Les Homélies de l’abbé Eric Iborra

23e Dimanche ordinaire année A

L’unité des trois lectures caractérise la liturgie de ce 23e dimanche. Trois lectures qui nous parlent de la responsabilité que nous avons les uns envers les autres, personnellement ou en communauté. Cette responsabilité se révélant comme une dimension de l’amour. Pour nous parler de cette responsabilité commune, Jésus explique à ses disciples ce qu’est la vraie charité fraternelle.

 La charité fraternelle est un don précieux. Elle est, d’après les Actes des Apôtres, le signe distinctif de l’Église. C’est en voyant l’amour dont s’aimaient les premiers chrétiens que juifs et païens, interloqués, se convertirent en nombre. La charité fraternelle, c’est l’arme absolue de l’Église. C’est ce qui lui est propre et la distingue de toute autre communauté ou institution humaine. Pourquoi ? Parce que cette charité provient en droite ligne d’un amour encore plus originaire : l’amour infini dont chacun de nous est aimé par le Père. Amour qui nous est manifesté par le don que le Père nous fait de son Fils. En effet, commente S. Paul, Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, comment ne nous donnerait-il pas tout avec lui ? C’est sur ce roc de l’amour infini dont Dieu nous aime, et que nous lui rendons tant bien que mal, que prospère et s’épanouit l’amour fraternel. S. Paul nous le rappelle dans la 2e lecture : Tous les commandements se résument dans cette parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il y a là un test radical pour évaluer l’authenticité de notre foi : Comment puis-je dire que j’aime Dieu que je ne vois pas si je n’aime pas mon frère que je vois (1 Jn 4, 20).

Mais qu’est-ce au juste qu’aimer ? A défaut de répondre exhaustivement, l’évangile de ce jour indique un aspect essentiel de l’amour du prochain : il s’agit de ce qu’on appelle la correction fraternelle. C’est sans doute avec le pardon l’une des réalités que nous avons le plus de mal à vivre. Comment se fait-il en effet que nous ayons aujourd’hui tant de mal à reprendre telle ou telle personne, que par ailleurs nous aimons bien, lorsqu’elle s’égare sur des chemins qui à nos yeux ne conduisent nulle part ? Il y a bien sûr toutes sortes de raisons : ne pas savoir comment s’y prendre, ne pas savoir comment on sera reçu, craindre de faire empirer le mal en provoquant un conflit. Mais il y a surtout des raisons d’ordre spirituel : j’en vois trois au moins.

La première, la plus évidente, tient à notre propre condition de pécheur. C’est l’évangile de la paille et de la poutre (Mt 7, 1-5). Jésus nous y invite à ne pas juger nos frères et, familièrement dit, à balayer devant notre porte. Personne en effet ne peut se flatter d’être parvenu au but. S. Paul le dit dans un passage célèbre de la lettre aux Philippiens. Si nous n’avons pas à nous comporter en donneurs de leçons, nous pouvons au moins nous comporter en compagnons de route, sachant que nous sommes tous vulnérables. Fort sur un point, je puis être faible sur un autre et avoir besoin demain du frère que je reprends aujourd’hui. Mais cette vulnérabilité, que j’ai à reconnaître pour me situer en toute vérité devant Dieu et devant l’autre, ne doit pas m’inhiber au point de me contraindre au silence. « Un pécheur, s’il corrige avec humilité, ne pèche pas » dit S. Thomas d’Aquin. Et notre silence, dans ce domaine, ressemble parfois à de la compromission.

Le deuxième enjeu spirituel de notre évangile est de nous inviter à comprendre combien le péché est réellement un mal pour l’homme. Si je vais dénoncer le péché de mon frère, ce n’est pas par perfectionnisme pointilleux. C’est parce que j’ai la vive conscience que son comportement l’entraîne vers une impasse. Dans cette optique on comprend bien que la correction fraternelle soit un dimension de l’amour. C’est parce que j’aime mon frère que je veux lui éviter ce désagrément. Ezéchiel va même plus loin puisqu’il dit qu’il s’agit de le faire échapper à la mort. Pour cela il faut être soi-même ancré dans la vérité. La vérité vous rendra libres dit Jésus. Cette vérité, elle ne tombe pas du ciel : il faut la désirer et la rechercher au fond de sa conscience par la prière, par l’étude et aussi par l’exercice des vertus. Bien souvent nous invoquons la tolérance pour nous dispenser d’agir. J’ai bien peur qu’elle soit un masque commode pour dissimuler notre pusillanimité. La tolérance a tôt fait de se transformer en indifférence coupable : « C’est son affaire ; il est libre après tout ; à chacun sa vérité ; qu’il se débrouille avec  sa conscience ». Pourvu, bien sûr, qu’il ne me gêne pas trop. Réflexions qui rappellent de très près le fameux Suis-je le gardien de mon frère ? proféré par Caïn après le meurtre d’Abel son frère. Pour Ezéchiel, si j’ai la conviction fondée sur la foi que quelqu’un dérive et si je le laisse s’enliser, je ne suis pas un héros de la tolérance mais un meurtrier. Alors posons-nous la question : parmi les personnes qui nous entourent, combien attendent peut-être de nous ce premier pas, cette intrusion qui les aidera à sortir d’une situation qui de loin ou de près les meurtrit ?

Cela m’introduit au troisième défaut qui nous guette sur cette réalité. C’est l’excessif attachement à l’image que nous avons de nous-mêmes. Dire à quelqu’un ses quatre vérités, même avec douceur, c’est la plupart du temps provoquer un conflit. Or nous n’aimons pas les conflits. Car nous voulons être aimés, tout de suite, et à tout prix, même au prix de la vérité, même au prix du bien de celui que nous devrions reprendre. Et c’est vrai qu’il n’est guère plaisant de provoquer une explication : on n’en sort jamais indemne à court terme. Notre peur redouble si nous sommes chrétiens : on a eu tendance à confondre charité et laxisme. L’archétype du chrétien, ce serait quelqu’un qui promène un sourire angélique sur tous les comportements, même les plus saugrenus. Être chrétien, en fait, ne nous dispense pas de juger les actes et d’agir en faveur de ceux qui les posent. Un chrétien n’a pas à se faire aimer en démagogue mais il doit aimer en actes et en vérité. La mission de Jésus a provoqué une crise, une prise de position, un conflit, dont l’Eglise ne cessera tout au long de son histoire de porter les marques sanglantes. La correction fraternelle, motivée par l’amour, rencontrera la croix : c’est là qu’elle puisera sa fécondité. C’est là aussi qu’elle trouvera la force d’aller jusqu’au bout. Car s’il n’y a pas de limite pour le pardon (70 fois 7 fois), il n’y en a pas non plus dans la ferme sollicitude envers le prochain : quand Jésus dit qu’il soit pour toi comme un publicain ou un païen, il faut l’entendre non en homme de l’Ancien Testament, qui se détournerait, mais en disciple de celui qui précisément est venu pour eux, pour sauver ce qui était perdu.

Demandons au Seigneur, en ces jours de rentrée, la grâce du courage spirituel. Demandons-lui la force de l’Esprit Saint pour savoir reprendre avec douceur et bienveillance ceux qui nous sont confiés, parce qu’ils ont été placés auprès de nous comme des prochains.

14Dimanche après la Pentecôte 2017

L’évangile et l’épître de ce dimanche se complètent admirablement. Ils nous rappellent, au moment d’entamer une nouvelle année certainement pleine de tracas, que nous sommes engagés dans un combat spirituel qui nous dépasse et dont notre âme est en quelque sorte le champ de bataille. Combat qui nous dépasse, mais combat dans lequel nous avons notre rôle à jouer sur le théâtre du monde par l’engagement de notre liberté. Nous avons à choisir notre camp. Se mettre au service du bon Maître, c’est faire l’expérience du bonheur, enseigne S. Paul aux Galates, même si cela va au début – et parfois aussi après, hélas – contre nos appétits immédiats. Autrement dit, c’est s’entraîner à vivre de la vertu d’espérance. Car espérer, c’est livrer un combat contre le vieil homme en nous, contre ce qui nous empêche de grandir vers l’unité intérieure à laquelle Dieu nous appelle. Espérer, c’est lutter contre ce qui nous déconstruit.

Le principe qui est posé par celui qui sait ce qu’il y a dans le cœur de l’homme, le voici : Nul ne peut servir deux maîtres, car autrement il sera divisé, aimant l’un, méprisant l’autre. Jésus utilise des termes forts, car doulein en grec désigne un travail d’esclave et kurios veut dire non seulement « maître » mais aussi « seigneur ». Nul ne peut se faire l’esclave de deux seigneurs, de deux dieux, pourrait-on dire. Et Jésus conclut en disant : Vous ne pouvez servir ainsi Dieu et l’argent. Notons ici que la traduction française est un peu faible. Le latin, aussi bien que le grec, a gardé l’expression araméenne utilisée par Jésus, mammona, qui de fait signifie aussi argent. Mais garder ce mot étranger ajoute une nuance : cela revient à personnifier ce qu’il représente. Il ne s’agit plus tant de l’argent, visible, avec un a minuscule, que de ce qui se cache derrière, l’Argent avec un a majuscule. Autrement dit, on passe de la considération de l’instrument à celui de l’idole qui derrière s’avance masquée. Car, vous le savez, l’argent en soi est neutre et l’invention de la monnaie a été une invention civilisatrice. L’argent est utile tant qu’on en demeure le maître. C’est lui qui normalement rétribue le travail et permet à chacun, dans nos sociétés complexes, d’avoir accès aux fruits de la création, ennoblis par l’ingéniosité humaine. C’est lui encore qui permet de dépasser le cadre strict de la justice commutative pour donner à chacun ce qu’il lui faut. L’argent devient ainsi l’instrument du don désintéressé et permet d’imiter le Créateur, lui qui donne sans contrepartie.

Mais si l’on inverse le rapport, si l’on se laisse séduire par ce que l’argent peut offrir à notre cœur malade et désaxé, comme dit l’Ecriture, alors on tombe dans la pathologie décrite par Jésus. Car l’idolâtrie de l’argent résume à elle seule la triple concupiscence dénoncée par S. Jean : la richesse, le pouvoir et le plaisir. Cette séduction rend finalement l’homme malheureux car elle ravive en lui la blessure originelle. Notre pathologie, c’est la division, la division intérieure qui dégénère ensuite en opposition avec les autres. Souvenez-vous de l’épître de S. Jacques, épître qui traite justement de nos rapports avec les biens de ce monde. D’où viennent les guerres, d’où viennent les batailles parmi vous ? N’est-ce pas précisément de vos passions, qui combattent dans vos membres ? Vous convoitez et ne possédez pas ? Alors vous tuez. Vous êtes jaloux et ne pouvez obtenir ? Alors vous bataillez et vous faites la guerre. Vous ne possédez pas parce que vous ne demandez pas. Vous demandez et vous ne recevez pas parce que vous demandez mal, afin de dépenser pour vos passions. Et S. Paul, dans l’épître de ce jour, de détailler ces passions, que nous ne connaissons que trop bien, sous le nom de tendances de la chair. Tendances de la chair déjà disparates et opposées entre elles, qui rencontrent celles de l’esprit. Il en résulte, commente-t-il, un affrontement qui vous empêche de faire ce que vous voudriez, ajoutant encore à la désunion intérieure et extérieure, et donc au manque de joie de vivre, trait caractéristique de nos sociétés modernes.

Car la division, c’est la marque même du péché, et c’est pourquoi le tentateur est appelé le diable, étymologiquement le diviseur. Le péché nous sépare de Dieu et nous rend tristes. Le livre de la Genèse nous montre les trois conséquences de cette division originaire. D’abord l’être humain a honte de sa nudité : il est divisé dans son être d’esprit incarné, division qui prélude à celle de la mort. Ensuite l’homme et la femme se découvrent étrangers l’un à l’autre : l’un cherche à dominer, l’autre à séduire. Violence et mensonge s’insinuent dans les relations humaines. Enfin, ils se retrouvent dans une nature devenue hostile : il leur faut connaître la peine du travail, et ultimement la mort. Comme le résume excellemment S. Jacques, chacun est éprouvé par sa propre convoitise qui l’attire et le leurre. Puis la convoitise, ayant conçu, donne naissance au péché, et le péché, parvenu à son terme, enfante la mort. Les troubles qui nous agitent, les divisions intérieures que nous éprouvons, sont les symptômes de cette maladie spirituelle radicale : l’oubli de Dieu. Comme le constate amèrement le prophète Jérémie, ils se sont creusés des citernes fissurées, qui ne tiennent pas l’eau, et ils m’ont délaissé, moi, la source d’eau vive.

