Les Homélies de l’abbé Eric Iborra

4ème Dimanche après Pâques

Nous retrouvons, comme dimanche dernier, le discours prononcé par Jésus avant sa Passion, mais transposé, là aussi, au temps qui suit la Résurrection, ce temps qui achemine les apôtres vers l’Ascension. Autrement dit, l’envoi de l’Esprit n’est plus seulement conditionné par le sacrifice de la croix, mais aussi par le temps des apparitions, jusqu’au 40e jour, qui enracine la foi en la résurrection dans le cœur des apôtres. Pourquoi ce don ? C’est ce que je me propose d’explorer avec vous alors qu’une trentaine de jeunes et de moins jeunes viennent d’être confirmés ce matin.

 Le S. Esprit est ce Maître intérieur qui vient murmurer à notre cœur les secrets de la Nouvelle Alliance conclue dans le sang du Christ. C’est ce que dit Jésus dans le passage de S. Jean que nous venons d’entendre : Quand il viendra, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout entière. C’est lui, l’Esprit, qui nous enseigne, qui illumine notre conscience pour la tirer de l’erreur où bien souvent elle gît. C’est lui qui nous ouvre à l’intelligence des Ecritures, comme jadis à Emmaüs. C’est lui qui nous donne de sentir au moment opportun ce que Dieu attend de nous dans telle ou telle situation concrète, c’est-à-dire qui déploie en nous ces antennes que sont en nous les “dons du Saint-Esprit”. C’est encore lui encore qui place devant les yeux de notre cœur l’exemple du Christ afin que nous l’imitions. Bref, c’est lui, l’Esprit, qui fait de nous des chrétiens, c’est-à-dire des gens capables de dire, comme dans les Actes des Apôtres, de Jésus qu’il est Christ et Seigneur. Et cela c’est capital : sans l’Esprit Saint, il n’y a pas de foi. La grâce est la modification que provoque en notre être la présence de l’Esprit, son inhabitation comme disent les théologiens.

 Le rôle du pasteur est d’exhorter à cette expérience de l’Esprit. C’est d’ailleurs ce que fait S. Paul dans la lettre aux Galates (5). S. Paul ne dicte pas en détail à ses auditeurs ce qu’ils ont à faire. Il leur dit seulement : Vivez sous la conduite de l’Esprit de Dieu. Cela suffit. Celui qui fait l’expérience de l’Esprit comprend cela. Il le comprend parce qu’il fait aussi l’expérience des fruits de l’Esprit qui confirme l’origine divine de cette expérience spirituelle : amour, joie, paix, patience, bienveillance, foi, humilité et maîtrise de soi dit S. Paul. On peut reconnaître l’authenticité d’une expérience spirituelle aux fruits intérieurs et extérieurs qu’elle produit. Celui qui se laisse conduire avec authenticité par l’Esprit intériorise la Loi. Il entre dans la sphère de la liberté chrétienne. Il sort de la sphère du permis-défendu pour entrer dans celle, finalement bien plus exigeante, de l’amour. Car désormais il ne s’agit plus de satisfaire, c’est-à-dire, étymologiquement, de faire assez, de faire donc le minimum pour être en règle, mais, parce qu’on aime, parce qu’on est animé par l’Esprit d’amour, d’envisager le maximum. C’est là que l’on découvre que la morale chrétienne s’enracine réellement dans la mystique. Elle est bien plus l’expression d’un amour mutuel que l’observation d’un règlement. Et la mystique, qu’est-ce donc que l’exercice quotidien de notre filiation adoptive, de cette capacité que nous avons désormais par grâce de tourner vers Dieu et de l’appeler comme Jésus, Abba, Père !

C’est aussi l’Esprit qui nous donne de goûter la foi que nous professons et dont nous essayons de vivre. Quand il viendra, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout entière. Accéder à la vérité de Dieu qu’est le Verbe éternel, Jésus dans son mystère, c’est quelque chose qui dépasse tous nos efforts. C’est un don, un don qui féconde l’indispensable effort d’étude personnelle de tout ce qui fait le contenu de notre foi. Pour recevoir ce don, il faut entrer en contact avec Dieu. Contact dans la prière, dans la méditation de sa Parole, dans la contemplation de la figure du Christ. En effet, dit Jésus, l’Esprit ne parlera pas de lui-même. Il me glorifiera car c’est de mon bien qu’il recevra et il vous le dévoilera. La Bible ne livre son sens qu’à celui qui se livre à l’emprise de l’Esprit, car c’est l’Esprit qui nous permet d’y reconnaître, par delà toutes les approches scientifiques auxquelles nous pouvons recourir, la figure du Christ qui en est le centre. La Bible, en effet, cette bibliothèque si disparate et si déconcertante, ne livre son secret que dans la prière. Or chacun de nous peut prier. Justement parce que nous avons reçu l’Esprit d’adoption filiale. Tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu écrit S. Paul aux Romains. Aussi n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclave pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptif qui nous fait nous écrier : Abba, Père ! Ne disons donc pas : « je ne peux pas prier ». Disons tout au plus : « je ne sais pas prier ». Mais écoutons de nouveau Paul : Pareillement, l’Esprit vient au secours de notre faiblesse ; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables et Celui qui sonde les cœurs – le Père – sait quel est le désir de l’Esprit. Nous ne savons pas prier comme il faut. Alors laissons l’Esprit de Dieu venir prier avec nous en nous. Nous apprendrons ainsi à nous vider de nous-mêmes pour lui faire place.

 Mais comment faire place à l’Esprit ? Nous ne savons pas comment l’accueillir car nous ne savons qui il est ni comment il est. Pas d’inquiétude : nous avons été plongés dans l’Esprit Saint à notre baptême et sa puissance a été renouvelée en nous à la confirmation. L’Esprit, nous l’avons donc. La seule chose que nous avons à faire, c’est de nous le rappeler. Par ce que la tradition spirituelle appelle des actes anagogiques, des pensées qui nous jettent en Dieu. Dire par exemple, à intervalles réguliers : « Souvenons-nous que nous sommes en la sainte présence de Dieu, et adorons-le », comme l’enseignait S. Jean-Baptiste de La Salle, le fondateur des Frères des Ecoles chrétiennes, lui que nous fêterons demain. Si nous multiplions ces exercices de présence à Dieu, comme l’enseignait aussi l’humble carme convers fr. Laurent de la Résurrection, un autre représentant de ce grand 17e siècle des âmes, c’est notre vie entière qui deviendra louange. Nous comprendrons alors les Ecritures, nous serons « séduits » par la beauté de Dieu révélée dans la personne et les actes du Christ, notre conscience s’affinera. Notre vie deviendra ainsi louange, liturgie, témoignage. Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement. C’est sur ce témoignage que se bâtit l’Eglise, génération après génération. Car, comme le dit le CEC à propos de la confirmation, le renouvellement du don du Saint-Esprit nous pousse « à répandre et à défendre la foi, par la parole et par les actes, en vrais témoins du Christ ».

4e dimanche paques 2017

3e Dimanche après Pâques 2017

 En ce jour d’élection, prenons un peu de hauteur. A défaut des hautes voûtes de Reims ou de Rodez, nous nous contenterons de la chaire de S. Eugène, assurément moins vertigineuse… Avec ce 3e dimanche après Pâques, nous entrons dans la seconde phase du temps pascal. Jusqu’ici, avec les disciples, nous étions tournés vers le passé, vers l’événement fondateur de leur foi et de la nôtre, la victoire du Christ sur la mort. Avec ses thèmes, abondamment illustrés dans l’octave : la joie qui emplit les disciples à la vue du Seigneur ressuscité et le baptême qui associe à sa victoire pascale. A partir d’aujourd’hui, nous nous tournons vers l’avenir, avec les thèmes qui vont courir dans l’évangile chaque dimanche jusqu’à la Pentecôte : le départ du Christ et le don du Saint-Esprit. Avenir imminent pour les disciples qu’étaient les apôtres, avenir aussi pour les disciples que nous sommes qui attendent la venue glorieuse du Christ devant récapituler toutes choses par une nouvelle effusion de l’Esprit Saint qui renouvellera la face de la terre. Jusqu’à présent, la liturgie tournait notre regard vers Pâques. Aujourd’hui, elle le dirige vers la Pentecôte, et par-delà la Pentecôte, vers le Jugement dernier, l’eschatologie. Ce faisant, elle attire notre attention sur la forme de notre existence entre ces deux termes qui bornent le temps de l’Église.

Les évangiles qui nous séparent de la Pentecôte sont tirés des chapitres 14 à 17 de S. Jean, c’est-à-dire de la grande prière de Jésus prononcée le soir du jeudi saint pour préparer ses disciples à l’épreuve de son départ, c’est-à-dire de sa mort sur la croix, en leur promettant son retour, sa résurrection : Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus ; et encore un peu de temps et vous me verrez. Comme toujours en S. Jean, les auditeurs ne comprennent pas le sens profond des paroles de Jésus, à savoir ici le mystère de sa mort et de sa résurrection. Jésus insiste sur la tristesse qui va bientôt accabler les disciples mais aussi sur la joie qui va les saisir quand ils le reverront vivant. Lire ce texte après Pâques, comme la liturgie nous y invite, opère une transposition : le départ n’est plus la mort sur la croix mais l’ascension dans le ciel ; et la joie dont il est dit que nul ne pourra la ravir est cette joie eschatologique fondée sur celle de la résurrection et anticipée par la vie dans l’Esprit, permise par l’effusion de l’Esprit Saint au jour de la Pentecôte. Lire ce texte après Pâques, c’est donc en élargir le sens pour les apôtres, qui eux se situent avant l’Ascension, mais c’est aussi l’actualiser pour nous qui nous nous situons après. Désormais il ne s’agit plus seulement d’un discours adressé aux apôtres pour les aider à surmonter la double épreuve de la passion du Seigneur et ensuite de son ascension dans les cieux, mais aussi d’un discours adressé à nous qui faisons à la fois l’épreuve de cette absence du Christ, que nous ne voyons pas avec nos yeux de chair, et l’expérience de sa venue, médiatisée par la grâce du Saint-Esprit dans l’Église, et en particulier dans les sacrements, et plus particulièrement encore dans celui de l’eucharistie.

 Ce peu de temps qui nous sépare du départ du Christ et de sa venue glorieuse, c’est le temps de l’Église dans lequel nous vivons. Un temps qui ne s’ajoute pas à celui du Christ. Un temps qui le dilate bien plutôt. Car l’ère du Saint-Esprit, à partir de la Pentecôte, ne se substitue pas à l’ère du Fils, elle la prolonge, car désormais le Christ est présent par son Église, par les sacrements que l’Église célèbre, par l’Eucharistie. C’est l’enseignement transmis par le récit des pèlerins d’Emmaüs. C’est aussi le sens de ce mot de S. Jeanne d’Arc : m’est avis que du Christ et de l’Église, c’est tout un. Le temps de l’Église est comme un point d’orgue. Il dilate dans la durée physique de ce monde le temps du Christ et plus particulièrement l’heure qui en constitue le centre, le mystère de la mort et de la résurrection. Le temps de l’Église, c’est la dilatation du mystère de Pâques. En ce sens, en même temps qu’eucharistique, il est tout entier baptismal. Notre existence n’est rien d’autre que notre progressive mise au tombeau avec le Christ et notre progressive renaissance dans le Christ. C’est ce que S. Paul appelle le passage de l’homme ancien à l’homme nouveau. Le temps de l’Église, c’est donc notre association à la Pâques du Christ, à son passage, à ce passage hâtif de l’ange exterminateur et du peuple hébreu dans la double nuit de la délivrance qui vit périr les premiers-nés de l’Egypte et l’élite de ses guerriers.

 Notre existence, tout entière marquée par ce hâtif et continu passage de la mort du péché à la vie de la grâce, est celle de nomades, avec tout ce que cela suppose de légèreté et donc de simplicité. C’est ce que souligne l’épître en disant que sur cette terre, nous sommes des étrangers et des voyageurs. Non plus pour nous en plaindre comme le fait encore le Ps 39 d’où l’expression est tirée. La brièveté de l’existence, à une époque où la bénédiction divine n’est censée s’accomplir qu’ici-bas, est vécue comme un malheur. Dans la perspective chrétienne, ce n’est plus tant la brièveté de l’existence terrestre qui est soulignée que son inadéquation. Nous sommes des étrangers et des voyageurs dira S. Paul parce que notre cité se trouve dans les cieux (Ph 3, 20), parce qu’ici-bas, dira l’auteur de l’épître aux Hébreux, nous sommes à la recherche d’une patrie meilleure, c’est-à-dire céleste (Hb 11, 16). Bref, notre véritable patrie n’est pas ici-bas. Joli renversement de perspective ! Et un peu consolant en ce sombre jour d’élection… Le lieu de notre repos, de notre accomplissement, de notre joie, est ailleurs. Est-ce à dire qu’il faille fuir au plus vite cette vallée de larmes qu’élection après élection nous ne parvenons pas à aménager selon les exigences de l’Evangile. Non, il ne faut pas déserter ce monde, il ne faut pas s’y attacher, ce qui est différent. Pour cela il faut suivre l’indication de S. Paul aux Colossiens dans l’épître de la vigile de Pâques : Recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu (Col 3,1). Mieux encore, il faut traverser le monde en laissant une traînée de lumière : que votre conduite au milieu des païens soit bonne, afin que ceux qui vous calomnient comme des malfaiteurs remarquent vos bonnes œuvres et en glorifient Dieu au jour de sa visite.

 Il faut donc s’accommoder des dispositions transitoires de ce monde, de ses pesanteurs. S. Pierre recommande d’être soumis aux autorités, pour autant qu’elles agissent avec justesse. Mais il ne faut pas s’y asservir. L’apôtre fait l’apologie de la liberté, d’une liberté qui n’est pas licence, ou désobéissance à ce qui est juste : Agissez comme des hommes vraiment libres et n’imitez pas ceux qui cachent leur malice sous le voile de la liberté. Mais vivez comme des serviteurs de Dieu (1 P 2, 16). Souveraine liberté de celui dont la citoyenneté est ailleurs, auprès de Dieu, en Dieu même. Liberté vis-à-vis des autorités, des puissances, des réalités de ce monde, abîmées par le péché. Liberté aussi vis-à-vis des passions et des pulsions qui bouillonnent en l’homme. Liberté qui manifeste l’emprise de l’Esprit Saint sur l’âme de celui qui s’ouvre à la grâce. La joie que promet Jésus dans l’évangile, la liberté à laquelle nous appelle S. Pierre dans l’épître, c’est l’œuvre de l’Esprit Saint en nous : vivre dans ce monde comme n’étant pas de ce monde. C’est à cette vie dans l’Esprit, fruit conjoint de Pâques et de la Pentecôte, que nous devons nous convertir. Nous en trouvons deux admirables descriptions sous la plume de Paul, dans l’épître aux Colossiens (3, 12-25) et dans l’épître aux Galates (5, 13-26). Chers amis, que ces deux textes deviennent la charte constitutionnelle de notre existence en ce temps de Pâques et même au-delà. Pour cela n’hésitons pas à les méditer en ces jours de grâce qui nous séparent de la Pentecôte. Cela nous consolera aussi du tour malheureux que continueront de prendre les événements dans notre pays…

ei-3e dimanche paques 2017

Pâques Matin 2017 

Vous venez de l’entendre de la bouche de Pierre dans les Actes et nous allons le proclamer dans la confession de foi de l’Eglise : Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Ecritures, et il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. C’est sobre. Et pourtant c’est tout le sort de l’univers qui est suspendu à cette parole : ressusciter d’entre les morts ! La résurrection de Jésus est le dernier acte d’un drame qui s’est noué lorsque le Fils s’est abaissé par amour pour nous à prendre notre condition mortelle, précisément pour nous affranchir de la mort en nous communiquant la vie indestructible qu’il tient du Père. Attardons-nous à détailler les trois moments du mystère liturgique que nous célébrons ce matin : le mystère pascal du Christ, que la résurrection achève, est un drame, le drame de la rédemption de l’univers, créé, déchu, restauré. Ce drame s’étend jusqu’aux limites du temps et nous sommes invités à le reproduire dans notre existence. Au défi que ce drame constitue à nos yeux de chair répond le sursaut de la foi qui transforme l’homme pécheur en homme nouveau, image du Christ ressuscité.

Le Mystère pascal du Christ est un drame : la liturgie de la Passion nous en a fait saisir tout le tragique humain. Un innocent est supplicié et mis à mort dans des conditions d’une cruauté inouïe. Que la Passion soit un drame pour Jésus ainsi que pour ses disciples qui voient leur espérance s’évanouir, qui n’en conviendrait ? En rester là cependant, c’est risquer de ne voir dans l’événement de la croix qu’un fait divers. Un drame certes, mais circonscrit à sa malheureuse victime et au cercle des siens. Bref, un drame sans incidence sur le sort du monde. Or c’est bien le contraire qu’affirme la foi. Le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père dit la séquence qui précède l’évangile. Oui, la venue du Christ parmi nous a une incidence sur le monde entier : la mort et la résurrection de Jésus réconcilient l’homme et l’univers avec Dieu. L’histoire de Jésus a plus que valeur d’exemple : elle est efficace, elle est le salut réalisé, offert à tous ceux qui voudront bien s’en saisir. L’histoire de Jésus condense en elle l’histoire du monde, elle l’unifie autour du mystère de sa mort et de sa résurrection. Le Mystère pascal du Christ est le centre de l’histoire et du cosmos. Il est le pivot de l’univers. Il donne à l’histoire du monde et à l’histoire de chacun son sens ultime et définitif. Il libère tout homme de l’absurdité d’une existence sans transcendance, celle à laquelle notre société consumériste veut nous réduire. Mais en offrant son salut à la création déchue, Dieu ne fait pas l’économie du drame. Il y entre de plain-pied. Il affronte la mort, personnification, symbole et conséquence tout à la fois du péché. Le drame d’un monde devenu cruel pénètre au cœur de l’Amour trinitaire et en bouleverse les entrailles : La Mort et la Vie s’affrontèrent en un duel prodigieux. Le maître de la Vie mourut ; vivant, il règne. La résurrection de Jésus est l’assurance que Dieu a le dernier mot. Mais les stigmates de Jésus témoignent qu’il n’a pas remporté la victoire sans avoir souffert comme nous dans le combat qu’il a livré pour nous et à notre place.

La résurrection de Jésus inaugure le dernier acte du drame de la rédemption, celui du temps de l’Eglise qui durera jusqu’à ce que Dieu transfigure la création. Dans cet intervalle, tous sont invités à s’associer au combat de Dieu en reproduisant en eux le Mystère pascal du Christ pour participer à sa victoire. C’est ce dont témoigne Paul aux Colossiens lorsqu’il affirme que nous sommes morts et ressuscités avec le Christ. Ce passage de la mort du péché à la vie de Dieu nous est proposé sacramentellement : dans l’eau du baptême nous sommes ensevelis dans la mort du Christ pour ressusciter en lui par la force de l’Esprit. Ce passage, nous avons à le monnayer tout au long de notre existence. Nous avons à achever la victoire du Christ en nous en acceptant de combattre ce qui nous conduit au péché. Nous avons à nous laisser envahir par la vie du Christ. Nous avons à vivre en ressuscités. Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite du Père. Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre. Nous conduire à l’image du Christ ressuscité c’est, surtout en ce temps pascal qui commence, apparaître en ressuscités à ceux qui nous entourent comme le fit Jésus pour ses disciples. C’est vivre en cohérence avec l’Esprit que nous avons reçu. C’est accepter de proclamer que le Christ est vainqueur du mal, qu’il libère l’homme de ce qui le mine, qu’il renouvelle notre vie. Le don de l’Esprit nous confère une mission : proclamer la foi en Jésus-Christ, la foi qui sauve. C’est être témoin de la résurrection, à la manière des apôtres. C’est manifester aux désabusés et aux esthètes de ce monde la joie d’une vie réconciliée. En affrontant ainsi un monde encore hostile, en essuyant ses moqueries, nous reproduisons concrètement le Mystère de mort et de résurrection du Christ, notre espérance.

Pour vivre ainsi uni au Mystère pascal du Christ, il faut affronter le défi de la foi. C’est l’épreuve du matin de Pâques. C’est là que s’opère le jugement, pour reprendre un terme cher à S. Jean. Dans l’évangile, nous voyons Pierre hésiter et Marie-Madeleine ne pas comprendre. Jean, lui, vit et crut. Jean n’a pas vu Jésus ressuscité, mais il a compris, par une intuition surnaturelle préparée par son amour et son espérance, que Jésus était ressuscité. Mystère de la foi. Mystère d’un cœur disposé à recevoir l’annonce du salut. La foi est un défi à l’incroyance qui nous entoure et qui parfois s’insinue en nous. Elle est un défi à relever dans ce monde marqué par la haine et la violence. Quiconque a commencé à croire est invité à croire davantage, à se laisser transformer par le Christ pour annoncer, à la suite des apôtres, témoins de la résurrection : « Christ est vraiment ressuscité, alléluia ! » Oui, vraiment, ce jour que fit pour nous le Seigneur est un jour de joie. Que cette parole du psaume 117 qui rythme le temps pascal résonne dans notre cœur pendant les cinquante jours qui nous séparent de la Pentecôte.

ei-paques matin 2017

Vigile de Pâques 2017  

Hier, nous célébrions avec austérité la Passion du Seigneur. Qu’au milieu de cette vigile éclate notre joie. Et ce malgré les inquiétudes qui sont les nôtres, à la veille d’élections décisives, alors que ce monde ensauvagé est une nouvelle fois à feu et à sang. En cette nuit très sainte, nous nous souvenons dans la foi que la lumière l’a emporté définitivement sur les ténèbres et que désormais elle ne cessera plus de briller, malgré toutes ces ombres qui continuent de rôder jusqu’à la régénération finale. Le Christ a achevé ainsi l’espérance d’Israël, la longue histoire du salut que retrace la succession des lectures de notre vigile.

 Cette victoire est cosmique et universelle comme le rappelle la préface de l’Exultet. Le Christ, premier-né d’entre les morts, nous ouvre désormais un passage au travers de la mort. En son corps ressuscité, première étape et germe de la régénération du cosmos, le monde nouveau de la gloire est déjà présent dans le nôtre et cela jusqu’à la fin des temps. Au Samedi Saint, Jésus est descendu aux enfers, comme  nous le proclamons dans le Symbole, pour éveiller les morts à la vie qu’il possède en plénitude. Si Jésus, mort, est ressuscité, nous croyons que nous aussi, une fois morts, nous ressusciterons en lui. Nous avons à reproduire ce passage dans notre existence. Cette vie nouvelle, divine, nos catéchumènes vont la recevoir, de manière bien réelle comme pour nous tous, dans le baptême, mais c’est sous la forme d’un signe. C’est pourquoi, écrit S. Paul, notre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. Dans cette vie, en effet, nous restons encore confrontés à l’aiguillon de la mort et du péché. Nous en faisons l’expérience de multiples manières. Par les blessures que nous recevons des autres ou de la maladie ; par celles que nous infligeons aussi, parfois même sans nous en rendre compte, par nos propres fautes. Nous avons en nous la vie du Christ ressuscité, mais nous ne sommes pas encore pleinement dépouillés du vieil homme, nous n’avons pas encore fini de revêtir l’homme nouveau, même si nous avons fixé l’homme ancien avec ses convoitises à la croix du Sauveur. Nous n’y parviendrons que lorsque nous aborderons la mort corporelle. Là, le signe sacramentel du baptême s’effacera devant la vérité qu’il représentait. Ex umbris et imaginibus in veritatem : l’épitaphe du cardinal Newman est un résumé saisissant de la trajectoire de notre existence. Là, l’ombre le cédera à la lumière et à la gloire. Nous communierons à la mort bien réelle de Jésus pour communier aussi à sa résurrection, comme dit S. Paul dans l’épître de cette vigile. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.

Notre vie, depuis le baptême, est cachée avec le Christ en Dieu. Efforçons-nous d’en vivre, en tendant vers les réalités d’en haut, car c’est là qu’est le Christ. Décentrons-nous de nous-mêmes pour nous centrer sur le Christ. Laissons là nos médiocrités et laissons-nous éblouir par la beauté toujours nouvelle de Dieu qui resplendit sur le visage du Ressuscité. Nous aurons tout le temps pascal, cet autre carême, si l’on peut dire, tant il est centré sur la personne du Christ, et même du Christ total, qui est l’Église, pour entrer dans cette contemplation qui s’achève par le renouvellement du don baptismal de l’Esprit à la Pentecôte. Don qui sera prolongé à S. Eugène le 14 mai prochain avec la célébration de la confirmation que recevront nos baptisés de cette nuit avec une trentaine d’autres personnes. Cette contemplation du mystère de notre salut, c’est l’attitude de la foi. La foi qui dissipe la crainte et qui donne naissance à la joie. Foi de Marie de Magdala et de l’autre Marie qui repartent toutes joyeuses annoncer aux Onze l’incroyable nouvelle du tombeau vide. Foi, au petit matin, du disciple bien-aimé, tellement centré sur le Christ qu’au moindre indice il interprète les signes et reconnaît sa présence vivante. Pâques est une fête de la joie parce que c’est une fête de la foi. Que cette foi en la résurrection soit notre plus profonde raison de vivre : elle est le signe de l’amour infini dont nous sommes aimés. Ce sont là les racines de notre espérance.

ei-Vigile de Pâques 2017

Jeudi Saint 2017 

Nous voici rassemblés ce soir pour commémorer le dernier repas du Seigneur avec ses disciples. Ce repas, qui est aussi celui de sa pâques, de son passage vers le Père. Comme jadis les Hébreux, nous célébrons un exode : ce passage des ténèbres à la lumière, c’est le passage du mal au bien, du péché à la grâce, de la mort à la vie. Mais ce passage ne se réalise plus comme dans l’Ancien Testament par l’immolation d’une bête, d’un agneau, au sang impuissant, mais par celle d’un homme, le Christ, celui que S. Jean-Baptiste a désigné justement comme l’agneau de Dieu qui enlève véritablement le péché du monde. La table du Nouveau Testament, en ce soir du Jeudi Saint, est donc plus qu’une table. C’est une table, bien sûr, parce que nous allons y prendre le Corps et le Sang du Christ comme nourriture et comme boisson, comme pain de vie et vin d’allégresse. Mais c’est aussi plus qu’une table parce que ce bois est le mémorial du bois de la croix. Notre table est donc bien un autel, et c’est pourquoi elle comporte aussi une pierre en son milieu. C’est le lieu où Jésus a voulu anticiper ce qu’il ferait le lendemain au Calvaire, à l’heure où cette année-là les agneaux du sacrifice étaient immolés : donner sa vie en offrande au Père pour la vie du monde. Cette table n’est donc pas d’abord et seulement un lieu où l’on mange en se souvenant d’un événement du passé. C’est le lieu où devient présent pour nous l’unique et définitif sacrifice du Christ, ce sacrifice dont Jésus a commandé à ses apôtres qu’il soit réitéré par eux si bien qu’à chaque messe nous sommes tous transportés, sacramentellement, par-delà l’espace le temps, au Calvaire, au pied de la croix et, ne l’oublions pas non plus, à l’entrée du tombeau désormais vide. Cette table, cet autel, c’est ainsi un lieu où l’on offre et où l’on reçoit. Où on offre le pain et le vin, symboles de notre vie terrestre. Où on reçoit en retour le Corps et le Sang du Christ, signes et supports de la vie éternelle donnée par lui. Cette table, cet autel, c’est donc un lieu d’offrande et de communion. C’est donc le lieu par excellence du sacrifice biblique.

