Prêtres de passage

XVIII° dimanche après la Pentecôte

Saint-Eugène – Sainte-Cécile

Mes chers Frères,

Dans les catacombes romaines, quelques miracles et paraboles sont souvent illustrés : le Bon Pasteur portant la brebis perdue sur ses épaules, la résurrection de Lazare tout encombré de bandelettes, la Cène, Jonas et la baleine etc. Et cette guérison du paralytique qui repart chargé de son grabat. Comme toujours, rien n’est laissé au hasard dans la façon dont l’évangéliste rapporte ce fait historique, ce miracle réel. Telle est la puissance de l’Evangile qui propose aussi un sens allégorique permettant d’atteindre une dimension pas directement visible pour nos sens, ceci afin de nous aider à grandir dans l’intelligence des mystères sacrés et dans la foi.

Essayons, comme saint Ignace de Loyola le propose dans ses Exercices spirituels, de regarder, d’écouter, de sentir comme si nous faisions partie de cette foule qui ne cesse de suivre Notre Seigneur dans le moindre de ses gestes et de ses déplacements, à tel point qu’Il tente maintes fois de lui échapper. Nous sommes bien de la même pâte que ces pauvres, ces malades, ces infirmes, ces pharisiens et ces publicains, ces scribes et ces pécheurs suspendus à la parole du Maître, tantôt pour L’aimer, tantôt pour Le trahir. Dans l’Evangile selon saint Matthieu, cet épisode de la guérison du paralytique se situe à un moment où Jésus a déjà prononcé le Sermon sur la Montagne, accompli des miracles, redonnant la santé au serviteur du centurion et à la belle-mère de Simon Pierre, expulsé des démons qui prennent possession d’un troupeau de porcs. Mais il précède et prépare le choix du dernier des apôtres, justement Lévi qui devient Matthieu, le don de Dieu. Nul doute d’ailleurs que ce dernier, collecteur d’impôts à Capharnaüm, n’ait assisté, au moins de loin, -ou n’ait été informé par la rumeur-, à cette guérison miraculeuse.

Dans les leçons proposées par l’Eglise aux matines de ce jour, nous pouvons lire une homélie de saint Pierre Chrysologue. Ce docteur de l’Eglise précise que « les actions humaines du Christ renferment des mystères divins, et qu’au moyen de choses visibles, il accomplissait des œuvres invisibles. » C’est ainsi que naît et se développe la foi. Il suffit de se laisser porter, en écartant les pièges de nos émotions, de nos passions,de ce que notre intelligence possède de fourvoyé. Permettez-moi de citer ici Charles Péguy, dans Le Porche de la Deuxième Vertu : « La foi va de soi. La foi marche toute seule. Pour croire il n’y a qu’à se laisser aller, il n’y a qu’à regarder. Pour ne pas croire il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se prendre à l’envers, se mettre à l’envers, se remonter. La foi est toute naturelle, toute allante, toute simple, toute venante. Toute belle allante. C’est une bonne femme que l’on connaît, une vieille bonne femme, une bonne vieille paroissienne, une bonne femme de la paroisse, une vieille grand-mère, une bonne paroissienne. Elle nous raconte les histoires de l’ancien temps, qui sont arrivés dans l’ancien temps. » Pourtant la foi semble faire peur car le Christ vient juste d’être expulsé du pays des Gadaréniens, de l’autre côté du lac de Galilée, où Il avait délivré les habitants de la méchanceté de deux possédés qui y semaient la terreur. La foi coule de source mais notre intelligence embrumée veut la contrôler, réduire son espace, ne pas la laisser envahir tout notre être et toute notre âme. Nous craignons la foi qui peut nous emporter au-delà de l’acceptable, qui peut nous pousser à tout quitter pour la suite du Maître. Nous freinons des quatre fers.