Face à ces forces de division, Jésus nous enseigne la voie filiale de l’espérance. Il nous apprend à nous en remettre à Celui qui ne cesse d’être un Père pour nous, même si le chemin qui ramène à lui passe par la croix. Dans le renoncement à l’immédiateté du désir, à la tyrannie du moi qui se fait idole, qui nie les autres et donc qui sépare, il nous apprend à reforger l’unité. L’unité avec soi, l’unité avec les autres, l’unité avec la nature. Triple unité qui procède de l’unité filiale avec le Père. C’est cette unité trinitaire qui nous sauve de la mort, dans l’au-delà, et de la vie si souvent inauthentique que nous menons, ici-bas. C’est cette unité trinitaire qui redonne à notre vie à la fois sa gravité spirituelle et sa légèreté existentielle. Jésus, je le disais tout à l’heure, nous donne le remède. Le Père céleste sait ce dont vous avez besoin, cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ce que Paul reformule dans l’épître en disant : Laissez-vous conduire par l’Esprit de Dieu. Chercher le royaume de Dieu, c’est vivre quotidiennement sous l’emprise de l’Esprit Saint, cet Esprit qui fait l’unité du Père et du Fils dans l’amour. C’est cette unité que les états de vie chrétiens sont appelés signifier et à réaliser. Pour les consacrés – et je pense en particulier aux 4 jeunes de notre paroisse qui vont s’y engager cette année – ce sera par l’amour préférentiel pour le Christ qui manifeste l’amour primordial avec Dieu. Moine vient en effet du grec monos qui signifie « un, unifié ». L’idéal monastique, c’est de refaire en soi l’unité en se branchant sur l’unité divine. Idéal baptismal que complète pour les époux leur amour mutuel qui manifeste l’unité avec les autres. S. Jean-Paul II aimait à parler du couple humain comme de l’unité des deux. Les familles manifestent la manière dont l’unité trinitaire se traduit dans la société, et elles la répandent car elles constituent de droit la matrice de l’ordre social, une société n’étant rien d’autre qu’une famille de familles.

Pour finir, ce que je vous souhaite, à vous comme à moi d’ailleurs, en ce début d’année, en cette rentrée si pleine de choses à faire et de nouveautés à découvrir, si propice aussi à la dispersion, à la division, à l’énervement, c’est de garder le cap sur le royaume de Dieu et donc de faire les choix qui s’imposent. Et pour cela, nous remettre résolument à l’emprise de l’Esprit Saint, le guide intérieur, l’expression de la prière et de l’amour mutuels du Père et du Fils, l’Esprit qui nous apprend à prier le Père avec les mots mêmes du Fils : Que votre Nom soit sanctifié, que votre Règne arrive, que votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Et qui ajoute : Donnez-nous aujourd’hui notre Pain de chaque jour, à la fois l’unique nécessaire, qui anticipe l’éternel, la sainte Eucharistie que nous recevrons tout à l’heure, et le surcroît dont nous avons aussi besoin, en cette vie passagère. Afin que notre cœur ne se trouble pas.

11ème Dimanche après la Pentecôte

Que faut-il pour être guéri par Jésus, à notre époque comme à celle des apôtres ? Eh bien, il faut vivre de la première béatitude, celle de la pauvreté, clef de toutes les autres. Il ne s’agit pas seulement de servir les pauvres mais de désirer leur ressembler. La pauvreté est une valeur parce que Jésus a désiré la vivre. Il faut se rappeler qu’elle ne consiste pas tant à ne rien avoir qu’à être disponible pour tout recevoir. La pauvreté est la condition de la liberté. Jésus est le Pauvre par excellence parce que, en tant que Fils, tout son être consiste à se recevoir du Père.

 Quel rapport avec notre évangile de ce jour ? Jésus vient de soutenir de pénibles controverses avec ces favorisés que sont les pharisiens. Favorisés parce que riches de la révélation faite à Moïse, mais enfermés dans une richesse qui se retourne contre eux faute de vouloir la partager. Au principe du pharisaïsme se trouve l’idée que la stricte observance des préceptes – et elle seule – donne une sorte de droit sur Dieu : je fais – à grand-peine – ce qu’il me demande, donc je n’ai plus – moi et moi seul – qu’à encaisser le salut. Rien de plus opposé à l’attitude évangélique : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. Rien de plus opposé à la pauvreté évangélique, à cette reconnaissance d’une indigence foncière qui pousse à ouvrir les mains pour recevoir le don de Dieu. C’est la primauté, toujours vraie, de la grâce sur les œuvres. Immédiatement après ces controverses, Jésus s’est rendu sur la rive païenne du lac : il y côtoie la pauvreté absolue : celle de ces païens ignorants du don de Dieu et que les pharisiens évitent soigneusement de rencontrer de peur de se souiller. Jésus va demeurer au milieu d’eux, reproduisant même le miracle de la multiplication des pains qu’il avait auparavant accompli pour les juifs. Cela signifie que les païens sont les destinataires de la même promesse que les juifs et que la Nouvelle Alliance s’étend à toutes les nations.

C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre la guérison du sourd-muet. Jésus commence par toucher ses oreilles et sa langue. C’est une illustration de son ministère : une parole qui vient toucher les oreilles de ceux qui l’écoutent et qui finit par délier leur langue pour confesser sa divinité, c’est-à-dire leur donner le désir de la vivre et de l’annoncer. Mais cette parole ne peut porter de fruit que si l’auditeur est transformé. Cela ne peut se réaliser que dans le mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur. Sans la grâce pascale, la parole demeure impuissante. Mais sans l’écoute préalable et le désir d’être sauvé qui naît dans les cœurs, il n’est pas possible d’accueillir le don de la grâce et de participer ensuite par toute sa vie au mystère pascal de Jésus pour le monde. Nous voyons maintenant le rapport entre cet épisode et l’endurcissement des pharisiens : ces derniers, installés dans leur certitude de disposer de la bonne recette pour être des justes, ne veulent pas entendre parler de la première étape. Ce que dit Jésus ne les concerne pas, ils pensent ne pas en avoir besoin. Voilà pourquoi ils entendent la parole sans l’écouter : elle ne produit en eux aucun désir de conversion et d’accueil du salut. Au contraire, ils s’endurcissent et la seconde étape, celle de la conversion, leur est encore plus difficile après la rencontre avec Jésus qu’avant. Sur la rive païenne au contraire, là où sont les pauvres absolus, l’indigence devient la condition d’un désir qui prédispose à recevoir l’intégralité du don de Dieu. D’un côté la satiété, de l’autre la pauvreté. D’un côté pas de place pour recevoir, de l’autre disponibilité à recevoir.

On pourrait exprimer cela en disant que, comme dans le sacrement de baptême, nous trouvons deux éléments : tout d’abord une délivrance, ensuite une guérison. Le lien de sa langue se dénoua et il parlait dit S. Marc. Qu’est-ce que cela veut dire ? Simplement qu’avant de rendre à l’homme sa capacité de voir, d’entendre, de parler, d’agir, le Christ doit d’abord le libérer de celui dont il est l’esclave et qui a réussi à atrophier presque tous ses sens spirituels. Celui-là, on l’aura compris, c’est le démon. On aurait bien surpris les pharisiens en leur disant que c’est le démon qui les empêchait de prendre Jésus au sérieux. Et pourtant c’est bien le propos de Jésus aux chapitres 8 et 9 de S. Jean. Ici, nous arrivons à la racine de ce qui passe dans l’esprit du pauvre et qui ne peut advenir chez le riche. Le pauvre se sait esclave et veut s’en libérer, comme le fils prodigue gardant les porcs de la parabole. Le riche, lui, ne sait pas qu’il a un maître. Il s’imagine déjà être soumis à Dieu et ne peut donc vouloir être délivré de celui qui le tient en esclavage, comme le frère aîné de la même parabole. Il croit posséder, et en fait se fait posséder.

La figure du pauvre est aussi essentielle à l’Eglise que le Christ lui-même. L’un et l’autre ne font qu’un. En servant les pauvres, l’Eglise reconnaît celui à qui elle doit sans cesse s’identifier pour accomplir sa mission. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous. Il semble que Jésus se résigne à un état de fait malheureux, auquel les chrétiens ne pourront pas apporter de changements substantiels. Mais peut-être vaut-il entendre cette déclaration en un sens marqué par l’espérance : ces pauvres, ce seront les témoins qui, tout au long du pèlerinage terrestre de l’Eglise, rappelleront, comme S. François ou S. Claire, la présence du Pauvre par excellence, Jésus lui-même. Ce que le pauvre me révèle, c’est que je ne pourrai rien recevoir tant que je m’imaginerai posséder en propre quelque chose. Qu’as-tu que tu n’aies reçu s’exclame S. Paul. Pas même l’existence, le fait d’être. Ce qui est le plus radical en nous, le fait d’exister, est une prestation continuelle de Dieu. Nous sommes fondamentalement structurés par le don. Toute la philosophie chrétienne est structurée par cette rencontre de l’indigence absolue et de la surabondance absolue. Toute la théologie aussi, puisque le Fils ne cesse éternellement de se recevoir de la surabondance du Père dans la mystère de la Très Sainte Trinité.

Chers amis, le pauvre concret doit m’aider à comprendre que je suis moi-même un pauvre. Que je dois désirer cette pauvreté (et pour cela la vivre un peu concrètement, en faisant le choix de la sobriété dans ma vie, comme ne cessent de le rappeler les papes Benoît et François) pour réveiller en moi le désir, la faim, de posséder le bien véritable qui n’est autre que Dieu lui-même, lui qui seul peut donner sens à notre vie terrestre, « cette mauvaise nuit passée dans une mauvaise hôtellerie » comme le disait avec humour et réalisme S. Thérèse de Jésus, la grande mystique espagnole et réformatrice du Carmel.

 

 

Assomption 2017

Rappelons l’élément central du vœu de Louis XIII qui fit de l’Assomption la fête patronale de la France : « Nous déclarons que, prenant la très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre Royaume, nous lui consacrons particulièrement notre Personne, notre État, notre Couronne, et nos Sujets, la suppliant de nous vouloir inspirer une si sainte conduite, et défendre avec tant de soin ce Royaume contre l’effort de tous ses ennemis, que soit qu’il souffre le fléau de la guerre, ou jouisse de la douceur de la paix, que nous demandons à Dieu de tout notre cœur, il ne sorte point des voies de la grâce qui conduisent à celles de la gloire ». Le Roi, avec un sûr instinct spirituel, attribuait à Dieu seul l’heureuse fin des maux qui affligeaient la France et c’est à lui seul qu’il faisait monter l’action de grâce. Mais avec cette sûreté de jugement toute catholique, il n’entendait pas passer sous silence les médiations, et en particulier celle de la Vierge Marie : « C’est chose bien raisonnable, disait-il, qu’ayant été médiatrice de ses bienfaits, elle le soit de nos actions de grâce ». Le recours à l’intercession des saints et le culte qui leur est rendu ne vient jamais diminuer la gloire de Dieu mais bien plutôt la faire resplendir davantage, puisqu’elle est participée dans l’être de ceux qui se sont efforcés, en suivant les exemples du Christ, de ne plus faire qu’un avec lui et ainsi de coïncider avec la volonté de Dieu. Le Roi poursuivait en décrétant l’érection d’un nouvel autel à Notre-Dame de Paris, celui que nous voyons encore aujourd’hui.

Une fête dont il ne faudrait pas méconnaître la profonde portée théologique. Dans la bulle Munificentissimus Deus, prenant acte de l’étroite association de Marie à l’œuvre rédemptrice, affirmée et illustrée depuis le 2e siècle par les Pères de l’Église, le pape Pie XII définissait le 1er novembre 1950 le dogme de l’Assomption en ces termes : « Nous affirmons, nous déclarons et nous définissons comme un dogme divinement révélé que l’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste ». Il convenait que la nouvelle Eve qui avait été associée à la passion du nouvel Adam fût aussi associée à son exaltation. Marie est ainsi la première à entrer, avec son corps glorifié, dans le royaume de grâce de son Fils, où elle précède tous les élus. Marie anticipe ainsi en sa personne, récapitulatrice en tant que Mère, la victoire future de tout le corps de l’Eglise, encore en chemin sur cette route « où elle avance dans son pèlerinage à travers les persécutions du monde et les consolations de Dieu », selon la belle expression de S. Augustin reprise par la constitution Lumen gentium du dernier Concile, Eglise encore inachevée au purgatoire où ses membres se préparent à la vision béatifique en expiant leur participation aux œuvres de mort du péché.

Marie, parvenue au terme de ce pèlerinage, intercède pour tous ses frères encore en butte à l’hostilité du démon, elle soutient ses enfants encore soumis au pouvoir de la mort. Ainsi que le disait S. Jean-Paul II dans l’encyclique Redemptoris Mater (25), « c’est justement dans ce cheminement, ce pèlerinage ecclésial à travers l’espace et le temps, et plus encore à travers l’histoire des âmes, que Marie est présente, comme celle qui est heureuse parce qu’elle a cru, comme celle qui avançait dans le pèlerinage de la foi, participant comme aucune autre créature au mystère du Christ ». Elle assiste les siens principalement en soutenant leur foi. Comme le rappelle en effet Elisabeth dans l’évangile de cette fête, heureuse celle qui a cru en l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur (Lc 1, 45). Marie, comblée de grâce dès l’origine n’en a pas moins progressé dans la foi, affirmait S. Jean-Paul II, dans un pèlerinage marqué par des ombres dont celle, terrifiante, de la Croix, un pèlerinage qui, pour S. Thérèse de l’Enfant-Jésus, nous la rendait d’autant plus proche et secourable que nous aussi nous sommes affrontés à ce même clair-obscur de la foi. Sa victoire sur la mort, conséquence de son union au Christ, est la cause de notre espérance. Celle qui n’a jamais désespéré de la Providence même lorsqu’elle recevait sur ses genoux le corps inanimé de son Fils nous est donnée comme modèle. Modèle d’espérance dans l’adversité la plus amère, elle resplendit au ciel comme icône du Christ triomphateur du démon et vainqueur de la mort.