 C’est l’évangile qui nous permet de comprendre ce que recouvre ce mot de sacrifice. Quelle est en effet la signification du geste que nous rapporte S. Jean ? Jésus prend le soin d’interroger ses disciples : Comprenez-vous ce que je viens de faire ? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns des autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Par ces paroles, Jésus confirme donc la foi de ses disciples : il est vraiment Maître et Seigneur, il mérite par conséquent d’être servi. Mais par le geste qu’il accomplit, il prend à contre-pied leur attitude religieuse : c’est lui, le maître, qui se fait esclave. Pierre, qui une fois de plus professe la foi du Nouveau Testament et se tient affectivement du côté de l’Ancien, est scandalisé. Bienheureux scandale ! Sans lui, on n’aurait probablement pas saisi la nouveauté inouïe du geste de Jésus. La réalité du Nouveau Testament ne peut apparaître que si on a pleinement intégré les valeurs de l’Ancien. La sublimité du geste de Jésus ne peut en effet apparaître que si l’on confesse qu’il est vraiment Dieu. Lui est d’en haut, et nous, nous sommes d’en bas. Et pourtant, c’est lui qui s’agenouille à nos pieds. Il fait plus qu’effacer la différence : il l’inverse. C’est dans cette inégalité renversée que se révèle le plus grand amour. L’amour est mise à disposition de soi pour le service de tous et il va jusqu’au bout, jusqu’au sacrifice de soi. C’est la foi qui nous permet de saisir ce qu’est la charité dans toute sa grandeur.

Cet amour-là, l’amour d’un Dieu qui se fait serviteur de sa créature, reconnaissons-le, n’est pas à notre portée : il faut donc qu’il nous soit donné, infusé. C’est ce qui explique notre action de ce soir. L’eucharistie, le sacrifice du Christ, Jésus qui se fait serviteur jusqu’à donner sa vie, c’est véritablement une transfusion de charité surnaturelle. C’est pourquoi l’eucharistie prend aussi la forme d’un nourriture. Non seulement notre participation au culte d’adoration rendu par le Fils fait chair à son Père, mais aussi la force reçue d’en haut pour imiter Jésus, la force de se donner. De souffrir avec lui, comme nos frères coptes l’ont montré dimanche dernier, à leur corps défendant. C’est ainsi que l’eucharistie, pour reprendre un terme qu’affectionne notre Pape actuel, nous délivre de la mondanité qui pourrait nous guetter si n’en restions qu’à l’extériorité du culte. En effet, et l’offertoire de la messe nous le rappelle, on ne reçoit que parce que l’on a préalablement accepté de donner, comme dans l’épisode évangélique de la multiplication des pains. Le pain et le vin, symboles de ce qui est nécessaire à notre vie, nous les remettons sur l’autel entre les mains du prêtre qui représente le Christ. En somme, nous nous dépossédons de notre vie, nous faisons un acte de confiance, un acte de foi envers l’Église, et à travers elle, au Christ. Et cette vie dont nous nous dépossédons dans la foi, nous la retrouvons transfigurée dans la vie même du Christ ressuscité à travers la communion, avec le même pain et le même vin, devenus son Corps et son Sang. Par cet échange admirable et prodigieux, nous recevons ainsi la force d’imiter vraiment Jésus, la force d’être à notre tour des serviteurs de Dieu et de nos frères, l’un n’allant pas sans l’autre comme le soulignent les apôtres, S. Jean ou S. Jacques par exemple. Mais pour que nous devenions de tels serviteurs, il faut que nous comprenions vraiment qu’en chaque eucharistie, c’est Dieu lui-même qui se fait notre serviteur.

 Comprenez-vous ce que je viens de faire ? Oui, Seigneur, et il est grand le mystère de la foi que vous nous livrez avec votre Corps brisé, et il est sublime le mystère de la charité que vous nous livrez avec votre Sang versé. A nous, maintenant, à travers les solennités de la messe, à travers notre sainte liturgie prolongée par notre ardente charité, de faire goûter à nos contemporains la vérité dont ils ont faim et l’amitié dont ils ont soif.

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Dimanche des Rameaux  2017   

Comme chaque année, nous entrons dans la Semaine Sainte avec le rappel de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Mais c’est aussitôt pour entendre le récit de la Passion dans l’un des trois évangiles synoptiques. Le récit de ces événements dramatiques, nous l’entendrons à nouveau le vendredi saint, dans la recension de S. Jean. Cette année, c’est celui de S. Matthieu qui est lu ce dimanche, précédé d’un texte de l’Ancien Testament et d’un autre du Nouveau Testament qui en éclairent le sens. Isaïe nous présente la figure mystérieuse du Serviteur souffrant tandis que Paul, dans un passage qui ressaisit tout le mouvement de l’histoire du salut, identifie celui-ci à Jésus qui, ne retenant pas le rang qui l’égalait à Dieu, se fait serviteur du dessein bienveillant de salut de Dieu en se faisant serviteur des hommes, et cela jusqu’à la mort, et la mort de la croix souligne Paul. Obéissance humaine, qui traduit son attitude filiale devant Dieu, et qui prélude à l’exaltation dans la gloire de la résurrection. On pourrait s’étonner de la part prise par la Passion dans la Bonne Nouvelle qu’est l’évangile. C’est que la Semaine sainte, surtout en son triduum qui va du jeudi saint au jour de Pâques, retrace l’événement qui, pour un chrétien, constitue le cœur de l’histoire universelle : l’acte par lequel, en la personne de Jésus-Christ, Dieu sauve le monde du péché. Aussi n’est-il pas étonnant que le récit des événements du mystère pascal occupe autant de place dans les évangiles. On pourrait aussi s’étonner de la disproportion entre le versant douloureux et le versant glorieux. Car, après tout, ce qui fait l’efficace du mystère pascal, c’est la victoire finale, la résurrection. On a d’ailleurs souvent accusé le christianisme occidental de dolorisme alors que les chrétiens d’Orient seraient davantage marqués par la gloire de la résurrection. Mais, encore une fois, si nous regardons le texte, par exemple dans une bible de poche, nous nous apercevons que la première s’étale sur cinq pages tandis que la seconde en remplit péniblement une. Cela signifie que, pour notre foi, la passion ne doit pas être supprimée par la résurrection, pas plus d’ailleurs que l’Ancien Testament n’est supprimé par le Nouveau Testament qui pourtant l’achève, l’amène à sa plénitude. Comme le dit admirablement S. Augustin, si, mystiquement, nous vivons déjà de l’Alléluia du Temps pascal, extérieurement, nous cheminons toujours dans les aridités du Carême, et donc de la Passion. Car nous ne sommes pas encore pleinement glorifiés, bien que baptisés, oints de la grâce du Christ ressuscité. La Passion a donc quelque chose à nous apprendre, elle est donc pour nous toujours actuelle.

Le mystère pascal du Christ concerne en effet toute l’humanité, car il n’y a qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus affirme S. Paul. Cela transparaît dans les différents récits qui nous sont parvenus. Tous nous relatent la succession de ces événements dramatiques qui ont mené celui que la foule acclamait comme messie à la mort abjecte d’un réprouvé. Mais le mystère pascal ne concerne pas que Jésus : il implique les hommes ses contemporains, disciples ou adversaires. Avec toute la palette des attitudes possibles, en lesquelles nous pouvons justement nous reconnaître. Chez les disciples, cela va de la fidélité aimante et intrépide de Marie et du disciple bien-aimé, à la fidélité chancelante des Douze pour finir avec la trahison de Judas. Chez les adversaires, cela va de la cruauté servile des serviteurs juifs et des soldats romains, à l’ironie et aux calculs intéressés de leurs chefs pour finir par la jalousie et la haine des responsables religieux. Jésus ne laisse personne indifférent. Tous, même les plus distants, sont obligés de prendre position, de se déterminer, de s’engager – dans un sens ou dans l’autre – et donc de se situer dans l’unique histoire du salut tissée par Dieu.

Cette obligation ne concerne pas que les contemporains de Jésus. Elle rejaillit sur toutes les générations, à cause de l’institution de l’Eglise, comme nous le voyons encore aujourd’hui, 2000 ans après. Certains continuent d’aimer le Christ en le suivant jusqu’au bout, jusqu’à reproduire en leur chair sa passion. D’autres continuent de le haïr et de le bafouer. Celle-ci naît mystiquement du côté ouvert de Jésus le vendredi saint, mais elle prend déjà vie la veille au soir avec l’institution de l’eucharistie. Chaque eucharistie est en effet l’actualisation de l’unique sacrifice de la croix, de sorte que la puissance salvifique de l’unique médiateur est « répandue et communiquée », selon l’heureuse expression de Bossuet, à quiconque s’approche des sacrements. De la sorte, même si nous vivons deux mille ans après ces événements, ceux-ci nous sont pourtant contemporains. Et pas à la manière de spectateurs. Puisque nous sommes baptisés dans le Christ, nous avons à revivre tout le mouvement de mort et de résurrection du Christ, tout ce passage, cette pâque, qui mène d’une vie sans but (S. Pierre) à la vie éternelle, en passant par la mort au péché (S. Paul). Le mystère pascal du Christ est comme la parabole de notre existence. Et nous, qui sommes ici-bas, nous sommes particulièrement concernés par cette mise à mort continuelle de ce qui nous empêche d’être libres selon le dessein de Dieu.

Cette Passion, nous n’avons probablement pas à l’imiter encore matériellement, malgré la recrudescence des persécutions antichrétiennes de par le monde. Mais nous avons au moins à la vivre spirituellement. Comme Jésus l’a lui-même vécue spirituellement, psychologiquement, moralement, avant de l’inscrire dans sa chair. Après l’onction à Béthanie, onction qui anticipe celle des saintes femmes au soir du vendredi saint, c’est la trahison de Judas, l’annonce du reniement des disciples, l’agonie, seul, à Gethsémani. Jésus a commencé par vivre intérieurement sa Passion, avant qu’elle ne commence physiquement. Avant que n’intervienne son arrestation, Jésus a déjà tout vécu intérieurement de son offrande volontaire : il s’est vu, à l’avance, enseveli (26, 12), trahi (27, 21), ensanglanté (27, 28), abandonné de tous et renié par Pierre (27, 31.34), mourant (27, 38.42). Cette prescience de Jésus remonte loin : au début même de l’évangile, lorsqu’il se lève à la place de Jean-Baptiste. Jésus est venu en ce monde pour y mourir, et en mourant, pour nous libérer de la mort, pour nous faire passer des ténèbres à la lumière. Il est peut-être bon, en ce temps privilégié, de nous rappeler que notre destin n’est pas borné par des horizons terrestres : il se déploie jusque dans l’infini de Dieu. Mais pour cela, sommes-nous prêts, comme Jésus, à envisager – dans la foi – notre propre Pâque, notre propre passage ?

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Dimanche de la Passion

Lorsque Jésus déclare : « Abraham a eu un ardent désir de voir mon jour et il l’a vu », nous touchons au cœur des longues controverses qui structurent l’évangile de S. Jean. Affirmation que ses auditeurs prennent pour une antériorité temporelle incompréhensible et une supériorité personnelle intolérable : cet homme qui « n’a pas même 50 ans » (50, chiffre de perfection) serait plus important que le patriarche de qui procède tout le peuple ! Alors Jésus va plus loin et lève le voile : « Avant qu’Abraham fût, je suis ». Jésus change radicalement de registre : il ne se range plus parmi les partenaires humains de l’Alliance, il s’identifie au partenaire divin. Ce « Je suis », ce présent intemporel, c’est justement l’expression par laquelle Dieu se désigne lui-même à Moïse dans le désert. En prononçant le Nom divin et en se l’attribuant, Jésus révèle son identité profonde : il est Dieu, Dieu venu dans la chair. Mais cette révélation n’est pas reçue, car elle est trop choquante pour les oreilles d’un juif pieux. Elle sonne comme une intolérable usurpation d’identité, comme un blasphème : on ramasse des pierres pour le lapider…

C’est pourtant cette révélation qui est au principe de la confession de foi chrétienne. C’est ce que montre l’épître : Jésus est le médiateur d’une Alliance nouvelle et meilleure parce que son sacrifice, offert une fois pour toutes, est efficace. Au seuil du temps de la Passion, la liturgie nous rappelle ainsi solennellement la dignité de celui qui va apparaître comme la victime d’un acte qui jette une tache sur toute l’humanité. Toute l’humanité puisque l’évangile aura soin de noter qu’Hérode et Pilate, d’ennemis qu’ils étaient, seront devenus amis. Le monde romain et le monde juif, le monde religieux et le monde politique. La Passion apparaît ainsi comme le centre de l’histoire : la violence qui court depuis Caïn est confondue par le silence de l’Agneau. Dans le creuset de la passion, Dieu forge le nouvel Adam, celui qui devient la matrice de l’humanité nouvelle, celle que nos catéchumènes vont bientôt revêtir pour se l’approprier. Celui qui pardonne à ses bourreaux en mourant sur la croix est l’archétype de l’humanité nouvelle, celle à qui il donne en testament sa prière : « remettez-nous nos dettes comme nous les remettons à ceux qui nous doivent ». Le Christ en sa Passion est le dernier mot de Dieu sur l’homme. En son Fils, Dieu nous a tout dit. Il n’a plus rien à ajouter à l’histoire, il n’a plus qu’à en révéler l’accomplissement final à travers ces accomplissements partiels que sont nos propres vies. D’une certaine manière, il n’y a pas de temps « après Jésus-Christ » : il n’y a plus que la dilatation jusqu’en l’éternité de ce point d’orgue de l’histoire qu’est Pâques, par l’incorporation progressive de tous les hommes, à commencer par les baptisés, à l’homme par excellence qu’est le Christ. L’archétype de l’humanité nouvelle, celle que nous voulons former, c’est l’homme roué de coups et ruisselant de sang que présente Pilate à une foule hystérique et manipulée le vendredi saint ; c’est aussi l’homme resplendissant de gloire qui s’en va rejoindre « son Père et notre Père, son Dieu et notre Dieu » au matin du 3e jour. Mais les stigmates de la Passion demeurent sur le corps de gloire, ils en font l’unité même…

 Lorsque nous nous interrogeons sur notre temps et sur les temps à venir, nous devons être conscients de cette structuration théologique de l’histoire autour du mystère pascal. La mort et la résurrection du Christ ne sont pas un événement du passé, auquel aurait succédé une ère nouvelle, toute marquée par la lumière pascale et dont nous peinerions à comprendre la présence de zones d’ombre toujours grandissantes. Non, la mort et la résurrection du Christ sont un événement toujours actuel, elles retentissent dans un présent indéfini, précisément comme un point d’orgue qui renferme en lui tous les temps jusqu’à la parousie en les passant au crible de sa singularité.

Cela signifie qu’il n’y a pas de temps meilleurs à attendre ici-bas, automatiquement, d’une quelconque évolution du monde, d’un quelconque progrès de la conscience humaine, d’une quelconque élection-miracle. La collusion du pouvoir religieux et du pouvoir politique autrefois scellée contre le Verbe de Vérité, cette collusion se perpétuera jusqu’à la fin, jusqu’à la récapitulation de toutes choses, même si la nature des pouvoirs en cause évoluera selon les lieux et les époques. Un pouvoir religieux qui revêtira cependant toujours la forme d’idéologies et qui exercera son magistère par le biais de media à sa solde. Un pouvoir politique qui assouvira toujours ses ambitions propres en se servant de ce pouvoir religieux qui lui donne une apparence de légitimité. Telle est la figure de ce monde telle que l’a dépeinte l’Apocalypse (ch. 13). Le Dragon se servant de la Bête du pouvoir religieux et politique, l’Antéchrist, celui-ci actionnant l’autre Bête, celle du pouvoir médiatique, le faux Prophète à sa dévotion.

S’il est vrai, comme dit le Concile, que « le mystère de l’homme ne s’éclaire pleinement que dans le mystère du Verbe incarné », il est clair que l’humanité nouvelle que nous voulons former ne peut se dispenser du combat à mort qu’a livré le Christ en sa Pâques. Il est tout aussi clair qu’elle ne pourra jamais pactiser avec ce monde qui gît toujours au pouvoir du Mauvais pourtant déjà frappé à la tête par le nouvel Adam, fils de la nouvelle Eve. En ce sens, « l’ouverture au monde » voulue par certains s’apparente à une illusion : nous ne toucherons pas le monde en nous accommodant à lui, nous ne préserverons même pas notre confort en faisant avec lui la part du feu. Nous ne le convertirons pas non plus par nos efforts les plus sublimes, et nos tentatives d’instaurer ici-bas le Règne social du Christ se heurteront à sa résistance. Car l’humanité nouvelle voulue par le Christ ne peut s’affranchir, tout au long de son histoire – celle de l’Église – des stigmates de la Passion. C’est jusqu’à la parousie que le Dragon, l’Antéchrist, le faux Prophète et leurs séides combattront « ceux qui suivent l’Agneau partout où il va ».

La persistance du mal dans l’histoire pourrait nous inciter alors à l’inaction : pourquoi descendre dans l’arène intellectuelle, sociale, politique, électorale même, pour prendre des coups, si c’est sans espoir de convertir durablement le monde ? La dilatation à travers l’histoire du point d’orgue que constitue le mystère pascal sonnerait-elle la continuelle déconfiture de ceux qui sont unis au Christ, la défaite de l’Église ? Eh bien non, car c’est la persévérance dans ce combat contre les puissances mauvaises qui signe déjà notre victoire. Une victoire dont la manifestation ne sera qu’eschatologique, lorsque Dieu fera toutes choses nouvelles, « une terre nouvelle et des cieux nouveaux », mais qui est bien inchoative, avec le relèvement du « Maître de la Vie », le Christ. Notre tâche ici-bas n’est pas de convertir un monde inconvertible, et donc encore moins de s’y ouvrir : c’est illusoire, nous avertit S. Paul, « car elle passe la figure de ce monde ». Notre tâche ici-bas, c’est par notre foi et notre témoignage – et cela dans tous les domaines : ecclésial, familial, professionnel, social, politique – de faire passer le plus d’âmes de la cité terrestre vouée à la perdition à la cité céleste du salut. Cela implique en revanche une ouverture délibérée à la cité temporelle, pour essayer d’en investir les rouages et les institutions, d’en ruiner les structures de péché, afin d’y implanter ce minimum visible de chrétienté qui enfantera les âmes à la citoyenneté véritable, « celle des cieux » nous dit S. Paul.

Gardons-nous ainsi d’un pessimisme ou d’un optimisme qui ne seraient que charnels face aux défis du moment. Ces défis du moment sont, sous une forme ou une autre, ceux de toujours, ceux qui ont cours depuis le meurtre d’Abel et qui dureront jusqu’à l’ultime manifestation de l’Antéchrist. Enracinons-nous plutôt dans l’espérance théologale : nos combats temporels ne seront jamais vains – que nous soyons vainqueurs ou vaincus sur ce plan-là – s’ils sont livrés avec les armes de la foi. Car alors la charité qui les sous-tend, participant de celle du Christ en sa Pâques, nous donne déjà de participer aussi à la glorification du Seigneur, nous et ceux que notre témoignage aura marqués. C’est ce qu’enseignent les martyrs…

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Saint Joseph

 De Joseph, il est assez peu question dans le Nouveau Testament. A l’origine, la prédication des apôtres présentait Jésus à partir de la Galilée, après le baptême de Jean (Ac 10, 3-41). L’évangéliste S. Marc ne nomme même pas Joseph dans ce passage où les habitants de Nazareth s’étonnent – et se scandalisent en même temps – de la sagesse et des miracles de Jésus : N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie (Mc 6, 3). Certains manuscrits disent le fils du charpentier et de Marie, ce qui donne une indication sur le métier du père putatif de Jésus. Car pour le même épisode, S. Luc écrit : N’est-ce pas le fils de Joseph ? (Lc 4, 22). Plus haut, il avait fait suivre le récit du baptême de Jésus par l’énoncé de sa généalogie : Jésus, à ses débuts, avait trente ans environ. Il était fils, croyait-on, de Joseph, fils d’Héli, fils de Matthat,…, et ainsi fils de David (Lc 3, 23-31). L’intention de S. Luc est claire : il veut montrer que Jésus est de la descendance de David. La généalogie que S. Matthieu présente de son côté reprend avec force cette affirmation dès les premiers mots : Livre des origines de Jésus-Christ, fils de David (Mt 1, 1). Les deux évangélistes veulent ainsi montrer que l’enfant répond à l’attente séculaire d’Israël car le messie devait être fils de David. Pour Matthieu comme pour Luc, Joseph donne à Jésus une lignée royale, messianique, même si Luc, plus universaliste, la fait remonter en définitive à Adam et à Dieu.

 L’approfondissement de la réflexion sur le Christ va susciter une nouvelle interrogation : comment pouvait-il être fils de Dieu ? C’est pour répondre à cette question et à d’autres de même nature que furent écrits les prologues de Matthieu et de Luc, que nous appelons évangiles de l’enfance. Ces récits ont donc, avant tout, une visée doctrinale. Celui de Luc est construit autour de la figure de Marie et celui de Matthieu autour de celle de Joseph. La généalogie de Jésus dans Matthieu se terminait par Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus que l’on appelle Christ. Verset qui, par excellence, témoigne de la naissance virginale de Jésus. Ce que l’évangéliste confirme aussitôt, levant à cet égard toute ambiguïté, avec le passage que nous venons d’entendre : l’enfant vient mystérieusement du Saint-Esprit. L’appel à la confiance de Joseph à l’égard de Marie se double maintenant d’un appel à la foi envers Dieu qui lève le voile de cette conception singulière. La révélation faite à Joseph du mystère de cette naissance ne supprime cependant pas sa qualité de père. Il transmet tout d’abord, selon le droit juif de l’époque, son ascendance davidique. Il exerce sa paternité en donnant à l’enfant le nom de Jésus, Dieu sauve, qui énonce sa mission. Joseph, dont le nom signifie quant à lui Que Dieu ajoute, a ainsi « ajouté » au monde celui qui sauvera son peuple de ses péchés, et bien plus que son peuple : toutes les nations appelées à être bénies dans la descendance d’Abraham. Le rôle de Joseph se poursuit puisqu’il est à nouveau mentionné lors de l’épisode de ce pèlerinage à Jérusalem où Jésus, perdu, est retrouvé au Temple. Il disparaît ensuite des Ecritures. Dans les passages où la parenté de Jésus est mentionnée, où Marie est citée, il n’est plus jamais question de Joseph.

Aujourd’hui, la dévotion à S. Joseph n’a pas perdu de sa valeur. Et pas seulement pour trouver en dernier recours un logement ! A une époque où l’on réduit toute relation humaine à la sexualité, il est bon de rappeler que ce qui fait le cœur du foyer, de l’amour conjugal et parental, peut exister à un niveau supérieur, proprement spirituel, sans cesser d’être humain. Oui, il est possible d’aimer, d’aimer d’amour d’amitié sans que cela se traduise nécessairement par un geste sexuel. Oui, l’amour peut être pur, désintéressé, service de l’autre, avant d’être satisfaction – toujours un peu égoïste – de ses instincts. On peut rappeler à cet égard que la chasteté est une vertu qui s’exerce aussi à l’intérieur du mariage.

L’exemple de S. Joseph nous apprend encore qu’une vie humaine, c’est également une vie marquée par le travail, par un travail conçu comme service des siens, au double sens de service de la famille et de service de la société. Par le travail on subvient en effet non seulement à ses besoins personnels, mais aussi à ceux de sa famille. Et de ce point de vue, on renonce à la tentation de l’égoïsme et on s’exerce au don. Par le travail, on sert aussi la société des hommes. Et à cet égard, le métier de Joseph n’est pas sans signification. Son travail est un travail utile : le charpentier, à son époque, c’est la providence du village, l’artisan polyvalent qui aide tout le  monde. Il vaut peut-être la peine de s’interroger sur la nature du travail que l’on exerce. Car il y a des tâches dégradantes, des tâches nuisibles, des tâches qui desservent la société humaine. Ce dont les juifs contemporains de Jésus avaient bien pris conscience : pensons à leur mépris pour le métier de publicain. Ces métiers de publicains se sont multiplié à notre époque. Pensons à ceux dont le métier consiste à tromper les gens, à leur vendre du vent, à les avilir. Pensons à ces métiers en  apparence brillants mais en définitive destructeurs, tous ceux par exemple qui tournent trop autour de l’argent. Le travail, et notamment manuel, en se heurtant à la réalité de la matière, de cette matière vivante créée par Dieu, est une école de réalisme et de dépassement de soi, et en ce sens le travail humanise. S. Joseph, à cet égard, est celui qui transmet un savoir-faire, un savoir-être. Il pourrait être aussi le patron des éducateurs. Enfin, en cette période électorale qui dans le brouhaha des médias nous révèlent tant de turpitudes, tant d’ambitions égoïstes, tant de petitesses tacticiennes, la figure de Joseph, « un homme juste », nous renvoie à la multitude de ces gens de bonne volonté qui attendent de leurs élites politiques le service du bien commun et non la course aux prébendes.

A notre époque où la famille est menacée de désintégration et où la crise généralisée de nos sociétés avancées oblige à repenser l’ensemble de nos activités, il me semble que l’exemplarité de S. Joseph garde toute son actualité, elle en acquiert même une nouvelle. Confions donc à S. Joseph non seulement l’Église, dont Marie est aussi la mère, mais aussi les nations, la nôtre en particulier, et avec elle ses familles et ses métiers.

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Troisième dimanche de Carême

S’il y a bien une question qui court tout au long des évangiles, et notamment dans celui de S. Jean, c’est bien celle de l’identité. Identité de Jésus, bien sûr… Qui est Jésus ? C’est l’interrogation qui traverse aussi l’évangile de ce jour et qui donne à la  question que Jésus pose à ses disciples sur le chemin de Césarée de Philippe toute sa dramatique actualité. Qui est Jésus ? Aux dires de sa parenté, dans le passage parallèle de S. Marc, c’est un fou. Il a complètement perdu la tête dit le texte. Que le paisible charpentier de Nazareth se fasse soudain thaumaturge itinérant, et de surcroît proche de l’exaltation des milieux messianiques, voilà qui dépasse leur entendement. La réponse des scribes est autrement plus grave : c’est une véritable accusation. C’est par Béelzébub, prince des démons, qu’il expulse les démons. Jésus serait un de ces faux prophètes qui contrefont le bien pour mieux séduire le peuple et l’entraîner ensuite dans une voie de perdition.

