Les Homélies de l’abbé Eric Iborra

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5ème Dimanche de Pâques

Les textes que la liturgie nous proposent aujourd’hui ont un point commun. Lequel ? Dans l’évangile Jésus, au moment de quitter les siens, leur donne un « commandement nouveau » : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Jean voit « un ciel nouveau et une terre nouvelle », une « Jérusalem nouvelle », et il entend Celui qui siège sur le Trône divin dire : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ». Quant à Paul et à Barnabé, voici qu’ils instituent des responsables pour les communautés qu’ils viennent de fonder et l’Église naissante constate que Dieu vient d’ouvrir aux nations païennes la porte de la foi. Vous l’avez deviné : ce qui unit tous ces récits, c’est l’idée de nouveauté. Quoi d’étonnant après tout : ne sont-ils pas tous tirés du Nouveau Testament ?

Oui, Dieu aime faire des « choses nouvelles ». Deux mille ans après Pâques, nous risquons de ne plus tellement nous en apercevoir. Pour nous, souvent – imprégnés par l’image qu’en donnent les médias – la religion, c’est statique. Dieu est immobile et ceux qui mettent leur foi en lui sont nécessairement des tenants de l’immobilisme. Les croyants sont forcément des conservateurs, contraints bon gré mal gré de s’adapter au vent de l’histoire, éternels protagonistes de combats d’arrière-garde perdus d’avance comme nous avons pu nous en apercevoir ces dernières années. Bref, la religion, crispée sur ses traditions, est le repoussoir dérisoire des forces de progrès…

Mais réfléchissons un instant. Tout d’abord le vent de l’histoire n’a-t-il pas justement commencé à souffler sur ces rives peuplées de nations marquées par l’étonnant dynamisme du Dieu d’Israël révélé en Jésus-Christ ? N’est-ce pas cette civilisation qui a fait souffler sur l’immobilisme des nations païennes un vent nouveau, celui de la liberté, inspiré par la notion de personne, créée « à l’image et à la ressemblance de Dieu » ? Ce monde moderne n’est-il pas le fruit, parfois gâté certes, de l’élan judéo-chrétien ? Une civilisation qui exalte la personne comme image de Dieu ne peut qu’encourager la liberté, et il arrive parfois que la liberté défaille, surtout que l’homme est blessé dans son être profond. Mais cette dernière remarque justifie-t-elle qu’on mette l’homme en tutelle, qu’on brime sa liberté, qu’on le réduise à son animalité ? On doit bien plutôt éduquer la liberté pour la libérer de la fascination de ces mirages qui sont autant de pièges dans lesquels elle s’empêtre et se nie.

Une civilisation marquée par le christianisme ne peut pas ne pas être à l’image du Dieu qui l’inspire. Et parce que Dieu est Vie, il est Mouvement : il aime les choses nouvelles. La première d’entre elles, c’est la Création : quelle nouveauté ! De rien du tout à tout l’univers dans toute sa mouvante complexité ! C’est aussi la première alliance proposée à l’homme : veux-tu entrer en communion avec moi qui t’ai créé pour cela ? On connaît la suite. Comme le dit la quatrième prière eucharistique, Dieu ne s’est pas résigné à nos multiples ruptures d’alliance. Il n’a cessé d’inventer de nouveaux moyens pour entrer en contact avec l’homme victime de sa propre liberté, le moyen le plus extraordinaire étant l’Incarnation de son Fils. Oui, Dieu a fait des « choses nouvelles » en son Fils : par son enseignement, sa Passion et sa Résurrection, le Christ fait émerger « un monde nouveau » dont nous sommes les héritiers. Un monde nouveau où coexistent encore bien des choses caduques, mais un monde nouveau quand même puisque Dieu nous révèle le secret de cette perpétuelle tension qui consiste à se dépasser : l’amour.