Louis XIII, en consacrant son royaume à celle qui n’a été que oui à la volonté de Dieu, ratifiait l’antique alliance de la France avec la Sagesse éternelle, alliance qui est au fondement de la vocation de notre pays et qui seule peut en assurer la pérennité. En 1937, le futur Pie XII, s’en revenant de Lisieux où il venait de consacrer la basilique dédiée à S. Thérèse, elle aussi patronne de la France, et pressentant le drame à venir, en cette même cathédrale de Paris où veillait la pietà de Louis XIII, s’adressait à nos pères avec ces paroles inspirées et exigeantes à la fois, toujours actuelles alors que l’ennemi lui ne cesse de se faire plus sournois et plus puissant : « Nous sommes à une heure de crise. À la vue d’un monde qui tourne le dos à la croix, à la vraie croix du Dieu crucifié et rédempteur, d’un monde qui délaisse les sources d’eau vive pour la fange des citernes contaminées ; à la vue d’adversaires, dont la force et l’orgueilleux défi ne le cèdent en rien au Goliath de la Bible, les pusillanimes peuvent gémir d’avance sur leur inévitable défaite ; mais les vaillants, eux, saluent dans la lutte l’aurore de la victoire ; ils savent très bien leur faiblesse, mais ils savent aussi que le Dieu fort et puissant ». Oui, l’antique Dragon ne cesse et ne cessera de faire la guerre à la progéniture de la Femme de l’Apocalypse. C’est vers elle que celui qui allait proclamer le dogme de l’Assomption se tournait au terme de son sermon. Je lui laisse le mot de la fin :

« Regina pacis ! En ces jours où l’horizon est tout chargé de nuages qui assombrissent les cœurs les plus trempés et les plus confiants, soyez vraiment au milieu de ce peuple qui est vôtre la Reine de la Paix ; écrasez de votre pied virginal le démon de la haine et de la discorde ; faites comprendre au monde, où tant d’âmes droites s’évertuent à édifier le temple de la paix, le secret qui seul assurera le succès de leurs efforts : établir au centre de ce temple le trône royal de votre divin Fils et rendre hommage à sa loi sainte, en laquelle la justice et l’amour s’embrassent (Ps 74, 11). Et que par vous la France, fidèle à sa vocation, soutenue dans son action par la puissance de la prière, par la concorde dans la charité, par une ferme et indéfectible vigilance, exalte dans le monde le triomphe et le règne du Christ Prince de la paix, Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Amen ! »

ei-Assomption 2017

Transfiguration 2017  

La Transfiguration, lue aussi chaque 2e dimanche de carême, s’inscrit comme un sommet, une trouée de lumière, sur l’itinéraire qui conduit Jésus à Jérusalem. A neuf jours de la fête de l’Assomption, elle nous dévoile l’identité de Jésus ; elle nous indique la manière dont il nous sauve et dont il rétablit notre Alliance avec Dieu ; elle nous invite à relire toute la Bible à la lumière du mystère de sa personne. C’est peut-être d’ailleurs ce qu’a compris celui qui a commandité les vitraux qui dominent, derrière moi, le maître autel de notre église.

La Transfiguration est souvent présentée comme une manière dont Jésus s’y prend pour préparer ses disciples au scandale de sa Passion. C’est par exemple ce que dit S. Léon de le sermon des matines de notre fête. C’est certainement vrai, mais ce n’est pas tout. Elle nous apprend surtout qui il est : le Fils bien-aimé du Père. Regardons le texte de plus près. On nous dit que Jésus fut transfiguré. Qu’est-ce que cela signifie ? Regardons d’abord le cadre. Jésus monte sur une haute montagne. La montagne, dans l’Antiquité, c’est le lieu où habite la divinité : pensons à l’Olympe des Grecs. Dans la Bible, c’est le lieu où Dieu se révèle à son peuple, par l’entremise de ceux qu’il choisit comme médiateurs ou comme messagers : Moïse au Sinaï, Elie sur l’Horeb. C’est aussi le lieu où il vient faire sa demeure : la montagne du Temple à Jérusalem.

La nuée qui recouvre le Thabor est d’ailleurs le signe de la présence de Dieu. C’est une image de la schekinah qui remplit de ses volutes le Saint des Saints, comme l’encens aujourd’hui le choeur de nos églises, nouveaux saints des saints. En montant sur la montagne, Jésus sait qu’il va à la rencontre de son Père. La Transfiguration, c’est donc la rencontre bouleversante de Dieu et de son envoyé, l’extase mutuelle du Père et du Fils, d’où procède la lumière de l’Esprit. La Transfiguration est d’abord un événement trinitaire. Pierre, Jacques et Jean sont introduits, sans mot dire, dans l’intimité de Dieu. C’est pourquoi ils balbutient, c’est pourquoi ils sont pris de torpeur, cette torpeur qui est une image affaiblie de la mort. Comme Abraham, dans la Genèse, lorsque le Seigneur s’approche de son offrande : la présence de Dieu ne peut que saturer notre être, le bouleverser. Moïse, redescendant du Sinaï dira même : Nul ne peut voir Dieu sans mourir. Jésus apparaît soudain à ses apôtres pour ce qu’il est de toute éternité : le Fils de Dieu, resplendissement de sa gloire et effigie de sa substance, selon l’admirable expression qui ouvre la lettre aux Hébreux. Jésus est transfiguré, notez-le bien. C’est un passif : signe de son éternel engendrement par le Père.

 Le resplendissement de gloire du Fils, reflétant la majesté du Père, nous fait maintenant comprendre quel est le rapport que la Transfiguration entretient avec le mystère de Pâques. Sur la montagne, Jésus est manifesté pour ce qu’il est réellement : le Fils de Dieu, Dieu lui-même, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu. Cela signifie que son incarnation, sa venue parmi les hommes constitue un abaissement. Pour être solidaire de l’homme, le Fils doit renoncer à la gloire qu’il tient de son Père. Allant plus loin encore, il se fait solidaire de l’homme pécheur, c’est-à-dire voué à la mort. C’est ce que nous rappelle S. Paul dans la lettre aux Philippiens (Ph 2,6-8). Jésus descend au plus bas, à Gethsémani, en ces régions où l’âme ne peut être triste qu’à en mourir. C’est la grande verrière côté épître, l’agonie au Jardin des Oliviers. La montagne du Thabor annonce ainsi, à travers cette dépression, une autre montagne, celle du Golgotha. A la nuée lumineuse de la Transfiguration correspondra la nuée ténébreuse du Calvaire. A la lumière de la vie succédera l’obscurité de la mort du péché, pour les pécheurs, et bien au-delà de ce que les pécheurs peuvent imaginer car ce que voit Jésus, en sa passion intérieure, c’est le drame de la séparation éternelle d’avec Dieu, la vision de l’enfer. Et là encore Pierre, Jacques et Jean, sont terrassés par une torpeur divine, signe que quelque chose de divin est ici révélé. Ecoutons la lettre aux Hébreux : Le Christ, pendant les jours de sa vie mortelle, a présenté avec un grand cri et dans les larmes sa prière et sa supplication, à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ; et parce qu’il s’est soumis en tout, il a été exaucé. Bien qu’il soit le Fils, il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa passion ; et ainsi conduit à la perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel (Hb 5,7-9). Lui qui prie pour que le calice passe loin de lui est exaucé ! Il est exaucé parce que ce qui préside à sa descente dans l’humanité est son désir de salut. Et celui-ci ne peut s’opérer que par la croix. Jésus est exaucé par le Père : et c’est la résurrection, son rétablissement dans sa dignité de Fils, siégeant à la droite du Père. La mort est engloutie sans la victoire de la Vie, les ténèbres se dissipent lorsque, du Mont des Oliviers, Jésus rejoint son Père dans la gloire. Exaucement qui est exhaussement, puisqu’à l’Ascension il rejoint les hauteurs.

L’épisode de la Transfiguration nous montre que l’Ancien Testament est achevé et accompli dans le Nouveau. C’est le sens de la présence de Moïse et de Elie, autrement de la Loi et du rappel, à temps et à contretemps, de cette même Loi.

En tout cas, c’est sur cette montagne de Dieu, pourtant plus modeste que le Sinaï ou que l’Horeb, que Moïse et Elie viennent présenter leur hommage à Jésus. L’Ancienne Alliance n’est en effet qu’une esquisse, qu’une ébauche, même lorsque la Loi est promulguée dans le tonnerre et les éclairs. Isaac portant le bois pour le sacrifice et gravissant la montagne de la future Jérusalem figure bien évidemment Jésus : il en est une anticipation. Mais son destin s’arrête en deçà de la mort expiatrice. Du coup, il est impuissant à sauver l’homme du péché. C’est la dramatique incomplétude de l’Ancienne Alliance. Daniel est jeté dans la fosse aux lions, mais il en réchappe sans être moulu par la dent des bêtes ; il en va de même des trois jeunes gens livrés au feu par le roi de Babylone, et que la flamme épargne ; Jonas est englouti par le monstre marin, mais il est finalement rejeté sur la grève : il n’est admis qu’aux portes de la mort, il n’en franchit pas le seuil. Seul Jésus ira jusqu’au bout. Et allant jusqu’au bout, il introduit la Vie, c’est-à-dire la communion avec le Père, jusque dans le domaine de la mort. La vie engloutit la mort. La résurrection de Jésus est le gage de la nôtre.

L’épisode de la Transfiguration nous offre ainsi un exemple de la manière dont nous devons lire l’Ecriture. Jésus, dans son mystère, en est l’unique clef. Avec lui, nous avons tout dit S. Paul. Plus nous contemplerons Jésus dans sa longue marche vers Pâques, et ensuite dans sa gloire, plus nous saisirons le sens de la parole de Dieu. Or cette Parole, chante le psaume, est lumière pour nos vies, lampe sur notre route : elle révèle le sens de notre existence, elle en éclaire les étapes, elle nous met en garde contre toutes les conduites qui ne conduisent qu’à la perdition. Il nous faut apprendre à lire dans le livre vivant qu’est le Verbe de Dieu. C’est lui, le Maître intérieur, qui nous enseigne par son Esprit et nous accorde force et générosité pour mettre en pratique ce que nous aurons discerné comme étant ce qui plaît au Père. Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le.

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8ème Dimanche après la Pentecôte 2017

Dieu et l’argent, voilà un sujet qui met les chrétiens, et surtout les catholiques, mal à l’aise. Les commentaires aigre-doux sur le comportement des catholiques lors de l’élection présidentielle en ont témoigné. Parce que, confusément, cette question est perçue, à l’instar de la sexualité d’ail-leurs, comme entrant dans la sphère de la vie privée, cette sphère où nous ne voulons pas qu’on nous dicte les lois à appliquer. Nous portons tous, en fait, un appétit de richesse, ou tout au moins un désir de bien-être et de réalisation de soi qui passe aussi par l’argent, même si ce n’est pas de manière exclusive. Nous estimons normal, et même moral, que l’épargne et la propriété soient ho-norées, que le travail soit récompensé selon les aptitudes et l’application qu’y met chacun. Et cepen-dant notre conscience de chrétien n’est pas tranquille face à  l’argent. Nous sentons en nous un ti-raillement. Bien souvent la question se pose en terme de dilemme: Dieu ou l’argent. C’est ainsi qu’on interprète la conclusion de notre évangile, quelques versets plus loin: Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. C’est le moment de laisser revenir à notre mémoire les Béatitudes, surtout en S. Luc où la 1re proclame: Heureux vous les pauvres car le royaume de Dieu est à vous, tandis que la 1re malédiction dit: Malheur à vous les riches car vous avez votre consolation. Nous essayons de nous en tirer en disant qu’après tout, et surtout après le passage du fisc, nous ne som-mes pas si riches que cela. Mais voilà que surgit à notre mémoire le terrible Mt 25: Ce que vous n’avez pas fait à un seul de ces petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. Texte qui ne peut nous laisser insensibles. Car ces petits sont partout: outre-mer ou  près de chez nous, dans les hospices, le métro ou à la porte de nos églises. Notre mauvaise conscience peut alors être telle que nous fi-nissons par penser qu’être chrétien c’est, dans ce domaine, être hypocrite. Et que, de toute manière, il n’y a rien à faire car ces problèmes nous dépassent, ils relèvent de l’économie politique, d’un monde sur lequel nous avons de moins en moins de prise en tant qu’individus.

 Alors que faire? On peut, premièrement, se proclamer pur et rejeter l’argent. C’est impossi-ble. Le 1er étudiant venu en économie sait que la monnaie remplit 3 fonctions indispensables à la survie de la société: étalon de mesure, médiatrice des échanges et réserve de valeur. Et cela de plus en plus: le domaine de la gratuité dans les échanges ne cesse de se restreindre. Il y a encore quel-ques zones qui échappent à l’argent: le travail de la mère au foyer, les engagements caritatifs ou as-sociatifs. On peut, deuxièmement, refuser de front le problème, i.e. continuer d’ouvrir à heure fixe le tiroir messe et prière du meuble bien encaustiqué de notre existence et, l’ayant refermé, de passer à autre chose, comme si de rien était. Rassurons-nous. Cette attitude schizophrénique si souvent décriée est en voie de disparition: on n’a plus tellement de scrupule, en effet, à laisser définitive-ment fermé le tiroir religieux, et à tout sacrifier à l’esprit de lucre dans notre société post-chrétien-ne! La 3e solution, c’est l’élégante conciliation des protestants: l’accumulation des richesses mesure l’accumulation des grâces divines. Plus vous êtes riches, plus vous êtes bénis de Dieu! La richesse est le signe et l’étalon de la sainteté. C’est admissible si l’on part du principe que l’honnêteté et le travail paient toujours. Mais l’on sait bien que ce n’est pas toujours le cas.