 En un mot, Jésus est accusé d’être un imposteur. Il répond à ses détracteurs par un apologue de bon sens qui révèle en fait son identité et l’issue du combat qu’il est venu livrer sur la terre. Tout royaume divisé contre lui-même périra. Si Satan est divisé contre lui-même, comment son royaume subsistera-t-il ? Ce qui apparaît comme une évidence est en réalité une analyse pénétrante des forces du mal et, en fin de compte, la raison pour laquelle elles ne peuvent l’emporter contre lui, malgré ces apparences contraires si visibles aujourd’hui : Jésus est bien le plus fort capable de neutraliser le fort qui occupe la maison dont parle la suite du texte. Le prince de ce monde sera maîtrisé et expulsé du cosmos par le roi véritable de l’univers qu’est le Christ. L’arme de la victoire, pour l’un, c’est l’unité qui procède de la charité ; la cause de la défaite, pour l’autre, c’est la division qui procède du péché. On se représente en effet, à tort, les forces du mal comme une armée disciplinée et en ordre de bataille, où chacun est prêt à se sacrifier pour la victoire. En fait, il n’en est rien. Il n’y a rien de plus divisé que le monde infernal. Le monde infernal est un monde de haine, de suspicion, de jalousie, d’envie, de cupidité, de lucre, d’égoïsme, où chacun déteste l’autre et ne donne une impression de discipline ou d’unité qu’à cause de la crainte servile des plus faibles contraints à l’obéissance et à la haine du bien que tous ont en commun. Toute ressemblance, évidemment, avec la campagne électorale en cours serait bien sûr fortuite…

Les forces du mal sont divisées. Cela se comprend aisément si on réfléchit à l’essence même du péché. Fondamentalement, qu’est-ce que le péché pour le démon ? C’est la volonté d’usurper l’être de Dieu, de devenir Dieu à la place de Dieu. Mais, ce faisant, c’est vouloir remplacer le monothéisme trinitaire par un monothéisme qui ignore l’altérité, car seul Dieu est un tout en étant trine. C’est vouloir remplacer la communion d’amour trinitaire qui, en tant que telle, fonde toute possibilité d’altérité, par une unicité monolithique qui ne  peut précisément pas justifier l’existence d’un autre que soi. C’est d’ailleurs la limite des religions fondées sur un monothéisme strict, monolithique, pas autodifférencié. La prétention du démon, c’est d’être à la place de Dieu, mais en niant l’existence de l’autre, de tout autre, qui passe alors pour un rival, un être à anéantir. Le drame du démon, ironiquement, c’est que plus il a de partisans, plus il a d’ennemis. Car tous sont animés du même désir d’être uniques, ce qui est contradictoire et conduit au conflit. On a d’ailleurs de cela de multiples illustrations dans l’histoire, d’Hérode qui faisait assassiner ses enfants pour éviter qu’ils puissent un jour le détrôner à Staline qui liquidait ses conseillers dès qu’ils commençaient à prendre de l’importance. Le monde du mal ne tient que par la terreur que les plus forts exercent sur les plus faibles et par la peur que ceux-ci éprouvent et qui nourrit leur ressentiment envers leurs chefs. Le royaume de Satan, comme toutes les sociétés fondées sur des structures de péché, s’apparente plus à un gang qu’à un corps comme le disait déjà S. Augustin. L’unité satanique est extérieure, alors que celle de Dieu, et par extension celle de l’Église, est intérieure, et c’est la charité. Jésus mettra en garde ses disciples, tentés comme Jacques et Jean de convoiter les places honorifiques, en leur lavant les pieds le soir du Jeudi Saint, lui qui, à ce moment précis, revendique d’être leur Maître et leur Seigneur. La véritable noblesse réside dans le service, la véritable force réside dans l’amour qui va librement jusqu’au bout, jusqu’au sacrifice. De l’amour capable d’avoir raison de la coalition apparemment formidable, mais en réalité fragile, des forces du mal. Jésus est donc bien le plus fort qui expulsera le démon non seulement de ce monde-ci, le nôtre, mais aussi de celui où il réside, c’est-à-dire de l’enfer. Car, précisément, au moment de sa mort sacrificielle sur la croix, l’âme humaine du Fils de Dieu descend aux enfers tout en restant en communion avec le Père. Elle introduit ainsi la communion, c’est-à-dire l’amour, dans le monde de la solitude et de la haine. Elle ruine ce monde et le détruit. C’est le sens de l’image saisissante du film la Passion du Christ où l’on voit le démon hurler de rage au fond de l’enfer au moment de sa victoire sur la croix. Car cette victoire est apparente. Comme le dit S. Augustin dans un sermon, la chair du Christ était l’appât placé sur l’hameçon de sa divinité. En l’avalant, le monstre se fait prendre au piège. En croyant vaincre, il est vaincu. Dux vitae mortuus, regnat vivus chantera la séquence de Pâques. A l’image des trois enfants dans la fournaise, Jésus déambule librement dans les enfers. Comme un scaphandrier, il ne cesse d’être relié à la surface grâce à l’Esprit Saint qui ne cesse de l’unir au Père, même au shéol, même au séjour des morts.

Ces enfers dans lesquels Jésus vient ruiner la puissance du démon, ne croyons pas qu’il soient mythiques. Cet enfer, c’est chacun de nous, ce sont nos âmes lorsqu’elles étaient sous le joug du péché, avant notre baptême, ou lorsque le démon en ayant été expulsé, revient avec sept démons encore plus malfaisants pour la dévaster. A chaque fois que Jésus renouvelle en notre âme le mystère de sa Pâques, et en particulier sa descente aux enfers, c’est cette expulsion qui se renouvelle, c’est notre guérison qui s’opère, grâce aux sacrements que nous recevons et qui sont les fruits de son sacrifice. Notre âme est comme un champ de bataille que se disputent deux armées, elle est l’enjeu d’un combat dans lequel nous ne pouvons rester spectateurs. Il faut entrer dans ce combat, et c’est le sens du carême, non seulement pour nous, mais aussi pour ceux qui se préparent à recevoir le baptême et qui ont subi, étape après étape, les exorcismes libérateurs.

Paul nous invite au combat spirituel, nous mettant en garde contre les séductions d’une sagesse démoniaque. Comme à des néophytes fraîchement baptisés, il nous dit : Autrefois vous étiez dans les ténèbres, vous êtes aujourd’hui dans la lumière du Seigneur. Marchez donc comme les fils de la lumière, car les fruits de la lumière sont bonté, justice et vérité. Pour marcher comme des fils de la lumière, nous avons un secret, celui que Jésus donne à ceux en qui il reconnaît sa véritable parenté : Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. Que la parole de Dieu, lue, méditée, ruminée, soit notre bouclier. Qu’elle inspire notre oraison quotidienne. Que cette Parole, faite chair et reçue en communion dans la sainte eucharistie, soit notre arme de victoire. Et ainsi, au milieu des ombres de cette vie où la cruauté des uns ajoute aux tristes conséquences du péché subies par tous, nous pourrons déjà nous réjouir grandement dans l’attente de notre transfiguration finale, au terme de l’histoire, à l’orée de ces temps nouveaux que nous promet le livre de l’Apocalypse, où Dieu fera toutes choses nouvelles.

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1er Dimanche de Carême 2017

Je voudrais réfléchir avec vous au sens du carême et ce à la lumière de la tradition qui a présidé à sa formation, tradition qui, en particulier, a choisi de nous y introduire en nous faisant entendre le récit de la tentation de Jésus. Voyons d’abord ce que la tradition nous enseigne. Vous savez que carême vient de quadragesima dies, expression latine qui signifie quarantième jour. Si vous comptez bien, le 40e jour à partir d’aujourd’hui nous conduit au Jeudi Saint. C’est en effet le Jeudi Saint qu’avait lieu dans l’Église antique la réconciliation sacramentelle et publique des pécheurs. Pour rompre la servitude du péché et entrer dans la liberté des enfants de Dieu, il leur était imposé 40 jours d’exercices spirituels et ascétiques. Pourquoi 40 ? Parce que 40, dans la Bible, est le chiffre de la mise à l’épreuve, et ce en un double sens, ici celui de la pénitence. Souvenez-vous : à peine sortis d’Egypte, les Hébreux s’empressent de murmurer contre Moïse : ils sont prêts à échanger leur liberté toute neuve contre la sécurité d’une terre de servitude. Pour faire pénitence, ils devront errer 40 ans au désert avant d’entrer dans la terre promise. Le pécheur public, celui qui avait gravement manqué aux promesses de son baptême, était donc convié à vivre lui aussi une sorte d’Exode.

Initialement le carême a donc un caractère pénitentiel. On fait pénitence à cause de ses péchés. Et pour ne pas se payer de mots, on incarne son repentir dans des actes qui coûtent un peu et qui nous réapprennent la liberté : le jeûne, l’aumône, la prière. On entrait dans l’état de pénitent le premier dimanche de carême, le regard fixé sur le Christ déjouant les pièges du Tentateur. Signe de l’entrée dans cet état, l’imposition des cendres – rappel de notre fragilité –  et du cilice – un vêtement grossier, signe de pénitence. Mais comme il ne convient pas de faire pénitence le dimanche, la quarantaine se trouvait écourtée de 6 jours. On a donc anticipé de 4 jours l’entrée dans l’ordre des pénitents, la fixant au mercredi qu’on appelle aujourd’hui mercredi des cendres, et on a reculé le terme de 2 jours, le faisant coïncider avec la fin d’un autre temps de préparation, celui des catéchumènes qui reçoivent le baptême dans la nuit de Pâques. On retrouve ici le 2e sens de mise à l’épreuve : celui d’entraînement à une vie nouvelle, celle d’enfant de Dieu.

Le carême a donc une double signification : il est à la fois un temps de pénitence pour les pécheurs et un temps d’entraînement pour les catéchumènes. Bientôt ce double sens sera étendu à tous les fidèles et constituera comme une grande retraite communautaire préparatoire à la célébration de Pâques. Tous seront conviés à entrer dans cette double démarche, pénitentielle et catéchuménale. Les évangiles des 3e, 4e et 5e dimanches, tirés de S. Jean, témoignent de ce second aspect en soulignant la dialectique du péché et de la grâce. Ainsi l’eau vive jaillissant en vie éternelle s’oppose à l’eau morte que venait puiser la Samaritaine. Ensuite Jésus ouvre les yeux de l’aveugle-né, le faisant passer des ténèbres de l’ignorance à la lumière de la foi. Enfin en arrachant Lazare à ses liens, il montre qu’il est la Résurrection et la Vie, plus fort que la mort. Trois épisodes qui sont autant d’illustrations de l’œuvre de libération qu’il accomplit à Pâques : victoire de la lumière sur les ténèbres, de la vie sur la mort, de la grâce sur le péché.

C’est pour nous inciter à recueillir avec plus d’ardeur les fruits de cette libération que nous lisons aujourd’hui le récit de la tentation de Jésus au désert. A nous tous qui sommes marqués par la faiblesse du premier Adam, il nous est demandé de nous laisser identifier au nouvel Adam pour rester, comme lui, fidèles à la parole que nous adresse le Père. En effet, comme le dit la préface de ce dimanche, « lorsqu’il déjouait les pièges du Tentateur, il nous apprenait à résister au péché ». En quoi consistent-ils ces pièges ? Essentiellement en ceci : céder à la facilité, et ce faisant, renier la paternité de Dieu. « Tu as faim ? Mange ! » Mets ton pouvoir au service de tes pulsions. « Tu veux être reconnu? Epate la galerie ! » Mets ton pouvoir au service de tes ambitions. A travers Jésus, c’est à nous tous que le Tentateur s’adresse : à quoi bon des efforts, à quoi bon un idéal : satisfais sur le champ tes désirs. Tu souffres de la distance entre ce que tu es et ce que tu voudrais être : efface-la ! Non pas en te hissant au niveau de la barre, mais en rabaissant la barre à ton niveau. Ne dis pas : « je veux ce qui est bon », dis plutôt : « est bon ce que je veux ». La société t’impose par la voix des media tel ou tel comportement ? Cesse donc de protester, conforme-toi à ses injonctions, et tu seras tranquille. On pourrait multiplier les exemples. Quant à notre tentation, à nous pasteurs, ce serait de devenir des « chiens muets », comme dit Jérémie, de bénir toutes ces évolutions, mi par timidité, mi par lâcheté. Là aussi tentation de la facilité. C’est la société qui a raison, ses évolutions sont infaillibles, tais-toi donc, esquive le conflit, laisse faire, au besoin panse les plaies, cela t’évitera de répondre au courrier !

Pourtant l’exemple du Christ au désert nous rappelle qu’il y a un combat à mener, et d’abord contre nos tendances égoïstes, contre ces tendances qui cherchent à faire de nous des dieux à la place du seul vrai Dieu. La voie de la facilité, qui finalement est la voie de l’usurpation de Dieu, ne peut pas nous rendre heureux, parce qu’elle est tout bonnement contradictoire et donc mortifère. Si la loi morale me paraît extérieure, je n’ai pas à m’en détourner en la déclarant a priori aliénante. Un peu d’humilité ! C’est le signe que je dois consentir un effort pour mieux l’intégrer et découvrir qu’elle m’est en fait intérieure, qu’elle exprime ce qu’il y a de meilleur en moi, ce que je rêve secrètement de réaliser, parce qu’elle est en moi l’écho de l’archétype divin, communion d’amour. Ainsi, au lieu de déclarer la chasteté bonne pour un autre âge, ne faut-il pas y voir plutôt un appel qui me révèle une aspiration intérieure à laquelle je n’ose croire : qu’il est plus beau de se garder de corps, d’âme et de cœur pour pouvoir se donner tout entier à celui ou à celle dont j’aurai reconnu la vérité de l’amour ? En obéissant à ce qu’il y a en moi de plus exigeant, je ne fais qu’obéir à ce qu’il y a aussi de plus noble. Récuser cela, c’est s’aliéner, c’est renoncer à être plus humain. La distance que je découvre parfois douloureusement entre ce dont je suis capable et l’idéal qui m’habite est la condition d’un vrai progrès, d’une véritable libération, d’une authentique humanisation. C’est là le lieu de ma conversion. La loi de l’évangile, parce que c’est la loi du Christ, me rend libre de la liberté du christ. Liberté par rapport à tout ce qui me détourne du service de Dieu et de celui des autres, qu’il s’agisse des désirs inscrits dans ma chair, de biens à posséder ou de volonté de puissance.

Pour conclure, puisse le carême, en sa double dimension pénitentielle et ascétique, nous disposer toujours plus à la liberté des enfants de Dieu : puisse-t-il nous donner un cœur vraiment contrit, sachant répondre à la miséricorde infinie du Père et au don que Jésus a fait pour nous de sa vie. Que ce carême nous aide à devenir libres de la liberté du Christ. Libres de nous attacher, par amour, à Celui qui s’est attaché à nous au point d’être attaché sur une croix.

1 careme 2017

Mercredi des Centres 2017    

Accordez-nous, Seigneur, de savoir commencer saintement, par une journée de jeûne, notre entraînement au combat spirituel : que nos privations nous rendent plus forts pour lutter contre l’esprit du mal. L’oraison placée au début de cette messe, après la bénédiction et la réception des cendres, éclaire le sens de ce long moment que nous allons vivre ensemble, avec toute l’Eglise,  pour pouvoir fêter Pâques avec un cœur vraiment renouvelé.

Le carême est en effet un entraînement : il s’agit de faire croître notre désir de vivre le salut offert par Dieu, comme les quarante ans passés par les Hébreux au désert avaient faire croître leur désir de la Terre Promise, cette terre où coulent le lait et le miel. Mais ces quarante ans au désert ont aussi une saveur amère : ils rappellent le châtiment du péché. La génération qui avait refusé d’obéir devait y disparaître afin qu’un peuple nouveau entre dans cette terre objet des promesses. Quoique renouvelés par la grâce, notre désir de Dieu continue de se heurter à la résistance en nous du péché. A la faiblesse de notre désir de ciel s’ajoute la pesanteur de notre être qui répugne à se défaire des choses de la terre, au fond à être vraiment libre pour Dieu. Il s’agit donc de libérer notre liberté de ce qui l’entrave. Nous nous rendons bien vite compte, lorsque nous nous détournons de la voie des impies pour emprunter celle des justes – c’est le thème du psaume premier – que nous sommes bien loin d’être libres : peu à peu de multiples chaînes apparaissent qui nous retiennent en arrière. Ce sont les soucis, la richesse, les plaisirs de la vie qui étouffent la Parole semée en nous, comme le rappelait l’évangile de la sexagésime. Ce travail de libération est sans cesse à reprendre car, nous dit S. Jean de la Croix, qu’il soit retenu par une corde ou par un simple fil, l’oiseau ne peut prendre son essor. Une fois les chaînes brisées, les cordes tranchées, il nous faut encore traquer les fils qui nous retiennent au sol. Il faut s’engager à le faire sinon nous serons comme le jeune homme riche de l’évangile de S. Matthieu, qui s’en retourne tout triste parce qu’il n’a pas su se défaire de ses biens. On pourrait dire aujourd’hui : ambition professionnelle, confort de l’existence, facilités de la consommation sous toutes ses formes.

Jésus, dans le carême, nous est donné comme modèle, lui qui n’a pas retenu jalousement le rang qui l’égalait à Dieu comme dit S. Paul aux Philippiens : il a passé quarante jours dans le désert avant d’inaugurer son ministère public. Ces quarante jours de jeûne le préparaient à remporter la victoire sur le démon. Car nous non plus, nous ne luttons pas que contre nous-mêmes et notre médiocrité, mais aussi contre les esprits mauvais qui cherchent à nous détourner de la voie du bonheur. C’est pourquoi cet entraînement, ce combat spirituel, ne pourra être remporté qu’en étant étroitement unis à celui qui a triomphé de l’antique Ennemi, homicide et mensonger dès l’origine ainsi qu’il est dit en S. Jean. C’est pourquoi aussi ce temps a été institué dans l’Église primitive pour parfaire la préparation des catéchumènes à leur renaissance spirituelle dans le baptême. Baptisés, nous ne combattons plus seuls : nous combattons dans le Christ, en celui qui est le Victorieux par excellence. Le carême nous permet ainsi de retrouver et de dépoussiérer nos aspirations au salut, de coopérer à notre libération en repoussant les tentations et à accompagner en vérité ceux qui abordent la dernière phase de leur préparation baptismale en prenant part à leur combat contre le démon. Ils sont sept dans notre paroisse, qui seront baptisés la nuit de Pâques et seront officiellement appelés par l’archevêque samedi prochain.

 Notre combat, vous le savez  bien, n’est pas fait que de victoires. Il y a aussi des défaites, échos en nous de la chute originelle. Et la liturgie de ce jour souligne à l’envi le caractère pénitentiel du carême qui répond à la prégnance en nous du péché. C’est ce qu’exprime le rite des cendres qui remonte aux temps bibliques, comme l’a rappelé la 4e oraison avec la référence aux Ninivites du livre de Jonas. Il remonte même à plus haut, aux origines : le premier mercredi des cendres, si l’on peut dire, c’est l’expulsion du paradis, dans la Genèse. Par le péché, la mort est entrée dans le  monde, dira S. Paul, après le livre de la Sagesse. Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. C’est ce que nos premiers parents se sont entendu dire, après leur faute, c’est ce qui vient de nous être répété : nous participons mystérieusement à leur péché. Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. Cette phrase de la Genèse nous rappelle, à nous, que nous sommes des créatures et non pas des dieux. Et avec notre condition de créature, c’est notre fragilité qui est rappelée. Malgré nos désirs et les progrès des sciences, et en particulier de la médecine, nous demeurons des êtres, mortels, fragiles. Ou plutôt, des êtres fragilisés, puisque cette parole est prononcée après le péché originel, lorsque la mort et son cortège d’angoisses et de souffrances, sont venus sceller cette mort spirituelle qu’est le péché. En recevant les cendres, nous nous rappelons que notre condition de mortel et notre condition de pécheur sont étroitement liées. Et nous nous souvenons, en ce jour, de l’attitude de pénitence et de supplication des juifs qui se revêtaient d’un sac et se couvraient de cendres. Nous nous souvenons aussi des grands pécheurs qui, dans l’Église primitive, recevaient aujourd’hui les cendres pour être réconciliés publiquement par l’évêque, après quarante jours de pénitence, afin de pouvoir prendre part à l’eucharistie du Jeudi Saint.

Pénitence qui est le signe de notre repentir comme le rappelle le prophète Joël, qui est appel à la miséricorde, moyennant notre conversion. Seul Dieu peut nous libérer, et de notre condition de pécheur et de notre condition de mortel. Convertissez-vous et croyez à l’évangile proclamera Jésus au début de l’évangile de S. Marc. Convertissez-vous, c’est-à-dire : cessez de fixer la terre, redressez-vous, retournez-vous vers la Vie en personne qui vient à vous. Nous savons que ce n’est pas facile. Car, depuis le péché originel, Dieu n’est plus évident. Le premier intelligible, comme disaient les scolastiques, n’est plus le premier intelligé. Celui qui devrait pouvoir être connu en premier en raison de sa lumière surabondante ne l’est plus parce que, justement, il éblouit nos yeux de créatures diminuées, habituées, depuis le péché, aux ténèbres. La foi est devenue obscure. Et du coup, dans ce crépuscule, les créatures brillent d’une lumière singulière qui nous attire. Un peu comme les étoiles, quand le soleil a disparu du ciel. Elles occupent la place de Celui que nous ne savons plus voir. A moins que nous réapprenions à le découvrir. Pour cela, il faut s’exercer, comme je le disais au début : c’est tout le sens du mot ascèse, en grec.

L’évangile de ce jour nous fournit un triple chemin : le jeûne, l’aumône et la prière. Le jeûne nous rappelle, à cause de la faim qu’il induit, que nous ne sommes pas autonomes : nous avons besoin  du monde extérieur et des autres pour vivre. L’aumône fait ressortir la valeur du don : en nous créant Dieu, nous donne à nous-mêmes et nous invite à vivre sur le mode du don : vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement dit Jésus dans l’évangile. Enfin la prière résume tout cela en nous mettant en relation avec celui qui nous affranchit de l’illusion d’être autosuffisants.

Jeûne et privation sont un entraînement. Il s’agit de vérifier notre liberté par rapport au pouvoir de séduction qu’exercent les créatures (qui, en soi, je le rappelle, ne sont pas mauvaises). Sommes-nous vraiment libres ? Le jeûne, la prière et l’aumône forment un triple exercice de libération à l’égard de ce qui tend à nous faire oublier que nous sommes des créatures, de ce qui tend à nous faire croire que nous sommes des êtres autosuffisants, bref, à ce qui voudrait faire de nous des idoles. Jeûne et privation constituent un test, en même temps qu’un entraînement, pour être plus libres, pour nous attacher davantage à Dieu, au Christ, et à notre prochain, dans cette lumière qui est celle de Pâques. Nous nous préparons à voir se lever le soleil de justice qui, dans sa gloire de ressuscité, viendra progressivement faire pâlir en notre cœur l’éclat des astres de la nuit.

Car au terme du chemin brille la lumière de Pâques. Et elle brillera d’autant plus vivement que nous nous serons engagés avec davantage de sérieux sur ce chemin d’humilité et de conversion, comme je le rappelais dimanche dernier, comme en a témoigné notre présence aux Quarante-Heures…

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Quinquagésime 2017

 Dans 50 jours exactement, nous fêterons Pâques. C’est le sens même du mot quinquagésime. L’institution de la quinquagésime, au début du 6e siècle, qui existe aussi dans les liturgies orientales, a conféré à la préparation de Pâques une longueur égale à sa célébration solennelle que clôt la Pentecôte : 7 semaines. Le temps de la quinquagésime est ainsi, en quelque sorte, le miroir du temps pascal : aux 50 jours de joie qui s’enracinent dans la résurrection du Seigneur et qui voient la plantation de l’Église sur la terre, correspondent 50 jours de jeûne et de pénitence, destinés à nous faire mieux prendre conscience du renversement sidérant qu’opère le Seigneur en ressuscitant son Fils par la puissance du Saint-Esprit. Pendant 50 jours nous nous rappelons que la terre est dévastée, en deuil, depuis que les portes de l’Eden ont été fermées, et que la descendance d’Adam gît à l’ombre de la mort. Pendant 50 jours nous nous réjouirons de savoir que le mur de haine qui séparait jadis les hommes est abattu par le Ressuscité, que le Tartare est spolié des âmes qu’il détenait, qu’un pont est désormais jeté sur l’abîme de la mort pour nous donner d’accéder aux doux et puissants rivages de l’éternité. Parce que nous vivons dans le temps, il nous faut du temps pour nous pénétrer de ces vérités, pour qu’elles passent de notre tête à notre cœur, et de notre cœur à tout notre être. Et pour ne pas nous payer de mots, pour que notre détresse soit réelle, afin que notre allégresse le soit aussi, il faut que notre corps participe à ce que veut vivre notre âme. Il faut qu’il persévère dans la pénitence comme plus tard il persévérera dans la joie, afin que notre détresse soit réellement ressentie, de sorte que notre allégresse le soit aussi. S. Benoît a écrit dans sa Règle non pas vox concordet menti mais mens concordet voci : non pas que la voix s’accorde à l’esprit, comme si l’esprit avait un pouvoir absolu sur le corps et pouvait en faire ce qu’il veut et quand il veut, mais bien plus humblement que l’esprit s’accorde à la voix, au corps.

Notre corps peut ainsi devenir l’éducateur de notre esprit. Quiconque s’est essayé à l’oraison  sait bien qu’à  certains moments c’est notre pauvre corps qui soutient l’esprit aux mille pensées, pour reprendre une expression empruntée au livre de la Sagesse. Mille pensées dont 999 sont nocives, nous font papillonner, nous ramènent à nous-mêmes et finalement nous détournent du Seigneur. Alors que le corps, lui, dès qu’il a été posé sur son banc ou son prie-dieu, y reste. Plus d’une fois, à l’oraison, traversé par les distractions, mon corps m’a rappelé à moi-même, me rappelant ce verset de psaume : Et moi, j’étais là devant vous, Seigneur, comme une bête. Présent de corps, mais absent d’esprit. Le corps en prière rappelle alors l’esprit pour qu’il reprenne sa veille. C’est ainsi que le jeûne, lui aussi, permet de vérifier la vérité, l’authenticité, de notre désir de nous unir à l’oblation sacrificielle du Christ, qui est le sens de notre participation à la messe. Car c’est bien de cela dont il s’agit dans notre vie baptismale. Notre adoption filiale, si elle nous divinise in fine, nous configure d’abord au Christ dans les jours de sa vie mortelle. Ce que les lectures d’aujourd’hui mettent particulièrement en lumière.

 L’évangile a été choisi parce qu’au moment où nous entamons notre marche vers Pâques, Jésus commence sa montée vers Jérusalem, cette montée qui sera la dernière et dont il annonce tout de suite le terme : la Passion. Nous aussi, nous allons participer à la passion du Christ, à son oblation sacrificielle, en faisant de nous-mêmes à Dieu une offrande sainte et agréable. Cela, les disciples ne le comprennent pas : c’est le leitmotiv des trois annonces de la passion dans l’évangile. Ils cherchent à se soustraire à l’exigence d’imiter le Maître, pourtant affirmée dès la première, après la confession de foi de S. Pierre à Césarée de Philippe : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge chaque jour de sa croix et qu’il me suive (Lc 9, 23). Les disciples ne peuvent imaginer que celui qu’ils tiennent pour le Messie, à Césarée de Philippe ou sur le Thabor, puisse répondre à leur confession de foi par l’annonce d’une passion qui fait du messie un réprouvé. Ils ne le comprennent pas, ils ne le voient pas, ils sont aveugles.