Lorsque Jésus monte dans la barque, traverse le lac et retourne dans sa ville, il s’agit aussi, au-delà de l’événement historique d’une symbolique très puissante. Il quitte la terre des hommes pour le séjour de son royaume. Il s’agit déjà de la traversée, au milieu des eaux de la mort, vers la résurrection. Etonnant d’ailleurs de lire que Notre Seigneur se réfugie dans « sa » ville. Elle n’est point Bethléem, le lieu de sa naissance, ou Nazareth, le lieu de son enfance et de sa vie familiale, ou Jérusalem, la ville sainte où se trouve le Temple du Père et le lieu de son futur supplice. Elle est Capharnaüm, cette ville commerçante et désordonnée, là où Matthieu construit sa fortune en trafiquant les déclarations d’impôts. Elle est aussi la ville de Simon Pierre dans la maison duquel le Christ séjourne en maintes occasions. Il habite la demeure de celui qu’il choisira pour faire paître son troupeau. La lumière du Christ envahit cette maison de Pierre comme elle envahira l’Eglise. Le Christ habite l’Eglise et l’Eglise est toute entière le Corps du Christ, se réfugiant au plus profond de son Cœur sacré. Notre Seigneur se laisse conduire vers cette ville, Lui à qui pourtant les flots peuvent obéir. Il n’utilise pas sa puissance mais obéit à la loi naturelle, signifiant par là qu’Il est venu porter notre fardeau et partager notre nature à l’exception du péché. Il embrasse la vie ordinaire de ses disciples et se fait adopter par cette ville ingrate, au sein d’un peuple aveugle, dans une famille de maître pêcheur médiocre et sans éclat.

Alors, Il va être mis en présence de trois groupes d’hommes auxquels nous appartenons tous tour à tour : un groupe d’amis qui ont la foi, un groupe de juifs pieux qui Le rejettent, et enfin la foule témoin des merveilles de Dieu et qui rend grâces, mais pas forcément pour les bonnes raisons. Toutes ces réactions contrastées naissent à l’émergence du pardon qui est accordé par Notre Seigneur. Tout homme, croyant ou incroyant, est tourmenté par le pardon. Il est rapporté que Voltaire, qui passa sa vie à combattre l’Eglise, « l’infâme » comme il disait, et à blasphémer, mourut dans les affres les plus horribles, hurlant ses remords, à tel point que sa garde-malade déclara qu’elle ne s’occuperait plus jamais d’un mourant rejetant Dieu. Et Lénine, aux mains sanglantes, saisi par la folie, demandait pardon aux meubles qui l’entouraient, lui qui avait voulu éradiquer Dieu de toutes les Russies. La puissance du remords, et mieux, du repentir, torture tout être en présence de sa fin et de l’abîme. Notre Seigneur va droit au but lorsque ce paralytique lui est présenté (par une ouverture dans le toit de la maison selon les évangélistes saints Marc et Luc) : Il pardonne, Il ne guérit pas le corps, mais l’âme, car le corps, de toute façon, est mortel, mais l’âme, elle, est immortelle. Son état conduit au salut ou à la damnation éternelle. Et pour quelle raison pardonne-t-Il ? Parce qu’Il voit « leur » foi. Pas la foi du malade mais la foi de ceux qui l’ont transporté jusqu’à ce lieu sur son brancard de fortune. C’est la foi de ses amis qui sauve cet homme. Extraordinaire communion qui nous lie les uns les autres dans notre misère. Signe que notre intercession pour les autres n’est pas vaine, que notre prière, notre imploration attirent la miséricorde divine. Nous sommes tous sur la même galère, enchaînés, et il ne tient qu’à nous de nous aider les uns les autres à nous défaire de nos liens en présentant notre âme prisonnière à Celui qui est le gardien et le médecin des âmes. Imaginons ce moment inoubliable où Jésus pardonne les péchés de ce pauvre homme, sans doute trop abasourdi pour y comprendre goutte. Imaginons l’étonnement de tous les assistants qui retiennent leur souffle, tandis que les scribes enragent contre le blasphémateur. Léon Bloy, dans son Journal, note justement que Jésus voit les pensées : « Cum vidisset Jesus cogitationes eorum. » Et il poursuit en soulignant cet étonnant comparatif : « Quid est facilius ? » Une des deux choses, le pardon ou la guérison, est plus facile que l’autre, et ce n’est pas celle que l’on croit. Le pardon n’a de sens que pour un chrétien. Aucune autre religion ne peut la concevoir puisqu’elle est réservée à Dieu. Si Jésus pardonne, c’est parce qu’Il est Dieu et Il bouleverse notre manière d’être en nous demandant de pardonner à notre tour lorsque les ennemis nous attaquent, remettant entre les mains de ses apôtres ce précieux et inégalée trésor de la rémission des péchés par le sacrement de pénitence.