Alors encore une fois, que faire? Eh bien, lire l’évangile de plus près. On s’apercevra que le fameux dilemme n’est pas si rigoureux qu’il en a l’air. Pour commencer, le texte grec (et sa traduc-tion latine) ne parlent pas d’argent mais de mammon. Non pas de la réalité monétaire, mais de l’i-dole, ce que suggère en effet la conservation dans le grec de ce terme araméen qui apparaît alors comme un nom propre. L’évangile, en effet, ne remet pas en cause les structures économiques dans ce qu’elles ont de fondamental. Ce n’est pas non plus un manuel d’économie politique qui nous im-poserait un système. S. Jean-Paul II a réaffirmé dans ses encycliques sociales que l’Église n’a pas de système propre d’organisation économique à proposer. Pourquoi? Parce que l’Église, à la suite du Christ, ne vise pas les moyens, mais la fin. Ce que vise l’évangile, c’est la conversion des inten-tions profondes et des attitudes du cœur humain. L’argent, comme d’ailleurs une foule d’autres réa-lités (nos passions p. ex.) est une chose neutre. Sa valeur morale provient de la manière dont on l’a acquis et de l’usage que l’on en fait. Le problème ne vient pas de l’argent comme tel mais du cœur de l’homme qui, détraqué par le péché, risque de s’y attacher et d’en faire une idole, un mammon d’iniquité. Parce que l’argent permet de réaliser facilement les désirs de puissance, de domination et de consommation, il peut devenir un obstacle à la droiture morale et spirituelle. Il faut alors faire preuve de discernement et exercer un choix, un jugement. C’est ce que dit S. Paul: Si vous vivez se-lon la chair, vous mourrez; mais si, par l’Esprit, vous faites mourir les œuvres de la chair, vous vi-vrez. Mais soyons bien clairs: ce qui nous rend esclaves, ce sont nos désirs, dans ce qu’ils ont de désordonné ou d’excessif. L’argent n’est que le moyen de réaliser ces désirs. Mais c’est un moyen aisé, voilà le danger. Pourtant le Christ n’a pas peur de dire: Faites-vous des amis avec le mammon d’iniquité. Non, bien sûr, qu’il approuve le comportement de l’intendant malhonnête. N’oublions pas qu’il s’agit d’une parabole. Mais parce qu’il veut – et avec lui l’Église – que nous soyons des adultes avec l’argent. Il ne s’agit pas de le fuir comme un pestiféré, il ne s’agit pas non plus de se laisser fasciner par lui. Il s’agit tout simplement de le maîtriser comme on maîtrise un instrument avec dextérité et habileté. Le problème de l’argent retrouve sa vraie dimension quand on a choisi un cer-tain style de vie qui privilégie les valeurs spirituelles, et ce dans le travail, à la maison et, à mon a-vis, avec l’excellente pierre de touche que sont les loisirs. Benoît XVI et François se sont exprimés à de nombreuses reprises sur la sobriété qui doit caractériser le style de vie des chrétiens à notre é-poque, marquée à cause des logiques d’entreprise par la recherche d’une consommation sans frein.

Pour conclure, je dirai que notre confrontation à ce problème quotidien qu’est l’usage de l’ar-gent est l’occasion de grandir en liberté. Nous sommes tentés d’idolâtrer l’argent parce qu’il procure tout en termes de puissance et de plaisir. Il est tentateur. L’œuvre de la liberté, c’est de reconnaître qu’il y a des valeurs supérieures, à commencer par Dieu lui-même, le bien absolu, et à continuer par ceux qui sont à son image, i.e. notre prochain. Pour persévérer dans cette œuvre de libération, nous avons besoin de signes. C’est le rôle que remplit la pauvreté librement assumée, celle des re-ligieux p. ex. Celui qui assume volontairement la pauvreté pour le royaume de Dieu témoigne que dès ici-bas on peut vivre heureux en vivant de valeurs supérieures. Dans ce monde marchand où nous risquons d’être aveuglés par l’argent trompeur, rien n’est plus nécessaire que la bure et les san-dales des moines: ce sont des antidotes! Ils nous rappellent que notre véritable héritage est celui du ciel, comme le dit l’épître de ce jour.

Que le Seigneur nous aide ainsi à convertir notre cœur. Nous pourrons alors faire servir l’ar-gent au bien, au service de Dieu et du prochain, sans nous négliger, mais sans non plus nous alié-ner. Sans non plus croire que l’aumône nous exonère de tout autre engagement. Car il y a dans no-tre société beaucoup d’autres pauvretés que celles qui nous sautent spontanément aux yeux, pauvre-tés qui ne peuvent être traitées par l’argent seul. Ces pauvretés, affectives, intellectuelles, spirituel-les, qui sont souvent les causes de la pauvreté matérielle d’ailleurs, supposent un engagement de la personne tout entière et pas simplement de cet appendice qu’est son porte-monnaie. Pour les voir, pour vouloir les réduire, il faut avoir soi-même un cœur de pauvre, à l’image même de celui de Jé-sus, lui de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté, selon la belle parole de S. Paul aux Corinthiens.

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7ème Dimancha après la Pentecôte 2017

Dans l’évangile de ce jour, Jésus, me semble-t-il, nous dit trois choses. La première revêt la forme d’un avertissement : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces ». Bref, méfiez-vous de tous ceux dont le paraître ne correspond pas à l’être car en vous trompant ils menacent votre âme. On peut distinguer plusieurs catégories de gens dont il faut prendre garde. La première qui nous vient peut-être à l’esprit est celle des hypocrites dont le Tartufe de Molière pourrait être la figure emblématique : ceux qui dissimulent leurs desseins pervers sous des apparences de vertu. On pourrait en rire mais c’est exactement la critique que Nietzsche adresse aux chrétiens quand il décrit ce qu’il appelle « l’homme du ressentiment », celui qui va jusqu’à inverser les valeurs pour se dédouaner de sa misère congénitale. Les chrétiens, selon Nietzsche, parce qu’ils ont renoncé à toute grandeur vont faire de l’humilité ou de la douceur des vertus. Alors que ces prétendues vertus ne font que dissimuler leurs carences, leur infériorité de caractère. Ce à quoi on a rétorqué qu’il ne faut pas identifier la force à la brutalité, l’élan vital à l’assouvissement dionysiaque des passions. Si la critique de Nietzsche peut toucher juste, c’est qu’elle débusque des cas pathologiques, c’est-à-dire des comportements de pécheurs. Un chrétien conséquent n’est certainement pas quelqu’un qui dissimule ses tares en les transfigurant artificiellement en vertu. Il est celui qui d’abord a le courage de les reconnaître, la force de les supporter et la volonté de les combattre en les sublimant. L’élan vital, quand il vise le souverain bien, nous conduit à la difficile réforme de nos passions comme le rappelle l’épître de ce jour, ca r notre être est marqué par le péché. Il y a peut-être plus de force intérieure à subir le martyre qu’à combattre pour défendre sa vie…

Je parlais tout à l’heure de Tartufe. On pourrait actualiser en ajoutant tous les charlatans qui abusent le sens religieux de leurs contemporains comme aujourd’hui les multiples sectes et gourous qui s’en prennent aux catholiques superstitieux d’Amérique latine en leur promettant succès, richesse et santé. S. Augustin dénonçait déjà les pasteurs qui s’engraissent aux dépens du troupeau et qui se paissent au lieu des brebis.

Il arrive, seconde catégorie, que certains s’abusent de bonne foi, comme les hérésiarques qui s’enferment dans une vérité au point de méconnaître les autres et ainsi de déséquilibrer l’édifice de la foi et ainsi d’aboutir à l’erreur. Ces faux prophètes ont été dénoncés dès les temps apostoliques aussi bien dans les épîtres du Nouveau Testament que par les premiers auteurs chrétiens. Souvenons-nous des 5 livres écrits par S. Irénée contre la multiplicité des erreurs de son temps et qu’il résumait sous le titre de « gnose au nom menteur », autrement dit de faux savoir délivré par de faux maîtres. Ce faux savoir, il existe aujourd’hui dans tous les domaines, aussi bien dans celui de la doctrine avec les religions qui falsifient le nom de Dieu en Orient que dans celui de la morale avec cette anthropologie hédoniste et libertaire qui a saisi l’Occident. Ces faux prophètes n’ont cessé de prospérer à travers l’histoire. Et l’Église nous met en garde, dans le Catéchisme, quand elle dit que se « dévoilera le mystère d’iniquité sous la forme d’une imposture religieuse apportant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse suprême celle de l’Anti-Christ, c’est-à-dire celle d’un pseudo-messianisme où l’homme se glorifie lui-même à la place de Dieu et de son Messie venu dans la chair » (CEC 675). Imposture religieuse de l’islam ou politique du communisme, par exemple.

La deuxième chose que nous livre cet évangile est un critère de discernement : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits ». Le faux prophète finit par se trahir, grossièrement comme le Tartufe de Molière, plus subtilement comme ce démon transfiguré en ange de lumière au bord de la rivière, près de Manresa, et que l’ascète Ignace de Loyola, en analysant ses pensées intérieures, finit par confondre. Il y a en effet une logique entre l’être et l’agir. Même l’âme la plus contemplative finit par se reconnaître à la justesse de son agir, aurait-elle atteint les profondeurs de l’humilité. Inversement les vrais spirituels débusquent avec aisance ceux qui, parfois sans malice, s’illusionnent sur leur degré de sainteté. Le missel du Barroux dans sa dernière édition illustre cette illusion avec un texte bien senti de S. Vincent de Paul : « Il y en a plusieurs qui, pour avoir l’extérieur bien composé et l’intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s’arrêtent à cela ; et quand ils en viennent au fait et qu’ils se trouvent dans les occasions d’agir, ils demeurent courts. Ils se flattent de leur imagination échauffée ; ils se contentent des doux entretiens qu’ils ont avec Dieu dans l’oraison ; ils en parlent même comme des anges ; mais, au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d’instruire les pauvres, d’aller chercher la brebis égarée, d’aimer qu’il leur manque quelque chose, d’agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas, il n’y a plus personne, le courage leur manque ». Un siècle plus tôt S. Thérèse de Jésus à qui on vantait une béate que tout le monde admirait pour ses extases lui mit un balai dans les mains et à sa réaction comprit tout de suite l’imperfection de la soi-disant sainte !

Cette logique de l’être et de l’agir a été admirablement décrite par S. Paul quand il énumère aux Galates les fruits de l’Esprit : « charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi ». Tels sont les fruits de la proximité avec Dieu dans l’oraison et la liturgie.

La troisième chose quannonce Jésus dans cet évangile est l’éventualité du jugement : « Tout arbre qui ne donne pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu ». Cela pourrait nous accabler nous qui, comme S. Paul aux Romains, constatons l’écart abyssal entre nos désirs et nos réalisations : « Malheureux homme que je suis. Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas ». Nous n’avons pas même la possibilité d’adapter l’objectif à nos capacités car le Christ nous enjoint d’être parfaits comme son Père céleste est parfait. Comment adapter nos moyens si pauvres à cet objectif si grand ? C’est là qu’intervient la grâce, qui suppose d’abord la reconnaissance de notre faiblesse comme le dit encore S. Paul aux Corinthiens : « C’est dans la faiblesse de l’homme que se manifeste la force de Dieu ». Car Dieu est patient, comme le vigneron de l’évangile de S. Luc qui obtient de son maître un sursis pour le figuier stérile.

Mais c’est un sursis, en vue d’une conversion : « Peut-être donnera-t-il des fruits à l’avenir ; sinon tu le couperas ». Dieu est patient, mais sa miséricorde exige de nous au moins un commencement de retour à lui dans la pénitence.

Ainsi, à la clairvoyance dans la défense de la foi nous devons ajouter la cohérence de notre comportement afin de porter du fruit, en premier lieu pour la réévangélisation de notre pays et de notre continent.

14e  Dimanche ordinaire A 2017

L’évangile de ce dimanche est une sorte d’invitation aux vacances : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos ». Après une année de travail, d’agitation en tous sens, nous aspirons à prendre du repos. Nous aspirons à nous dégager du tourbillon incessant de ces affaires quotidiennes qui s’enfilent les unes après les autres, du matin au soir, du lundi au dimanche, de septembre à juin. Nous aspirons en un mot à maîtriser les événements, à devenir « maîtres des horloges ». Mais de quel repos parlons-nous ? Prendre de la distance vis-à-vis de Paris, de son agitation, de sa poussière, c’est bien. Mais pour quoi faire ? Précisément, pour se reposer, allez-vous me dire. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Nos vacances ne seraient-elles qu’un bref moment de répit avant de replonger la tête dans le cycle infernal de nos occupations habituelles ? Réparer les forces physiques et psychiques, quitte à s’étourdir en faisant ce que l’on aime et que l’on ne peut pas faire le reste de l’année. Là aussi, attention ! Nous ne vivons pas un mois par an : nous devons aussi trouver du sens dans ce que nous faisons le reste de l’année.