Aussi aveugles spirituellement que ce mendiant aux portes de Jéricho l’est physiquement. Jéricho, ville de la nuit, selon l’étymologie. Tant que le Christ n’a pas encore été glorifié, l’humanité est dans les ténèbres, elle gît encore au pouvoir du Mauvais, car la ville – vieille à l’époque de 6000 ans – était consacrée aux divinités de la nuit, symboles du mal. Et pourtant l’homme, prisonnier des ténèbres, aspire à la lumière. A Jésus qui lui demande assez bizarrement ce qu’il peut pour lui, l’aveugle répond : Domine, ut videam. Seigneur, que je voie. La question de Jésus n’est bizarre qu’en apparence. Jésus sait ce que cet homme désire, mais il veut se l’entendre dire : il veut que l’homme exprime son désir à celui qui peut l’exaucer. En d’autres termes qu’il confesse sa foi avant de recevoir la grâce. C’est la structure même du baptême, où le catéchumène fait profession de foi avant d’être baptisé, ce baptême que dans l’Église primitive on appelait précisément illumination. L’homme confesse la messianité de Jésus – Fils de David, ayez pitié de moi – et Jésus le guérit. En le guérissant, Jésus confirme qu’il est bien le messie. Je ramènerai par un bon chemin Israël dispersé et il y aura parmi eux même l’aveugle et le boiteux prophétisait Jérémie. Jésus porte la prophétie à son dépassement : il ne se contente pas seulement de ramener l’aveugle de la ville de la nuit à celle de la lumière, de Jéricho à Jérusalem, mais il le guérit aussi du mal qui le retenait prisonnier des ténèbres. A la foi encore imparfaite de ce mendiant – c’est celle qui l’accueillera quelques jours plus tard à Jérusalem : Hosanna au fils de David – répond la grâce de la guérison, la force de se mettre à la suite du Seigneur et de glorifier Dieu. Car comme le dit une hymne du bréviaire, tirée de notre épître, major exstat caritas. La charité dépasse la foi et l’espérance et les accomplit. Par la foi et par l’espérance, le mendiant s’est approché de Jésus pour recevoir de lui une grâce ; par la charité, gratuitement, surabondamment, il se met à sa suite pour glorifier Dieu, déchargé du fardeau de son infirmité, chargé de la croix du témoignage à rendre qui l’identifie au Maître. Ce qui nous tire véritablement des ténèbres du péché, c’est la restauration de notre relation vitale avec Dieu, de cette relation filiale qui nous fait accueillir les torrents impétueux de l’amour de Dieu, d’un amour auquel nous répondons par un amour qui vient de lui et qui se répand sur ceux qu’il nous donne comme frères. Etre guéri de la cécité spirituelle, c’est découvrir que Dieu est aimable, souverainement aimable, et qu’à travers le collyre dont la grâce marque nos yeux, le prochain l’est aussi, malgré les apparences…

Demandons à Dieu, au cours de ce carême, un vif accroissement de charité, et d’abord envers nos proches, en famille, en collocation pour les étudiants, à l’école, au bureau ou à l’église, avec nos voisins de banc. Et parce que nous savons que nous sommes faibles, comme nos frères d’Orient, faisons nôtre cette prière de l’aveugle mendiant et répétons-la comme la respiration de notre âme : Jésus, Fils de Dieu, Sauveur, ayez pitié de moi, pécheur

ei-quinquagesima 2017

Sexagésime 2017  

Dans ses écrits sur la liturgie, Benoît XVI a souvent comparé la Parole unique – le Verbe divin, le Logos du prologue de S. Jean – qui s’exprime de différentes manières à travers les textes bibliques, à une symphonie, à un chant à plusieurs voix. Cette polyphonie de l’unique Parole de Dieu qui nous advient à travers les Ecritures apparaît bien dans les lectures des dimanches qui nous préparent directement au carême. Nous y aurons entendu deux des paraboles les plus célèbres de l’enseignement de Jésus – celle des ouvriers de la onzième heure dimanche dernier et celle du semeur aujourd’hui. Quant à la guérison de l’aveugle de Jéricho, dimanche de la quinquagésime, elle est un enseignement en actes. A cela s’ajoute, comme en contrepoint, trois textes de S. Paul aux Corinthiens où le témoignage personnel de l’Apôtre – révélations et tribulations – authentifie l’enseignement qu’il délivre à ses correspondants et qui culmine avec l’hymne à la charité, bien connu, mais toujours à redécouvrir, et surtout à mettre en pratique. Le pape François s’en est servi dans son exhortation apostolique sur la famille. C’est cette richesse multiforme de la Parole de Dieu que nous devons accueillir, car ces paroles qui viennent de Dieu, à travers la médiation d’auteurs humains privilégiés car inspirés, constituent précisément le vocabulaire avec lequel nous pouvons répondre à Dieu qui nous parle. Benoît XVI n’a cessé de répéter que c’est dans la liturgie que ce dialogue se noue. Et justement la parabole qui nous est proposée parle de l’accueil contrasté que l’homme réserve à la Parole de Dieu. Arrêtons-nous y un instant. Cela pourra nous guider pour notre effort de conversion quadragésimal.

  Jésus lui-même, à la demande de ses disciples, nous livre en effet la clef de cet apologue. Il distingue quatre types d’auditeurs. Le terrain ensemencé au bord du chemin, c’est l’homme qui ne fait qu’entendre la Parole. S. Matthieu précisera : qui l’entend sans la comprendre. La Parole ne pouvant s’enraciner, elle est tout de suite balayée de son esprit. Et S. Luc de préciser : par le démon, qui craint que l’homme s’y attache et que s’y attachant, il soit sauvé. Le terrain pierreux, c’est l’homme qui n’a pas suffisamment de profondeur : la Parole peut commencer à s’enraciner en lui, mais pas suffisamment, si bien qu’elle se dessèche prématurément. Le terrain dans les ronces, c’est l’homme qui a bien une certaine profondeur mais qui est encombré de lui-même : la Parole finit par germer mais elle est finalement étouffée par toutes les pensées, les soucis, les désirs qui se pressent dans son esprit. Enfin, la bonne terre, c’est l’homme qui a de la profondeur et qui est intérieurement libre pour accueillir la Parole et lui permettre de se développer selon sa logique à elle.

 La fécondité de la Parole toute-puissante de Dieu semble donc conditionnée par l’attitude de celui qui la reçoit. Il nous faut être des auditeurs du 4e type. Accueillir la Parole avec un cœur noble et généreux, c’est d’abord comprendre qu’elle n’est pas une parole réductible aux autres paroles humaines, qu’elle ne fait pas nombre avec toutes celles-ci. Accueillir la Parole, c’est saisir qu’elle sort de la bouche de Dieu, qu’elle transcende le monde créé. C’est donc comprendre qu’elle doit relativiser les soucis de l’existence, qu’elle ne doit pas se laisser étouffer par eux. C’est aussi comprendre qu’on ne saurait continuellement vivre à la superficie de soi-même, qu’il faut cultiver une certaine profondeur. L’œuvre de la Parole rencontre donc bien des obstacles qui tiennent certes à la nature de l’auditeur, à cette nature dont il n’est pas responsable et qui est la conséquence, dans ses carences, du péché du monde. Mais aussi à sa liberté, car il dépend de l’homme, à travers ses choix, de rester superficiel, de se laisser fasciner par les plaisirs et les richesses et ainsi d’accumuler les soucis lorsque ceux-ci viennent à manquer, ou bien de s’efforcer d’avoir un cœur noble et généreux, non pas pour se mettre égoïstement à l’abri de la pathologie issue de la démesure du désir, mais pour l’offrir à son Seigneur afin qu’il renouvelle en lui tout son mystère de salut pour soi et pour les autres. Accueillir la Parole suppose donc un combat : retirer les pierres, retourner la terre, arracher les ronces. Combat sans cesse à reprendre car si les pierres ne reviennent pas toutes seules, les ronces, elles, repoussent toutes seules… nous en faisons suffisamment l’expérience ! Mais remarquons bien que ce combat pour la Parole est aussi un combat de la Parole en nous : c’est elle, lorsque nous lui permettons de développer sa fécondité propre, qui nous aide à réaliser ce travail, travail qui n’est autre que celui des vertus, et donc des vertus surnaturelles. Accueillir la Parole, c’est donc entrer dans un « cercle vertueux » : c’est nous laisser transformer par elle pour nous disposer à toujours mieux l’accueillir, et ainsi à nous rapprocher asymptotiquement de celui où la Parole ne fait qu’un avec la personne : le Christ lui-même, en qui nous sommes déjà incorporés par le baptême. En Jésus, la Parole faite chair, l’accueil de la Parole est en effet parfait. Il est lui-même cette bonne terre, lui, le médiateur de la création, lui par qui les mondes ont été faits : et du coup, ne rencontrant aucun obstacle, la Parole peut déployer en lui toute sa fécondité et accomplir la mission de sanctification qui est la sienne, en la colorant de la nuance amère de la rédemption. C’est donc en Jésus que se résout le paradoxe de la providence divine affrontée à la liberté des hommes parce qu’en lui tous les hommes ont leur place, tous lui sont unis, tous lui sont, d’une manière ou d’une autre, incorporés, tous participent, malgré la pauvreté de leur réponse, certainement insuffisante, à la plénitude de son oui.

Nous en avons un exemple frappant et même pathétique avec cette lettre écrite dans les larmes que S. Paul adresse aux Corinthiens et qui constitue l’une de ses plus belles apologies. Voici un cœur noble et généreux, oublieux de soi, tout entier livré à Dieu dès son plus jeune âge, qui va être complètement retourné par une révélation intérieure lors de sa conversion sur le chemin de Damas. La Parole fait irruption en lui, le désarçonne complètement, le dépouille, lui retire ses certitudes et le livre, pauvre, aveugle et nu, à ceux qu’auparavant il persécutait et qui désormais l’accueillent avec joie et action de grâces. Dès lors, Paul va mettre toute sa formidable énergie à prêcher cette Parole qui l’a transformée et qui ne cesse plus de le nourrir jusqu’à le transporter dans les arcanes les plus mystiques, et cela au prix de tous les dangers et de toutes les angoisses. Paul qui devient l’apôtre des nations, celui qui fait éclater les limites de la communauté chrétienne naissante en l’installant à Rome, capitale de l’Empire et tête de tous les peuples. C’est grâce à Paul et à ceux qu’il a su enflammer que la Parole est parvenue jusqu’à nos ancêtres, qu’elle y a été semée. C’est grâce à lui que nous sommes rassemblés ici aujourd’hui. C’est grâce à la fécondité en lui de la Parole que nous sommes les dépositaires d’une espérance que rien ni personne ne saurait nous ravir, une espérance qui nous permet aussi de connaître la joie au milieu des ombres que ce monde qui passe nous réserve si souvent.

ei-sexagesime 2017

Septuagesima 2017

Avec la célébration de la septuagésime, nous entrons dans cette préparation au carême qui a vu le jour aux 6e et 7e siècles à Rome et qui se nourrit déjà de l’esprit propre à ce temps de pénitence et de conversion. Le carême, en effet, a été institué pour accompagner d’une part la démarche pénitentielle de ceux qui étaient publiquement réconciliés par l’évêque le jeudi saint – pratique vite tombée en désuétude – et d’autre part la phase finale de préparation des catéchumènes baptisés dans la nuit de Pâques – pratique qui, elle, est toujours d’actualité. Ces mardis, à la messe du soir, nous célébrons les exorcismes qui accompagnent les étapes baptismales des 7 catéchumènes qui vont être baptisés lors de la prochaine vigile pascale. C’est donc l’ensemble de la communauté chrétienne qui accompagne ceux qui vont recevoir de Dieu la grâce du pardon qui jaillit de la croix du Seigneur. Occasion pour chacun de se préparer, dans son corps et dans son esprit, à contempler en profondeur le mystère pascal, sommet de l’année liturgique. Occasion aussi de s’y associer plus étroitement par la pénitence.

  La liturgie ne manque pas d’ailleurs pas de souligner l’austérité propre à ce temps de conversion. L’alléluia, cette exclamation joyeuse qui signifie louange à Dieu, cesse de retentir dans nos célébrations, les officiants se revêtent d’ornements violets tandis que les textes de la messe invitent sans cesse à entrer dans le combat que le Fils de l’homme livra contre l’antique Ennemi. L’épître de ce dimanche nous le fait bien sentir en commençant par prendre la comparaison de l’ascèse que s’imposent les athlètes pour remporter la victoire. Quant à l’évangile, l’attitude du maître de la vigne peut nous étonner. Appelle les ouvriers et distribue le salaire en commençant par les derniers pour finir par les premiers. Pourquoi commencer par les derniers pour finir par les premiers ? Bien sûr, nous avons pour nous éclairer la fin du passage : Les derniers seront les premiers. Mais nous l’entortillons volontiers : nous y voyons une forme d’humilité qui peut devenir, en sous-main, une manière de mieux calculer. Comme les invités qui se mettent au dernier rang pour avoir la satisfaction d’être invités à prendre la place d’honneur ou ceux qui ne sont tentés de faire le bien qu’en vue d’une récompense d’outre-tombe. Cherchons ailleurs.

Puisque Dieu est bon, il est donc fort peu probable qu’il agisse délibérément pour provoquer le pénible incident qui marque la fin du passage. Et cependant il a l’air de tenir à ce que l’ordre prévu pour la distribution soit respecté, au point de donner un surcroît de fatigue aux ouvriers de la première heure qui devront attendre. Etrange, d’autant plus qu’ils verront tout, ce qui ne peut qu’exciter leur jalousie. Supposons un instant que ceux qui ont travaillé dès le matin aient été servis les premiers : ils seraient partis et il n’y aurait eu que les ouvriers de la onzième heure pour s’étonner de la générosité du maître. Or il faut se rendre à l’évidence : si le maître tient tant à faire remettre leur salaire aux derniers venus pour finir par les premiers, c’est pour que les premiers voient ce qu’il fait. Pourquoi ? Souvenons-nous qu’il est bon. Il est sans idée du mal, comme vient de le rappeler la réédition d’un livre du P. Garrigues. Il veut que les premiers venus se réjouissent avec lui de la grâce qu’il fait aux derniers.

 Mais voici que les premiers au lieu de se réjouir s’indignent. C’est le classique malentendu qui règle les relations entre Dieu et les hommes, celui en l’occurrence qui oppose Dieu à son peuple, comme dans la parabole du fils prodigue et dans les discussions de Jésus avec les pharisiens. Israël, premier partenaire de l’Alliance avec Dieu – souvenons-nous de la fin de l’épître – qui refuse d’accepter que les païens, les derniers venus, aient part au même héritage, moins en définitive parce qu’ils reçoivent autant que parce qu’ils sont le signe que ce qui est reçu demeure un don et ne sera jamais un dû. Certes, la possibilité du mérite est une affirmation fondamentale de la théologie catholique. Nous y voyons même une condition nécessaire pour que la béatitude venant de Dieu soit en fin de compte une juste rétribution et non une injustice. Cependant, au cœur du mérite, la grâce demeure, car la possibilité, très réelle, de mériter son salut est elle-même une grâce. L’homme est coopérateur, partenaire de Dieu : mais Dieu reste Dieu, celui de qui vient tout don parfait dit S. Paul. Voilà pourquoi il n’y a pas de charité sans foi, pas plus qu’il n’y a de foi vivante sans charité. Remarquons bien les invitations successives au travail lancées par le maître. Avec les premiers, il convient d’un salaire précis : un denier. Aux seconds, il déclare seulement : Je vous donnerai ce qui est juste. Aux tout derniers, il ne dit rien d’autre que : Allez vous aussi à ma vigne. Et l’incroyable est qu’ils y vont, sans promesse de récompense.

En fin de compte, Dieu croit en nous bien plus que nous ne croyons en lui. Il s’obstine à croire en notre capacité de nous émerveiller, de rendre grâce. Il s’entête à penser qu’en nous créant, il nous a faits fils, c’est-à-dire réceptifs à ses dons ; frères, c’est-à-dire orientés vers la joie des autres, et heureux de leur joie comme nous devrions l’être de la joie du Père. Avant tout mérite des œuvres, il y a le mérite d’avoir cru. Mais si la foi est la grâce des grâces – comme cette année qui lui est consacrée nous le rappelle – , ce mérite d’avoir cru est tout aussi baigné de grâce que l’est la grâce d’avoir mérité par nos œuvres. Mes pensées ne sont pas vos pensées dit le Seigneur. Elles sont toujours au-dessus. Toute son alchimie divine consiste à hisser nos pensées au-dessus d’elles-mêmes, notre cœur au-dessus de lui-même, notre œil mauvais au-dessus de tout mal : de nous transformer, pour qu’au sens le plus fort du terme, nous soyons capables d’avoir bon cœur et ainsi de connaître le Bon Dieu. Tel est le combat que nous devons mener tout au long de ce carême : nous laisser émerveiller par la bonté de Dieu et tâcher de l’imiter. Combat difficile dont témoignent tant la phrase finale de l’épître que celle de l’évangile : méditant sur la traversée du désert par les Hébreux, S. Paul observe que la plupart d’entre eux déplurent à Dieu, tandis que Jésus met en garde ses auditeurs, et nous avec eux : Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. Travaillons donc, pendant ce carême, à devenir bons comme l’est notre Père du ciel. Ce qui, encore une fois, n’est pas si facile, vous en conviendrez, lorsque nous avons le sentiment d’être continuellement agressés dans notre foi et dans nos valeurs par ce monde de ténèbres qui nous entoure et qui semble parfois s’insinuer jusque dans l’Église elle-même. Mais souvenons qu’en Dieu, qui veut que nous l’imitions, il n’y a pas d’idée du mal…

ei-septu 2017

5ème Dimanche après l’Epiphanie

Nous venons d’entendre la 2e des 7 paraboles du royaume de S. Matthieu. Une parabole dont Jésus lui-même a donné l’explication à ses disciples un peu plus loin : Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l’ivraie, ce sont les sujets du Mauvais ; l’ennemi qui la sème, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; et les moissonneurs, ce sont les anges. Et il poursuit : De même donc qu’on enlève l’ivraie et qu’on la consume au feu, de même en sera-t-il à la fin du monde : le Fils de l’homme enverra ses anges, qui ramasseront dans son Royaume tous les scandales et tous les fauteurs d’iniquité, et les jetteront dans la fournaise ardente : là seront les pleurs et les grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Et il termine en disant : qui a des oreilles entende ! Je pourrais donc m’arrêter ici puisque le Verbe en personne nous livre l’explication de la parabole. Risquons-nous cependant à un commentaire du commentaire. D’autres, et des plus grands, s’y sont essayés : Perplexae sunt duae civitates, disait S. Augustin au commencement de sa Cité de Dieu…

Le commentaire que Jésus donne à ses disciples accentue la dimension eschatologique qu’on devinait dans la parabole : c’est un regard qui résume la totalité de l’histoire de l’Alliance de Dieu avec les hommes, un regard qui en en dévoilant le dénouement en dévoile aussi la portée à l’intérieur de l’histoire. Au 1er abord nous pouvons être décontenancés par l’attitude du maître lorsqu’il apprend que sa récolte est menacée. La parabole précédente, l’autre parabole du semeur, n’a-t-elle pas mis en garde contre ces ronces qui poussent plus vite que le bon grain et qui l’étouffent ? Ne nous a-t-elle pas incité à nous en défier ? On comprend l’attitude des serviteurs, qui se proposent d’arracher au plus tôt l’ivraie. C’est une attitude symptomatique. Nous sommes vite gagnés par l’inquiétude lorsque les choses ne tournent pas selon nos prévisions, y compris pour les choses de la foi. Alors nous sommes vite enclins à prendre des mesures conservatoires, prophylactiques, éventuellement à trancher dans le vif, à faire la part du feu. Parfois, nous pensons mieux savoir que Dieu ce qu’il convient de faire et nous prenons des initiatives précipitées : nous condamnons un peu comme les accusateurs de la femme adultère. Notre tentation est alors d’user des moyens du monde – la raison sans la foi, la violence au lieu de la patience, enfin l’argent, les moyens lourds comme disait Maritain – pour nous défendre du monde ou pour propager notre foi dans un monde qui résiste. Cet-te tentation est celle de toute communauté qui porte un message fort. Y céder cependant, c’est faire de la foi une idéologie, quelque chose de purement humain, qui nie la grâce. Interrogeons-nous : l’Église est-elle réductible à une telle communauté, arc-boutée sur une doctrine, sur une stratégie de domination du monde ? Non : ce sont bien plutôt ces communautés, religieuses ou politiques, qui sont des caricatures de l’Église, des imitations d’en bas, humaines, trop humaines, et qui en manquent la singularité, humano-divine.

 La réponse du maître, le Fils de l’homme, ne l’oublions pas, nous oblige à une conversion de l’intelligence et du cœur: il exhorte ses serviteurs à la patience, sûr que Dieu, son Père donc, gouverne toutes choses avec sagesse, y compris les volontés rebelles. L’attitude du maître est une attitude de foi. Ayant fait ce qui était de son ressort, les semailles et ce qui les accompagne, il s’en remet à Dieu quant à la fécondité de son travail. C’est une attitude de décentrement, d’abandon spirituel, d’humilité. C’est une attitude qui exige une grande force intérieure: maîtriser son désir d’intervenir, d’interférer avec la providence. Attitude qui rappelle celle des missionnaires d’Afrique ou d’Orient, allant souvent au devant de l’échec, humainement parlant, et cependant assurés de la  mystérieuse fécondité de leur sacrifice. Attitude du Fils de l’homme lui-même, ressuscité et donc vainqueur, mais qui laisse résonner comme un point d’orgue le coup de cymbale initial des temps nouveaux, sa propre glorification, à la mesure même de la dilatation du temps intermédiaire qui est celui de l’Église et dans lequel nous nous débattons. Temps marqué par l’antagonisme du péché et de la grâce, Paul allant jusqu’à dire que tout concourt au bien de ceux que Dieu aime, etiam peccata ajoute Claudel au début du Soulier de satin, enseignement qui est aussi celui de S. Thérèse de l’E-J. Car il n’en va pas du mal comme du bien. Le combat chrétien n’est pas celui du dualisme manichéen, qui avait tant séduit le jeune Augustin. Le mal, en effet, n’est pas à mettre sur le même plan que le bien. Le bien est absolu, le mal est relatif. Relatif au bien qu’il parasite. Le mal est un accident, il n’est pas substantiel, il n’est pas la réalité 1re. Il parasite le bien comme le néant parasite l’être. C’est pourquoi Dieu ne s’arrête pas au mal: il sait que, sous-jacent, il y a le bien. C’est d’ailleurs ce que notre texte suggère : le maître a semé en plein jour, le diable de nuit, à la dérobée, pendant que les gens dormaient, profitant de leur inattention. Le mal ne vient pas de Dieu, il n’a pas  les promesses de l’éternité. C’est pourquoi le maître reste confiant, certain de la victoire finale.

Le mal perdure cependant en ce monde abîmé, en cet entre-temps qui est celui de l’Église, accompagnant la croissance de celle-ci de son inversion démoniaque. Si le temps appartient à Dieu, nous savons, depuis la Passion, qu’il ne s’écoule pas comme un long fleuve tranquille, qu’il connaît des rapides, et que ces rapides, c’est la croix plantée dans notre chair et dans celle de l’Église. Bien qu’il ne puisse ultimement l’emporter, le mal ne peut être en effet être extirpé de cette figure du monde, comme le voudraient les serviteurs bien intentionnés que nous sommes. Le CEC nous met en garde contre l’illusion d’un progrès moral immanent au monde. C’est bien plutôt le contraire qu’il faut craindre. Pour le CEC, avant l’avènement du Christ, l’Église doit passer par une épreuve finale qui ébranlera la foi de nombreux croyants. La persécution qui accompagne son pèlerinage sur la terre dévoilera le mystère d’iniquité sous la forme d’une imposture religieuse apportant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse suprême est celle de l’Antichrist, c’est-à-dire d’un pseudo-messianisme où l’homme se glorifie lui-même à la place de Dieu et de son Messie venu dans la chair. Cette imposture antichristique se dessine déjà dans le monde chaque fois que l’on prétend accomplir dans l’histoire l’espérance messianique qui ne peut s’achever qu’au-delà d’elle à travers le jugement eschatologique: même sous sa forme mitigée, l’Église a rejetée cette falsification du Royaume à venir sous le nom de millénarisme, surtout sous sa forme politique d’un messianisme sécularisé, intrinsèquement perverse. Et le CEC continue en disant: L’Église n’entrera dans la gloire du Royaume qu’à travers cette ultime Pâques où elle suivra son Seigneur dans sa mort et dans sa résurrection. Le Royaume ne s’accomplira donc pas par un triomphe historique de l’Église selon un progrès ascendant, mais par une victoire de Dieu sur le déchaînement ultime du mal. Le triomphe de Dieu sur la révolte du mal prendra la forme du Jugement dernier après l’ultime ébranlement cosmique de ce monde qui passe. Vision terrible qu’avait anticipée au tournant du 19e siècle Mgr Benson, anglican converti, dans son roman hallucinant Le Maître du Monde.

Concluons. Pour reprendre l’expression de S. Pierre, le temps de l’Église, c’est le temps de la patience de Dieu pour les hommes. La considération de la situation à ce point contrastée du monde, envisagée dans la foi, est un appel à l’espérance. Il s’agit de combattre certes, mais avec des armes spirituelles, ces armes que Paul décrit dans sa lettre aux Ephésiens : le bouclier de la foi, le casque du salut, le glaive de l’Esprit, car ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter mais contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes. Comme le disait encore Maritain, qu’on soit vainqueur ou vaincu aux yeux du monde, on est toujours vainqueur si l’on a combattu avec les armes de l’Esprit. Un combat donc qui ne peut être gagné que si l’on utilise les armes mêmes de Jésus, l’amour sacrificiel qui va jusqu’au bout.  Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père nous assure-t-il. Une parabole donc pour nous inviter à régler notre pas sur l’éternité, pour changer de regard en adoptant celui de Dieu sur le monde, en un mot pour vivre en ce monde dans l’espérance.

ei-5e dimanche l’Epiphanie 2017

5ème Dimanche ordinaire année A

 Jésus nous propose aujourd’hui deux comparaisons pour comprendre ce qu’est un disciple. Deux choses m’ont frappé. La première, c’est la diversité et en même temps la complémentarité des deux images. La seconde, c’est que le portrait du disciple, c’est le portrait même du Maître.

Diversité et complémentarité d’abord. Une diversité même qui ressemble fort à un antagonisme. Jésus commence par comparer les disciples à du sel. Dans l’antiquité, le sel tient lieu de réfrigérateur. On attend du sel qu’il soit efficace, qu’il conserve les aliments, mais en même temps qu’il soit discret, qu’il ne les rende pas immangeables. Le sel est donc un serviteur : il doit remplir une fonction importante, mais sans se mettre en avant. Il est au service des aliments dont il relève le goût. Le témoignage que le chrétien doit rendre est analogue : on n’agit pas pour être vu, mais pour rendre un service. C’est ce que Jésus veut dire lorsque, dans le texte que nous lisons le mercredi des cendres, il invite ses disciples à prier dans le secret de leur chambre, lorsqu’il dit que la main gauche doit ignorer ce que fait la droite, et ainsi de suite. Ce que Jésus souligne donc avec cette première image, c’est la discrétion du témoignage. Le témoin ne se met pas en avant, il s’efface dans sa mission.

 Jésus compare ensuite ses disciples à une ville sise sur une montagne ou à une lampe. Ici, on dirait qu’il prend le contre-pied de l’image précédente. La lampe étant destinée à éclairer, elle doit être visible. Le témoignage que le chrétien se doit de rendre est là aussi analogue : lorsqu’il le faut, il ne doit pas avoir peur de se mettre en avant, de poser des actes qui tranchent sur le conformisme ambiant. Il a une mission envers ses frères : les exhorter ou les confirmer dans leur foi, être un signe pour le monde. « Que votre lumière brille devant les hommes : alors, en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux ». Ce que Jésus souligne donc avec cette seconde image, c’est le caractère public du témoignage.

Je disais que ces deux images sont antagonistes. Il est plus vrai de dire qu’elles sont complémentaires. Dans un cas comme dans l’autre, ce qui est souligné, c’est le service. Dans un cas comme dans l’autre, on n’agit pas pour soi mais pour les autres. Il s’agit de se faire serviteur. Et on comprend alors l’ordre adopté. Il faut d’abord mettre en garde contre la tentation de se faire valoir : fais-toi discret comme le sel caché dans les aliments, lui qui n’hésite pas à s’effacer quand son service est accompli : on dessale les aliments avant de les préparer ou les accommoder. Mais n’hésite pas non plus quand il le faut à te manifester visiblement. Là, c’est plus difficile car lorsqu’on tient le premier rang, on risque de s’enorgueillir. Souviens-toi alors que tu n’es qu’une lampe. On ne regarde pas une lampe allumée, mais grâce à elle, on voit ce que l’on désire voir. Ce n’est pas toi que les gens regardent, mais c’est grâce à toi qu’ils voient. Même si ton témoignage est plus spectaculaire, il est encore un service. Là encore, tu n’agis pas pour toi mais pour les autres.

Cette complémentarité apparaît encore à un second niveau. La lumière éclaire : elle permet de voir. Le sens de la vue symbolise l’acte de comprendre. La lumière éclaire : c’est le signe que le témoignage doit faire apparaître le vrai et donc nourrir l’intelligence. De même, le sel donne le goût : il permet de savourer. Le sens du goût symbolise le bien. Ce qui a du goût est bon. Le témoignage doit conduire à faire apprécier le bien et par là stimuler la volonté qui tend vers lui. Ainsi, par la conjonction de ces deux images, Jésus veut dire que les disciples doivent stimuler les deux facultés supérieures de l’homme que sont l’intelligence et la volonté. Le témoignage d’un chrétien ne peut même mouvoir la volonté vers le bien que s’il a contribué à nourrir l’intelligence avec le vrai.