Une civilisation marquée par le christianisme ne peut pas ne pas être à l’image du Dieu qui l’inspire. Et parce que Dieu est Vie, il est Mouvement : il aime les choses nouvelles. La première d’entre elles, c’est la Création : quelle nouveauté ! De rien du tout à tout l’univers dans toute sa mouvante complexité ! C’est aussi la première alliance proposée à l’homme : veux-tu entrer en communion avec moi qui t’ai créé pour cela ? On connaît la suite. Comme le dit la quatrième prière eucharistique, Dieu ne s’est pas résigné à nos multiples ruptures d’alliance. Il n’a cessé d’inventer de nouveaux moyens pour entrer en contact avec l’homme victime de sa propre liberté, le moyen le plus extraordinaire étant l’Incarnation de son Fils. Oui, Dieu a fait des « choses nouvelles » en son Fils : par son enseignement, sa Passion et sa Résurrection, le Christ fait émerger « un monde nouveau » dont nous sommes les héritiers. Un monde nouveau où coexistent encore bien des choses caduques, mais un monde nouveau quand même puisque Dieu nous révèle le secret de cette perpétuelle tension qui consiste à se dépasser : l’amour.
Celui qui aime ne se satisfait jamais de l’immobilisme. Il cherche toujours à devancer les désirs de l’aimé, à inventer de nouveaux moyens de le rendre heureux. Aimer, c’est toujours surprendre celui que l’on aime par de nouvelles attentions. L’amour conduit à ne jamais se satisfaire d’un état acquis. Sur le plan ecclésial nous avons un bel exemple de ce dynamisme de l’amour en celui qui s’effondrait, il y a presque une quarantaine d’années, sous les balles de ceux qui avaient intérêt à figer le monde dans la partition bipolaire de la haine : Jean-Paul II. Lui et ses successeurs n’ont cessé d’ouvrir de nouveaux chemins pour que les hommes se rencontrent et qu’ils s’ouvrent au Dieu dont l’être est d’aimer. Tâche immense qui se heurte à l’inertie des uns et aux mouvements désordonnés des autres. Notons bien que ces deux dangers coexistent dans tout cœur humain. Dieu le sait, il n’a pas encore dit son dernier mot. Notre monde est à l’image du temps au printemps : une alternance d’éclaircies et d’averses. La dernière invention de Dieu, ce sera ce « ciel nouveau » et cette « terre nouvelle », où il n’y aura plus ni larmes, ni deuil, ni rien de mal.

La victoire définitive sur le mal coïnciderait-elle alors avec le début d’un manque d’imagination de Dieu, d’une fixation ennuyeuse dans le bien ? Car « l’éternité, c’est long, surtout vers la fin », disait un humoriste. Ce serait oublier que l’éternité, c’est la plénitude de l’amour : l’Époux, le Christ, ne cessera d’enchanter l’Épouse, l’Église, cette « Jérusalem nouvelle parée comme une fiancée pour son Époux ». Stimulée par l’exemple même de Dieu, la vie humaine, dès ici-bas, ne consiste-t-elle pas alors, comme l’affirme S. Grégoire de Nysse, à aller « de commencement en commencement par des commencements qui n’ont jamais de fin » ? Dieu nous invite à l’inventivité de l’amour, de la charité surnaturelle. Et depuis deux mille ans bien des chrétiens y ont répondu pour leur plus grand bonheur et pour le nôtre.