Alors y a-t-il une manière chrétienne de prendre des vacances ? Oui. Jésus veut nous conduire au repos. Quel repos ? Certes, un repos qui suppose une rupture avec le temps habituel. « Venez à moi » dit-il. C’est-à-dire, « quittez ce que vous faites ». Ce n’est pas toujours si facile, surtout si l’on a des responsabilités. « Venez à moi », mais pour quoi faire ? « Pour prendre sur vous mon joug et mon fardeau ». Jésus nous inviterait-il à faire des devoirs de vacances harassants ? Non. Il nous dit que « son joug est facile à porter » et « son fardeau léger ». De quoi parle-t-il ? Il parle de son enseignement. Dans la langue des rabbins le joug ou le fardeau désignait l’apprentissage par le disciple de l’enseignement du maître. Jésus nous invite donc à nous distancer de nos activités habituelles non pas pour faire n’importe quoi mais pour prendre du temps avec lui et pour lui, c’est-à-dire en fin de compte, aussi pour nous. En quelque sorte, il nous invite à un temps de retraite, à un temps de désert. Puisque dans le cours de l’année nous avons peu de temps et peu de disponibilité d’esprit pour prier, pour nous imprégner de la Bible, pour fréquenter l’enseignement de l’Église, profitons donc de l’été.

Profitons de l’été pour lire. Pas seulement des choses divertissantes, pour nous détendre, mais des textes nourrissants. Doctrinaux, comme le Catéchisme ou telle ou telle encyclique, mais aussi des vies de chrétiens qui peuvent toucher notre cœur, et même de la littérature : il y a des auteurs, il y a des histoires qui dilatent l’âme et font grandir, à tout âge.

Profitons de l’été pour prier. Pour renouveler notre manière de prier peut-être. Pourquoi ne pas ouvrir chaque jour le missel et méditer sur l’évangile, ou le psaume. Nous pourrons retrouver la fraîcheur de la parole de Dieu, pourquoi pas dans l’écrin que nous offre la nature. Une Parole qui toujours déconcerte pour toujours mieux orienter notre route. Comme par exemple dans les textes d’aujourd’hui : le Roi victorieux est humblement monté sur un âne dit le prophète Zacharie. Et le Fils de Dieu en personne proclame qu’il est doux et humble de cœur. Quel contraste quand on sait à quel point l’homme est prêt à s’enorgueillir de la moindre parcelle de pouvoir qui lui est donnée !

Profitons aussi de l’été pour parler, pour communiquer. En famille, mais aussi en couple. Vous participerez peut-être à des mariages. Vous le savez, le mariage chrétien est une vocation. Une vocation ecclésiale. Cela veut dire qu’il ne peut marcher que si les époux font appel à la grâce, c’est-à-dire s’ils se laissent transformer par Dieu. Aux prêtres, il est demandé chaque année de prendre 8 jours de retraite. Huit jours pour nous replacer, nous aussi, devant les exigences de notre vocation, pour voir si et comment nous sommes fidèles à nos engagements. Il n’est donc pas superflu pour des couples chrétiens de prendre au moins un week-end par an de réflexion dans un lieu de prière pour faire le point. Et si l’on n’est pas marié, ou bien pour une autre raison, pourquoi ne pas prendre carrément une semaine de temps pour Dieu ? Une semaine de retraite prêchée ou en silence. Pour redécouvrir le regard aimant de Dieu sur chacun de nous, pour découvrir – pourquoi pas – sa vocation dans l’Église, pour essayer d’analyser tel ou tel appel perçu trop distraitement jusqu’à présent. Si Dieu donne sens à l’existence humaine, mettons-nous sous son regard.

Profitons encore de l’été pour ouvrir les yeux. Pour découvrir des réalités qui nous sont insolites. Pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour être dépaysé. Il y a souvent à deux pas de chez nous tout un peuple que nous ignorons : les malades dans les hôpitaux, les pauvres de toutes sortes qui campent dans nos murs. Il n’est pas si facile de les rencontrer vraiment nous qui passons souvent devant eux sans vouloir vraiment les voir.

Oui, profitons des vacances pour commencer à entrer dans le repos de Dieu. Profitons des vacances pour nous dégager davantage de l’éphémère et nous enraciner toujours plus dans l’éternel : c’est là qu’est notre véritable patrie. A mesure que nous donnerons du temps à Dieu l’été, seul ou en famille, dans le silence d’un prieuré ou dans la joie d’une session charismatique ou des JMJ, dans cette mesure même nous transfigurerons nos temps de travail et de vie stressée durant l’année. Apprenons avec Dieu à redécouvrir la vraie notion du temps : pour lui, mille ans sont comme un jour. Nous vivrons alors dans le monde sans être du monde, capables de voir l’invisible.

Messse de prémices de l’abbé Timothée du Moulin de Labarthète
1er juillet 2017, solennité du Très Précieux Sang

Cher Timothée,

C’est à l’occasion d’un buffet, qui n’était pas d’orgue, après une ordination diaconale en septembre dernier, que tu me fis part de ton désir d’apprendre l’ancienne messe. La Providence et un peu de persévérance t’auront conduit aujourd’hui à célébrer l’une de tes premières messes en cette église où ton grand-oncle Xavier fut curé de 1955 à 1959. Et en un jour redoutable, celui où l’antique calendrier fête la solennité du Très Précieux Sang de notre Seigneur. C’est mettre d’emblée ton sacerdoce sous un tour exigeant. Dans la Bible, le sang est le symbole de la vie : verser le sang d’une victime, c’est offrir sa vie à Dieu. C’est ce qu’a fait le Christ sur la croix, inversant ainsi le sens de la malédiction, comme tu le chanteras tout à l’heure dans la préface : « ut unde mors oriebatur, inde vita resurgeret ; et qui in ligno vincebat, in ligno quoque vinceretur ». Offrir sa vie à Dieu, au besoin par le sang. C’est ce que le Christ, là encore, nous demande, à nous ses prêtres, lorsqu’il nous configure à lui par l’ordination. Ordination que tu as reçue en la fête de la Nativité de S. Jean-Baptiste, le témoin par excellence de l’Agneau immolé. « Témoin de l’Agneau » : c’est le titre d’un beau livre du cardinal Daniélou SJ, par ailleurs compagnon d’études et ami de ton grand-oncle. Configuré au Christ grand prêtre de l’Alliance nouvelle consommée en son sang, tu es désormais appelé à l’imiter dans le don radical de sa vie. Un don qui va jusqu’au bout, et même plus loin encore. Peut-être as-tu remarqué que notre évangile est celui-là même de la solennité du Sacré Cœur. La transfixion du Cœur de Jésus sur la croix est le signe de la surabondance de son amour pour les pécheurs. Tout était achevé – consummatum est – , pouvait-on penser, lorsqu’il avait incliné la tête et remis l’Esprit. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jn 15, 13) : Jésus venait de donner sa vie en sacrifice pour les péchés de la multitude. Tout était donc achevé. Et pourtant la Providence divine, se servant de la cruauté des hommes, montra que Dieu allait encore plus loin que la mort – jusqu’à la descente aux enfers – dans la livraison de son Fils entre les mains des pécheurs : il permit que fût ouvert ce Cœur, symbole de son amour pour le monde, pour que fût manifestée la surabondance de son amour de Père ; symbole aussi de son intimité avec le Fils, pour que cette intimité fût donnée en partage à tous ceux qui contempleraient ce Cœur. La transfixion du Cœur de Jésus révèle les flots de miséricorde qui jaillissent des entrailles de Dieu pour ses enfants égarés, et en même temps, elle indique la voie pour accéder à l’intimité trinitaire. Le Christ, dans son sacrifice, apparaît bien comme le médiateur entre Dieu et les hommes. En lui Dieu s’est fait proche, et il est la voie qui mène au Père. C’est ce que soulignait l’auteur de l’épître aux Hébreux : « Combien plus le sang du Christ, qui s’est offert lui-même à Dieu par l’Esprit Saint comme une victime sans tache, purifiera-t-il nos consciences des œuvres mortes pour nous permettre de servir le Dieu vivant ! Voilà pourquoi il est le médiateur de la nouvelle Alliance » (Hb 9, 14-15). Il l’est « pretio magno » (1 Cor 6, 20), commente S. Paul, par le sang versé.

Mais comment s’avancer sur cette voie, la voie du salut ? Dans quelques instants, à la fin de l’offertoire, tu diras tout bas cette prière : « Puissions-nous, par ces divins mystères, approcher de Jésus, le médiateur de la nouvelle Alliance, et renouveler sur vos autels, ô Dieu des armées, l’effusion de ce sang plus éloquent que celui d’Abel ». C’est l’eucharistie qui réalise ce grand mystère. Ton grand-oncle Xavier, au séminaire d’Issy – il avait alors 18 ans – écrivait : « Je crois de plus en plus que le plus grand don que Dieu puisse faire au monde, c’est un bon prêtre ». Pas seulement un prêtre, mais un bon prêtre. Ce don sans réserve de Dieu dans le Christ à l’homme, perdu, désorienté, pécheur, tu vas en effet en devenir l’administrateur à travers les sacrements. Non en te tenant à l’extérieur, mais en pénétrant dans la Tente du sacrifice, en t’y associant intimement, en ne faisant plus qu’un avec celui qui s’offre en participant existentiellement à l’offrande qu’il a faite une fois pour toutes de lui-même. Tu as reçu par la grâce de l’ordination la sainteté du Christ, qui t’a hissé bien au-dessus de toi-même. Dans les sacrements, tu agis in persona Christi capitis. Désormais tu dois correspondre, subjectivement et en tout, à cette sainteté objective reçue ontologiquement par l’ordination. Te hisser au niveau de ce que tu as reçu par grâce !

Je te propose ce matin de te mettre à l’école de celui dont la pale porte les armes : Benoît XVI. « Célébrer l’eucharistie veut dire prier » disait-il. Je conçois qu’aujourd’hui, en particulier ici pour ta première messe traditionnelle, célébrer l’eucharistie veut dire aussi : trembler, transpirer, trébucher. Mais ça passera ! Benoît XVI continuait : « Nous célébrons l’eucharistie de manière juste si, en pensée et par tout notre être, nous entrons dans les paroles que l’Église nous propose. En elles se trouve la prière de toutes les générations qui nous entraînent avec elles sur le chemin vers le Seigneur ». Le prêtre devient alors, pour reprendre la parole du P. Hugo Rahner SJ s’inspirant des Pères, une « anima ecclesiastica », une âme qui coïncide avec l’Église. Prenant devant des prêtres romains l’exemple de S. Augustin, Benoît XVI disait encore qu’il faut que le je meure et « renaisse dans le grand je du Christ qui est le je commun de nous tous, notre nous. Mais je dirais que nous-mêmes devons, notamment dans la célébration de l’eucharistie – qui est cette grande et profonde rencontre avec le Seigneur où l’on s’abandonne entre ses mains – nous exercer à ce grand pas ». L’eucharistie est ainsi – dans sa vérité – au fondement de notre conversion en même temps elle en est l’expression. « En d’autres termes, disait-il à des prêtres d’Albano, l’ars celebrandi n’entend pas inviter à une sorte de théâtre, ni de spectacle, mais à l’intériorité qui se fait sentir. Ce n’est que si les gens voient qu’il ne s’agit pas d’un ars extérieur, spectaculaire – nous ne sommes pas des acteurs ! – mais qu’il s’agit de l’expression du chemin de notre cœur, qui attire également le leur, que la liturgie devient alors belle, qu’elle devient une communion de toutes les personnes présentes avec le Seigneur ». Car dans l’eucharistie on apprend à donner sa vie jour après jour, et pas seulement au moment de sa mort. C’est ce qu’il disait au clergé parisien le 12 septembre 2008 lors des vêpres à Notre-Dame : « Chers frères prêtres, n’ayez pas peur de consacrer beaucoup de temps à la lecture, à la méditation de l’Ecriture et à la prière de l’office divin ! Presqu’à votre insu la Parole lue et méditée en Église agit sur vous et vous transforme. Comme manifestation de la sagesse de Dieu si elle devient « compagne de votre vie », elle sera votre « conseillère pour le bien », votre « réconfort dans les soucis et la tristesse » (Sg 8, 9) ». « Le temps que nous réservons à la prière n’est pas un temps soustrait à notre responsabilité pastorale », c’en est la condition. L’eucharistie, la prière, nous apprennent à nous déposséder de nous-mêmes, à coïncider pleinement avec le je de l’Église. « Le Seigneur nous a consacré les mains et veut qu’elles ne soient plus des instruments pour accaparer les choses, les hommes, le monde, pour en faire notre possession, mais qu’au contraire, elles transmettent son action divine, se mettant au service de son amour ».