Enfin, deuxième chose qui m’a frappé, ce portrait du disciple, c’est le portrait même du Maître. Cela signifie deux choses. La première, c’est que pour désigner ses disciples, Jésus les désigne par ce qu’il est. Jésus dit en S. Jean : « Je suis la lumière du monde » et il dit à ses disciples : « Vous êtes la lumière du monde ». Le disciple est donc un autre Christ. Et je dis bien un autre Christ : Jésus ne compare pas les disciples à un miroir qui refléterait sa propre lumière, il les compare à une lampe. Une lampe, dans l’antiquité, c’est ce qui brille de sa propre lumière, même si elle est allumée par une flamme extérieure. Il en est de même du disciple. Sa lumière ne vient pas de lui mais elle lui est donnée. Et lui étant donnée, elle devient sienne. C’est toute la doctrine chrétienne de la grâce qui est ici esquissée.

La seconde chose, c’est qu’être à l’image du Christ un autre Christ constitue une redoutable exigence. De celui dont on attend beaucoup, on exige beaucoup. Si on fait le bien, conformément à notre mission, on glorifiera Dieu ; sinon, on se retournera contre nous et on nous piétinera. C’est un peu la leçon de la parabole des talents, qui fait allusion au Jugement. Notre mission n’est donc pas un hobby, quelque chose que l’on fait en plus, quand on a du temps. C’est le cœur de notre vie, quelque chose d’irremplaçable, car Dieu compte sur chacun pour que tout homme soit séduit par la vérité, attiré par le bien. Devenir disciple du Christ, c’est devenir son ambassadeur, être attaché à son service pour, comme lui, servir son prochain. Examinons donc comment nous pouvons devenir toujours plus sel et lumière dans notre vie quotidienne. Témoigner, discrètement ou ouvertement, mais réellement de la Vérité et du Bien pour mieux servir notre prochain, et ainsi entrer dans la joie du Maître, qui est aussi la nôtre. Il est clair que l’actualité sociétale dans notre pays nous fournit de multiples occasions d’être sel de la terre et lumière du monde. Au passage, vous aurez peut-être remarqué qu’il s’agit là du titre des deux livres d’entretiens que Benoît XVI avait consacrés aux défis que le christianisme avait à relever en ce début de millénaire…

ei-5e dimanche A 2017

4e dimanche après l’Epiphanie 2017 

 La question de Jésus à la fin de l’évangile, eu égard à la situation, a de quoi surprendre : « Pourquoi avoir peur, hommes de peu de foi ? » Elle s’éclaire cependant si on se souvient que dans le livre de Job Dieu est présenté comme le maître des flots. Si les disciples avaient eu foi en Jésus, alors ils auraient su qu’il était le Fils de Dieu, Dieu en personne. Et donc qu’il est le maître des flots, capable de mettre un terme aux assauts impétueux de la mer, à leur poser une limite à ne pas franchir, comme dit le psalmiste. Bref, qu’il était capable d’apaiser la tempête.

 Mais la question redouble. Si Dieu est maître des flots, pourquoi les laisser se déchaîner au point de devenir dangereux ? Un psaume le dit presque avec humour : « ils étaient malades à rendre l’âme ». Si Dieu est le créateur de la nature et l’auteur de ses lois, pourquoi l’harmonie est-elle constamment troublée ? Non seulement dans la vaste nature et ses phénomènes. Mais aussi dans la nature humaine. Bien des choses dont nous souffrons ne viennent pas en effet de la nature et de ses dérèglements mais des hommes. Alors la question se pose : pourquoi Dieu semble-t-il dormir alors que le frêle esquif de nos vies et de nos nations est ballotté par tant d’événements contraires. Pensons aux menaces de guerre qui couvent aujourd’hui sur tous les continents, y compris le nôtre. Pensons à la banalisation en Occident de tant d’attitudes contraires à la loi naturelle. L’avortement, par exemple, contre lequel nous avons marché dimanche dernier.

La réponse se trouve peut-être dans la parabole du bon grain et de l’ivraie, que l’on trouve au 5e dimanche après l’Epiphanie. Si les lois de la nature et celles du cœur humain sont déréglées, c’est parce que l’Ennemi est survenu et qu’il a semé l’ivraie au milieu du bon grain. Et si Dieu, le maître de la moisson, laisse l’un et l’autre croître, c’est – nous dit-on – parce qu’il ne veut pas qu’en arrachant l’ivraie nous arrachions aussi le bon grain. Autrement dit, les épreuves que nous avons à supporter en ce monde se trouvent mises au service de notre croissance spirituelle. En secouant notre foi, elles affermissent, paradoxalement notre espérance.

 A cause du péché, en effet, l’homme a tendance à se satisfaire des dons qu’il a reçus, à organiser son existence sans Dieu. Les œuvres qu’il produit peuvent devenir des idoles qui captivent son cœur. C’est le mythe de Pygmalion, du sculpteur qui tombe amoureux de la statue qu’il a faite. C’est le mythe de Babel, avec l’orgueilleuse tour qui se dresse vers les cieux. Regardons notre société technicienne : tout nous parle de la maîtrise de l’homme sur les choses. Lorsque soudain les choses se rebiffent, l’homme prend conscience de sa petitesse, de sa vulnérabilité. Nous qui nous sentons si en sécurité dans nos villes modernes, imaginons que nous soyons projetés soudain dans le désert, ou même la nuit au fond d’un bois. Oui, nous nous sentirions bien fragiles, bien pauvres. Prêts à crier à l’aide : « Seigneur, au secours ! Nous périssons » ou comme dans S. Marc : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? »

Eh bien si, cela lui fait beaucoup. C’est même pour cette raison qu’il a envoyé son Fils. Jésus nous est donné pour nous arracher à cet environnement hostile. Si nous nous décentrons de nous-mêmes, et si nous nous centrons sur lui, nous découvrirons l’amour qui préside à cette opération de sauvetage en mer démontée. Mais nous découvrirons aussi que celui qui vient nous arracher à cette mer symbole de mort – il n’y aura plus de mer dans le monde recréé à neuf de l’Apocalypse, tant pis pour les Bretons – laisse aussi les éléments se déchaîner contre lui, l’engloutir même. Il demeure le Maître jusqu’à ce point là. « Ma vie, personne ne me la prend, c’est moi qui la dépose » dit-il en S. Jean. Jusque dans sa passion, Jésus reste le Maître. Jusque dans la mort de son Fils fait homme, Dieu reste le maître de la Vie. A preuve, il la lui rend le troisième jour, au matin de Pâques, par la puissance de l’Esprit Saint qui n’a jamais cessé d’unir le Père et le Fils, même au tombeau.

Le message de l’évangile de ce jour est peut-être celui-ci : Dieu permet nos épreuves afin qu’elles nous empêchent de nous enfermer dans une fausse sécurité. Afin que nous puissions nous décentrer de nous-mêmes. Le psalmiste ne dit-il pas : « Dans leur angoisse, ils ont crié vers le Seigneur, et lui les a tirés de la détresse, réduisant la tempête au silence, faisant taire les vagues ». Notre pèlerinage terrestre, c’est aussi cette traversée parfois mouvementée qui nous incite à crier vers le Seigneur pour qu’au moment décisif, il apaise nos terreurs, même face à la mort. Alors nous pourrons aborder au port, celui de l’éternité, et dire avec le psalmiste : « Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour, de ses merveilles pour les hommes ».

ei-4e dimanche après l’Epiphanie 2017

Requiem pour Henri de la Rochejaquelein, 28 janvier 2017
Abbé Eric Iborra

Le 28 janvier 1794, il y a exactement 223 ans, tombait, d’une balle dans le front, le généralissime de l’Armée Catholique et Royale, Henri de La Rochejaquelein. Il n’avait que 21 ans… Aujourd’hui, 8 jours après la commémoration du martyre de son Roi, Louis XVI, son souvenir nous rassemble, nous invitant à la prière mais aussi à la réflexion.

Qui était-il ? Deux images viennent peut-être à notre mémoire : le portrait romantique du tableau de Guérin, qui l’inscrit dans la galerie des chefs vendéens ; la figure juvénile du dessin de Joubert, chère au cœur des scouts. Deux images qui n’en forment qu’une, un instantané, pourrait-on dire, tant la vie de Henri de La Rochejaquelein semble se condenser aux quelques mois de son épopée tragique.

« Si j’avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi ». L’auteur de cette formule légendaire voit le jour en 1772. Il étudie à l’école royale militaire de Sorèze puis rejoint le régiment de cavalerie de son père. A 18 ans, passé dans la Garde constitutionnelle, il défend le Roi aux Tuileries aux côtés des Suisses et échappe de peu au massacre. Quand la Vendée se soulève au printemps 1793, M. Henri, revenu dans son Poitou natal, accepte le commandement d’un groupe d’insurgés, non sans s’être fait un peu prier, comme bien d’autres nobles propulsés à la tête de cette immense jacquerie. Il conduira ses paysans de victoire en victoire. Surnommé « l’archange » par ses soldats de fortune, ce jeune homme au teint pâle et au regard décidé ravive le courage de chacun sur le champ de bataille par la bravoure dont il fait preuve et le mépris du danger qui le caractérise. Au lendemain de la défaite de Cholet, et en dépit des son jeune âge, il est proclamé généralissime, succédant au comte d’Elbée, grièvement blessé.

Voulant gagner Paris afin de délivrer le Louis XVII, prisonnier au Temple, il doit finalement se raviser, eu égard à la versatilité de ses troupes, et mener les siens sur les routes bretonnes, à la recherche d’hypothétiques renforts venus d’Angleterre. Malgré une série de victoires encourageantes la « virée de galerne » ne tourne pas à l’avantage des Vendéens qui, devant la résistance du port fortifié de Granville, sont contraints de rebrousser chemin, harcelés par les armées levées contre eux par la République. Peu après la défaite de Savenay, Henri parvient avec quelques fidèles, dont Stofflet, à franchir de nouveau la Loire, se tenant dans le bocage vendéen en attendant des jours meilleurs. Lors d’une escarmouche où il met en fuite avec une poignée d’hommes un fort parti ennemi, il épargne un bleu qui l’ayant reconnu fait mine de se rendre pour mieux l’abattre, à bout portant.

 Tout le drame des guerres de Vendée tient, me semble-t-il, dans cette scène. A la magnanimité de l’un répond l’absence de scrupules de l’autre. Oui, « l’inexplicable Vendée » qui désespérait le conventionnel Barrère quelques mois plus tôt à la tribune de l’Assemblée s’éclaire dans ce double geste. Un drame qui est avant tout spirituel. Celui de l’ancienne France, lentement façonnée par l’idéal chevaleresque des meilleurs des siens, affrontée à cette France nouvelle, géométrique, froide, celle du nombre, celle de la « machine » – la sinistre guillotine –, celle de l’idéologie du nivellement et de la table rase. Dans ce face à face, entre M. Henri et ce bleu dont l’histoire n’a pas retenu le nom, ce sont deux mondes opposés qui s’affrontent en effet. Une figure, unique, contre l’élément anonyme d’une masse indistincte ; la distinction d’âme contre la bassesse d’esprit, où celui qui est épargné abat son bienfaiteur.

Drame spirituel, car éminemment chrétien, vous l’aurez compris. Puisqu’à la cruauté la plus abjecte des uns – celle des « colonnes infernales » – répond la grâce des autres. Et je prends le mot grâce dans sa double acception : grâce qui vient du pardon, surhumain, accordé, non sans difficulté par conséquent, à un ennemi pourtant implacable. Pardon que la puissance de la grâce rachète à l’échauffement des passions, tentées par la violence. Pensons à Bonchamps, mourant, au soir de Cholet, obtenant la grâce de cinq mille prisonniers républicains, alors que son armée vaincue crie vengeance. Pensons à La Rochejaquelein, faisant jurer aux prisonniers des combats qu’il remporte de  ne plus servir contre les siens, et les renvoyant libres aux leurs.

Drame spirituel qui n’a cessé depuis : à l’époque des guerres industrielles inaugurée avec la Révolution française, on oppose la parole d’honneur ; à la liquidation méthodique des populations et à la dévastation des territoires, on oppose la guerre sans haine, pour la défense de la patrie charnelle, de la communauté organisée qu’a léguée la tradition dans ce qu’elle a de plus noble, de plus humanisant aussi. Drame spirituel qui est avant tout celui du christianisme lui-même. La Rochejaquelein renvoyant ses prisonniers sur parole : qui ne songe à la naïveté du geste ! Celui d’un doux rêveur, d’un pieux idéaliste ? Mais ce jeune homme de 20 ans maniait pistolet et sabre, il avait vu les atrocités de la guerre civile. Il savait, lui aussi, ce qu’il y a dans le cœur de l’homme, ne serait-ce que par expérience, et que ce n’est pas très beau. Et pourtant, il n’a pas cédé au froid rationalisme, au culte de l’efficacité immédiate…

Qui ne voit donc la dimension chrétienne ? Car ce qui est folie aux yeux des hommes se révèle sagesse aux yeux de Dieu, et ce qui est sagesse aux yeux des hommes n’est que folie aux yeux de Dieu. S. Paul. Ce 28 janvier 1794, la sagesse de Dieu fut défaite, semble-t-il, et celle des hommes victorieuse. Comme sur la croix, 18 siècles plus tôt. Mais c’est par la folie de la croix qu’il a plu à Dieu de manifester sa sagesse et de sauver le monde. C’est dans la faiblesse du Crucifié que s’est déployée toute la puissance de Dieu pour le salut des hommes.

Alors que le rationalisme du 19e siècle et le matérialisme du 20e ont comme généralisé la Vendée au monde entier, dans une tentative titanesque, venue d’en bas, de « régénération » de l’homme, l’arrachant à sa patiente et fragile restauration par la grâce, l’exemple des chefs vendéens nous interroge, nous qui sommes tentés, comme nos adversaires, d’user des moyens de ce monde, de ce monde qui gît au pouvoir du Mauvais. Aux tentatives totalitaires de l’esprit humain arraché à la communion divine, à la communauté des siens, à sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes, bref, aux tentations de l’individu laissé à lui-même, reflet du démon dans sa révolte pathétique, il est salutaire de saisir au vol l’exemple de ceux qui, comme Baudouin de Jérusalem ou Henri de La Rochejaquelein, se sont consumés en peu de temps, à l’image du Christ, au service des leurs, de ceux dont « ils ne rougissaient pas de les tenir pour des frères » : comme des comètes, ils ont laissé dans notre histoire un sillage de lumière qui nous éclaire encore…

  ei-La Rochejaquelein

3ème Dimanche ordinaire A 2017

C’est avec le passage qui nous est aujourd’hui proposé que débute l’activité publique de Jé-sus d’après Mt. Activité marquée doublement du sceau de la continuité. Jésus, en s’établissant en Galilée, accomplit un oracle du prophète Isaïe. Il s’inscrit ainsi dans la tradition d’Israël, ce dont précisément l’évangéliste cherche à persuader ses lecteurs, en même temps qu’il en privilégie l’in-terprétation universaliste puisqu’à Capharnaüm, cité cosmopolite, ses auditeurs sont tout autant des juifs que des païens. En outre, il inaugure sa prédication par les paroles mêmes qui furent celles de JB: Convertissez-vous, car le royaume des cieux est tout proche. Il s’inscrit donc aussi dans la con-tinuité du mouvement messianique représenté par le Précurseur. Continuité qui se manifeste encore par les réactions de l’auditoire. Comme JB, Jésus va déclencher une crise, il provoquera ses audi-teurs à prendre position sur lui et son message. D’une part sa renommée se répand et tout le monde vient à lui, de Syrie, de Galilée, de Décapole, de Jérusalem, de Judée et d’au-delà du Jourdain. D’autre part il est contraint, après l’arrestation de JB, de se retirer en Galilée, autrement dit d’es-quiver une menace comme aux jours de son enfance où lui et sa famille durent se retirer en Egypte.

Le verbe, d’ailleurs, est riche d’enseignement. Jésus se retire en un lieu éloigné du centre du pouvoir religieux, Jérusalem. Mais il se retire aussi dans un lieu populeux. Il y a là un paradoxe car n’oublions pas que ce verbe, en grec, a donné anachorète et qu’il désigne aussi, de ce fait,  ceux qui se retirent dans la solitude. N’y a-t-il pas là une indication sur le mystère de Jésus? Il est à la fois au milieu des hommes, pressé par la foule qui vient présenter ses malades, s’entourant même d’un cercle proche de disciples qu’il destine à former la communauté des croyants en son nom, comme en témoigne l’appel des 4 disciples au bord du lac, appelés à devenir pêcheurs d’hommes. Et en même temps, il est seul, anachorète au milieu de cette foule, parce que différent, et dans le mystère de sa filiation divine, dans le mystère de la mission qui lui est confiée, inaccessible. Jésus avance seul. Les disciples, même les plus proches, Pierre, Jacques et Jean, restent en deçà lorsque le moment décisif advient: ils s’endorment dans le vallon de Gethsémani comme ils s’étaient en-dormis sur la montagne de la Transfiguration. Aucun être humain, pas même Marie, ne peut fran-chir le seuil du mystère: Pourquoi nous avoir fait cela?, ils ne comprenaient pas les paroles qu’il leur avait dites. Jésus est seul au milieu des hommes, mais sa solitude est habitée d’une présence: Le Père est toujours avec moi; moi et le Père, nous sommes un. C’est cette présence qu’il est venu révéler à tout homme pour que chacun puisse l’expérimenter à son tour et en vivre.

C’est aussi cette présence, cette communion intime du Père et du Fils dans l’Esprit, qui con-fère à Jésus son autorité, son aura. L’évangéliste le souligne lorsqu’il note la promptitude avec la-quelle André et Simon, Jacques et Jean, quittent leurs activités et mettent leurs pas dans ceux du Seigneur: Ils le suivirent. Il émane de Jésus quelque chose auquel les cœurs droits ne peuvent rien opposer. Parce que cette communion à laquelle tout homme aspire se trouve déjà réalisée en Jésus et prête à être offerte à quiconque veut bien en devenir participant.

Notre passage d’évangile s’achève comme il a commencé: par la mention de ce que Jésus se mit à proclamer. Mais ce n’est pas une simple répétition: c’est un approfondissement, en 3 verbes. Jésus parcourait la Galilée en enseignant dans leurs synagogues, en proclamant la BN du Royaume et en guérissant toute maladie et toute infirmité. En enseignant, Jésus agit comme rabbi, Maître en matière de Loi, à l’instar des scribes et des pharisiens, mais avec une autorité bien supérieure, qui n’appartient qu’à lui, comme le note ailleurs l’évangéliste. En proclamant la BN, il agit comme Prophète, annonçant aux hommes ce que Dieu a préparé pour eux. En guérissant les malades, il agit comme Roi messianique, s’affirmant détenteur d’un pouvoir sur la création, ordonné au salut, à la rédemption des hommes. D’une certaine manière, bien des choses sont dites dans ce passage sur l’identité et la mission de Jésus, et sur la manière dont celle-ci aura à se poursuivre dans le temps de l’Eglise, par la médiation du collège apostolique auquel a succédé le collège épiscopal.

Nous aussi, aujourd’hui, comme naguère les habitants de Capharnaüm, nous sommes les des-tinataires de la BN. A nous aussi, il est demandé de nous convertir parce que le Royaume s’est ap-proché. Il est présent dans la personne de Jésus qui nous communique la grâce, la communion avec le Père et l’Esprit Saint. Que cette communion, qui sera notre bonheur ultime, notre béatitude, nous confère consolation, paix et allant dans notre pèlerinage vers le Royaume. Qu’elle appose sur nos colères temporelles, comme celle de cet après-midi,
le sceau de l’éternité !

ei-3e dimanche A 2017

Requiem pour Louis XVI, 21 janvier 2017

Une fois encore, nous venons d’entendre ce texte admirable que la piété d’un princemalheureux nous a légué en testament. Un texte qui révèle une grande noblesse d’âme et une
profonde délicatesse de cœur, dignité et humanité qui apparaissent comme l’écho fidèle de cet autre Testament, chanté par le diacre, celui où le Verbe manifeste, dans le langage hiératique de S. Jean, toute sa grandeur dans son obéissance au Père, motivée par sa compassion pour l’homme égaré, « gisant à l’ombre de la mort » (Lc 1, 79).

Plus je relis le testament du Roi, plus j’y retrouve les accents d’une foi, d’une espérance et d’une charité qui placent certainement son auteur au nombre des saints qui honorent le Corps mystique du Christ qu’est l’Église. Et c’est le pasteur suprême de cette même Église, son compagnon d’infortune, pourrait-on dire, en cette fin de 18e siècle, le pape Pie VI, qui, quelques mois plus tard, déclarait ceci au Collège des cardinaux : « Les prières funèbres peuvent paraître superflues quand il s’agit d’un chrétien qu’on croit avoir mérité la palme du martyre, puisque S. Augustin dit que l’Église ne prie pas pour les martyrs mais qu’elle se recommande plutôt à leurs prières ». Pie VI laissait entendre, au lendemain de la mort du Roi, ce que beaucoup n’ont cessé de penser depuis : c’est en rouge, et non en noir, que nous devrions célébrer sa mémoire, son dies natalis. Car il n’a pas seulement suivi le Christ, il s’est identifié à lui, non seulement par les tribulations qu’il a endurées, mais aussi par la magnanimité dont il a fait preuve dans l’adversité. Magnanimité qui a revêtu les traits du pardon, à l’image du Crucifié. Un pardon qui revient comme leitmotiv tout au long de son testament. Citons-en, par exemple, le dernier passage : « Je pardonne encore très volontiers à ceux qui me gardaient les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru user envers moi. J’ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes : que celles-là jouissent, dans leur cœur, de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser ». Quelle délicatesse, quelle humanité, quelle charité, dans ce pardon dont on sent bien qu’il jaillit du cœur, qu’il n’est pas une pose ostentatoire et contrainte ! Quelle absence d’aigreur, de repli sur soi, d’orgueil ! Quelle leçon pour notre époque où la haine est revendiquée et s’impose de plus en plus, en dépit des cris d’orfraie d’un politiquement correct souvent à sens unique ! « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il est certains êtres que l’épreuve révèle, alors qu’elle confond habituellement la plupart des autres. Louis XVI appartient à la première catégorie : il est devenu une figure christique au moment où la tempête s’est déchaînée sur lui, au moment où tant d’autres cédaient les uns à la cruauté, les autres à la lâcheté.

Louis XVI, figure du Crucifié. Cela explique peut-être pourquoi sa réhabilitation tarde tant alors que la Reine a connu un regain de faveur ces dernières années. Louis et Marie-Antoinette sont deux figures tragiques. L’une est pour ainsi dire ignorée, voire brocardée, l’autre reconnue, voire récupérée. C’est que dans la figure de la Reine, aussi tragique soit-elle, il y a un aspect glamour, dirait-on aujourd’hui, qui est bien du goût de notre époque. La princesse jeune, brillante, séduisante, soudain terrassée, quel beau sujet de film en effet ! Mais pour Louis, quel contraste souligner, quelle dialectique exploiter ? N’a-t-il pas toujours été un être réputé terne, un perdant ? Le prince dont le lustre était éclipsé par celui de son épouse, le souverain à la volonté hésitante, à la fermeté chancelante, à l’indécision flagrante ? Et même si l’historiographie républicaine a joué ad nauseam de cette image, aujourd’hui sérieusement remise en question par les historiens, n’avons-nous pas entendu tout de même sous sa propre plume cet aveu poignant : « Un roi ne peut faire respecter les lois et faire le bien qui est dans son cœur qu’autant qu’il a l’autorité nécessaire et qu’autrement, étant lié dans ses opérations et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible qu’utile » ? Comme le « serviteur souffrant » de la prophétie d’Isaïe, « il a grandi comme un surgeon, sans beauté ni éclat pour attirer nos regards et sans apparence qui nous eût séduits ; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu’un devant qui on se voile la face » (Is 53, 2-3).

De même que le serviteur biblique était une préfiguration du Christ, Louis en est le reflet. On trouve chez lui le même refus d’user des moyens du monde pour affirmer sa royauté, le même refus de lutter contre la violence en faisant usage de la violence. Louis est une effigie de l’agneau pascal. Comme le dit encore Isaïe, « maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme la brebis muette devant les tondeurs » (Is 53, 7). N’est-ce pas cette similitude avec le Christ en sa passion qui nous rend la figure de Louis XVI si étrangement saisissante ? N’est-ce pas cette similitude qui explique à quel point aujourd’hui encore il est dans notre pays un « signe de contradiction », une « pierre qui fait achopper » ? Parler de Louis XVI, en France, c’est encore déchaîner les passions. A la différence de bien d’autres figures royales au destin pathétique, d’où vient-il que la sienne continue d’émouvoir les uns et d’irriter les autres ? Je crois que cela tient à sa proximité avec Christ, le Christ qui « est le même hier, aujourd’hui et à jamais », le Christ qui est toujours actuel, toujours contemporain. Le Christ qui appelle toujours à prendre parti pour lui ou contre lui, c’est-à-dire pour la vérité ou contre la vérité, pour l’amour ou contre l’amour. Le Christ qui ainsi « dévoile les pensées secrètes d’un grand nombre ».

C’est à cause de son identification au Christ que la figure de Louis XVI est toujours une figure actuelle. Elle l’est d’abord parce qu’elle pose une question politique. Pas nécessairement celle de la meilleure forme de gouvernement, même si, anthropologiquement, la forme royale présente de nombreux atouts. Elle pose une question politique, contenue dans la citation que j’ai faite plus haut : comment concilier autorité et charité, comment « faire le bien qui est dans son cœur » dans un monde marqué par le mal ? Nul doute que Frédéric de Prusse ou Napoléon s’y seraient pris autrement que Louis XVI, pour autant que ces cyniques aient réellement aimé leur peuple d’un amour désintéressé. C’est ce qui nous les rend, eux et leurs émules d’aujourd’hui, finalement d’un autre âge, celui de la vieillerie du péché, celui de l’homme ancien qui va à sa perte. Alors que Louis nous paraît toujours actuel, porté par l’hodie, l’aujourd’hui pascal du Christ ressuscité, vainqueur de la mort et du mal.

Oui, nous sommes confrontés à une redoutable question politique. Une question que ces disciples du Christ que la naissance et la foi ont rendu responsables du véritable bien de leurs concitoyens ne cessent de rencontrer, comme naguère le roi Baudouin face à l’avortement. Une question à laquelle j’avoue ne pas avoir de réponse. Une question qui dans l’histoire n’a jamais trouvé de réponse vraiment satisfaisante. Car c’est une question qui se pose en fait, vous l’aurez compris, à un niveau bien plus fondamental, au niveau spirituel. Lorsqu’un chrétien parvient aux affaires – ce qui est plus facile à un prince qu’à quelqu’un obligé de briguer des suffrages –, il est aussitôt confronté aux fondements mêmes de l’agir politique : la vérité et la charité. Dans un « monde » dont le prince est « menteur et homicide dès l’origine », le choc est inévitable. Ce fut l’expérience dramatique que connut cette autre figure christique à bien des égards proche de celle que nous commémorons ce soir : l’empereur Charles d’Autriche. Voilà un prince qui chercha sa vie durant à lutter avec les armes de la vérité et de la charité et qui ne rencontra qu’incompréhension et échec. Pourquoi faut-il que les princes chrétiens échouent ? Serait-ce que « le monde est indigne d’eux », pour reprendre les paroles du livre de la Sagesse et de l’épître aux Hébreux, comme le fut le 18e siècle libertin pour Louis et le 20e, franc-maçon et ivre de nationalisme pour Charles ? C’est dans la mort, prématurément et presque au même d’ailleurs, que Charles Ier tout comme Louis XVI manifestèrent toute la vérité de leur être et toute la profondeur de leur charité. D’une certaine manière, l’un et l’autre expièrent pour les fautes de leur temps, victimes de substitution, récapitulant en leur personne la foule des innocents anonymes, broyés avec eux, et dont ils devenaient la personnification et le symbole.