S. Jeanne d’Arc 2019

Si nous fêtons aujourd’hui Jeanne d’Arc, c’est grâce à une loi proposée par le député et écrivain Maurice Barrès, en 1920, au lendemain de la canonisation de Jeanne par Benoît XV. Loi qui fixa au 2e dimanche de mai la date d’une fête nationale destinée à honorer celle qui, en levant le siège d’Orléans, entamait la marche sinueuse qui verrait bientôt la libération intégrale du royaume de France et la fin de la terrible et fratricide Guerre de Cent Ans qui, avec la Peste Noire, précipita la décadence de la chrétienté médiévale. Le 2e dimanche a été choisi, en effet, en raison de sa proximité avec le 8 mai 1429 où tout commença. Fait d’armes qui, par la déconfiture des Anglais, vit l’espérance renaître au cœur des Français. La liturgie a donc délaissé le dies natalis de Jeanne, le 30 mai 1431, date de son supplice, par la main d’ailleurs d’hommes d’Église aux ordres du pouvoir politique, pour se conformer à l’usage public qui, en fêtant la geste de Jeanne, montre que la Providence peut veiller à la restauration des vieilles nations qui, non sans fautes de leur part, sont humiliées par l’occupation étrangère. Mutatis mutandis, la situation que nous connaissons depuis quelques décennies, voire plus, me paraît d’une terrible actualité…

Mais revenons à notre sainte. Si elle a été canonisée, au lendemain de la Grande Guerre, ce n’est pas pour nous offrir un double religieux du traité de Versailles… Elle a été élevée sur les autels, comme tous les saints, pour nous servir de modèle. Mais, allez-vous me dire, en quoi est-elle imitable ? Sa mission n’est-elle pas unique en son genre, non reproductible ? Il suffit de méditer sur l’épître pour nous en rendre compte (Sg 8, 9-15) : on dirait que le texte prophétise pas à pas ce que sera la vie extraordinaire de Jeanne : « Grâce à la sagesse, j’aurai la gloire auprès des foules, et l’honneur auprès des anciens, malgré ma jeunesse. Au tribunal, on reconnaîtra ma perspicacité ; devant moi les puissants seront dans l’admiration. Si je me tais, ils attendront ; si je parle, ils prêteront l’oreille ; si je prolonge mon discours, ils se garderont de m’interrompre. Grâce à elle, j’aurai l’immortalité, je laisserai à la postérité un souvenir éternel. Je dirigerai des peuples, et des nations me seront soumises. S’ils entendent parler de moi, des souverains redoutables prendront peur. Je montrerai ma valeur dans l’assemblée du peuple, et ma bravoure à la guerre ».

Si nous pouvons cependant nous interroger légitimement sur la mission à imiter, c’est avant tout parce que la sainte de la patrie est, humainement, quelqu’un d’éminemment imitable : une jeune chrétienne mêlant l’extraordinaire des voix qu’elle entend à l’ordinaire de sa vie de jeune fille. Jeanne est ainsi pour nous un exemple et un modèle : modèle de détermination, de courage et de vaillance ; mais aussi de foi, d’espérance et de charité. Souvenons-nous, et comparons son époque à la nôtre : les parallèles ne manquent pas. La bannière de Jeanne d’Arc flotte alors sur une France dépossédée de sa grandeur, une France qui souffre, une France divisée, une France occupée, une France désabusée, une France fiscalement exsangue. Conflits et violence se déchaînent, l’insécurité est le lot quotidien de populations livrées sans défense aux bandes de soudards. La situation semble désespérée et pourtant, aux confins de la France et de l’Empire, une jeune bergère va se lever, guidée par Dieu. En quelques mois, dépourvue de communicants, d’internet et i-phones, elle va redonner confiance au peuple, conduire les hommes à la bataille et redresser le royaume de France en faisant sacrer son roi.

Jeanne n’existe plus pour elle-même : elle est entièrement décentrée d’elle-même, dévouée à sa mission. Jeanne, belle image du disciple bien-aimé dont elle porte le nom, lui aussi totalement décentré sur le Maître. Cependant elle doute, elle souffre, elle s’interroge dans les geôles où elle a été jetée. Mais elle ne renonce jamais. Jusqu’à son procès inique, elle reste digne, forçant l’admiration même de ses geôliers. Jeanne illustre à elle seule l’extraordinaire capacité de la France à se tirer des situations les plus difficiles. Elle nous apprend que lorsqu’il n’y a plus d’espoir, il reste l’espérance. Jeanne d’Arc est l’un des plus beaux liens unissant les patries charnelles aux demeures célestes, la terre de France au royaume du Ciel. L’anneau de Jeanne en est le signe merveilleux en sa grande simplicité. Noces mystiques d’une patrie terrestre avec la patrie céleste : chacun participant des deux puisque pèlerinant ici-bas dans la double appartenance à une nation particulière et à l’Église universelle, nous sommes déjà, comme le rappelle si souvent S. Paul, des caelites, des citoyens du Ciel.