Ainsi transformés, nous pourrons persévérer dans la tâche qui nous est confiée. Parcourant l’hymne des matines du carême, Benoît XVI s’arrête alors sur ce vers : « arctius perstemus in custodia : veillons de manière plus intense ». Et il commente : « Dans ce qui était ici considéré comme le devoir des moines, nous pouvons voir également l’expression de la mission sacerdotale : le prêtre doit être un veilleur. Il doit être vigilant face aux pouvoirs menaçants du mal. Il doit garder le monde en éveil pour Dieu. Il doit être quelqu’un qui reste debout : droit face aux courants du temps ; droit dans la vérité ; droit dans l’engagement au service du bien ». Cette tâche, Benoît XVI la résumait ainsi : « Dieux existe et Dieu est proche en Jésus-Christ. Le royaume de Dieu est arrivé, il est ici. C’est ce que nous annonçons, une chose simple au fond ». Il ne faut pas alors laisser notre cœur « s’engourdir », comme disait le curé d’Ars, face aux difficultés du ministère. Car notre joie, c’est de savoir que Dieu s’est fait proche, qu’en Jésus il est là, au milieu de nous, à travers ses sacrements, et par-dessus tout, encore une fois, dans l’eucharistie. Ton grand-oncle Xavier s’en faisait l’écho, lui qui d’un autre côté organisait des réunions dans les cafés du quartier pour causer familièrement de Dieu avec les gens qui avaient perdu le chemin de l’église. Son but, c’était, en bon pasteur, de les ramener auprès du « Grand Berger des brebis », le Christ prêt à se donner à eux dans l’eucharistie. Il se désolait aussi que tant de chrétiens restent éloignés de la messe quotidienne : « Serait-il donc si difficile à un pratiquant qui vient à la messe le dimanche « par devoir » d’y venir également une fois dans la semaine « par dévotion » ? quel profit ce serait à tous ! »

Voici, cher Timothée – au terme d’une homélie dont je t’invite à ne pas reproduire trop souvent la longueur – qu’en montant dans un instant à l’autel, tu vas mettre tes pas dans ceux de celui qui fut le curé de notre paroisse. A sa suite, tu vas passer par le voile, l’iconostase figurée chez nous par le silence du canon par-delà le chant de la schola, tu vas pénétrer dans la Tente pour y offrir en sacrifice, avec le pain et le vin, toi-même, ne faisant plus qu’un avec l’offrande du Christ à son père. En « entrant dans le canon », tu entendras sûrement cette parole de Xavier, retrouvée sur un carnet de retraite : « Aujourd’hui, j’ai demandé à Dieu la vocation d’être prêtre ». Il avait 12 ans…

13ème dimanche ordinaire A 2017

« Qu’ils ne préfèrent absolument rien à Jésus-Christ, lequel daigne nous conduire tous ensemble à la vie éternelle ». Cette phrase de saint Benoît à ses moines est une bonne illustration de l’évangile de ce dimanche en même temps qu’un bon commentaire de l’engagement des 14 prêtres qui ont été ordonnés il y a 8 jours pour le diocèse. Pour tenir dans les épreuves de l’évangélisation, il faut être fermement attaché à la personne de Jésus et même le préférer à quiconque. A l’autre bout de l’évangile on entendra la question de Jésus ressuscité à Pierre : « Pierre, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Jésus vient bouleverser la gradation de nos attachements affectifs en revendiquant la première place dans notre cœur. Exigence qui paraît insupportable à nos consciences modernes, comme elle l’était tout autant à celle de ses contemporains. Comment cet homme-là peut-il nous commander de le préférer à ceux qui occupent une place de choix dans nos affections légitimes, qu’elles soient familiales ou électives ? « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ». Comment peut-il même nous commander de relativiser notre vie à l’aune de la sienne ? « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera ».

Nous ne pouvons manquer d’être frappés par la rudesse de l’expression et nous aurions même tendance à l’interpréter en terme d’exclusive. Peut-être pour en tirer la conclusion qu’il s’agit manifestement d’expressions outrées, à ne pas prendre à la lettre. Or Jésus ne procède pas ainsi. Il n’a pas recours à l’exclusif mais au comparatif. Jésus ne nous demande pas de haïr ceux que nous aimions auparavant mais de le préférer lui. Il le rappelle d’ailleurs aux pharisiens en dénonçant la pratique qui consiste à ne plus subvenir aux nécessités de ses parents dès lors que l’on a consacré les moyens dont on disposait pour eux au culte de Dieu (Mt 15,1-6). Travers que l’on retrouvera dans le monde chrétien lorsque, par exemple, la profession religieuse équivalait à l’abandon aussi bien affectif que matériel de ses parents.

Ce que propose Jésus n’est pas un amour exclusif, c’est un amour ordonné. Et un amour ordonné, c’est un amour qui comporte des degrés. Jésus ne nie pas la valeur, la justesse, de nos affections. L’amour des enfants pour les parents fait l’objet d’un commandement, « le premier assorti d’une promesse ». Et qu’y a-t-il de plus précieux que des enfants ? La première lecture nous rappelle qu’aussi riche que l’on soit, notre cœur aspire à une descendance. L’amour de soi, lui aussi, est juste : celui qui ne s’aime pas a bien de la peine à aimer authentiquement les autres. Et préférer le Christ ne signifierait pas grand-chose s’il n’y avait pas de terme de comparaison, si nous étions des misanthropes ou des masochistes, si nous le faisions que par dépit, par « haine du monde ». Ce serait peut-être même impossible : comment aimer Dieu que l’on ne voit pas si l’on s’aime pas soi-même, si on n’aime pas les autres, si on n’a pas une certaine précompréhension de ce que c’est qu’aimer.

Mais voilà : Jésus revendique quand même pour lui la préférence. Il utilise un comparatif, et un comparatif de supériorité. Une préférence qui doit, en cas de conflit, jouer en sa faveur. Nous connaissons certainement des vocations contrecarrées par des proches. La plus emblématique est peut-être celle de François d’Assise.

Une préférence aussi qui peut aller jusqu’à renoncer à sa propre vie. C’est, à l’extrême, le martyre, toujours d’actualité dans certaines parties du monde, ou parfois plus discrètement chez nous. Pensons par exemple à Jeanne Beretta Molla, récemment béatifiée, qui a préféré ne pas recevoir de soins curatifs afin que l’enfant qu’elle portait puisse vivre. C’est ce que la parole sur la croix nous rappelle. La croix, ne l’oublions pas, est un supplice non seulement cruel mais aussi infamant. Cela signifie que, plus communément, notre préférence pour le Christ doit aller jusqu’au sacrifice de notre réputation, du « qu’en dira-t-on », du conformisme. Et Dieu sait si celui-ci aujourd’hui joue peu en faveur des chrétiens, des hommes aux convictions fortes ! Braver, à l’école, à l’université, au bureau ou ailleurs le regard ironique de ceux de notre milieu, de ceux qui font partie, d’une certaine manière, de notre être peut correspondre à une véritable « amputation ». C’est une mort à soi-même. En nous demandant de le préférer jusque là, Jésus ne diminue en rien l’amour que nous nous devons. On peut même dire qu’il le sauve. En effet, préférer le Christ n’est en rien une attitude suicidaire. C’est bien plutôt une illustration de ce qu’est le véritable amour de soi. Celui-ci ne se réalise pleinement que dans la relation à autrui. Là encore, il faut se garder de procéder par exclusive, à la manière de la morale kantienne. Au contraire, en m’oubliant par amour pour celui qui a ravi mon cœur, je reçois la plus belle des récompenses : la joie d’aimer, et normalement aussi la joie d’être aimé. C’est pourquoi Jésus n’hésite pas à parler de « gagner » sa vie. Celui qui mise sa vie sur autrui, sur Dieu, réalise un investissement. Il se prive momentanément d’un bien. Mais il récolte le centuple. Avec cette différence qu’en finance il n’y a aucune joie à se priver de la somme épargnée sinon en espérance tandis que dans les relations humaines « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » comme dit Jésus ailleurs.

De nouveau la question de Jésus à Pierre retentit : « M’aimes-tu ? M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » M’aimes-tu plus que ceux-ci ne m’aiment ? M’aimes-tu plus que tu ne les aimes ? C’est à l’oreille, au cœur de chacun que résonne cette question. Elle fait écho à cette parole de la croix qui avait si vivement impressionné sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus : « J’ai soif », soif de ton amour.

Sacré Coeur 2017

La fête du S. Cœur de Jésus vient clore la suite de ces belles solennités qui prolongent le temps pascal. Elle est pour ainsi dire le dernier resplendissement de cette queue de comète qui accompagne de sa clarté le noyau éblouissant de notre foi : la mort et la résurrection du Seigneur, célébrées à Pâques. Si la Fête-Dieu renvoie en effet au Jeudi Saint avec le rappel de l’institution de l’Eucharistie, c’est au pied de la croix, au Vendredi Saint, que nous convoque le culte du Sacré-Cœur. Loin d’être des cordicoles, des idolâtres d’une théologie du muscle cardiaque, comme les en raillaient leurs adversaires jansénistes, encyclopédistes et rationalistes, les jésuites – qui en avaient été les propagateurs au 17e siècle – avaient su exprimer – sans jeu de mots – le cœur de la spiritualité chrétienne en un symbole universellement parlant : siège de la force, de la constance et de l’amour, signe d’une foi pénétrée de charité, ce Cœur qui, précisément note S. Jean, a été transpercé et duquel ont coulé l’eau et le sang, exprime, sans mièvrerie ni sensiblerie, tout le pathétique du drame divin du salut. Symbole éloquent de l’amour qui va jusqu’au bout et même au-delà, puisqu’il est déchiré alors que Jésus est déjà mort, il est le signe de la fidélité absolue de Dieu à son Alliance, du rachat par l’Epoux immaculé de l’épouse souillée par le péché comme tant de mystiques médiévaux l’avaient pressenti : S. Bernard, S. Gertrude, S. Mechtilde, S. Catherine de Sienne pour n’en citer que quelques uns. Symbole qui aussi va à la rencontre des vues pénétrantes des Pères des premiers siècles qui contemplaient dans cette eau et ce sang la source jaillissante de la grâce, et en particulier de la grâce sacramentelle, grâce du baptême et grâce de l’eucharistie. Ezéchiel l’avait prophétisé : du côté du Temple jaillira une source qui, devenue torrent, s’en ira assainir les eaux stériles de la Mer Morte et donnera à la vie de foisonner à nouveau.

La transfixion du Cœur du Christ sur la croix est le signe de la surabondance de l’amour de Dieu pour les pécheurs. Tout était achevé, pouvait-on penser, lorsque Jésus avait incliné la tête et remis l’Esprit. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis : Jésus venait de donner sa vie en sacrifice pour les péchés de la multitude. Tout était donc achevé. Et pourtant la Providence divine, se servant de la cruauté des hommes, montra que Dieu allait encore plus loin que la mort dans la livraison de son Fils entre les mains des pécheurs : il permit que fût ouvert ce Cœur, symbole de son amour pour le monde, pour que soit manifestée la surabondance de son amour de Père ; symbole aussi de son intimité avec le Fils, pour que cette intimité fût donnée en partage à tous ceux qui contempleraient un jour ce Cœur.

La transfixion du Cœur de Jésus révèle les flots de miséricorde qui jaillissent des entrailles de Dieu pour ses enfants égarés, et en même temps, elle indique la voie pour accéder à cette intimité trinitaire. L’ouverture du Cœur du Christ est d’abord le signe que le salut se communique à celui qui s’approche de lui dans l’amour, et qu’il se communique par l’Esprit Saint qui infuse en nos cœurs la grâce sanctifiante. Nous lisons en effet en S. Jean : Jésus, debout, s’écria : “Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi !” Comme dit l’Écriture : Des fleuves d’eau vive jailliront de son cœur. Il disait cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui (Jn 7, 37-38). Mais si le Christ déverse à pleins flots la miséricorde divine sur ceux qui le contemplent transpercé, il invite les mêmes à entrer dans son Cœur, comme la colombe du Cantique qui vient se blottir dans les fissures du rocher. Car ce rocher, c’était déjà le Christ dira S. Paul (1 Cor 10, 4). Ce rocher fendu, qui rappelle celui que frappa Moïse au désert et qui laissa s’écouler l’eau qui allait étancher la soif du peuple et le sauver ainsi de la mort. La blessure du Cœur est la porte d’entrée dans le mystère de l’amour de Dieu pour les pécheurs auquel le Christ veut nous faire participer et dont S. Paul a exploré la longueur et la largeur, la hauteur et la profondeur comme l’épître nous le rappelle. Et à cet égard le culte du S. Cœur trouve son prolongement et son couronnement dans l’institution de la fête de la Divine Miséricorde, sur les instances de S. Faustine Kowalska. Il est la visibilité, dans la chair du Fils, du dessein rédempteur qui anime la Trinité tout entière. Dessein auquel nous sommes invités à prendre part : en entrant dans le Cœur transpercé, nous sommes appelés à coopérer au salut de nos frères, pas seulement à nous reposer en lui. C’est ce que Jésus fait comprendre à S. Marguerite-Marie : Donne-moi ce plaisir de suppléer aux ingratitudes des hommes autant que tu pourras en être capable. Le regard de l’homme qui se tourne vers Dieu dans l’adoration rencontre celui de Dieu qui, riche de miséricorde, se penche vers nos frères prostrés, gisant à l’ombre de la mort. Pie XII, dans l’encyclique qu’il a consacré à ce mystère, Haurietis aquas, commente : Le culte du Sacré-Cœur de Jésus, dans sa nature intime, est le culte de l’amour dont Dieu nous a aimés par Jésus, en même temps qu’il est l’exercice de l’amour que nous portons nous-mêmes à Dieu et aux autres hommes (HA 70).

Le culte du Sacré-Cœur est ainsi un résumé saisissant du double commandement de l’amour dont l’Eucharistie est sacramentellement le signe le plus éloquent. C’est pourquoi, Jésus demanda à S. Marguerite-Marie de faire célébrer une fête particulière le vendredi dans l’octave du S. Sacrement pour honorer son Cœur, en communiant ce jour-là, et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable. La participation à l’œuvre du salut, accomplie une fois pour toutes par le Christ Tête au Calvaire, mais continuée dans l’histoire par son Corps ecclésial, s’exprime par l’esprit de réparation attaché au culte du Sacré-Cœur, esprit qui a présidé à l’érection de la basilique du Vœu national à Montmartre, comme vous le savez tous. Voici le Cœur qui a tant aimé les hommes et qui n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes. La Passion du Christ se poursuit dans son Corps total qu’est l’Eglise, et cela durera jusqu’à la fin des temps comme l’a expressément rappelé le Catéchisme de l’Eglise Catholique. Réparer, cependant, c’est faire siens les sentiments qui furent ceux du Christ Jésus, c’est s’unir à la Miséricorde, en ne faisant plus qu’un avec Celui qui en est la source et l’instrument, le Christ lui-même. C’est, comme le dit S. Thérèse de l’Enfant-Jésus, se tenir en esprit au pied de la Croix.