C’est de là sans doute que vient ce sentiment qui nous étreint lorsque nous pensons à de tels souverains : nous nous ressentons orphelins, comme si quelque chose de nous-mêmes nous était arraché. Nous prenons conscience, en particulier, de ce que signifie la charité politique. Et nous nous apercevons que nous sommes privés de ses bienfaits, exposés comme nous le sommes aux méfaits du cynisme et de l’ambition. En France, ce sentiment se teinte de la honte propre au parricide. Je me demande même si les convulsions politiques et les haines inexpiables qui ont cours dans notre pays – ranimées en ces temps d’élection – n’ont pas quelque chose à voir avec cet acte qui n’est jamais vraiment devenu du passé, précisément parce qu’il s’est porté non point contre un tyran, coupable de fautes réelles, mais contre un innocent, un innocent qui une fois encore porte en lui la ressemblance de la Victime par excellence, elle dont le sacrifice nous est toujours contemporain, notamment dans la liturgie.

La mise à mort d’un tel roi demeure une question posée à notre pays. Puisse-t-elle provoquer nos concitoyens à une prise de conscience salutaire, à une conversion – post eventum – à la vérité et à la charité. « Français, je suis innocent, je pardonne aux auteurs de ma mort, je prie Dieu que le sang qui va être répandu ne retombe jamais sur la France! » Toute révérence gardée et sachant que tout martyr chrétien est effigie du Christ, j’emprunterai ma conclusion au prophète Isaïe : « Méprisé, nous n’en faisions pas cas. Or ce sont nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui et dans ses blessures nous trouvons la guérison » (Is 53, 3-5). Que ce sang qui a coulé il y a 224 ans, et qui n’est qu’une goutte dans un océan de crimes, puisse servir à notre rachat. Ainsi soit-il.

ei-Louis XVI 2017

2e Dimanche après l’Epiphanie 2017 

Avec pour horizon la marche pour la vie de dimanche prochain, je voudrais partir, ce matin, de la collecte de la messe : « Dieu tout-puissant et éternel qui gouvernez le ciel et la terre, exaucez, dans votre clémence, les supplications de votre peuple et établissez partout votre paix ». La paix dont il s’agit, et pour laquelle nous venons de prier, c’est la paix dont Jésus nous dit en S. Jean qu’elle se distingue de celle que donne le monde (cf. Jn 14, 27). Cette paix qui vient de Dieu et que le Christ établit par le moyen de son Église, c’est, nous dit encore S. Augustin, « la tranquillité de l’ordre » (De Civ. Dei XIX, 13, 1). Pas de n’importe quel ordre. S. Augustin précise : « l’ordre, c’est la disposition qui attribue aux êtres, dans leur diversité, la place qui leur revient en propre ». Cet ordre n’est pas la résultante des forces aveugles qui bouleversent le monde, il renvoie au Créateur dont l’œuvre a été abîmée par le péché des anges et des hommes.

A la base de cet ordre voulu par Dieu, il y a la vie, la vie qui est en Dieu et que le Verbe, médiateur de la création, nous communique avec munificence. Souvenons-nous du dernier évangile que nous répétons chaque jour à la messe. Oui, le Christ est venu en ce monde pour que nous ayons la vie et que nous l’ayons en abondance (cf. Jn 10, 10). Or la vie – non seulement la vie des âmes, dont le politique a aussi à se soucier, selon l’enseignement de S. Augustin, mais même la vie des corps – est aujourd’hui particulièrement menacée en notre pays. Elle est menacée à ses deux extrémités : depuis 40 ans par la banalisation croissante de l’avortement et depuis quelque temps par la progression continue du principe d’euthanasie active et de suicide assisté.

Je m’arrêterais ce matin à la question de l’avortement, qui s’invite dans les joutes électorales non à cause du drame qu’il représente mais comme arme de destruction massive envers les candidats qui ne plaisent pas au pouvoir médiatique.Vous le savez, les Chambres ont en effet instauré un délit d’entrave numérique à l’avortement. C’est un nouveau coup de boutoir contre les protections illusoires dont s’étaient entourée la loi de 1974, protections qui sont pour la plupart restées inopérantes. On pourrait presque dire le dernier, avant la criminalisation de toute opinion en contestant la légitimité. Le cardinal Vingt-Trois disait en effet sur Radio Notre-Dame fin septembre « qu’en ayant supprimé le temps de réflexion qui était prévu par la loi originelle, on a déjà fait sauter un verrou de prise de conscience. Si on arrive à interdire de s’exprimer sur les conséquences de l’avortement, on entrera complètement dans la police des idées et dans la dictature d’une vision totalitaire de l’avortement. » Ce nouveau texte a en effet ceci d’inquiétant qu’il consacre le constructivisme libertaire. Nous sommes en plein nominalisme : l’avortement n’est plus un mal qu’on autorise en le déplorant, c’est un bien puisqu’on ose en faire un droit subjectif et opposable, bientôt même constitutionnel et donc fondamental. Bref, le subjectivisme de l’individu-roi contre le réalisme de l’ordre naturel voulu par Dieu. La phrase de Sartre n’a jamais été aussi actuelle : « Ce n’est parce que c’est bien que je le veux ; c’est parce que je le veux que c’est bien ».

Nous aboutissons ainsi avec ce texte à une totale négation du réel, d’un réel qui pourtant, avec les progrès de l’imagerie médicale, se fait de plus en plus « criant », comme dirait le Dr. Nathanson : chacun sait aujourd’hui, en regardant une échographie, qu’un embryon n’est pas une tumeur, un quelconque amas de cellules, mais un être vivant, autonome, miniature de l’adulte qu’il devrait devenir. En affirmant le droit subjectif de la mère à le supprimer, on nie le droit objectif de l’enfant à naître. D’où l’indignation dont le Saint-Père se fait régulièrement l’interprète sur ce sujet, encore récemment dans la lettre apostolique Misericordia et misera, concluant l’année jubilaire. Je le cite : « Je voudrais redire de toutes mes forces, que l’avortement est un péché grave, parce qu’il met fin à une vie innocente ». Or tuer un innocent, cela s’appelle en droit un meurtre. Comme l’avait dit naguère un ministre espagnol « l’avortement n’est pas un droit, l’avortement est un drame, une tragédie personnelle, en premier lieu pour l’enfant conçu privé de son droit à la vie, en second lieu pour la femme et en troisième lieu pour toute la société ». L’avortement est un drame à ce triple niveau. Il tue l’enfant : c’est indiscutable ; il blesse psychologiquement la mère (et parfois aussi le père) : tant d’enquêtes ne cessent de le montrer ; il porte préjudice à la société : on le voit avec la substitution de population préconisée par certains technocrates pour pallier le vieillissement de la population européenne.

 Un gouvernement qui nie aussi effrontément le réel et les évidences du droit naturel perd sa légitimité à gérer les affaires de la cité. C’est encore S. Augustin qui le dit, avec tant d’autres, et Benoît XVI l’a rappelé en 2011 devant le Bundestag à Berlin, citant ce passage du De Civ. Dei : « Enlève le droit, et alors qu’est-ce qui distingue l’Etat d’une grosse bande de brigands ? » (IV, 4, 1). Brigands peut-être diplômés de telle ou telle école qui fait rêver, mais brigands quand même…

Face à ces atteintes sans cesse multipliées aux fondements de l’anthropologie individuelle et sociale qui dérive du droit naturel, faut-il céder au désespoir ? Nous pourrions y être tentés après l’échec, sur le plan législatif, du formidable sursaut populaire de 2013. Nous pourrions y être tentés en constatant l’implacable détermination de ceux qui veulent pulvériser jusqu’aux fondements de notre civilisation européenne. S. Paul nous répond cependant dans l’épître : Spe gaudentes, « réjouissez-vous dans l’espérance ». Je citai tout à l’heure l’évangile de S. Jean qui nous mettait en garde devant le conflit entre la paix que donne le monde et celle que donne le Christ. Le Seigneur ajoutait alors, face au conflit inévitable qui durera jusqu’à la fin des temps : « Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie » (Jn 14, 27). Des mots peut-être, pourrions-nous penser. Mais des mots que certains, aux Etats-Unis ou en France, prennent au sérieux : la culture de vie peut faire reculer la culture de mort, car notre nature n’est pas totalement corrompue par le péché : la lumière de la conscience n’est jamais totalement éteinte, même chez le pire pécheur. Par exemple ce Dr. Nathanson qui de médecin avorteur devint défenseur de la vie.

Mais cela suppose un investissement de taille. Car l’avortement et l’euthanasie, ou d’autres choses semblables, ne sont que la partie émergée d’une réalité autrement plus considérable et immergée jusque dans nos cœurs : le matérialisme et le subjectivisme que nous respirons avec l’air du temps. Matérialisme et subjectivisme qui nous menacent nous aussi, catholiques fidèles au magistère du Verbe de Vie et du Prince de la Paix. Nous le savons, le recours à l’avortement prend naissance en particulier dans des conceptions erronées de la sexualité qu’il nous revient de combattre par la parole et par l’exemple. En clair, pour lutter contre ces atteintes multiformes à la vie, il faut favoriser la famille et lutter contre la pornographie. Et bien sûr, c’est là que nous retrouvons nos adversaires qui, par exemple, qui ne cessent de matraquer fiscalement par exemple la famille et introduire toujours plus tôt à l’école une vision bestiale de la sexualité.

Assaillis de l’extérieur par les tenants de ces structures de péché qui – heureusement grâce à leur impatience – nous ouvrent les yeux, et assaillis de l’intérieur par notre propre complicité avec ce que le pape appelle la « mondanité », c’est-à-dire l’esprit du monde, c’est désormais à une guerre totale que nous sommes conviés. Nous devons choisir de faire la volonté de Dieu en toutes choses, parce qu’en imitant toujours plus le Christ, nous favoriserons les conditions nécessaires à la régénération de l’ordre social d’abord, de l’ordre politique ensuite. Pour lutter contre l’avortement ou l’euthanasie, il faut d’abord vivre de charité, et de charité concrète. Méditons l’épître de ce matin relisons ce texte génial : il nous en offre le programme et nous en expose la dynamique. Oui, c’est une civilisation de l’amour, de la charité, que nous devons instaurer par tous les moyens, y compris politiques dans la mesure du possible. Et alors la splendeur du bien, la « splendeur de la vérité » ramènera la masse des égarés et confondra la horde des enragés. Et ainsi s’établira sur terre un reflet de cette paix de Dieu à laquelle nous aspirons tous. Paix fondée sur la vérité et la charité.

ei-2 epiphanie

Sainte Famille 2017  

Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous avons-nous lu dans le prologue de S. Jean. C’était l’évangile du jour de Noël, que nous relisons à la fin de chaque messe. En Jésus, Dieu s’est fait homme et il a partagé le sort de l’humanité : il s’est fait solidaire des hommes. Il a réellement pris une nature humaine : il a été homme et non pas une apparence d’homme. Il est réellement né de la Vierge Marie, a réellement souffert sous Ponce Pilate, il est réellement mort et il est vraiment ressuscité avec son corps réel. C’est là notre confession de foi. Jésus nous a manifesté sa solidarité en commençant une authentique vie humaine : d’abord en étant conçu, puis en naissant.

 Aujourd’hui, l’Église nous fait réfléchir sur la S. Famille. Cette fête est bien dans la ligne de l’Incarnation. La solidarité de Dieu avec l’humanité se traduit par le partage d’une vie familiale. Le Fils de Dieu s’est fait petit enfant. Il a donc eu besoin d’une famille pour grandir en sagesse, en taille et en grâce sous le regard de Dieu et des hommes comme le rappelle l’évangile de ce jour. Besoin d’une mère pour le soigner et pour le nourrir. Besoin d’un père pour le protéger, en particulier pour le soustraire à la folie meurtrière d’Hérode. Jésus a eu besoin d’un père et d’une mère pour être éduqué de manière équilibrée. Il a eu besoin d’un foyer pour y découvrir les valeurs de l’amour et du don de soi. Jésus a eu paradoxalement besoin d’une famille humaine pour pouvoir être tout entier aux affaires de son Père : sauver les hommes en les rassemblant dans une grande famille : l’Église.

Sa famille l’a façonné. Marie, toute attentive à la Parole, et Joseph, un homme juste, comme dit S. Matthieu, l’ont élevé dans le respect du S. Nom de Dieu, le conduisant au Temple pour y adorer. Grâce à la catéchèse reçue de ses parents, tant en paroles qu’en actes, Jésus a appris à reconnaître comme homme Celui qu’il connaissait depuis toute éternité comme Fils unique. Pendant ce temps passé à Nazareth, il a aussi appris à connaître comme de l’intérieur ce qui fait la joie et la peine des hommes. Il s’est même si bien adapté à sa condition d’homme qu’il scandalisera ses proches quand il commencera à prêcher : Qui est-il donc celui-là ? N’est-il pas le fils du charpentier ? Sa parenté n’habite-t-elle pas chez nous ? Il ira même jusqu’à surprendre ses parents lorsqu’ils le cherchaient alors qu’il était aux affaires de son Père avec les prêtres et les scribes au Temple. Et pourtant Jésus n’avait rien d’un séminariste en vacances. Il n’était pas de famille sacerdotale, comme le soulignera l’épître aux Hébreux, et ne se préparait donc pas à desservir le Temple. Il n’avait pas non plus la formation d’un rabbi, à la différence de Paul, par exemple, qui avait étudié aux pieds de Gamaliel. L’évangile nous dit que son enseignement n’avait rien à voir avec celui des scribes et des docteurs de la Loi. Jésus a donc vécu une vie familiale normale, on pourrait même dire une vie de laïc.

Mais il nous est permis d’aller plus loin. L’insertion de Jésus dans une famille humaine ne sert pas qu’à la vérité de l’Incarnation. Elle a une dimension de révélation. L’épisode de la fuite en Egypte et du massacre des innocents nous rappelle que Jésus est un signe de contradiction, un rocher qui fait trébucher. Nous retrouvons ici un thème cher à l’évangile de S. Jean : face à la personne de Jésus, le cœur de l’homme est démasqué. Il est mis en demeure d’opter pour ou contre ce Dieu qui vient à lui désarmé.

L’insertion de Jésus dans une famille humaine nous révèle aussi le rapport qui existe entre la famille et Dieu. La famille est à l’image de cette famille qu’est la Trinité et que S. Jean décrit comme un brasier ardent d’amour. La famille n’est donc pas une institution issue de la seule nécessité biologique et sociale. Elle est d’abord inscrite dans le plan de Dieu. Disons-le : elle est, avec l’Eglise, la seule société humaine d’institution divine. Il n’y a pas en Dieu d’archétype de l’Etat, de la Société Anonyme, du club ou de la caserne. Mais en revanche, Dieu est bien l’archétype de la famille. C’est pourquoi il est tellement nécessaire de la défendre et de la promouvoir face à tous les ferments de mort que la culture contemporaine ne cesse de générer. Nous, chrétiens, nous devons nous considérer en état de dissidence contre une société qui persiste à ne pas reconnaître le droit sacré de la vie depuis son commencement naturel jusqu’à sa fin naturelle, une société qui brouille la différence sexuelle dans le mariage. Nous devons nous convaincre que c’est de la santé de la famille que dépend la résolution de bien des problèmes qui affectent douloureusement notre société moderne. Nous devons comprendre qu’il s’agit d’une question politique prioritaire, même si, hélas, nos dirigeants restent aveugles sur la question. Au moins, essayons de rendre la famille attrayante et efficace à travers notre comportement de tous les jours.

S. Famille 2017

Circoncision 2017 

Comme chaque année, quatre motifs qui nous rassemblent ce matin : la circoncision de notre Seigneur en l’octave de la Nativité, la maternité divine de la Vierge Marie, la césure que constitue le passage à l’année nouvelle, et enfin la paix.

L’Église prolonge la contemplation des grands mystères du salut pendant une durée de huit jours. Elle est comme Marie : elle aime à retenir tous les événements qui concernent la vie de Jésus et à les méditer dans son cœur. Ce qui est frappant, c’est de voir comment, à l’occasion des fêtes qui se sont succédé, Noël baigne déjà dans le climat dramatique de Pâques : avec le martyre de S. Etienne, le massacre des Ss. Innocents. Et aujourd’hui avec la fête même de la Circoncision. Les nouveaux-nés étaient consacrés à Dieu le 8e jour de leur naissance par le rite de la circoncision et ils recevaient alors leur nom, ce S. Nom de Jésus que nous fêterons demain. Le nom, c’est ce qui exprime l’identité profonde de quelqu’un. Et cette identité, au fond, elle a Dieu pour origine. Le nouveau-né de Bethléem reçoit ce jour là son nom : Dieu sauve. Ce nom est l’expression d’une mission : c’est Dieu qui sauve dans la chair d’un homme. Huit jours après Noël, on nous rappelle ainsi que la Nativité est pour Pâques : la naissance de Jésus est ordonnée à sa passion et à sa résurrection qui nous délivrent du péché et de la mort. Le signe de cette unité du mystère de Jésus nous est livré dans le sang versé : celui du tout petit enfant se soumettant au rite de la loi, celui de l’adulte exsangue sur la croix comme l’agneau pascal. Jésus se soumet ainsi à la Loi pour nous en libérer et nous introduire, comme le dit S. Paul, à la liberté de la grâce. On a un écho de ce paradoxe dans le choix des lectures liturgiques : d’un côté le verset de S. Luc qui nous parle de la soumission du Fils de Dieu à la loi de Moïse, de l’autre celui de S. Paul à Tite qui souligne que nous avons été justifiés par la grâce. Le Christ s’est ainsi soumis, pour nous en libérer, au triple joug de la loi, de la mort et du péché. Telle est la manière dont Dieu a manifesté sa bonté et sa charité : ce n’est pas à cause de nos bonnes œuvres qu’il nous a sauvés, mais selon sa miséricorde par le baptême de la régénération et la rénovation de l’Esprit Saint, qu’il a répandu abondamment sur nous par Jésus Christ, notre Seigneur. La circoncision était la figure du baptême, rite de la Loi nouvelle de grâce par lequel nous sommes consacrés à Dieu en étant incorporés au Fils unique. Rite où l’eau n’a de pouvoir que grâce au sang versé.

Ce regard sur Jésus nous ramène à Marie. Car si Jésus a le pouvoir de sauver l’humanité, c’est bien parce qu’il est Dieu. Marie a donc mis au monde le Fils de Dieu. Elle est bien Mère de Dieu comme l’a proclamé au 5e s. le concile d’Ephèse et comme le redisent sans cesse ceux qui prient le chapelet. Marie est mère selon l’humanité de celui qui est indivisiblement homme et Dieu. Marie a été introduite au Mystère de son Fils par l’ange de l’Annonciation. C’est progressivement qu’il lui a été donné de découvrir l’identité de son Fils. A deux reprises, S. Luc nous la montre interdite, retenant ces événements et les méditant dans son cœur : Marie contemple la Parole de Dieu faite chair, même lorsque celle-ci, petit enfant, est encore inarticulée. Elle la contemplera encore lorsqu’elle sera redevenue muette sur le bois, non plus de la crèche mais de la croix. Ces événements, heureux ou malheureux, Marie les intériorise, les rumine, en vit. C’est en cela qu’elle nous est un modèle. Marie vit de l’écoute de la Parole de Dieu, elle s’en nourrit, attentive à la mettre en pratique dans sa vie. Marie est chez elle dans la parole de Dieu. Etre chrétien, c’est se mettre comme elle à l’écoute de la Parole de Dieu dans la prière et s’en nourrir dans l’eucharistie pour porter du fruit dans l’Église et dans le monde. Mais Marie n’est pas qu’un modèle : elle continue d’agir en notre faveur. Après avoir enfanté la Tête du corps de l’Église, elle ne cesse d’enfanter ses membres – c’est-à-dire nous – à la vie nouvelle de la grâce. En ce sens, elle est bien Mère de l’Église.

Nous sommes aussi rassemblés pour célébrer l’année nouvelle. Pour nous, chrétiens, l’année nouvelle commence bien sûr avec le premier dimanche de l’Avent, mais les millésimes ne sont pas sans signification. 2017 sera peut-être l’année du destin, pour la France et pour le monde. En tout cas celle du centenaire des dramatiques apparitions de la Vierge à Fatima. Le Christ est ainsi devenu, universellement, le pivot de l’histoire, grâce au rayonnement de la civilisation occidentale, même si aujourd’hui celle-ci cherche à le rejeter. Et pourtant c’est lui, le Christ, qui donne à l’histoire son sens, l’oriente, la mène à son achèvement. Les événements de l’année liturgique ne sont pas une remémoration du passé, un simple anniversaire ; ils sont la célébration d’un événement toujours agissant car le Christ est le même hier, aujourd’hui et demain, il continue d’opérer le salut à travers les membres de son Corps que sont les chrétiens grâce notamment à l’actualisation de son acte de salut dans la liturgie. La renovatio annuelle des rites de l’antique religion romaine trouve dans la nativité du Christ sa vérité : en lui, Dieu fait toutes choses nouvelles, en infusant la nouveauté de la grâce dans la vieillerie du péché.

Le premier janvier est aussi, traditionnellement, la journée mondiale de prière pour la paix. En ce jour où nous célébrons l’octave de la Nativité du « Prince de la Paix », la guerre continue de ravager la Syrie et l’Irak, deux contrées bibliques, tandis que des conflits larvés couvent à travers toute la planète. Faut-il désespérer de l’humanité, après deux mille ans de christianisme ? Le pape nous invite à l’espérance dans son message, rendu public le 8 décembre, en la fête de l’Immaculée, matrice de « l’homme nouveau » que selon S. Paul nous nous efforçons de devenir. Cette année, après la canonisation de Mère Teresa – à  qui la Reine d’Angleterre a rendu publiquement hommage dans son message de Noël – , il est axé sur la non-violence. La paix, comme le soulignait la Reine, vient aussi d’en bas, de la multitude de gestes de conversion et d’oubli de soi de nous tous. Le défi, comme le souligne le pape François, à la suite de Benoît XVI, c’est d’aimer nos ennemis sans renoncer aux exigences de la justice vis-à-vis d’eux.

ei-octave nativite

Solennité de la Nativité, Messe du Jour  2016 

« Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, c’est à vous que Dieu l’a révélé » dit S. Paul (1 Cor 2,9). Noël inaugure ces temps nouveaux, ces derniers temps dans lesquels nous vivons. Temps qui se caractérisent par la révélation du Mystère de Dieu et, à travers celui-ci, par la révélation du mystère de l’homme : Dieu est Père, et l’homme appelé à devenir fils. La lettre aux Hébreux nous l’assure : « Souvent dans le passé, Dieu a parlé à nos pères par les prophètes sous des formes fragmentaires et variées, mais dans les derniers temps, dans ces temps où nous sommes, il nous a parlé par ce Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes ». Voici deux millénaires que cette Parole résonne dans le monde. Voici deux mille ans qu’elle nous sollicite, génération après génération. Ecoutons ce qu’elle a à nous dire. Noël, c’est la manifestation de l’incarnation de la Parole de Dieu dans notre chair. Par là-même, c’est aussi la manifestation de la beauté de Dieu. Incarner la Parole de Dieu dans notre vie, cela revient à se laisser saisir par la beauté de Dieu telle qu’elle se révèle précisément dans l’incarnation du Verbe.

« Le Verbe s’est fait chair et il a planté sa tente parmi nous ». Le Verbe, c’est celui dont S. Jean nous dit qu’il était au commencement auprès du Père. C’est, nous dit la lettre aux Hébreux, « ce Fils qui porte toutes choses par sa parole puissante ». Le Verbe de Dieu, c’est la Parole de Dieu ; la Parole de Dieu, c’est le Fils de Dieu. C’est celui par qui le Père s’exprime, celui par qui Dieu nous parle. Au jour de l’Annonciation, cette Parole de Dieu « s’est élancée de son trône royal dans les cieux » (Sg 18,15) pour venir habiter parmi les hommes. La Parole de Dieu prend corps dans le sein de la Vierge Marie. Le Verbe s’est fait chair. Oui, mais parce qu’il y avait sur terre une femme tout attentive depuis son plus jeune âge à la Parole de Dieu. Cette femme, c’est Marie. Et Marie est ainsi le modèle de toute humanité. Marie est disponible. La Parole lui est adressée. Elle l’accueille de tout son être. Et elle conçoit dans son corps celui qu’elle reçoit dans son cœur. Désormais et pour toujours, la Parole de Dieu aura un corps d’homme. Aujourd’hui, à Noël, cette Parole faite chair se manifeste au monde, et en se manifestant ainsi dans la chair d’un petit enfant, elle accomplit les promesses faites aux prophètes. La Parole de Dieu consignée sur le parchemin ou le papyrus des livres de l’Ancien Testament devient Parole vivante, Parole agissante dans la personne du Christ. Dieu se fait ainsi pleinement solidaire des hommes : il pénètre au plus profond de l’humanité en se faisant homme avec les hommes et pour les hommes.

A nous, 2000 ans après Noël, 2000 ans après l’Annonciation, il ne nous est rien demandé d’autre que d’imiter la disponibilité de Marie. Nous avons à prêter notre esprit, notre âme et notre corps à l’action de la Parole de Dieu. Nous avons à lui donner corps dans notre vie, devenir une humanité de surcroît pour le Christ. Cette parole de Dieu que nous entendons commenter depuis le catéchisme, que peut-être nous lisons et méditons régulièrement, il faut qu’elle s’incarne dans notre vie. Il faut que cette Parole encore abstraite quand elle est sur du papier, fût-ce du papier bible, devienne concrète dans nos pensées, nos paroles et nos actes. Et pas seulement dans les grandes circonstances : dans la vie de tous les jours. A quoi aurait servi le oui de Marie à l’Ange s’il n’avait pas été suivi de ces gestes très humbles de la crèche ? Si Marie n’avait pas allumé le feu dans le froid de la nuit, chauffé l’eau pour laver le nouveau-né, préparé les langes pour le couvrir, si elle ne l’avait pas allaité, la Parole de Dieu serait morte sitôt née ! Il nous faut accueillir la Parole de Dieu avec les mêmes dispositions que Marie. Nous avons à lui donner notre visage et nos mains, notre cœur et nos pensées. Cette Parole de Dieu doit devenir notre parole. Elle doit guider toutes nos attitudes, juger tous nos actes. Et plus elle deviendra nôtre, plus nous lui deviendrons semblables, plus nous ressemblerons au Christ : « A tous ceux qui l’ont reçu, dit S. Jean, il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ».

Alors que nous est-il demandé ? De nous laisser fasciner  par la beauté que nous révèle le Christ. Elle éclate dans ce qu’il accomplit en notre faveur. Et qu’est-ce donc ? Ceci : par amour pour nous, « Dieu n’a pas refusé  son propre Fils ; il l’a livré pour notre salut » Dieu ne se communique pas à nous dans toute la grandeur terrifiante de sa majesté. Lui qui est Lumière éblouissante, il s’adapte à notre vue crépusculaire. Dieu tamise la lumière qu’il est à ce que nous pouvons en percevoir grâce à l’humanité de son Fils. Dieu s’adapte à l’homme. En contemplant Jésus, nous pouvons contempler Dieu sans être aveuglés par sa majesté. Dans le mystère de Noël, Dieu va encore plus loin. Il se fait plus petit que l’homme en se faisant petit enfant. Comment ne pas être saisi par la beauté du geste de Dieu ? Pour ne pas violenter notre liberté, pour ne pas nous humilier du don qu’il fait de lui-même, Dieu se fait mendiant, il s’abaisse plus bas que nous ! Il veut avoir besoin de nous. Dieu se fait dépendant du bon vouloir des créatures en l’Enfant-Jésus. La survie de Dieu parmi les hommes dépend du degré d’attention, et donc d’amour, d’une simple mère humaine, Marie. Quel infini respect de la part de Dieu pour notre humanité !