Ce que nous montre Jeanne, c’est de ne pas se résigner à une sorte de quiétisme temporel qui verrait les chrétiens se désintéresser de leurs patries terrestres dans ce grand intervalle d’histoire qui court de la Résurrection à la Parousie. Assurés de la victoire eschatologique, remportée inchoativement par le Christ à Pâques et étendue aux limites du cosmos à la Parousie, nous devons la monnayer chaque jour par notre engagement au service de la nation dont nous avons reçu, avec la culture profane, le lait de l’Évangile.

L’épopée de Jeanne se teinte alors de nuances plus actuelles, et c’est en cela que nous pouvons tous l’imiter. C’est en cela que la mission de Jeanne d’Arc demeure toujours d’actualité, car le royaume des lys est aujourd’hui comme hier en grand péril : péril de perdre sa souveraineté politique par la mondialisation et l’impérialisme de certaines puissances, plus ou moins occultes, péril surtout de perdre son unité culturelle et religieuse sous les coups du relativisme éthique et de l’islamisme militant. Mission actualisée qui requiert un engagement profane. Mais mission profane qui restera stérile si elle ne reconnaît d’emblée, à l’instar de Jeanne, la primauté de la grâce. Car la racine de tous nos maux n’est pas à chercher seulement ici-bas. S. Paul nous rappelle aussi que nous luttons contre les « esprits qui empestent les airs », ces puissances préternaturelles qui cherchent à entraîner la Création dans leur tragique crépuscule. C’est dans le refus de servir et d’aimer du démon que croissent les plantes vénéneuses qui prolifèrent ensuite sur les terres où l’on a baissé la garde, et dont les fruits empoisonnent les âmes et les cœurs. Par-delà tous les nécessaires sursauts éthiques et politiques à l’invasion de l’hédonisme dans les cœurs et à l’extension des périls intérieurs et extérieurs dans les nations, il est une décision à prendre. Celle que prit Jeanne et dont l’une de ses grandes admiratrices, canonisée quasiment en même temps qu’elle, Thérèse de l’Enfant-Jésus, nous donne le secret : s’adressant à Jésus elle lui dit : « Mon glaive à moi, c’est l’amour. Avec lui, je chasserai l’étranger du Royaume ; je vous ferai sacrer Roi des âmes ».

Il y a trois ans l’anneau de Jeanne d’Arc, symbole de l’espérance, accompagnait les pèlerins de Chartres. Face aux menaces multiformes qui se répandent sur toutes nos nations, il importe d’en revenir à la radicalité des commencements et ainsi démasquer, par la foi et par l’espérance, « l’ennemi du genre humain », lui qui cherche à éteindre en nos cœurs la flamme de la charité….

Octave de Pâques 2019

Il y a huit jours, nos catéchumènes recevaient le baptême et devenaient néophytes. En repensant au cheminement qui a amené chacun de ces jeunes adultes à demander le baptême, nous sommes confrontés à ce qui est au centre de l’évangile de ce dimanche : le rapport entre la foi et les signes qui y conduisent. L’épreuve de Marie de Magdala, de Pierre et du disciple bien-aimé, des disciples d’Emmaüs, se pose maintenant à Thomas, et à travers Thomas, notre jumeau – c’est le sens de son nom – à nous tous.