L’image du Cœur transpercé en lequel l’âme vient se réfugier pour y être transformée exprime la vitalité et la fécondité de cet amour partagé, de ces épousailles de l’âme avec le Verbe, comme disait S. Bernard, où se réalise l’union des volontés, et qui s’opère dans l’eucharistie et dans son prolongement qu’est l’adoration. Eucharistie et charité, S. Sacrement et S. Cœur : le lien, finalement, c’est le prêtre. Le sacerdoce, en effet, disait le S. Curé d’Ars, c’est l’amour du Cœur de Jésus. Que le prêtre, en contemplant le S. Cœur et en tenant dans ses mains le S. Sacrement, se souvienne, dans son désir de répandre la Bonne Nouvelle, que seul l’amour est digne de foi. A un monde qui doute de pouvoir aimer en vérité, à un monde calculateur et égocentré, le Christ, dans ses mystères que célèbre l’Église, vient rappeler la vocation qui est adressée à tout homme : image d’un Dieu trinitaire, communion d’amour, l’homme ne trouvera le bonheur que s’il accepte de se risquer et de se perdre, à l’image du Fils de Dieu qui se livre pour nous. L’image symbolique du Cœur de Jésus nous indique la voie du bonheur, aussi bien en ce monde que dans l’autre. Elle l’indique à chaque homme en particulier, elle l’indique aussi aux sociétés et c’est pourquoi frapper notre drapeau du S. Cœur, c’est rappeler que le christianisme est la seule voie par laquelle une société politique peut s’accomplir avec bonheur, c’est rappeler aussi que ce que l’on demande à une société politique, ici-bas, c’est de s’effacer en servant la destinée surnaturelle, transcendante, de chacun de ses membres. On en profitera pour se rappeler, au lendemain de ces élections, que ministre signifie d’ailleurs serviteur. Et du coup on priera, sans non plus se faire trop d’illusions….

Trinité  A 2017   

La fête de la Trinité, c’est un peu pour nous, les chrétiens, la fête de la différence. Et pour commencer, la fête de notre différence : c’est par l’affirmation que Dieu est Trinité que nous nous différencions des autres croyants, des juifs et des musulmans en particulier. La spécificité chrétienne, c’est que le Dieu unique est en même temps communion de trois Personnes, « égales en majesté » comme le soulignera la préface. Sommes-nous vraiment conscients de cela ? Ne gardons-nous pas une mentalité de païens ? Où Dieu demeure un être mystérieux et lointain, parfois menaçant, bref un mot de quatre lettres qui nous intimide ? Ne tendons-nous pas à nous aligner sur les religions inventées par les hommes, tout simplement parce que nous ne faisons pas vraiment d’effort pour entrer dans l’intimité de Celui qui est venu jusqu’à nous pour nous révéler son identité et nous inviter à la partager ?

La liturgie pourtant nous y introduit. Nous entrons dans la prière par le signe de la croix : nous ne nommons même pas le nom de Dieu mais celui des Personnes qui le constituent. Juste après, à la messe, le prêtre accueille les fidèles en reprenant ces paroles de S. Paul que nous venons de lire : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion du Saint-Esprit soient toujours avec vous ». Chacune des oraisons de la messe se termine par une formule trinitaire. Chacun des psaumes de la Liturgie des heures s’achève par une louange à la Trinité. La Trinité n’est donc pas quelque chose de secondaire dans notre foi. Le Credo que nous allons réciter a lui-même une structure trinitaire car ce qui concerne l’Eglise se rattache aux trois Personnes prises ensemble. Nous devons être fiers de cette spécificité de la foi chrétienne, nous devons être fiers de notre différence. Nous devons la poser comme pierre angulaire de tout l’édifice de notre vie chrétienne.

Je parlais tout à l’heure de fête de la différence. Faisons un pas de plus. Le dogme de la Trinité nous montre que la différence existe même en Dieu. Le Dieu unique est un, certes, mais il n’est pas monolithique pour autant. Ce n’est pas un être solitaire. Ce n’est pas comme l’homme lorsqu’il veut s’égaler à Dieu. L’homme qui se prend pour Dieu, l’homme qui récuse toute dépendance vis-à-vis de Dieu, sombre vite dans la solitude. Car l’orgueil éloigne les autres de soi. Le péché conduit à la solitude un être qui est fait pour la communion, et par là il le conduit à la mort. Mort de l’âme, mort du corps : il suffit d’avoir fréquenté l’hôpital pour s’en rendre compte. Le péché originel est suicidaire. Dieu, lui, est à la fois un et plusieurs. Il ne s’ennuie donc jamais dans son éternité. La différence existe en lui : le Père engendre le Fils. Mais cette différence n’est pas conflit, elle est harmonie. Le Fils est la « parfaite expression du Père, l’effigie de sa substance » (Hb 1). Le Fils se reçoit du Père et lui renvoie son image. Cette harmonie a un nom : c’est le Saint-Esprit. Qu’est-ce que la Trinité ? L’Un (le Père), l’Autre (le Fils), et l’Unité de l’Un et de l’Autre (le S. Esprit). Ce qui caractérise le Dieu des chrétiens, c’est que la différence est ressaisie dans l’unité sans être supprimée. Ce qui caractérise donc la Trinité, c’est la communion. Cette harmonie dans la différence a un autre nom : c’est l’Amour. C’est pourquoi saint Jean dit que Dieu est Amour.

Peut-être certains pensent-ils que tout ceci est coupé de la vie, abstrait. Qu’ils se détrompent ! C’est une question qui revient souvent, et pas seulement par pure curiosité, mais pour résoudre des difficultés concrètes. Dans la prière par exemple. Qui faut-il prier ? Dieu, ou chacune des Personnes, ou les trois ensemble ? La question de la Trinité surgit dès qu’on essaie de vivre un tant soit peu sa foi. Revenons à la prière. Le prière est une aventure, c’est aussi un cheminement, une quête. Au début, normalement, c’est la personne de Jésus qui retiendra notre attention : on voit Jésus vivre sous nos yeux dans les évangiles. Peu à peu on entre dans le mystère de sa personne, on découvre son identité réelle : le Fils de Dieu venu dans le monde pour donner accès au Père. On s’aperçoit alors qu’il y a un Père, un Père devant qui Jésus s’efface. Notre prière, tout en ne cessant d’emprunter le chemin qu’est Jésus, trouvera son terme dans le Père. Et enfin on comprend qu’on n’aurait jamais pu dire que Jésus est Seigneur sans l’action du Saint-Esprit. On comprend alors que Jésus s’étant fait notre frère nous devenons par adoption fils de son Père. Relisez le chapitre 8 de l’épître aux Romains : c’est le manuel de la prière du Nouveau Testament. C’est l’Esprit Saint qui « nous apprend à prier comme il faut », c’est l’Esprit Saint qui « nous pousse à dire : Abba, Père ! ». Bref, c’est lui qui nous fait prier. Je m’arrête là. Ce n’était qu’un exemple pour montrer à quel point ce dogme apparemment si éloigné de nos préoccupations est finalement capital dès qu’on commence à se comporter comme chrétien.

J’esquisserai cependant un autre exemple. Je disais tout à l’heure que ce qui caractérisait le Dieu des chrétiens, c’est que la différence interne est ressaisie dans l’unité sans être supprimée. Tiens donc ! Ne serait-ce pas une clef pour comprendre la structure de notre monde créé ? Pour comprendre par exemple l’irréductible altérité de l’homme et de la femme et leur complémentarité, pour comprendre la diversité des Eglises locales et pourtant leur unité autour de celle de Pierre, et donc de Rome, bref pour comprendre la diversité partout à l’œuvre dans la création et pourtant compatible avec l’unité, ce qui fait sa beauté.
Concluons. Que dire de plus sinon ceci : la Trinité, c’est notre chez-nous, c’est le milieu dans lequel nous vivons. Nous sommes tombés dedans le jour de notre baptême. Ce jour-là, nous avons été accueillis une fois pour toutes dans la communion d’amour infini qu’est la Trinité. Depuis ce jour-là notre vie trinitaire se confond avec notre vie tout court. Quoi de plus naturel que d’en parler de temps à autre…

ei-triniteA 2017

Trinité 2017

 La confession du mystère de la Trinité prolonge et renouvelle la singularité de la foi biblique en même temps qu’elle sauve, au tribunal de la raison, l’affirmation du monothéisme. Pour finir elle donne une profondeur inégalée à notre vision de l’être humain.

La singularité de la foi biblique tout d’abord. Si nous relisons à grands traits l’histoire de la Révélation, qu’y voyons-nous ? l’insistance obstinée d’Israël à proclamer l’unicité de Dieu, en même temps que sa difficulté à y croire vraiment. A l’origine, les peuples de l’Antiquité croient à une pluralité de divinités. Si d’aventure un clan ou une tribu met sa foi en une divinité unique, tutélaire – comme ce sera le cas d’Abraham et de sa descendance –, cela ne l’empêche pas le plus souvent de croire que son dieu protecteur entre en concurrence avec les dieux des autres peuples et doive faire ses preuves face à eux. La Bible est remplie de ces rivalités où la foi du peuple oscille entre son Dieu et les dieux des voisins. Car il n’y a pas que les oignons, en Egypte, pour séduire le cœur des Hébreux : le culte magnifique de cette civilisation supérieure ne pouvait que les fasciner. Il faudra que Moïse leur fasse comprendre que leur évasion à travers le désert et leur installation en Canaan sont une preuve à la fois de l’amour et de la puissance du Dieu qui s’était révélé à lui sous le nom déconcertant de Je-suis au Buisson Ardent. Mais la remarque de l’évangéliste au moment de l’Ascension du Seigneur, qui introduit notre passage d’aujourd’hui – certains eurent des doutes – ne cessera retentir tout au long de l’Histoire Sainte. Doutes que ne cessèrent de combattre les prophètes. Souvenons-nous, par exemple, de la résistance acharnée d’Elie à la diffusion des cultes païens, lorsqu’il mit en demeure le peuple de choisir entre Yahvé et Baal sur le Mont Carmel. C’est dans le 1er Livre des Rois, un véritable morceau d’anthologie. Isaïe stigmatisera, lui aussi avec ironie, ces faux dieux qui ne sauvent pas, les néants des nations païennes. Les prophètes du temps de l’exil à Babylone vont faire comprendre au peuple que les épreuves, individuelles ou collectives, ne sont pas des signes de la faiblesse de Dieu mais les conséquences de l’infidélité du peuple. Ainsi, progressivement, la foi d’Israël va s’épurer pour finir par reconnaître, à l’époque de Jésus, et notamment dans le pieux milieu des pharisiens, la seigneurie absolue du Seigneur sur tout l’univers. Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton cœur : le Seigneur est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre, et il n’y en a pas d’autre (Dt 4, 35).

Mais voici donc qu’au moment précis où Israël a péniblement fini par reconnaître l’unicité de Dieu, Jésus lui annonce que ce Dieu unique est trois. Jésus se présente en effet comme le Fils bien-aimé d’un Dieu qu’il nomme son Père – au bord du Jourdain, sur la montagne de la Transfiguration –, il se dit envoyé par lui avec tout pouvoir. Il s’affirme donc comme Fils, possédant par génération la nature même de Dieu, ne faisant qu’un avec lui. Plus encore, il promet que lui et son Père enverront un Esprit Saint (donc divin), issu d’eux, destiné à conférer aux croyants l’adoption filiale. On comprend la réaction des pharisiens : l’enseignement de Jésus sur Dieu leur semble retourner à ce polythéisme qui a toujours constitué la tentation d’Israël. Et pourtant, comme disent les critiques littéraires : lectio difficilior, lectio potior : la meilleure lecture est souvent la plus difficile. C’est parce qu’il tient simultanément l’affirmation de l’altérité en Dieu et celle de son unicité que le christianisme peut prétendre à la vérité. La contradiction apparente de la tri-unité de Dieu est le signe de son authenticité. Au premier abord, en effet, elle rend les choses plus difficiles à croire. C’est ce que juifs et musulmans ne cessent de nous reprocher. Pour ces derniers, nous sommes des « associationnistes » : nous associons au Dieu unique deux créatures, des faux dieux, Jésus et Marie. C’est ce que les unitariens, nés du protestantisme anglican et héritiers de l’arianisme, vont diffuser en occident, aujourd’hui encore avec les prétendus « Témoins de Jéhovah », qui, en niant la divinité et du Fils et de l’Esprit, nient finalement la trinité divine.

En fait, l’affirmation de la tri-unité de Dieu, et j’y insiste, est la seule manière de sauver le monothéisme, de lui rendre vraiment honneur, devant le tribunal de la raison. Si Dieu en effet est unique, et solitaire dans son unicité, on ne voit absolument pas pourquoi il y aurait une Création, un cosmos, c’est-à-dire autre chose que lui. L’autre, comme catégorie, n’a aucune valeur. Et pourtant nous constatons que le monde existe, distinct de Dieu, contre ce qu’affirme le panthéisme. Pourquoi ? Serait-ce que Dieu s’ennuie dans le ciel, qu’il ait besoin des hommes ou du cosmos pour être heureux ? Non, bien sûr. Si Dieu a besoin d’autre chose que lui, c’est qu’il n’est pas Dieu. Ou alors serait-ce que Dieu crée par pur caprice, en vertu de son prétendu arbitraire ?  Le monde serait alors absurde, dénué de toute raison. C’est l’erreur où sont tombés tant de nihilistes.