A cet instant, à Capharnaüm, ce n’est pas le toit de torchis et de paille qui s’ouvre vers le ciel : c’est le Ciel qui s’introduit dans cette demeure et dans le monde pécheur. Comme Notre Seigneur lit dans les cœurs, Il connaît la rage des scribes et leur accusation. Il les met à l’épreuve, et nous tous, en posant la question de savoir ce qui est le plus aisé : pardonner les péchés ou guérir les corps. Nous dirions spontanément que le plus simple est d’affirmer qu’on pardonne les péchés, puisque rien ne peut prouver que ce pouvoir existe. En revanche, nous voyons la souffrance des corps et nous savons reconnaître lorsqu’ils sont guéris. Nous nous fions à nos sens limités. Le pardon est d’un autre ordre. Il faut posséder un regard intérieur pour découvrir son action bienfaisante. Pour les juifs, toute maladie est généralement la conséquence d’un péché. Jésus renverse cela. Il regarde bien le paralytique comme un pécheur, mais pas plus que les autres hommes. Toute âme est en perdition sans son intervention salvatrice. Dans ce pardon donné au malade, Il révèle sa puissance divine et c’est cela, plus que la guérison physique qu’Il accorde en supplément, qui provoque la crainte révérencieuse et la louange de la foule, mais une foule qui attribue ce pouvoir aux hommes alors qu’il n’appartient qu’au Fils de l’homme.

Puis il ordonne au paralytique de prendre son lit, de le porter et de s’en retourner vers sa maison. Nous voilà devant la scène peinte dans les catacombes : le paralytique, pécheur pardonné, porte sa civière comme un fardeau qui est l’image de sa vie passée, comme le Christ portera pour nous cette Croix chargée de nos péchés, et il se dirige vers une nouvelle vie, vers cette maison qui est celle du Père, vers la vie éternelle qu’il a reçue par le pardon accordé par le Sauveur. La foule exulte, saisie par la toute puissance de Jésus, pour bientôt retomber dans sa cécité. Jésus poursuit son chemin et c’est alors qu’il va choisir, « en passant », le dernier des douze, Matthieu. Tout ce qu’Il touche est transformé, tous ceux qu’Il regarde sont transfigurés.

Admirable ordre divin qui ne cesse de restaurer ce qui est tordu et terni. Notre Seigneur ne se lasse jamais. Cette certitude est notre joie, notre espérance, notre confiance. Sinon, nous embrassons le néant. Paul Claudel termine ainsi La Jeune Fille Violaine : « Certes j’ai toujours pensé que c’était une bonne chose que la joie.

Mais maintenant j’ai tout !

Je possède tout sous mes mains ! Et je suis comme quelqu’un qui, voyant un arbre chargé de fruits,

étant monté sur l’échelle, il sent plier sous son corps le profond branchage.

Il faut que je parle sous l’arbre, comme la flûte qui n’est ni basse ni aiguë ! Comme l’eau

Me soulève ! L’action de grâces descelle la pierre de mon cœur !

Que je vive ainsi ! Que je grandisse ainsi, mélangé à mon Dieu, comme la vigne et l’olivier ! »

Mes chers Frères, prenons notre paillasse, toute pleine de la vermine de notre vie passée, nous souvenant que le joug est léger à celui qui croit au pardon. Paul Claudel, dans J’aime la Bible définit l’ordre « Lève-toi et marche », comme d’une « injonction de cuivre » : « L’oeil distrait, le jarret débile, comme on dit d’une horloge qu’elle marche, l’Humanité n’a pas encore appris à user de son ressort pour marcher. » Suivons ce paralytique qui ouvre la voie, entrons dans le Paradis en boitant, avec la joie au cœur.

Ainsi-soit-il.

Au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi-soit-il.

P.Jean-François Thomas s.j.

8 octobre 2017

 

 

 

 