Thomas exprime à haute voix ce qui avait été au cœur de l’hésitation à croire de tous les autres : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je n’y croirai pas. En effet, il n’est pas possible de croire sans qu’il y ait des signes qui y incitent. Sinon la foi ne serait que crédulité et naïveté, objet de mépris pour les esprits forts. Croire sans que des signes nous incitent à croire, c’est méconnaître la rationalité que comporte l’acte de foi et, au mieux, le ramener à l’ordre du mythe. Il n’est pas possible de croire sans signes. Jean l’a écrit en conclusion de chacune des deux grandes parties de son évangile : Ces signes ont été mis par écrit pour que vous croyiez, et qu’en croyant, vous ayez la vie en son Nom. Mais encore faut-il que ces signes ne contraignent pas, à l’instar de ce que la Révélation nous apprend du geste de Dieu envers nous, qui emprunte le voile de l’Incarnation. C’est bien ce que semble suggérer la formule employée par l’évangéliste : il livre les signes, mais la foi ne suit pas de manière automatique : ils sont donnés pour que vous croyiez, souligne-t-il. Autrement dit, il y a un acte à poser, qui n’est pas à mettre sur le même plan que les signes. Nous ne croyons pas les signes, nous croyons ce à quoi les signes renvoient. La scène du matin de Pâques, lue hier, est à cet égard instructive. Pierre et le disciple bien-aimé courent au tombeau. Ils voient la même chose : la pierre roulée, les linges affaissés. L’un reste hésitant, l’autre croit.

C’est que le signe est toujours ambivalent. Il n’est pas déchiffrable sans une sorte de précompréhension de l’événement, une pente du cœur, un a priori favorable éveillé par une parole, une expérience préalable. Le signe est ici un peu comme un symbole, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un élément qui vient s’emboîter dans un autre qui est déjà en notre possession. Le signe, ainsi complété, devenu symbole, renvoie à cette autre chose qui est vraiment l’objet de la foi et il manifeste alors la rationalité de notre quête. La foi va en effet plus loin que ce qui est vu. Du disciple bien-aimé au matin de Pâques, on nous dit qu’il vit et qu’il crut : il vit les linges affaissés et le tombeau vide, il comprit que le corps n’avait pas été retiré de main d’homme, et au même moment, sous l’effet de la grâce, il crut que celui qui avait été retenu là était vivant, ressuscité, Fils de Dieu. La foi du disciple bien-aimé n’est pas un saut dans l’absurde : elle est d’un côté soutenue par les signes et de l’autre garantie par la promesse que le Christ avait faite aux siens qu’il vaincrait la mort, notamment en s’attribuant les prophéties messianiques.

Voyons maintenant quelle est la situation de Thomas. Lorsque Jésus ressuscité apparaît aux Onze le soir de Pâques et leur communique l’Esprit-Saint, Thomas n’est pas là. Les apôtres lui rapportent l’apparition qu’ils ont eue, mais lui n’y accorde pas foi. Thomas aurait pu être le prototype des membres de l’Église, à l’instar des destinataires de la 1re lettre de Pierre qui leur parle de Celui que vous aimez sans l’avoir vu, en qui vous croyez sans le voir encore. Thomas aurait dû croire sur la parole autorisée des dix autres apôtres. Ne pouvait-il pas leur faire confiance, lui qui avait partagé leurs espoirs et leurs déceptions tout au long des trois ans de ministère de Jésus ? Thomas ne perçoit pas le signe qui lui est donné : le passage des disciples de la peur à la joie, de la crainte au témoignage. Il n’est pas capable de mettre ensemble les promesses de Jésus et le témoignage surprenant qui lui est livré. Il ne reconnaît pas dans ce fait rapporté l’accomplissement des paroles et des gestes antérieurs de Jésus. Il faut donc que Jésus apparaisse à nouveau, le 8e jour. Thomas est mis en présence du signe par excellence : l’humanité transfigurée du Christ, portant en même temps les stigmates de la Passion, nouveauté du monde eschatologique dans la vétusté de notre monde déchu. Cette fois, il perçoit le signe et l’interprète correctement. Notons que comme le disciple bien-aimé, il ne croit pas ce qu’il voit mais il croit au-delà de ce qu’il voit. En voyant l’homme Jésus ressuscité, il confesse aussitôt la divinité de celui-ci : Mon Seigneur et mon Dieu. Thomas, lui aussi sous l’effet de la grâce, pose alors un acte de foi véritable. La foi va toujours au-delà de ce qui est constaté. Elle se nourrit d’abord d’une parole accueillie dans la confiance parce qu’elle rencontre en nous un désir incoercible. Elle passe ensuite par la rencontre de signes qui s’accordent à ce désir et qui autorisent à poser, rationnellement, un acte qui, sous l’effet de la grâce, va au-delà même de ce qui est perçu. Heureux ceux qui croient sans vu dit alors Jésus. Précisons : sans avoir vu sa chair ressuscitée, sachant par ailleurs que ce que l’on croit ce n’est pas ce que l’on voit, mais ce à quoi renvoie ce que l’on voit.