Alors pourquoi Dieu cherche-t-il quand même à poser le monde dans l’existence et à entrer en relation avec lui ? Ne serait-ce pas justement parce qu’il possède en lui un penchant pour l’altérité ? Et que l’altérité qui est en lui est la raison de l’altérité qui existe entre lui et ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire le monde, et nous les hommes en particulier ? Le monde a désormais une raison d’être, le monde n’est plus absurde, il devient une réplique, créée, du Verbe engendré de toute éternité. Et cette raison d’être, vous l’aurez compris, c’est l’amour insondable du Père et du Fils, ce que Racine appelle joliment leur nœud divin qui, sous le nom de grâce, devient le nœud qui unit le monde à Dieu.

 C’est bien ce que suggère le dogme de la Trinité. Dieu est une communion de Personnes à ce point unies dans l’amour qu’elles ne font qu’un. C’est parce qu’il est communion d’amour que Dieu veut entrer en relation avec nous : pour établir avec nous ce qui existe déjà en lui. Ainsi sans cesser d’être le Dieu saint, transcendant, absolu, Dieu devient pour nous un proche, notre Père. Et cela par Celui qui s’est rapproché de nous au point de revêtir notre nature : le Fils qui s’est fait homme. C’est bien ce qu’exprime la dernière ligne de notre évangile : Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Nous retrouvons l’expression Je-suis qui désigne Dieu dans sa transcendance : Jésus est réellement ce Dieu-là. Mais il est aussi Dieu avec nous, l’Emmanuel de la prophétie de l’Incarnation. Le texte original, grec, nous permet même d’aller plus loin puisque l’ordre des mots est le suivant : je-avec-vous-suis. Nous sommes donc inclus dans l’être même de Dieu. Telle est la magnifique destinée qui s’offre à nous par la révélation du mystère de la Trinité : parce que Dieu est Trinité, chacun de nous est appelé à entrer dans cette communion d’amour et à y occuper la place du Fils pour vivre du Père par l’action de l’Esprit Saint. Oui, nous pouvons vraiment nous écrier avec S. Paul : Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables !

La tri-unité de Dieu nous concerne donc au premier chef. Cessons de dire que ce dogme est compliqué et inutile comme on l’entend souvent dire. Bien au contraire, ce dogme nous explique le pourquoi de notre existence : nous existons comme êtres uniques, substantiels, différenciés, comme vis-à-vis de Dieu, et en même temps comme êtres sociaux, désireux de communion, appelés à l’unité, parce que Dieu intègre en lui l’altérité et qu’il la ressaisit dans l’unité de sa nature. Le dogme de la Très Sainte Trinité est la lumière la plus éclairante sur le mystère de l’être humain. C’est parce que nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de la Trinité que nous sommes appelés à l’amour, cet amour qui a été versé dans nos cœurs par la grâce du Saint-Esprit pour reprendre les paroles de S. Paul dans l’épître d’hier.

Trinite 2017

Pentecôte A 2017   

Dimanche dernier, les Ac nous montraient les disciples priant au Cénacle autour de Marie. Marie a une affinité avec l’Esprit Saint: elle l’attire. La Pentecôte est comme une nouvelle Annon-ciation. Le jour de l’Annonciation, par le don de l’Esprit, Marie concevait la Tête du Corps, le Christ. Aujourd’hui on pourrait dire qu’à sa prière sont conçus les membres de ce même corps. Ma-rie est Mère de l’Eglise comme elle a été Mère du Christ, en un certain sens.

C’est l’Esprit qui met les apôtres à la porte du Cénacle et les jette sur les routes du monde, avec une assurance tranquille, eux qui ne sont ni des génies (pour la plupart de pauvres pêcheurs de Galilée) ni des héros (que l’on pense à Pierre et à ses compagnons le soir du Jeudi saint). Et voici que ce même Pierre, au début des Ac, va s’adresser avec assurance à ceux dont il se cachait encore quelques jours auparavant.

L’expérience de l’Esprit Saint qu’ils font au matin de la Pentecôte affermit la foi pascale ti-mide des apôtres en la puissance du Christ ressuscité. Ils ont fini par admettre que Jésus est vivant, qu’il est plus fort que la mort, mais ils hésitent encore à proclamer cette Bonne Nouvelle. L’Esprit Saint vient les embraser. Il leur donne une foi totale, une foi divine. Désormais ils ne croiront plus à cause de leur propre expérience personnelle, humaine, liée à leurs facultés d’appréhension du réel (voir, toucher, recevoir le témoignage des autres,…), ils croiront en vertu du S. Esprit qui leur a été donné et qui, sans l’annuler, transfigure leur expérience. Frères, s’écriera S. Paul, sans l’Esprit Saint personne n’est capable de dire: ‘Jésus-Christ est Seigneur’ (2e lecture).

 Le rôle de l’Esprit Saint, c’est de nous ouvrir les yeux. Nous ouvrir les yeux de la foi. L’Es-prit Saint passe pour un inconnu, un absent. C’est normal: l’Esprit ne se met pas en avant: Il vous fera ressouvenir tout ce qui vient de moi dit Jésus. L’Esprit Saint, dans sa mission terrestre, est moins un quelque chose qui nous serait donné à voir qu’un ce par quoi s’accomplit quelque chose en nous. On entre dans le mystère de l’Esprit Saint quand on saisit qu’il est insaisissable et plus encore quand on saisit qu’il est Celui par qui on est saisi. L’Ecriture témoigne de ce caractère insai-sissable de l’Esprit quand elle le compare à une colombe (Mc 1), à un souffle (Jn 3), à de l’eau vive (Jn 4 ou 9), à des langues de feu (Ac 1). L’Esprit nous pénètre, il est destiné à nous prendre sous son emprise, à nous transformer de l’intérieur, à nous habiliter à reconnaître Dieu sous un jour nou-veau, adapté à ce qu’il est réellement.

Il est celui par qui nous pouvons proclamer que Jésus est Seigneur (1 Cor 12, 1 Jn 4). Il est Celui par qui le Père a ressuscité Jésus d’entre les morts (Rm 8). Il est Celui par qui nous pouvons nous écrier Abba, Père (Rm 8). Il est celui par qui nous pouvons apprendre à prier comme il faut (Rm 8). Il est Celui par qui nous sommes introduits dans la vérité tout entière (Jn 16). L’Esprit Saint nous introduit dans un dynamisme. Car cette Vérité est une Personne, le Christ, qui est aussi le Chemin et la Vie. L’Esprit nous contraint à un exode perpétuel: nous dépouiller de l’homme an-cien et de ses convoitises pour revêtir l’homme nouveau. L’Esprit est présent partout, mais discrète-ment. C’est par lui que nous reconnaissons Jésus comme notre Sauveur. Il est l’Amour du Père et du Fils qui devient le moteur de notre vie. L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Es-prit Saint qui nous fut donné (Rm 5,5). Que ce même Esprit nous garde à jamais dans la joie du Christ ressuscité.

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Pentecôte 2017

Avec la solennité de la Pentecôte, que prolonge son octave, s’achève le temps de l’Ascension qui lui-même prolonge le temps de Pâques. Réfléchissons encore un instant à la signification de ce temps privilégié de 50 jours qui court du matin de Pâques au matin de la Pentecôte, solennité elle-même dotée d’une octave qui nous permet de mieux explorer toute la richesse que l’envoi de l’Esprit Saint recèle pour nous. Qu’est-ce qui fait l’unité de tout ce temps privilégié ? Les textes de ce jour nous mettent sur la voie : c’est le don du Saint-Esprit. Dans l’évangile, Jésus annonce son départ et promet à ses disciples un autre « Défenseur » : l’Esprit Saint, qui sera envoyé par le Père sur la demande du Fils. Qui dit Esprit Saint, c’est-à-dire Esprit du Père et du Fils, dit par là même présence de la Trinité tout entière. Ces temps nouveaux qu’inaugure la résurrection du Christ sont placés sous le signe de la Trinité. C’est ce que dit S. Paul aux Romains, parlant de « l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts ». Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts est évidemment le Père. Il l’a fait par le moyen de l’Esprit. Toute la Trinité est donc engagée dans la résurrection, cette pierre de fondation de notre foi. La liturgie ne s’y est pas trompée qui célèbre la S. Trinité en l’octave de la Pentecôte.

 Pourquoi ai-je parlé de temps nouveaux ? Parce que ces 50 jours constituent comme le temps de gestation de l’Église dans le sein de la Trinité. Jésus ressuscité prépare ses disciples à son départ en les fortifiant dans la foi, don de l’Esprit. Jésus enracine, plante l’Église sur terre. Avec l’apparition de l’Église commence une période radicalement nouvelle qui ne prendra fin qu’avec la récapitulation de toutes choses dans le Christ. Le Christ est ainsi l’Alpha et l’Oméga de l’Église, son commencement et sa fin, son principe et son terme. C’est ce qui est gravé le cierge pascal, désormais éteint. Mais dans l’intervalle, c’est l’Esprit Saint qui est à l’œuvre. Cet Esprit qui ne cesse de rassembler l’Église en un seul Corps, à travers les âges. Ce rôle privilégié de l’Esprit dans la constitution de l’Église apparaît particulièrement dans le temps pascal. Peut-être avez-vous remarqué que le Saint Esprit est donné à deux reprises. La première fois au soir de Pâques. S. Jean rapporte que Jésus étant apparu à ses disciples, il souffla sur eux et dit : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ». La seconde fois, c’est 50 jours après : c’est le texte de S. Luc que nous venons de lire. Quel est le sens de ce double don de l’Esprit ? Au soir de Pâques, l’Esprit est donné pour la rémission des péchés. Or qu’est-ce qui remet les péchés dans l’Église ? C’est bien évidemment le sacrement du baptême, auquel s’ajoute celui de la réconciliation en cas de rechute. Au matin de la Pentecôte, l’Esprit est donné pour annoncer la résurrection du Christ. Or qu’est-ce qui dans l’Église permet l’annonce courageuse de la foi ? C’est bien évidemment le sacrement de la confirmation. Ces deux sacrements – baptême et confirmation – constituent le point de départ de la vie chrétienne. Ils sont les sacrements qui, avec l’eucharistie, donnent la vie du Christ et la font croître. Car l’Esprit donne la vie. S. Paul y insiste assez : c’est l’Esprit du Christ ressuscité qui habite en nous depuis le baptême et opère par la confirmation. C’est cet Esprit dont Jésus nous dit en S. Jean qu’il nous enseignera toutes choses et nous fera souvenir de tout ce qu’il a dit.

Il est donc capital de prendre conscience de la présence en nous de l’Esprit Saint. Il est certes discret comme un souffle. Nous avons donc à cultiver un peu d’intériorité pour redécouvrir sa présence et nous mettre à son écoute. C’est lui le Maître intérieur qui nous explique tout. Certains diront que le christianisme est compliqué, son vocabulaire hermétique et sa morale invivable. Je dirais tout d’abord que le vocabulaire de l’Église est moins compliqué que celui du golf ou de l’informatique, qui eux utilisent une langue étrangère, qu’en plus ils malmènent. Mais je dirais surtout que nous avons, si besoin était, un Traducteur, un Interprète : précisément l’Esprit Saint. C’est lui qui enseigne les « tout-petits » et leur révèle les choses cachées « aux sages et aux savants », eux qui ne se mettent pas à son écoute. C’est parce que depuis toujours la Vierge Marie s’est laissée conduire par l’Esprit qu’elle est l’archétype de la sainteté chrétienne. D’ailleurs Marie attire l’Esprit Saint comme le miel attire les abeilles. L’Esprit la prend sous son ombre au jour de l’Annonciation et lui donne d’enfanter le Christ. A la Pentecôte, on nous dit que Marie était en prière au cénacle avec les disciples lorsque l’Esprit fit irruption. Marie enfante alors l’Église. Sous l’action de l’Esprit Saint, Marie a enfanté d’abord le Christ, Tête de l’Église, puis son Corps ecclésial. C’est pourquoi nous pouvons l’appeler notre Mère. Marie est Mère du Christ et Mère de l’Église. Ce qui complique un peu les choses, c’est notre péché : il ternit le visage de l’Église. Mais pourquoi y a-t-il péché dans nos vies ? Parce que nous ne cherchons pas à écouter l’Esprit Saint et à vivre selon ce qu’il nous enseigne. Nous n’osons pas faire cette espèce de spéléologie spirituelle qui consiste à descendre au plus profond de notre cœur là où le Saint Esprit réside, là où toute la Trinité réside par le Saint Esprit. « Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » dit S. Paul. Et il ajoute qu’il ne s’agit pas d’un esprit de servitude mais d’un esprit de liberté qui fait de nous des fils. C’est l’Esprit Saint qui suscite en nous la prière. Benoît XVI, dans l’un de ses textes, nous disait que par la liturgie, qui est l’œuvre du Saint Esprit dans l’Église, nous participons au dialogue intime de la Trinité avec elle-même. « Poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant ‘Abba’, Père ». Puissions-nous, en ces jours de pèlerinage, nous gorger de sa présence, pour livrer, avec le discernement qui s’impose et qu’il aiguise en nous, les combats nécessaires, y compris ceux qui regardent la société tout entière et finalement entrer tous dans cette familiarité qui règne entre le Père et le Fils grâce au don de l’Esprit !

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