Cette beauté, c’est elle et elle seule qui peut ravir notre cœur. Si nous découvrons la beauté de Dieu, alors nous pourrons, comme Marie, nous laisser envahir corps et âme par la Parole de Dieu. Alors seulement nous lui donnerons corps dans notre vie. Que la grâce de Noël renouvelle notre cœur pour que nous puissions faire nôtres ces paroles de la préface que nous entendrons dans quelques instants : « Par le mystère du Verbe incarné, un nouveau rayonnement de ta splendeur a irradié les yeux de notre esprit, de sorte que, contemplant Dieu sous une forme visible, nous soyons emportés par lui dans l’amour de ce qui demeure à jamais invisible ».

 ei-nativite jour 2016

 

Nativité Messe de la Nuit 2016 

 Nous célébrons ce soir un événement qui aurait pu être tout à fait banal, et qui l’est de fait pour beaucoup de nos contemporains. Un événement que l’évangéliste cependant qualifie de « bonne nouvelle », non seulement pour les parents de l’enfant, mais aussi « pour tout le peuple ». Un événement que toutes les générations auront à se remémorer parce qu’il marque un tournant dans l’histoire, dans cette histoire la plus fondamentale qui soit : celle des relations de l’homme avec Dieu. Cet événement est une « bonne nouvelle » parce que c’est la réalisation du « Mystère » caché depuis les temps éternels. Et qu’est-ce que ce Mystère ? C’est, d’après Paul aux Ephésiens, l’accomplissement du « dessein bienveillant de salut » que Dieu avait projeté depuis toujours de réaliser en son Fils bien-aimé, pour nous les hommes. On comprend que la réalisation d’un tel Mystère puisse être qualifiée de « bonne nouvelle », de « grande joie pour tout le peuple ».

 Ce qui fait que cette naissance n’est pas un événement ordinaire, c’est la personnalité de celui qui naît ainsi : le Fils de Dieu ; c’est le destin qu’il aura à connaître et l’œuvre qu’il accomplira aux jours de sa Passion. Le Mystère que nous célébrons ce soir, c’est tout cela à la fois : la naissance, la mort et la résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu venu dans la chair. Les textes d’ailleurs soulignent la parenté des événements, d’une certaine manière le télescopage des temps. Comme je le disais dimanche dernier, Jésus naît à Bethléem, la « maison du pain », dans une mangeoire : anticipation de l’eucharistie, instituée au soir du Jeudi Saint et consommée le lendemain sur la croix. Jésus est emmailloté de langes : comme le corps porté au sépulcre le soir du Vendredi Saint.

Et si les textes soulignent cette parenté, s’ils font de Noël et de Pâques les deux aspects d’un même événement, c’est qu’un même Mystère est à l’œuvre. Celui de la glorification du Père par le Fils, « lui qui, selon la lettre aux Philippiens, s’anéantit prenant la condition de serviteur (Noël), devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix (Passion) ». Mais aussi de la glorification du Fils par le Père « qui l’a exalté et l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers » (Pâques et Ascension). De cette mutuelle glorification vient notre salut : par sa résurrection, Jésus casse « le fouet du chef de corvée », il détruit la mort, « salaire du péché », et libère l’homme des mains du démon ; par son exaltation, il devient le terme de l’histoire, cette route que l’homme doit emprunter pour retrouver le chemin du bonheur, le chemin qui le ramène, prodigue, vers le Père plein de miséricorde.

 Mais un bonheur qui n’est pas que pour demain, même si l’actualité de ces derniers mois ne cesse de nous rappeler à quel point nous demeurons sous le joug homicide du démon et comment le règne du « Prince de la paix » est loin d’être encore pleinement manifesté. Et cependant le mystère de la nuit sainte, qui a eu lieu historiquement il y a deux millénaires se vit, comme événement, dans « l’aujourd’hui » de la liturgie. Et la Bonne Nouvelle retentit encore ce soir à nos oreilles avec la même nouveauté qu’il y a deux mille ans. Cette grâce, elle est pour nous, aujourd’hui. Le Verbe qui a fait sa demeure dans le sein de Marie viendra frapper au cœur de chaque homme avec une intensité particulière à Noël. C’est donc aujourd’hui, ce soir, que le Mystère de salut se renouvelle, ou plus précisément, s’actualise pour nous. Nous devons nous demander ce que signifie maintenant ce Mystère pour chacun de nous. Pour le comprendre, il faut nous tourner vers Marie et prendre exemple sur elle. Parce que la mission de Marie a été unique – être la mère du Sauveur – elle est aussi universelle. Car le Mystère que nous sommes appelés à vivre aujourd’hui n’est rien d’autre que celui qu’a vécu Marie il y a deux millénaires.

Marie a conçu dans son corps celui qu’elle avait accueilli dans son cœur par la foi. Marie s’est faite disponible à la Parole de Dieu : « Je suis la servante du Seigneur ». Marie s’est faite obéissante à cette même Parole, une fois celle-ci survenue : « Que tout se passe pour moi selon votre parole ». Marie a prêté tout son être à la Parole de Dieu, au Verbe, à cette lumière inaccessible cachée dans le sein du Père. A Noël, elle a enfanté cette Parole devenue chair en elle, donnant ainsi au monde la Lumière destinée à l’éclairer. Il doit en être de même pour nous. Nous aussi, nous sommes invités à accueillir la Parole de Dieu de tout notre être, à la laisser s’incarner en nous. Le Christ doit pouvoir faire sa demeure en notre cœur comme il la fit en Marie. Cela signifie que nous devons laisser évangéliser toutes les dimensions de notre être. Nous devons imprégner d’évangile toutes les dimensions de notre vie. En un mot, nous avons à nous convertir, à accueillir la Parole de Dieu, et à travers elle, le Christ de la grâce, comme le Seigneur véritable de notre vie. Et cette Parole, ce Verbe fait chair en nous, nous avons ensuite à l’enfanter, comme Marie, pour le donner aux hommes. Nous avons à l’enfanter dans notre intelligence et notre cœur, par nos paroles et par nos actes, au milieu de nos activités les plus sublimes comme au milieu des plus banales. En un mot, nous avons, comme Marie, à rendre visible le Christ pour que par nous et à travers nous il puisse réaliser son œuvre de salut, le dessein bienveillant du Père, le Mystère désormais manifesté à tous. Et ainsi nous devenir, comme S. Paul nous y invite dans l’épître, « un peuple ardent à faire le bien ».

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4e dimanche de l’Avent  2016 fourth-sunday-of-advent-sm

Ce dernier dimanche de l’Avent, plus encore que les précédents, est placé sous le signe de l’attente. La liturgie nous le fait sentir, de la plainte d’Isaïe dans l’Introït cieux, répandez votre rosée, nuées, faites pleuvoir le Juste – à la supplique de l’Alléluia venez, Seigneur, ne tardez plus. Attente de la venue désormais imminente de celui que la prophétie d’Isaïe citée par S. Luc présente comme un grand roi venant des extrémités du monde se manifester à ses sujets par-delà le désert pour leur apporter la joie de sa présence, de son adventus, de sa parousie. Avènement qui sera interprété, tout au long de l’attente messianique qui va se creuser en Israël, comme la libération par excellence tant du péché que de l’oppression, afin que toute chair voie le salut de Dieu.

Mais si le grand roi vient au devant de son peuple, il faut encore que celui-ci se prépare à l’accueillir, et travaille même à son avènement. C’est le sens originel de la prophétie d’Isaïe qui use d’une belle métaphore. Lorsqu’un souverain émettait le désir de se rendre en grand appareil dans l’une de ses provinces, la population était requise aux travaux de restauration de la voie royale, et particulièrement en ces endroits désertiques où celle-ci ne pouvait être régulièrement entretenue. C’est pourquoi une voix crie de Jérusalem : Dans le désert, préparez les chemins du Seigneur. Convocation à la corvée royale, certes, mais qui se teinte des nuances propres au premier exode : car c’est au désert, en cette terre inhospitalière, que Dieu arrache son peuple à l’oppression, qu’il le guérit de l’idolâtrie et qu’il l’attire à lui à l’instar de l’épouse infidèle comme l’époux délaissé mais miséricordieux, pour reprendre la belle image du prophète Osée. C’est donc à un nouvel exode qu’appelle Isaïe. Israël doit travailler à réparer les voies qui mènent à son cœur pour que le Seigneur puisse y faire sa demeure comme jadis en la Tente de la Rencontre, anticipation du Temple de Jérusalem.

S. Luc voit en Jean-Baptiste le nouvel Isaïe qui lance le dernier appel à la conversion avant la manifestation si longtemps attendue du Messie. Et il s’y prend en modifiant la ponctuation de la prophétie. Jean s’étant retiré au désert pour se préparer à accueillir le message qui l’enverrait à la rencontre des foules, Luc dit alors : Une voix crie dans le désert. Une voix qui n’appelle plus à aller au désert comme naguère mais qui, sur les bords du Jourdain, à ses confins par conséquent, appelle à un nouveau retournement, à une nouvelle conversion. Par cet artifice, Luc identifie cette voix à celle du grand prophète annonciateur du Messie. Annonciateur aussi de ses souffrances dans les chants du Serviteur. Car n’est-il pas frappant qu’à l’orée du ministère public de Jésus, au moment où Jean va le baptiser, Luc nous mentionne les personnages que nous retrouverons trois ans plus tard au moment de la Passion ? N’est-il pas encore plus frappant que la liturgie nous fasse entendre leurs noms de sinistre augure juste avant de fêter la Nativité ? La joie de la venue du grand roi se teinte déjà d’amertume. A l’or et à l’encens des mages se mêle déjà la myrrhe. Les personnages du drame sacré se mettent en place. Et ce ne sont pas seulement les tendres santons de la crèche. Hérode et Pilate, Anne et Caïphe. Celui qui cherchera à tuer l’enfant et celui qui condamnera l’adulte, ceux aussi qui auront livré le Fils de l’homme.

 Le grand roi sait il où il va. Jésus naît à Bethléem, la maison du pain, dans une mangeoire : anticipation de l’eucharistie, instituée au soir du Jeudi Saint et consommée le lendemain sur la croix. Jésus est emmailloté de langes : comme le corps porté au sépulcre le soir du Vendredi Saint. Le grand roi qui vient, le Seigneur, sait où il va. Il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Il sait aussi qu’il faut qu’il en soit ainsi. Afin que le plus grand amour soit manifesté, celui où l’on donne sa vie pour ses amis. Afin que l’eau et le sang jaillissent pour purifier et vivifier la foule qui regarde celui qu’elle a laissé transpercer.

Il s’agissait de passer à une dimension nouvelle, une dimension désormais définitive. Car les appels à la conversion, de Moïse à Jean-Baptiste, sont restés, dans le fond, inopérants. Il fallait que le chemin qui devait mener le Seigneur jusqu’en sa demeure, le cœur des hommes, fût réparé par celui-là même qui l’emprunterait. Une voix crie dans le désert : préparez les chemins du Seigneur. En fait, la voix – Jean-Baptiste – s’adresse à la Parole, au Verbe fait chair, au grand roi. Mais elle ne le sait pas. Et c’est pourquoi il y a deux semaines nous avons été témoins de son désarroi lorsque devenue muette, dans sa prison, elle s’éteint, marquée par le doute : Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? murmure-t-elle. Alors le Verbe lui fait répondre : Allez dire à Jean-Baptiste ce que vos yeux ont vu, et il le confirme dans sa mission. Oui, les prophéties d’Isaïe sont en train de s’accomplir. Jésus est bien celui que l’on devait attendre. Mais il va accomplir sa mission d’une manière inattendue, conçue dans le seul secret du Conseil divin. C’est le grand roi lui-même qui va préparer les chemins et rendre droits les sentiers, combler les ravins et abaisser les montagnes, rectifier les passages tortueux et aplanir les chemins raboteux. Il va le faire en libérant les torrents de sa grâce, de la grâce de sa Pâques, torrents qui vont faire refleurir le désert comme le disait Isaïe. Cette grâce, celle de la foi, va donner à ceux qui l’accueillent le pouvoir de devenir fils de Dieu. Elle va permettre à ceux qui l’accueillent de pouvoir justement accueillir le grand roi dans leur cœur pour qu’il y renouvelle son mystère d’amour. Car laissés à nos propres forces, et c’est la leçon de l’Ancien Testament tirée par S. Paul, malgré toutes les exhortations prophétiques, nous échouerions.

Alors nous comprenons que l’attente du premier avènement, la Nativité, à laquelle nous presse l’Église par sa liturgie de l’Avent en recouvre une autre, désormais possible, celle, dans notre cœur, de l’intronisation du grand roi, revenu des profondeurs des enfers, ressuscité. Cet avènement qui se réalise à chaque fois que nous mettons en pratique le double commandement de l’amour laissé en testament au soir du Jeudi Saint, que nous vivons de foi, d’espérance et de charité. Cet avènement, c’est aussi une parousie, la « présence » en nous du Fils de Dieu par la puissance de son Esprit. Une présence qui doit diffuser à travers tout notre être au point que nous devrions devenir semblables à celui qui un jour a déclaré dans le Temple : Je suis la lumière du monde. Tel est le grand roi qui vient sans cesse, jour après jour, oriens ex alto, venant dissiper les ténèbres de l’ombre de la mort desquelles, sans lui, nous ne pouvons nous extraire. C’est cette attente-là qu’il faut cultiver en la nourrissant du souvenir de sa première venue. C’est cette attente-là qui nous fera désirer son second avènement dans la gloire et qui, comme l’a dit la collecte tout à l’heure, fera hâter le salut que retardent nos péchés.

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3e Dimanche de l’avent année A 2016 Messe du matin  picture-of-judean-desert

La question que se pose Jean Baptiste est étonnante, et en même temps elle se comprend bien : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » On dirait que Jean Baptiste a perdu la mémoire. Jean Baptiste annonce en effet le Messie qui doit venir. Quand Jésus viendra à lui pour se faire baptiser, il le reconnaîtra comme « celui dont il n’est pas digne de délier la courroie des sandales », lui, Jean Baptiste, que toute la foule vient voir au désert. Lors du baptême de Jésus, le ciel ne s’est-il pas ouvert ? La colombe n’est-elle pas venue reposer sur lui ? La voix n’a-t-elle pas retenti : « Tu es mon Fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour » ? Alors pourquoi Jean Baptiste envoie-t-il ses disciples demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » ?

Pour comprendre, voyons où en est Jean Baptiste. Il est en prison, à la veille de sa mort, à un moment où l’on fait le bilan de sa vie. Et il se demande, pour reprendre une expression de S. Paul, « s’il n’a pas couru en vain ». Pourquoi ? Parce que son annonce de la venue du Messie s’appuie sur l’espérance juive de voir venir le libérateur d’Israël. Le prophète Isaïe ne parle-t-il pas dans la 1ère lecture de « la vengeance qui vient », de la « revanche de Dieu » ? Jean Baptiste croit, en le rencontrant au bord du Jourdain, que Jésus va accomplir ce programme de restauration politique. Or, rien de tel. Jésus prêche aux foules l’instauration d’un royaume, certes, mais d’un royaume de paix dont la constitution, si l’on peut dire, figure dans les Béatitudes : humilité, douceur, pureté, pardon. On ne parvient pas au pouvoir avec de telles valeurs, vous le savez bien.

Alors Jean Baptiste s’interroge. Jésus est-il bien le Messie ? Ne me suis-je pas trompé ? N’ai je pas misé ma vie sur une illusion ? Ne suis-je pas à la veille de donner ma vie sur un malentendu ? Ce sont là des questions que nous pouvons aussi parfois nous poser, ou qui surviennent à l’improviste lors de moments difficiles. En tout cas, vous devinez à quel point Jean Baptiste peut être angoissé et tourmenté. Donner sa vie pour la Vérité en personne, c’est beau. La donner parce qu’on s’est trompé de Messie, c’est malheureux et risible. Et pourtant, l’histoire est remplie de tels martyrs et notre époque n’y échappe pas, comme l’actualité ne cesse de nous le rappeler, avec le terrorisme par exemple.

Aux envoyés de Jean Baptiste, Jésus répond par une citation du même passage d’Isaïe : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent ». Jésus invite les disciples de Jean Baptiste à ouvrir les yeux, à regarder l’œuvre qu’il est en train  d’accomplir. Mais en faisant cela, il fait plus. Cette parole est comme un mot de passe. Regardons en effet ce qui l’accompagne dans le livre d’Isaïe. On nous dit que le désert se couvre de fleurs et de fruits, que l’eau jaillit là où régnaient soif et désolation, que la gloire de Dieu se rend visible. C’est ni plus ni moins l’annonce de la transfiguration de ce monde. Ce monde redevient un paradis, d’où mort et péché sont bannis. En citant ce passage, Jésus se définit lui-même comme celui qui vient restaurer la création déchue et abîmée par le péché. Il est le Messie, investi du pouvoir de Dieu.

Mais Jésus ajoute une phrase qui n’était pas dans la prophétie : « La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ». Jésus dévoile sa tactique. La restauration promise passe par les moyens pauvres, ceux précisément des Béatitudes, et non par les moyens riches auxquels pensent les hommes : la puissance, l’argent, l’idéologie, voire les armes, moyens auxquels on pourrait ajouter aujourd’hui la manipulation des esprits. Et à l’intention de Jean Baptiste, il ajoute : « Heureux qui ne tombera pas à cause de moi ». Il perçoit la crise que traverse Jean Baptiste, le doute qui le travaille. Il l’appelle au sursaut. Dans la confiance et dans la foi. Non, sa mission n’est pas vaine. Il annonce vraiment la libération d’Israël, et plus encore.

Jésus ne se bat pas seulement en effet contre la maladie, l’oppression sociale ou militaire. Il se bat, avec des moyens infiniment plus faibles, contre un ennemi infiniment plus fort : le péché, le mal, le démon. Jésus vient transfigurer la création tout entière, libérer l’humanité en totalité de l’oppression du péché. Avec pour seule arme son Cœur. Ce cœur qui sera transpercé sur la Croix. Jean Baptiste est donc bien le plus grand des enfants des hommes. Il a directement annoncé le Fils de Dieu venu nous sauver. Mais celui qu’il annonce n’est pas un puissant à la manière des hommes. C’est un petit : Jésus vient à nous dans la faiblesse de la chair. Et en cela, le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que Jean Baptiste. Car c’est bien cela que nous, héritiers du Royaume, allons célébrer dans deux semaines : Dieu vient à nous en petit enfant, faible, désarmé, à la merci des puissants.

Jean Baptiste, dans  l’obscurité d’une foi qui se cherche encore, a mené jusqu’à la mort sa mission. Nous, nous avons l’Esprit. Nous en savons beaucoup plus que Jean Baptiste. Alors, qu’attendons-nous pour être des hérauts, des héros de l’Evangile ? Qu’attendons-nous pour nous engager résolument à la suite de Jésus ? Le combat que nous avons à mener est un combat humble, celui même des Béatitudes, à l’image de celui qui vient, humblement, nous visiter à Bethléem.

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3e dimanche de l’avant 2016 Messe de 19h00johnthebaptistpreaching

Voici que S. Jean-Baptiste, que nous avions trouvé dimanche dernier en prison, paraît aujourd’hui sur les bords du Jourdain. Comme au cinéma, la liturgie s’autorise un flash back. Contemplons la scène. Dimanche dernier, interrogateur, Jean-Baptiste envoyait ses disciples auprès de Jésus. Aujourd’hui, la foule vient à lui, et c’est elle qui l’interroge. Sur sa doctrine ? Non, on croit la connaître. C’est celle d’un prophète. On l’interroge sur son identité : « Qui es-tu ? ». « Il faut que nous rendions compte à ceux qui nous envoient ». Celui qui prêche avec les accents d’Isaïe ne serait-il pas ce messie tant désiré qui doit répondre aux attentes d’Israël ? Ou plutôt leur correspondre, s’adapter au futur qu’elles ont progressivement élaboré dans le passé d’une histoire humaine et parfois trop humaine ? « Non, répond Jean, je ne suis pas le messie ». Les enquêteurs sont partagés entre déception et soulagement. Déception, car il faudra encore attendre, et soulagement parce que les paroles d’appel à la conversion de cet homme sifflent et frappent comme un fouet. Mais Jean continue : « Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas. Moi, je baptise dans l’eau ; lui baptisera dans l’Esprit et le feu ». Stupeur. Ceux qui savent, les docteurs, sont pris au dépourvu. Celui que l’on croyait reconnaître à partir du passé laisse pressentir une nouveauté imprévue. Jean n’est pas le messie, il en est le témoin et celui dont il témoigne est déjà là. Sous le vêtement usé du prophète bouillonne déjà le vin nouveau de l’Evangile. Comme tous les prophètes, Jean se décentre de lui-même pour indiquer la présence de Dieu. Mais aujourd’hui, sur les bords du Jourdain, il s’agit d’une présence inédite : celle de Dieu dans la chair, dans la personne de son cousin Jésus. Par ce décentrement inédit, Jean-Baptiste scelle les Ecritures : elles seront désormais l’Ancien Testament.

Il laisse la place à la Vérité en personne : le Christ, auteur d’un Testament nouveau, Verbe unique qui surplombe et interprète toutes les paroles éparses des prophètes.
Les disciples de Jean-Baptiste ne s’y trompent d’ailleurs pas. Le surlendemain, deux d’entre eux, intrigués, se mettent à suivre Jésus. Celui-ci se retourne et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui dirent : « Maître, où demeures-tu ? » « Venez et voyez » répond Jésus. Les disciples de Jean deviendront les premiers apôtres de Jésus, l’Ancien Testament passera dans le Nouveau, Israël dans l’Eglise. Ces paroles, cette invitation à se mettre à la suite de Jésus pour mieux en découvrir le mystère, n’ont cessé de résonner depuis deux mille ans. Témoin de l’Agneau, selon la belle parole du cardinal Daniélou Jean avait en effet annoncé une année de grâces et de bienfaits. Mais cette année jubilaire dépasse tout ce qu’Israël avait pu espérer en fait d’émancipation. C’est maintenant, aujourd’hui, sur les bords du Jourdain, que s’inaugure la véritable libération, le salut dans ce qu’il a de plus décisif. L’année jubilaire se voulait être, dans l’Ancien Testament, un temps de grâce où seraient remises toutes les dettes, guéris tous les affligés, libérés tous les prisonniers. Il devait s’agir d’une année qui rappellerait la joie du septième jour lors de la Création.

Programme, on s’en doute, qui ne fut jamais tenu par les hommes, mais de plus en plus espéré de Dieu seul. Et voici que Jésus inaugure son ministère public dans la synagogue de Capharnaüm en s’attribuant cet oracle d’Isaïe. Cette année de grâce et de bienfaits, la réalisation tant différée de l’année jubilaire, voici qu’elle est proclamée sur la montagne dans les Béatitudes, voici qu’elle se manifeste d’une manière inattendue dans les paroles, les faits et les gestes de Jésus. Allons plus loin encore : on peut dire que cette année de grâce et de bienfaits se confond avec l’existence même de Jésus. Elle culmine, dans la ligne des Béatitudes, avec la Passion. Elle se prolonge dans le clair-obscur du temps de l’Eglise, Corps du Christ répandu et communiqué aux confins de tous les déserts où l’homme cherche à étancher sa soif de vérité et de paix.
Cette année de grâce et de paix a donc bien la saveur d’un Avent : elle nous dispose à une libération plénière dont nous n’avons ici-bas encore qu’un avant-goût. Elle nous convie du coup à creuser la soif de l’avènement définitif du Christ en nous poussant à l’accueillir à chaque instant à travers les événements de notre vie et de l’histoire plus large qui les entourent. Mais en même temps, cette année de grâce et de paix est là, présente, quand le Christ nous rencontre par sa Parole et ses sacrements et elle nous inonde de joie, d’une joie profonde et sereine. Cette joie, personne ne pourra nous la ravir, même dans les persécutions, comme celles qui ont frappé cruellement ce matin nos frères chrétiens d’Egypte. Un attentat en plein office qui a fait plusieurs dizaines de morts. En ce dimanche de Gaudete, après la jubilation que nous avons ressentie sous la plume de S. Paul aux Philippiens, notre joie se doit d’aller jusque dans ces profondeurs théologales. Une joie qui juge et relativise les difficultés de la vie, celles que nous éprouvons tous personnellement. Mais une joie qui surplombe aussi de très haut les mesquineries d’un monde qui n’en finit plus de se rebeller et de regimber contre l’aiguillon.

Un exemple ? Une de ces querelles dont la France a seule le secret, je veux parler de l’affaire des crèches de Noël. Signes ostentatoires du christianisme, comme sûrement aussi notre procession de jeudi dernier avec ses bannières, ses chants, ses soutanes et ses surplis, elles doivent disparaître. Pour détacher un peu plus encore l’homme occidental de ses racines chrétiennes. Pour en faire toujours plus un produit hors-sol, une sorte d’algue boursouflée dérivant au gré des courants, prêt à être cueilli par n’importe qui. Et en particulier par les chantres du radicalisme de la violence. Comment ne pas comprendre que déraciner la culture chrétienne de notre pays, c’est faire le lit du nihilisme et du totalitarisme ! C’est poser un acte suicidaire. Nous pourrions désespérer de voir ces tentatives se répéter continuellement dans notre pays. Et pourtant, tout en luttant, nous demeurerons dans la joie. Celle de la Femme de l’Apocalypse, l’Immaculée, qui écrase de son talon la tête du dragon. Puissions-nous continuer de cheminer en tout cas avec cette joyeuse espérance en ce temps de recueillement, grave, auquel nous sommes conviés par la liturgie à l’approche de Noël.

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Immaculée Conception  rubens-immaculee

Aujourd’hui, après la loi inique adoptée cette semaine au Parlement, j’aurais plus envie de parler de Conception que d’Immaculée. Mais, plutôt que de commenter les choses de la terre, la triste histoire du péché et de l’apostasie de notre Occident, je préfère tourner mon regard – et le vôtre – vers celles du ciel, où nous retrouvons, rayonnante, la Vierge Marie, notre espérance, elle qui foule au pied tous ces reptiles qui nous menacent. Prenons, ce soir, de l’altitude car, vous le savez, Marie, en son Immaculée Conception, est notre passé et notre avenir.

Notre passé, parce que, préservée de la blessure du péché originel, sa nature humaine est indemne et donc belle et pure, aussi belle et pure que fut celle de notre mère Eve lorsqu’elle sortit de la pensée de Dieu et du côté d’Adam. Marie, la nouvelle Eve, a pris pour nous la place de celle qui perdit sa grâce en doutant de la bonté du Créateur. Marie, la nouvelle Eve, est celle qui toujours se comprit comme l’enfant bien-aimée du Père, à l’instar de son Fils, le nouvel Adam, alors que la première Eve et le premier Adam, trompés par le serpent, se crurent esclaves d’un tyran. Ils ne surent reconnaître en leur Créateur un Père aimant, et ils transmirent à leurs enfants que nous sommes une nature blessée par un cœur jaloux. Marie, préservée des suites du péché originel par les mérites de son Fils, acquis sur la croix, est plus ancienne que toute autre créature. Elle est l’archétype de l’humanité voulue par Dieu.