Pour nous, bien sûr, il n’est plus question de voir Jésus ressuscité en tant qu’individu singulier. Mais là encore ne risquerions-nous pas de passer à côté du signe sans le percevoir, à l’instar des disciples d’Emmaüs qui ont cheminé avec lui sans le reconnaître ? Il faut nous habituer à d’autres signes de sa présence. A commencer par celui qu’ont perçu finalement les disciples d’Emmaüs : le corps eucharistique du Seigneur : au moment où les yeux de leur foi s’ouvrent, ils le reconnaissent à la fraction du pain alors qu’il disparaît avec son corps à leurs yeux de chair. Les disciples retournent aussitôt à Jérusalem pour faire part de leur découverte. Ils sont alors confirmés dans leur foi naissante par la foi de l’Église dans la personne des Dix avec Pierre à leur tête : Oui, il est vraiment ressuscité ; il est apparu à Simon-Pierre. Le signe qui nous est donné, c’est celui du Corps eucharistique du Christ, à l’intérieur de son Corps ecclésial. Là encore, nous ne croyons pas en l’Église mais nous croyons l’Église qui nous donne accès au Christ. L’acte de foi a toujours pour objet le Christ, Dieu fait homme et vainqueur pour nous de la mort. C’est de cette foi dont nous devons témoigner, foi qui parle tant au cœur qu’à l’intelligence, foi qui doit allier celle du charbonnier – l’irruption en nous de la grâce qui donne une certitude intérieure – à celle du philosophe, qui est capable de rendre raison, selon l’expression de la Prima Petri, de l’espérance qui est en lui.

Vigile de Pâques 2019

Hier, nous célébrions avec austérité la Passion du Seigneur. Qu’au milieu de cette vigile éclate notre joie, une joie certes encore teintée de tristesse, après l’incendie qui a ravagé la cathédrale. En cette nuit très sainte, nous nous souvenons cependant dans la foi que la lumière l’a emporté définitivement sur les ténèbres et que désormais elle ne cessera plus de briller, malgré toutes ces ombres qui continuent de rôder jusqu’à la régénération finale. Le Christ a achevé ainsi l’espérance d’Israël, la longue histoire du salut que retrace la succession des lectures de notre vigile.

