ et la font croître. Car l’Esprit donne la vie. S. Paul y insiste assez : c’est l’Esprit du Christ ressuscité qui habite en nous depuis le baptême et opère par la confirmation. C’est cet Esprit dont Jésus nous dit en S. Jean qu’il nous enseignera toutes choses et nous fera souvenir de tout ce qu’il a dit.

Il est donc capital de prendre conscience de la présence en nous de l’Esprit Saint. Il est certes discret comme un souffle. Nous avons donc à cultiver un peu d’intériorité pour redécouvrir sa présence et nous mettre à son écoute. C’est lui le Maître intérieur qui nous explique tout. Certains diront que le christianisme est compliqué, son vocabulaire hermétique et sa morale invivable. Je dirais tout d’abord que le vocabulaire de l’Église est moins compliqué que celui du golf ou de l’informatique, qui eux utilisent une langue étrangère, qu’en plus ils malmènent. Mais je dirais surtout que nous avons, si besoin était, un Traducteur, un Interprète : précisément l’Esprit Saint. C’est lui qui enseigne les « tout-petits » et leur révèle les choses cachées « aux sages et aux savants », eux qui ne se mettent pas à son écoute. C’est parce que depuis toujours la Vierge Marie s’est laissée conduire par l’Esprit qu’elle est l’archétype de la sainteté chrétienne. D’ailleurs Marie attire l’Esprit Saint comme le miel attire les abeilles. L’Esprit la prend sous son ombre au jour de l’Annonciation et lui donne d’enfanter le Christ. A la Pentecôte, on nous dit que Marie était en prière au cénacle avec les disciples lorsque l’Esprit fit irruption. Marie enfante alors l’Église. Sous l’action de l’Esprit Saint, Marie a enfanté d’abord le Christ, Tête de l’Église, puis son Corps ecclésial. C’est pourquoi nous pouvons l’appeler notre Mère. Marie est Mère du Christ et Mère de l’Église. Ce qui complique un peu les choses, c’est notre péché : il ternit le visage de l’Église. Mais pourquoi y a-t-il péché dans nos vies ? Parce que nous ne cherchons pas à écouter l’Esprit Saint et à vivre selon ce qu’il nous enseigne. Nous n’osons pas faire cette espèce de spéléologie spirituelle qui consiste à descendre au plus profond de notre cœur là où le Saint Esprit réside, là où toute la Trinité réside par le Saint Esprit. « Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » dit S. Paul. Et il ajoute qu’il ne s’agit pas d’un esprit de servitude mais d’un esprit de liberté qui fait de nous des fils. C’est l’Esprit Saint qui suscite en nous la prière. Benoît XVI, dans l’un de ses textes, nous disait que par la liturgie, qui est l’œuvre du Saint Esprit dans l’Église, nous participons au dialogue intime de la Trinité avec elle-même. « Poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant ‘Abba’, Père ». Puissions-nous, en ces jours de pèlerinage, nous gorger de sa présence, pour livrer, avec le discernement qui s’impose et qu’il aiguise en nous, les combats nécessaires, y compris ceux qui regardent la société tout entière et finalement entrer tous dans cette familiarité qui règne entre le Père et le Fils grâce au don de l’Esprit !

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