Parce que Marie est notre passé, elle est aussi notre avenir. Archétype nouveau de l’humanité voulue par Dieu, elle nous a été donnée comme Mère universelle au Calvaire et au Cénacle, au Vendredi saint et à la Pentecôte. Avec son Fils qui nous infuse la grâce de la renaissance spirituelle, Marie nous enfante à la vie nouvelle de l’Esprit Saint qu’elle porte, elle aussi, en plénitude. Délivrée des conséquences du péché originel, dont elle a été préservée, endormie dans le Seigneur, elle est au jour de son Assomption, la première des créatures à être entrée, à la suite de son Fils, dans la gloire éternelle du Père. Marie nous a précédés en ce pèlerinage terrestre et elle nous attend en la Jérusalem céleste, première des ressuscités avec son Fils. Elle est ainsi notre avenir, à nous qui même parvenus au-delà du hiatus de la mort corporelle avons encore à expier notre médiocrité de pécheurs au purgatoire ou à attendre au dernier jour la restitution d’une corporéité désormais transfigurée. Marie est l’avenir des pécheurs comme elle est l’avenir des saints. Comme le disait S. Bernard si le Christ est la tête de l’Église, Marie en est comme le cou, à travers lequel s’épanche tout l’influx salutaire de la grâce.

Parce qu’elle a été préservée du péché originel par son Immaculée Conception, parce qu’elle a tout au long de sa vie ratifié cette grâce insigne par sa disponibilité, son consentement, son obéissance, par ce oui qui la résume si bien, Marie n’a pas connu la vieillerie du péché, elle n’a pas subi la déchéance de la mort, elle n’a pas goûté à l’humiliation du tombeau. Marie est ainsi la toute victorieuse, dans la lumière éclatante de la grâce de son Fils. C’est pourquoi nous allons marcher symboliquement, au cœur des froidures et des obscurités de l’hiver, illuminés par la clarté de la grâce, vers celle qui, victorieuse du péché, nous attend au terme de l’histoire. Notre procession aux flambeaux vers Notre-Dame des Victoires est une image de notre existence, un pèlerinage, nourri par l’eucharistie vers la Jérusalem céleste où trône déjà la première des rachetés, notre mère victorieuse du serpent dont elle écrase la tête.

Notre-Dame des Victoires, vous accueillez toujours avec bienveillance la prière de vos enfants, obtenez-nous la grâce de participer pleinement à la victoire de votre Fils ressuscité en ne faisant aucun obstacle à l’œuvre du Saint-Esprit en nous.
Cœur immaculé de Marie, trésor inépuisable de grâce, nous nous confions à vous, ainsi que nos familles, ceux qui nous sont chers, les vocations sacerdotales et religieuses, notre nation. Apprenez-nous à répondre comme vous oui à Dieu, dans l’humilité, la pureté du cœur, la simplicité et l’abandon à la volonté du père, pour notre salut et celui du monde entier.
Refuge des pécheurs, gardez-nous sous votre maternelle protection. Que par vos mains nous soit donnée la miséricorde divine pour qu’elle sanctifie notre cœur et celui des pécheurs, les rendant semblables à celui de Jésus.
Par votre intercession, ô Marie, fortifiez notre foi, soutenez notre espérance et ravivez notre charité.

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Réflexions sur l’Avent

L’Immaculée Conception est notre rendez-vous marial de l’Avent. Qu’est-ce que l’Avent ? C’est un temps d’attente et de préparation. Mais attendre, se préparer, cela se dit d’un événement futur dont on a déjà une certaine connaissance, dont on sait qu’il se produira. Si cet événement est désiré, on peut même dire qu’il devient objet d’espérance. Espérer, en effet, c’est anticiper par le désir la possession de quelque chose qui réjouit. C’est répondre à une promesse. Ce temps d’attente et de préparation qu’est l’Avent est donc lié à une promesse. A une promesse d’ailleurs complexe. Car si je vous pose la question : qu’attendons-nous pendant l’Avent, que préparons-nous ? Vous me répondrez certainement : Noël. Oui, mais Noël, c’est un événement du passé. On n’attend pas un événement déjà réalisé. Alors, à quoi nous préparons-nous ? Quelle est la promesse qui motive notre attente ?

Ecoutons le prophète Isaïe au Mercredi des quatre-temps de décembre : « Il arrivera dans l’avenir que la montagne du Temple du Seigneur sera placée à la tête des montagnes et dominera les collines. Toutes les nations afflueront vers elle, des peuples nombreux se mettront en marche ». Ce rassemblement universel s’opérera autour du Seigneur : « Ils diront : venez ! montons à la montagne du Seigneur, au Temple du Dieu de Jacob ». Et la caractéristique de ce rassemblement universel autour du Seigneur, c’est la paix : « De leurs épées, ils forgeront des socs de charrue et de leurs lances des faucilles. On ne lèvera plus l’épée nation contre nation. On ne s’entraînera plus pour la guerre ». Nous attendons un événement du futur, quelque chose qui ne s’est pas encore réalisé, l’objet d’une promesse. Nous attendons un événement eschatologique, qui marquera la fin de l’histoire, la fin de ce monde fait d’ombre et de lumière, d’aspiration à la paix et de déchaînement de violence.

La promesse qui est l’objet de notre attente, c’est l’avènement de ce « règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne d’amour, de justice et de paix » (préface du Christ-Roi), règne du Christ récapitulateur de tout l’univers. Voilà ce que nous désirons : le royaume de Dieu parvenu à sa plénitude, royaume d’où seront bannis à tout jamais haine et violence, deuil et larmes, mort et destruction. Ce royaume qu’aujourd’hui nous espérons, il s’est inauguré hier dans la personne de Jésus, lors de son premier avènement, celui de la Nativité. Par sa naissance parmi les hommes, Jésus vient rompre la logique de guerre qui traverse l’univers tant spirituel que matériel depuis le péché originel. Comme le prophétise encore une fois Isaïe, « les chaussures des soldats qui piétinaient bruyamment le sol, leurs manteaux couverts de sang, les voici brûlés, le feu les a dévorés ». Le Christ apparaît, nouvel Auguste (cf. Virgile, 4e églogue), comme le « véritable Prince de la Paix ». C’est le chant des anges dans la nuit de Noël : Pax hominibus bonae voluntatis.

Le temps de l’Église, qu’inaugure la mission du Fils de Dieu de son premier avènement jusqu’à l’envoi du Saint-Esprit à la Pentecôte, c’est l’histoire de la dilatation de ce royaume aux dimensions de l’univers entier. C’est le temps de la patience de Dieu son Père. Chaque heure du temps de l’Église est comme un nouvel avènement du Christ de Noël en même temps qu’une anticipation du Christ Roi de la fin des temps : c’est un progrès du royaume de Dieu sur terre. Un progrès discret, qui n’apparaît qu’aux yeux de la foi, comme en témoignent les paraboles du Royaume dans les évangiles. Car il ne faut pas se leurrer : l’instauration du royaume de Dieu ne sera parfaite et définitive – elle ne sautera aux yeux de tous – que lorsque la figure-ci de ce monde aura été renouvelée de fond en comble par Dieu. Jusqu’à cette bienheureuse récapitulation de toutes choses dans le Christ, la paix sur la terre sera toujours fragile et nous aurons à lutter sans cesse contre les assauts de l’Antéchrist qui vise à dénaturer l’homme et la société, comme on l’a vu encore cette semaine avec la loi inique qui cherche à museler les défenseurs de la vie. Nos victoires seront souvent sub specie contraria : comme le martyre par exemple, à l’image de la victoire du Christ sur la croix, son « élévation » comme dit S. Jean.

Alors que faire pour hâter la réalisation de la promesse ? Que faire pour préparer ce second avènement du Christ dans la gloire ? Eh bien, commencer par jeter un regard sur le premier, sur Noël. Pensons à l’attitude de ceux qui attendent quelque heureux événement : l’enfant qui attend la célébration de son anniversaire, la jeune femme qui attend la naissance de son enfant, la fiancée qui attend celui qu’elle aime, le prisonnier qui attend sa libération. Lorsque, comme eux, on attend la réalisation d’une promesse, on sait avec certitude que quelque chose va venir ; aussi est-on déjà dans la joie de cette venue (on possède déjà en espérance l’objet de la promesse) ; puisque l’on ne veut pas manquer cet événement, on adopte une attitude de disponibilité ; en conséquence on prend les moyens de cet accueil : on entre ainsi dans un combat, on ordonne sa vie en fonction de cet objet. On opère les choix qui s’imposent. On renonce à certaines choses. On fournit les efforts requis. La future mère, par exemple, fait attention à son mode de vie. Si c’est nécessaire, elle n’hésitera pas à rester allongée de longs mois.

La consigne du temps de l’Avent, le maître-mot de cette période est donc : « Veillez ! ». L’état de veille implique qu’il y a un combat à livrer comme S. Paul le souligne dans sa lettre aux Romains : « L’heure est venue de sortir de votre sommeil. Rejetez les activités des ténèbres, revêtez-vous pour le combat de la lumière » (épître du 1er dimanche). Texte d’ailleurs souvent repris pendant l’Avent car, visiblement, on a le sommeil un peu lourd… Et ce combat contre la torpeur, il convient de le mener jusqu’au bout. C’est bien la consigne que donne Jésus au moment d’entrer dans sa passion : « Demeurez ici et veillez avec moi. Veillez et priez afin de ne pas tomber au pouvoir de la tentation ». C’est le vitrail qui surplombe la crédence près du maître-autel, qui représente aussi les disciples endormis…

Ne pas entrer dans l’attitude du veilleur, ne pas s’engager dans le combat, cela relèverait de l’inconscience ou de la désinvolture. Cela reviendrait à risquer d’être surpris et s’exposer à perdre l’objet de la promesse. Concrètement, cela reviendrait à contrarier la dilatation du royaume au sein du temps de l’Église, cela reviendrait à s’opposer à l’avènement quotidien du Christ dans l’histoire, à commencer par l’histoire de notre propre vie. Et bien souvent c’est lui qui, en fait, attend à la porte de notre cœur, c’est lui le Veilleur. « Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour dîner, moi près de lui et lui près de moi ». Ce qui est en notre pouvoir et de notre devoir, c’est de nous ancrer dans l’espérance, de préparer au Christ un chemin, à l’instar de S. Jean-Baptiste dans le désert. C’est d’accueillir comme la Vierge Marie cette Parole, ce Verbe, pour lui donner chair dans l’épaisseur de notre vie, c’est-à-dire pour être alter Christus, ipse Christus, « être un autre Christ, être le Christ lui-même ». Ce qui n’est rien d’autre que notre vocation baptismale après tout.

Le temps de l’Avent est un temps de grâce pour stimuler et raviver notre foi : il vise à nous sortir du sommeil de l’indifférence, de la lâcheté ou du confort. Car Dieu fait constamment irruption dans notre existence : pour peu que nous nous mettions à le désirer et à l’attendre, nous découvrirons qu’il est là, derrière la porte. Prêt à nous requérir sous ses étendards pour nous conduire à la victoire. Victoire de la vie qui devient béatitude éternelle et qui passe ici-bas par le combat de la croix où il faut s’illustrer par davantage de foi, d’espérance et de charité, à l’image de la bienheureuse Vierge Marie…

2ème Dimanche de l’Avent 2016   advent2

La question que se pose Jean-Baptiste est étonnante, et en même temps elle se comprend bien : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? On dirait que Jean-Baptiste a perdu la mémoire. Jean-Baptiste annonce en effet le Messie qui doit venir. Quand Jésus viendra à lui pour se faire baptiser, il le reconnaîtra comme celui dont il n’est pas digne de délier la courroie des sandales, lui, Jean-Baptiste, que toute la foule vient voir au désert. Lors du baptême de Jésus, le ciel ne s’est-il pas ouvert ? La colombe n’est-elle pas venue reposer sur Jésus ? La voix n’a-t-elle pas retenti : Tu es mon Fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour ? Alors pourquoi Jean-Baptiste envoie-t-il ses disciples demander à Jésus : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?

Pour comprendre, voyons où en est Jean-Baptiste. Il est en prison, à la veille de sa mort, à un moment où l’on fait le bilan de sa vie. Et il se demande, pour reprendre une expression de S. Paul, s’il n’a pas couru en vain. Pourquoi ? Parce que son annonce de la venue du Messie s’appuie sur l’espérance juive de voir venir le libérateur d’Israël. Le prophète Isaïe, cité par S. Paul, ne parle-t-il pas dans l’épître du rejeton de Jessé, qui se lèvera pour régir les nations, ces nations qui mettront alors en lui leur espérance ? Jean-Baptiste croit, en le rencontrant au bord du Jourdain, que Jésus va accomplir ce programme de restauration politique d’Israël et de récapitulation de tout l’univers sous un seul chef. Or, rien de tel apparemment. Jésus prêche aux foules l’instauration d’un royaume, certes, mais d’un royaume de paix dont la constitution, si l’on peut dire, figure dans les Béatitudes : humilité, douceur, pureté, pardon. On ne parvient pas au pouvoir avec de telles valeurs, vous le savez bien en ce jour d’élection.

Alors Jean-Baptiste s’interroge. Jésus est-il bien le Messie ? Ne me suis-je pas trompé ? N’ai je pas misé ma vie sur une illusion ? Ne suis-je pas à la veille de donner ma vie sur un malentendu ? Ce sont là des questions que nous pouvons parfois aussi nous poser, ou qui surviennent à l’improviste lors de moments difficiles, lorsque l’échec vient frapper à la porte de notre vie. En tout cas, vous devinez à quel point Jean-Baptiste peut être angoissé et tourmenté. Donner sa vie pour la Vérité en personne, c’est beau. La donner parce qu’on s’est trompé de Messie, c’est malheureux et même pathétique. Et pourtant, l’histoire est remplie de tels martyrs, et notre époque n’y déroge pas, hélas, avec le terrorisme islamiste dont nous souffrons depuis quelques années.

Aux envoyés de Jean-Baptiste, Jésus répond par une citation du même Isaïe : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent. Jésus invite les disciples de Jean-Baptiste à ouvrir les yeux, à regarder l’œuvre qu’il accomplit. Mais en faisant cela, il fait plus. Cette parole est comme un mot de passe. Regardons en effet ce qui l’accompagne dans le livre d’Isaïe. On nous dit que le désert se couvre de fleurs et de fruits, que l’eau jaillit là où régnaient soif et désolation, que la gloire de Dieu se rend visible. C’est ni plus ni moins l’annonce de la transfiguration de ce monde. Ce monde redevient un paradis, d’où mort et péché sont bannis. En citant ce passage, Jésus se définit lui-même comme celui qui vient restaurer la création déchue et abîmée par le péché. Il est bien le Messie, celui qui est investi du pouvoir de Dieu.

Mais Jésus ajoute une phrase qui n’était pas dans la prophétie : La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. Jésus dévoile sa tactique. La restauration promise, la récapitulation espérée, passe par les moyens pauvres, ceux précisément des Béatitudes, et non par les moyens riches auxquels pensent les hommes : la puissance, l’argent, l’idéologie, voire les armes, moyens auxquels on pourrait ajouter aujourd’hui la manipulation des esprits orchestrée par les médias. Et à l’intention de Jean-Baptiste, il ajoute : Heureux qui ne tombera pas à cause de moi. Il perçoit la crise que traverse Jean-Baptiste, le doute qui le travaille. Il l’appelle au sursaut. Dans la confiance et dans la foi. Non, sa mission n’est pas vaine. Il annonce vraiment la libération d’Israël, et plus encore.

Jésus ne se bat pas seulement en effet contre la maladie, l’oppression sociale ou politique. Il se bat, avec des moyens infiniment plus faibles aux yeux des hommes, contre un ennemi infiniment plus fort : le péché, le mal, le démon. Jésus vient transfigurer la création tout entière, libérer l’humanité en totalité de l’oppression du péché. Avec pour seule arme son Cœur. Ce cœur qui sera transpercé sur la Croix. Jean-Baptiste est donc bien le plus grand des enfants des hommes. Il a directement annoncé le Fils de Dieu venu nous sauver. Mais celui qu’il annonce n’est pas un puissant à la manière des hommes. C’est un petit : Jésus vient à nous dans la faiblesse de la chair. Et en cela, le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que Jean-Baptiste. Car c’est bien cela que nous, héritiers du Royaume, allons célébrer dans deux semaines : Dieu vient à nous en petit enfant, faible, désarmé, à la merci des puissants.

Jean-Baptiste, dans l’obscurité d’une foi qui se cherche encore, a mené jusqu’à la mort sa mission. Nous, nous avons l’Esprit. Nous en savons beaucoup plus que Jean-Baptiste. Forts de notre foi, nous avons une mission à remplir. L’épître, la semaine dernière, nous exhortait à sortir de notre sommeil et à nous revêtir du Seigneur Jésus-Christ. Le combat que nous avons à mener est de toute façon un combat humble, quotidien, celui même des Béatitudes. C’est le combat de l’espérance, celui du combat pour la vie telle que Dieu nous l’a donnée, fragile et en même temps magnifique. L’homme est un néant, disait le cardinal de Bérulle, mais c’est un néant capable de Dieu ! Cette espérance à laquelle S. Paul nous invite dans l’épître : Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie  et de toute paix dans la foi, afin que, par la vertu de l’Esprit Saint, vous abondiez en espérance. A nous aussi qui, après deux mille ans de christianisme, pouvons douter comme Jean-Baptiste au vu de la situation angoissante que connaît notre monde, s’adressent ces paroles du Christ et de l’Apôtre des nations. Que l’espérance nous établisse solidement et profondément dans la paix, condition de la victoire dans les combats que nous avons à mener en ces temps chahutés pour défendre la figure de l’homme telle qu’elle est sortie des mains de Dieu.

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1er Dimanche de l’Avent 2016   first-advent

Entrer dans le temps de l’Avent, c’est entrer dans un temps d’attente et de préparation. Mais attendre, se préparer, cela se dit d’un événement futur dont on a déjà une certaine connaissance, dont on sait qu’il se produira. Si cet événement est désiré, on peut même dire qu’il devient objet d’espérance. Espérer, en effet, c’est anticiper par le désir la possession de quelque chose qui réjouit. C’est répondre à une promesse. Ce temps d’attente et de préparation que nous inaugurons aujourd’hui est donc lié à une promesse. A une promesse d’ailleurs complexe. Car si je vous pose la question : qu’attendons-nous pendant l’Avent, que préparons-nous ? Vous me répondrez certainement : Noël. Oui, mais Noël, c’est un événement du passé. On n’attend pas un événement déjà réalisé. Alors, à quoi nous préparons-nous ? Quelle est la promesse qui motive notre attente ?

Ecoutons Isaïe : « Il arrivera dans l’avenir que la montagne du Temple du Seigneur sera placée à la tête des montagnes et dominera les collines. Toutes les nations afflueront vers elle, des peuples nombreux se mettront en marche ». Ce rassemblement universel aura lieu autour du Seigneur : « Ils diront : venez ! montons à la montagne du Seigneur, au Temple du Dieu de Jacob ». Et la caractéristique de ce rassemblement universel autour du Seigneur, c’est la paix : « De leurs épées, ils forgeront des socs de charrue et de leurs lances des faucilles. On ne lèvera plus l’épée nation contre nation. On ne s’entraînera plus pour la guerre ». Nous attendons un événement du futur, quelque chose qui ne s’est pas encore réalisé, l’objet d’une promesse. Nous attendons un événement eschatologique, qui marquera la fin de l’histoire, la fin de ce monde fait d’ombre et de lumière, d’aspiration à la paix et de déchaînement de violence.

La promesse qui est l’objet de notre attente, c’est l’avènement de ce « règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne d’amour, de justice et de paix », règne du Christ récapitulateur de tout l’univers. Voilà ce que nous désirons : le royaume de Dieu parvenu à sa plénitude, royaume d’où seront bannis à tout jamais haine et violence, deuil et larmes, mort et destruction. Ce royaume qu’aujourd’hui nous espérons, il s’est inauguré hier dans la personne de Jésus, lors de son premier avènement, celui de la Nativité. Par sa naissance parmi les hommes, Jésus vient rompre la logique de guerre qui traverse l’univers tant spirituel que matériel depuis le péché originel. Le temps de l’Église, c’est l’histoire de la dilatation de ce royaume aux dimensions de l’univers entier. C’est le temps de la patience de Dieu. Chaque heure du temps de l’Église est comme un nouvel avènement du Christ de Noël en même temps qu’une anticipation du Christ Roi de la fin des temps, c’est un progrès du royaume de Dieu sur terre. Mais il ne faut pas se leurrer : l’instauration du royaume de Dieu ne sera parfaite et définitive que lorsque la figure-ci de ce monde aura été renouvelée de fond en comble par Dieu. La paix sur terre est toujours fragile et nous savons que de nouvelles guerres éclateront

Alors que faire pour hâter la réalisation de la promesse ? Que faire pour préparer ce second avènement du Christ ? Eh bien, commencer par jeter un regard sur le premier, sur Noël. Pensons à l’attitude de ceux qui attendent quelque heureux événement : l’enfant qui attend la célébration de son anniversaire, la jeune femme qui attend la naissance de son enfant, la fiancée qui attend celui qu’elle aime, le prisonnier qui attend sa libération. Lorsque, comme eux, on attend la réalisation d’une promesse, on sait avec certitude que quelque chose va venir ; aussi est-on déjà dans la joie de cette venue (on possède déjà en espérance l’objet de la promesse) ; puisque l’on ne veut pas manquer cet événement, on adopte une attitude de disponibilité ; en conséquence on prend les moyens de cet accueil : on entre ainsi dans un combat, on ordonne sa vie en fonction de cet objet. On opère les choix qui s’imposent. On renonce à certaines choses. On fournit les efforts requis. La future mère, par exemple, fait attention à son mode de vie. Si c’est nécessaire, elle n’hésitera pas à rester allongée de longs mois.

La consigne du temps de l’Avent, le maître-mot de cette période est donc : « Veillez ! » L’état de veille implique qu’il y a un combat à livrer comme Paul le souligne dans la seconde lecture : « L’heure est venue de sortir de votre sommeil. Rejetez les activités des ténèbres, revêtez-vous pour le combat de la lumière ». Et ce combat, il convient de le mener jusqu’au bout. C’est bien la consigne que donne Jésus au moment d’entrer dans sa passion : « Demeurez ici et veillez avec moi. Veillez et priez afin d ne pas tomber au pouvoir de la tentation ». Ne pas entrer dans l’attitude du veilleur, ne pas s’engager dans le combat, cela relèverait de l’inconscience ou de la désinvolture. Cela reviendrait à risquer d’être surpris et s’exposer à perdre l’objet de la promesse. L’exemple du déluge rapporté par Jésus dans l’évangile est éloquent. Concrètement, cela reviendrait à contrarier la dilatation du royaume au sein du temps de l’Église, cela reviendrait à s’opposer à l’avènement quotidien du Christ dans l’histoire, à commencer par l’histoire de notre propre vie. Et bien souvent c’est lui qui, en fait, attend à la porte de notre cœur. « Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour dîner, moi près de lui et lui près de moi ». Ce qui est en notre pouvoir et de notre devoir, c’est de lui préparer le chemin, à l’instar de Jean-Baptiste (2e dimanche), c’est de nous convertir à sa parole (3e dimanche), d’accueillir comme Marie cette Parole pour lui donner chair dans l’épaisseur de notre vie (4e dimanche). Le temps de l’Avent est un temps de grâce pour stimuler et raviver notre foi : il vise à nous sortir du sommeil de l’indifférence, de la lâcheté ou du confort. Car Dieu fait constamment irruption dans notre existence : pour peu que nous nous mettions à le désirer et à l’attendre, nous découvrirons qu’il est là, derrière la porte.

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1er Dimanche de l’Avent 2016   1-avent

Le nouveau cycle liturgique s’ouvre par une scène apocalyptique que ponctue un appel à la conversion et à la vigilance relayé par l’épître : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront dans l’angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots ; des hommes défailliront de frayeur, dans l’attente de ce qui menace le monde habité, car les puissances des cieux seront ébranlées ». On a l’impression de voir se dérouler le teaser d’un de ces films qui a l’approche des fêtes fait l’affiche du grand cinéma voisin. C’est en effet avec ces images impressionnantes que le courant apocalyptique, dans le judaïsme, entendait illustrer la manifestation de la puissance du Seigneur lorsque le temps des nations et de leur impunité parviendrait à son terme. Les chrétiens ont repris ce genre littéraire pour signifier l’ébranlement cosmique qui caractérisera cette fois la venue en gloire de Celui qui était déjà venu, discrètement, dans l’humilité d’une chair promise à la mort, et la mort de la croix.

La liturgie, en ce temps de préparation à la manifestation de l’Incarnation, centre et pivot de l’histoire universelle, commence donc par mettre sous nos yeux le terme de cette même histoire, l’achèvement des temps, le triomphe du Christ victorieux du mal et de la mort. Cet achèvement revêt sous le calame des évangélistes une forme terrifiante. Faut-il nous en effrayer ? S. Luc note que des hommes défailliront de peur. Des hommes, c’est-à-dire pas tous les hommes. Et précisément pas ceux qui attendent avec patience la manifestation du salut de Dieu à travers les tribulations de l’histoire. Car il ne faut pas être dupes de ces images. Elles racontent un événement à bien des égards désirable. Cet achèvement des temps est le début des temps nouveaux. Cet effondrement du cosmos prélude à la terre nouvelle et aux cieux nouveaux. Cet écroulement des cités terrestres annonce la descente majestueuse de la Jérusalem céleste, venue d’en haut, toute prête pour les noces éternelles et le banquet nuptial préparés pour les élus. Cet ébranlement des puissances cosmiques marque la défaite des idoles, de ces astres qui se croyaient divinités mais qui se découvrent simples créatures, soumises à la toute-puissance du Pantocrator. La fin de ce monde est le début du monde nouveau dont nous faisons déjà partie, par notre baptême, mais comme endormis, tels des chrysalides, vivant comme à notre insu une métamorphose qui nous prépare à devenir des caelites dans la plénitude de la taille du Christ, pour reprendre une parole de l’Apôtre.

C’est pourquoi le même S. Paul nous presse de sortir de notre sommeil. Car cette venue du Fils de l’homme, c’est aussi dans la banalité des jours qu’elle s’accomplit. Entre sa venue dans la crèche de Bethléem il y a deux mille ans, et sa venue cosmique au terme de l’histoire, il y a sa venue quotidienne dans le sanctuaire de l’âme, lorsque celle-ci ,éveillée, attentive, préparée, l’accueille à travers sa Parole et sa grâce pour se laisser progressivement transformer en lui. C’est lorsque la figure de ce monde aura passé, au Jugement dernier, que tels des papillons nous jaillirons de notre chrysalide, mais c’est chaque jour de notre vie d’ici-bas que le processus de la métamorphose s’accomplit : le péché avait fait de nous des larves rampantes, collées aux choses de la terre ; la grâce nous recrée pour nous rendre aériens : « redressez-vous, relevez la tête, parce que notre délivrance est proche ». Dieu nous rend notre poids spécifique, et ce poids c’est la légèreté de l’esprit.

Nous ne devons pas entraver ce processus de régénération spirituelle par ce qu’il y a encore en nous de complicité avec le péché qui nous alourdit si bien. Origène, dans un magnifique commentaire biblique, parle de ces âmes dont le feu de l’amour s’épuise, qui se refroidissent, se figent, se condensent, se cristallisent, se solidifient, et tombent sur terre pour venir s’y fragmenter et s’y ensevelir dans les ténèbres. Ne nous laissons pas asservir par les œuvres des ténèbres. Dépouillons-nous en bien plutôt « et revêtons les armes de la lumière. Marchons honnêtement comme en plein jour, ne nous laissant point aller aux excès  de table et de boisson », sans parler des autres. Et pour cela « revêtons-nous du Seigneur Jésus-Christ ». Se revêtir de Jésus-Christ, en ce temps de l’avent, c’est d’abord donner du temps à la prière, personnelle et silencieuse, c’est méditer les paroles que la liturgie nous offre, pour marcher spirituellement au même pas, c’est profiter de la grâce des sacrements, c’est résister à la frénésie consumériste qui nous menace sans pour autant banaliser ce moment de fête, c’est témoigner par notre retenue et par notre joie de la grâce qui nous fait vivre et supporter les contradictions de cette existence loin de la patrie. C’est attendre avec grand désir le Seigneur qui vient de multiples manières qu’il nous incombe de découvrir dans notre vie.

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