Cette victoire est cosmique et universelle, comme le rappelle la préface de l’Exultet. Le Christ, premier-né d’entre les morts, nous ouvre désormais un passage au travers de la mort. En son corps ressuscité, première étape et germe de la régénération du cosmos, le monde nouveau de la gloire est déjà présent dans le nôtre et cela jusqu’à la fin des temps. Au Samedi Saint, Jésus « est descendu aux enfers », comme nous le proclamons dans le Symbole, pour éveiller les morts à la vie qu’il possède en plénitude. Si Jésus, mort, est ressuscité, nous croyons que nous aussi, une fois morts, nous ressusciterons en lui. Nous avons à reproduire ce passage dans notre existence. Cette vie nouvelle, divine, nos catéchumènes l’ont reçue, de manière bien réelle, dans le baptême, mais c’est sous la forme d’un signe. C’est pourquoi, écrit S. Paul, « notre vie reste cachée avec le Christ en Dieu ». Dans cette vie, en effet, nous restons encore confrontés à l’aiguillon de la mort et du péché. Nous en faisons l’expérience de multiples manières. Par les blessures que nous recevons des autres ou de la maladie ; par celles que nous infligeons aussi, parfois même sans nous en rendre compte, par nos propres fautes. Nous avons en nous la vie du Christ ressuscité, mais nous ne sommes pas encore pleinement dépouillés du vieil homme, nous n’avons pas encore fini de revêtir l’homme nouveau, même si nous avons fixé l’homme ancien avec ses convoitises à la Croix du Sauveur. Nous n’y parviendrons que lorsque nous aborderons la mort corporelle. Là, le signe sacramentel du baptême s’effacera devant la vérité qu’il représentait. Ex umbris et imaginibus in veritatem : l’épitaphe du cardinal Newman, bientôt canonisé, est un résumé saisissant de la trajectoire de notre existence. Là, l’ombre le cédera à la lumière et à la gloire. Nous communierons à la mort bien réelle de Jésus pour communier aussi à sa résurrection, comme dit S. Paul dans l’épître de cette vigile. « Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire ».

Notre vie, depuis le baptême, est cachée avec le Christ en Dieu. Efforçons-nous d’en vivre, « en tendant vers les réalités d’en haut, car c’est là qu’est le Christ ». Décentrons-nous de nous-mêmes pour nous centrer sur le Christ. Laissons là nos médiocrités et laissons-nous éblouir par la beauté toujours nouvelle de Dieu qui resplendit sur le visage du Ressuscité. Laissons-nous appareiller à l’édifice spirituel qu’est l’Église, en véritables pierres vivantes, comme nous y invitent les deux colonnes de cette même Église que sont les apôtres Pierre et Paul. Si aujourd’hui notre cathédrale est en ruine, si notre Église d’ici-bas souffre aussi de bien d’autres malheurs, cette nuit notre Église s’enrichit, ici à S. Eugène, de 8 pierres nouvelles, prêtes à être taillées, épurées, patinées, leur vie durant, pour resplendir ensuite dans le ciel avec le Christ en pleine gloire. C’est ainsi que Dieu nous console de l’épreuve que nous avons connue en ces jours de la Passion. C’est ainsi qu’il nous donne aussi la grâce de régénérer de notre Église d’ici-bas qui en a tant besoin.

Nous aurons tout le temps pascal, cet autre carême, si l’on peut dire, tant il est centré sur la personne du Christ, et même du Christ total, qui est l’Église, pour entrer dans cette contemplation qui s’achève par le renouvellement du don baptismal de l’Esprit à la Pentecôte. Don qui sera prolongé à S. Eugène le 16 juin prochain avec la célébration de la confirmation que recevront nos baptisés de cette nuit avec une trentaine d’autres personnes. Cette contemplation du mystère de notre salut, c’est l’attitude de la foi. La foi qui dissipe la crainte et qui donne naissance à la joie. Le Temple – le corps du Christ, archétype de toutes nos églises de pierres –, détruit sur l’autel de la Croix, a été rebâti au troisième jour par la puissance du Saint-Esprit. Foi de Marie de Magdala et de l’autre Marie qui repartent toutes joyeuses annoncer aux Onze l’incroyable nouvelle du tombeau vide. Foi, au petit matin, du disciple bien-aimé, tellement centré sur le Christ qu’au moindre indice il interprète les signes et reconnaît sa présence vivante. Pâques est une fête de la joie parce que c’est une fête de la foi. Que cette foi en la résurrection soit notre plus profonde raison de vivre : elle est le signe de l’amour infini dont nous sommes aimés. Ce sont là les racines de notre espérance.