X° dimanche après la Pentecôte

Paroisse Saint-Eugène-Sainte-Cécile, Paris

Mes chers Frères,

Il en est des pensées comme de la langue qui est une épée qui peut trancher pour faire triompher la vérité, qui peut tailler pour faire une place à la charité, ou bien au contraire qui peut transpercer pour écraser et humilier, qui peut s’entortiller pour en tirer orgueil. Nous connaissons par cœur cette parabole du pharisien et du publicain. Nous sommes persuadés d’en avoir fait le tour puisque nous avons partagé l’humanité en deux groupes et que nous nous réservons une place dans celui qui accomplit la volonté de Dieu. Pourtant, à chaque fois que nous entendons de nouveau cet enseignement de Notre Seigneur, un malaise nous envahit et nous sommes moins certains de notre bon droit. Entre le pharisien et le publicain notre cœur balance, comme s’il s’agissait de faire un choix. Nous sommes désorientés par la rude affirmation de Notre Seigneur qui justifie le pécheur et qui condamne celui qui met en pratique la Loi divine. Pour reprendre les mots de Léon Bloy dans La Femme pauvre, « nous sommes tous des misérables et des dévastés, mais peu d’hommes sont capables de regarder leur abîme. » Il nous manque l’humilité, cette vertu qui englobe toutes les autres selon le Saint Curé d’Ars. Bède le Vénérable résumait ainsi le message de cette parabole : « Le pharisien, c’est le peuple juif qui, se prévalant des justices de la loi, vante ses mérites ; le publicain est le gentil qui, resté loin de Dieu, avoue ses crimes. L’orgueil de l’un fait qu’il s’éloigne abaissé ; l’autre, relevé par ses gémissements, mérite d’approcher dans la louange. C’est des deux peuples, comme de tout humble et de tout superbe, qu’il est de même écrit ailleurs : l’élèvement du cœur précède la ruine, et l’humiliation de l’homme son élévation en gloire ». Comme le peuple d’Israël, nous oublions trop souvent quelles sont notre origine et notre extraction. Rien de pire que d’ignorer son propre néant et de se juger ainsi comme faits d’un autre bois que le commun des mortels. S’il existe une solidarité, elle réside bien dans le péché. Même le plus grand saint, -à l’exception de la Bienheureuse Vierge Marie, n’y échappe pas, ce qui le conduit justement à la sainteté tellement son zèle est grand d’imiter, au plus près possible, l’image du Maître. Mais nous, combien de fois sommes nous persuadés que tout coule de source et qu’il suffit d’être baptisés, de se tenir à l’écart de quelques excès et de renouveler de temps en temps notre vernis spirituel pour être justifiés. L’Apôtre, déjà, mettait en garde les Romains tout enveloppés dans leur fierté : « « Arbre sauvage, greffé malgré ta nature sur le franc olivier, ne te glorifie point contre les premiers rameaux. Que si tu es tenté de présomption à leur endroit, songe que ce n’est point toi qui portes la racine, mais la racine qui te porte. Ne t’élève donc pas, mais tiens-toi dans la crainte ».

Ce pharisien tout plein de lui-même n’est pas un homme foncièrement mauvais, puisqu’il pratique autant que possible les commandements. Il fait plus d ‘effort que le publicain pour demeurer dans cette voie droite, mais il gâche tout par sa superbe, par la comparaison qu’il instaure et, en définitive, par son hypocrisie car il devrait savoir que la perfection humaine est bien fragile et bien relative. Il est assis sur ses victoires et ses réussites dans le domaine de la vertu. Il n’est pas vicieux mais c’est un paon de la vertu, un crapaud de bénitier, ne se déplaçant jamais sans tenir dans la main quelque pierre pour lapider la première pécheresse passant à proximité. L’humilité n’a pas provoqué en lui cette crainte salutaire qui permet à l’âme droite de s’effacer, de savoir que sa place est la dernière et que les vertus les plus éclatantes sont de pâles lumières comparées à la toute puissance de Dieu, à sa justice. La raison lui a peut-être fait toucher du doigt parfois cette vérité, mais elle n’est pas suffisante pour convaincre. L’âme a besoin de la grâce pour connaître une humilité qui ne soit pas feinte et frelatée. Répondant rudement (comme il savait le faire) à un prêtre condamnant durement un meurtrier en remettant en cause son repentir, Léon Bloy écrit ceci à l’ecclésiastique : « Mais je vous dis, mon très cher frère, que vous êtes une plante et que cet assassin est votre fleur. Cela vous sera montré au jour du Jugement d’une manière plus que terrible. Sans le savoir et sans le vouloir, chacun de nous confie son trésor d’iniquités et de turpitudes cachées à un homicide, comme un avare peureux confie son argent à un spéculateur téméraire. » Le publicain est la fleur du pharisien qui est la plante. Si Israël aveugle et déicide est la plante, l’Eglise humble est la fleur qui ne cesse de s’épanouir. Ce qui est couvert de crimes est une cible privilégiée pour la Miséricorde divine. Encore faut-il que le criminel reconnaisse son crime, qu’il s’abîme dans le repentir et dans l’abandon, comme le publicain taché et puant derrière son pilier. Celui qui s’abaisse est déposé par Dieu sur le piédestal du pardon. Celui qui s’élève, sans être un criminel, est renvoyé dans les ténèbres. S’adorer soi-même, alors que le moi est haïssable comme le soulignait Pascal, est une tare qui détruit toutes les vertus. Notre Seigneur, dans son enseignement, ne cesse pas de donner en exemple les parvuli, les petits, ceux qui sont effacés dans le monde, ceux qui effacent leur visage du miroir car ils ont honte de leur noirceur, et qu’ ils en pleurent.

Charles Péguy, dans sa Note conjointe sur M.Descartes et la philosophie cartésienne, livre ces lignes célèbres : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée, c’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme, c’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse, c’est d’avoir une âme habituée.

On a vu les jeux incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’ a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué…Les « honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce » Le pharisien est un honnête homme, caparaçonné à tout jamais, sans une faille par laquelle puisse s’infiltrer le moindre rayon de lumière. Notre Seigneur, Lui qui est sans tache, nous a montré dans sa Passion, que sa peau n’était pas du cuir. Il s’est laissé déchirer, non point dans son cas pour que la lumière l’inonde mais pour que la lumière jaillisse de Lui, en même temps que ce sang et cette eau de notre salut tombant en cataractes inépuisables. L’ouverture de son Cœur par la lance est une invitation à nous y réfugier à cause de nos péchés. Le Bon Larron fut le premier à entrer dans cette demeure céleste. Il est le publicain de la parabole, tandis que le pharisien demeure, ricanant, à l’écart de la Croix, narguant Jésus, enveloppé dans son orgueil et ses phylactères. Louis Veuillot, analysant la société de Philistins ou d’Amalécites qui composait et qui continue de composer la France, avait cette formule si juste : « C’est une société composée de Pharisiens, qui se disent justes, et de publicains, qui ne veulent pas le devenir. Faire semblant de n’être pas hypocrites, c’est la grande vertu. » Le publicain qui plaît, aux yeux du monde, est celui qui demeure dans son indignité érigée au stade de vertu. On le regarde alors comme sincère, transparent. Ses vices deviennent ses titres de gloire, des sujets d’admiration. Sa misère devient un terreau d’orgueil aussi fangeux que celui du pharisien. Aujourd’hui, dans une parabole diabolique contemporaine, ce serait le publicain qui se tiendrait bien droit dans le sanctuaire, d’ailleurs invité par les pharisiens du moment répétant comme des ânes : « Qui sommes-nous pour juger ? ». Lorsque le publicain est justifié dans son péché par le pharisien, le salut lui est volé, il dégringole vers les enfers, et il entraîne à sa suite le pharisien responsable de cet état. Les nouveaux Tartufe sont bien pires que ceux de Molière. Pour que la secrète douceur lumineuse pénètre les cœurs, il faut que lui soit présenté le tas d’ordures qui en encombre l’entrée. Sinon, elle ne peut rien, elle passe son chemin pour ouvrir d’autres portes. Notre Seigneur nous exhorte à ne pas cacher notre péché, à l’exposer à son regard, non point pour nous enorgueillir parce que nous aurions pu faire pire ou parce que nous ne faisons pas autrement que la majorité des hommes, mais pour que tout soit brûlé dans le feu de son Amour qui est à la fois justice et miséricorde. Ce n’est qu’en avouant son péché que l’on échappe au cloaque et à la déliquescence. Notre Seigneur ne peut pas panser celui qui prétend ne pas avoir de plaies.

Voilà pourquoi, mes chers Frères, le don précieux du sacrement de pénitence est, avec la Sainte Eucharistie, le joyau le plus précieux de la Sainte Eglise. La parabole du pharisien et du publicain nous réveille sans cesse pour nous montrer que la justification n’est point d’origine terrestre et que la seule voie passe par les larmes, le repentir et le pardon. Tout le reste est de la guimauve sentimentaliste et mensongère, une déjection du démon qui emprisonne ainsi les âmes en leur faisant miroiter un état naturel parfaitement lisse et trompeur. Paul Claudel disait que le péché ne compose pas mais qu’il décompose. Une société de pharisiens pécheurs maintenant les publicains dans leur péché ne peut que connaître la décomposition. Les époques de foi d’or, dans l’Eglise, sont celles où les fidèles ont le plus imploré pour le pardon de leurs nombreux péchés. Nous sommes des mendiants aveugles frappant à la porte du Maître et quémandant pour les miettes qui tombent de la Table. Cela nous suffit. Nous sommes des voleurs demandant l’aumône sans se lasser car nous savons que Notre Seigneur répondra toujours à notre cœur contrit. Il entre dans cette demeure et Il l’incendie pour la purifier. A nous ensuite de répandre ce feu autour de nous et dans le reste du monde. Ne nous lassons pas de reconnaître notre indignité pour être envahis par la grâce d’une miséricorde infinie. Demeurons derrière notre pilier en battant notre coulpe afin de pouvoir pousser un jour la porte du Saint des Saints, là où réside tant de lumière, tant d’harmonie, dans le cœur de Notre Seigneur. Ainsi soit-il.

Au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

P.Jean-François Thomas s.j.

13 août 2017